‹ Manuel de pathologie interne (volume 2)Chapitre 26 sur 292 · TUBERCULOSE DU LARYNX. — PHTHISIE LARYNGÉE · texte numérisé non relu

TUBERCULOSE DU LARYNX. — PHTHISIE LARYNGÉE

Anatomie pathologique, — Chaque organe fait sa tuberculose à sa manière, chaque tissu réagit à sa façon à l’envahissement du bacille. Quelle différence au premier abord, entre ce gros tubercule nasal qu’on prendrait presque pour un sarcome, et ces fines granulations tuberculeuses répandues sur l’intestin, ou sur les méninges! Et cependant, c’est le même élément pathogène qui produit des lésions si dissemblables à la vue. Eh bien, le larynx fait, lui aussi, sa tuberculose à sa façon, et les lésions tuberculeuses s’y présentent sous trois formes isolées ou combinées : la forme infiltrée, la forme ulcéreuse et la forme végétante. Infiltration tuberculeuse, ulcérations tuberculeuses, végétations tuberculeuses, telles sont les modalités habituelles que revêt la tuberculose au larynx.

En 1825, Louis reconnut le premier les ulcérations laryngées propres à la phthisie ; mais pour lui, comme pour ses successeurs Andral et Monneret, ces lésions, de nature

t. Sevestre. Clinique infantile , 1889, p. 89.

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purement inflammatoire, n’étaient nullement le fait d’une tuberculisation de l’organe; Barlh, au contraire, en 1859, émit l'opinion que ces ulcérations sont bien de nature tuberculeuse, et il affirma en avoir surpris la formation dans la granulation tuberculeuse. L’histologie devait confirmer ses recherches (Rokitansky, Virchow, Cornil). Toutefois, il faut savoir que la granulation tuberculeuse, si fréquente dans d’autres organes, est plus rare dans le larynx; superficielle ou profonde, ses petites dimensions ne permettent pas toujours de la découvrir à l’œil nu.

Dans les cas aigus, surtout dans la tuberculose aiguë phanjngo-lanjngée, les granulations miliaires sont disséminées à la surface du larynx, mais dans les cas chroniques, qui sont de beaucoup plus fréquents, les granulalions tuberculeuses sont, pour ainsi dire, perdues au lond ou autour des ulcérations.

Ce qui domine l’histoire de la tuberculose du larynx, je le répète, c’est l’infiltration tuberculeuse avec ou sans ulcérations, avec ou sans végétations. Étudions ces différentes lésions :

L 'infiltration tuberculeuse peut atteindre toutes les couches du larynx; elle envahit les glandes et s’y développe aux dépens du tissu conjonctif et des cellules épithéliales; elle entoure les vaisseaux comme un manchon, la tunique adventive y participe et la lumière du vaisseau s’oblitère. Dans les muscles, elle détermine une myosite interstitielle, enfin elle se diffuse dans les différents tissus et provoque des indurations hypertrophiques voisines de a sclérose et qui n’ont de l’œdème que l’apparence (Doléns)1.

Le tissu de tuberculose infiltrée est formé de cellules embryonnaires; l’infiltration est plus ou moins diffuse, parfois elle tend à revêtir la forme nodulaire avec celu es géantes et bacilles. L’épithélium cylindrique peut

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persister intact, malgré une infiltration tuberculeuse sousjacente considérable.

Sur le cadavre, l'infiltration tuberculeuse se présente sous l'orme d’une tuméfaction grisâtre ou jaunâtre, à sur face unie ou raboteuse, résistante au toucher, assez dure à la coupe. Longtemps cette tuméfaction tuberculeuse avait été prise bien à tort pour del’œdème (Gouguenheiin).

La région inter-ary ténoïdienne, les aryténoïdes dont la saillie ressemble à des pains de sucre, les bandes ventriculaires, les replis aryténo-épiglolliques, l’épiglotte, participent isolément ou simultanément à cette tuméfaction parfois considérable. Les cordes vocales sont plus rarement tuméfiées, elles sont rougeâtres, striées de vaisseaux et parfois déformées avec l'apparence de bourrelets.

Dans quelques régions du larynx, et principalement aux cordes vocales, le processus tuberculeux est caractérisé par un état scléreux pur, ou par un état scléro-caséeux qui a les plus grandes analogies avec la tuberculose de la peau2 (lupus scléreux).

Ailleurs, la couche épithéliale a pris l’aspect grenu que Forster appelait métamorphose dermoïde; les nodules arrondis qui forment le semis sont d’origine papillaire et ne doivent être confondus ni avec des granulations tuber culeuses ni avec l’hypertrophie des glandes en grappe. Du reste cette lésion n’est pas spéciale à la tuberculose, elle appartient également à d’autres laryngites chroniques à tendance hypertrophique.

La tuberculose laryngée est souvent ulcéreuse. Les ulcérations débutent par la couche superficielle de la muqueuse, fréquemment au niveau d’un foyer caséeux intra-glandulaire. On voit de petits foyers miliaires, caséeux, sur la muqueuse inter-aryténoïdienne, sur l’épiglotte, sur les replis et sur les cordes vocales. La lésion se développe dans le chorion de la muqueuse; c’est d’abord un état congestif, puis une multiplication des cellules conjonctives. Cette infiltration, primitivement

1. Leroy. Tuberculose laryngée, Arch. de physiologie, 18S5, n” 7-

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sous-muqueuse, et surtout active au niveau des acini glandulaires, gagne en étendue et en profondeur; elle subit la dégénérescence caséeuse, elle se ramollit, ses produits sont éliminés et l’ulcération est constituée.

Ces ulcérations, dont l’étendue dépend souvent de la réunion d’ulcérations secondaires, ont des bords déchiquetés, infiltrés de tnbercules; leur fond se couvre quelquefois de végétations polypiformes volumineuses, surtout au niveau de la région inter-aryténoïdienne.

La région aryténoïdienne est généralement la première ulcérée; l’ulcération peut gagner en profondeur et atteindre l’articulation crico-aryténoïdienne et le périchondre, aussi les cartilages aryténoïde et cricoïde sont-ils souvent atteints, contrairement au cartilage thyroïde habituellement intact. Dans quelques cas, la lésion tuberculeuse débute par le périchondre ou par l’articulation, une véritable petite tumeur blanche bacillaire en est la conséquence. L’envahissement du cartilage est précédé d’infiltration calcaire, d’ossification et suivi de nécrose, d'expulsion de séquestre, de suppuration, de fistule, d’œdème. Le séquestre est rougeâtre, sec, il siège au fond d’une cavité anfractueuse, sanieuse, d’odeur fétide. L’élimination des séquestres provoque des abcès migrateurs, et le pus se fait jour dans le larynx, dans le pharynx, ou extérieurement à la peau. L’œdème du larynx, l’emphysème sous-cutané, les fistules laryngées, sont engendrés par le même travail.

Les ulcérations tuberculeuses atteignent également les replis aryténo-épiglotliques ; elles peuvent détruire les bandes ventriculaires, ce qui supprime la cavité des ventricules de Morgagni. L' épiglotte est plus rarement ulcérée; quand elle est atteinte, c’est à sa base et à sa face laryngée, contrairement à l’ulcération syphilitique qui siège habituellement à la face linguale. Les cordes vocales sont souvent ulcérées, dentelées en forme de scie, réduites en lambeaux, complètement détruites.

La forme végétante de la tuberculose laryngée doit

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maintenant nous occuper. Les végétations tuberculeuses revêtent deux formes principales : Dans une première forme, la végétation se développe au niveau d'une ulcération; c’est un bourgeonnement nettement limité à la surface ulcérée ; son aspect est papillomatcux. Ces végétations papillomateuses s’implantent surtout à la région aryténoïdienne et à la partie postérieure des cordes vocales ; elles peuvent acquérir de fortes dimensions. Parfois elles ont l’apparence de choux-fleurs, elles obstruent en partie l’orifice de la glotte et, comme elles sont peu consistantes, elles se détachent facilement et peuvent occasionner par leur chute dans les voies respiratoires les accidents les plus graves.

Dans une autre forme, la végétation tuberculeuse ne naît pas au niveau d’une ulcération, elle se développe pour son propre compte; c’est bien là une vraie tuberculose laryngée végétante; on la rencontre surtout dans la tuberculose primitive du larynx (Mandl). Ces tumeurs tuberculeuses sont parfois multiples; leur volume acquiert les dimensions d’une tête d’épingle, d’un pois, d’une noisette; elles sont lisses, arrondies, ou inégales et bosselées, blanchâtre, rougeâtres, en un mot elles présentent peu de signes distinctifs. Elles s’implantent de préférence aux cordes vocales et à la région aryténoïdienne. Elles récidivent après ablation.

Dans la tuberculose laryngée, les ganglions péritrachéobronchiques sont souvent atteints d’adénite et provoquent des lésions des nerfs récurrents.

Symptômes. — L’infiltration tuberculeuse laryngée peut exister en certains points du larynx sans provoquer aucun symptôme, pas même de troubles de la voix. Habituellement la lésion marche lentement, elle envahit d'abord la région aryténoïdienne, les bandes ventriculaires, les cordes vocales, et pendant quelque temps, les altérations de la voix, la voix enrouée, voilée, rauque sont les seuls symptômes appréciables; il n'y a encore ni troubles de la respiration ni douleurs.

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Parfois cependant, dès les premières phases du mal, on éprouve au larynx une sensation de chatouillement qui est fort désagréable, fort pénible et qui provoque d’incessantes saccades de toux; les malades croient volontiers qu’une parcelle d’aliment, croûle de pain ou feuille de salade, se serait arrêtée au larynx.

Dans quelques cas, la voix reste bonne, ou à peu près bonne, mais la respiration est un peu courte, un peu accélérée, l’inspiration notamment est plus bruyante qu’à l'état normal, la colonne d’air inspiré rencontrant sur son passage les tissus tuméfiés de la glotte inler-aryténoïdienne.

Si l'on examine le larynx, à cette période dont la durée peut être indéfinie, on est d’abord frappé de la pâleur inusitée du voile du palais, du pharynx et du vestibule laryngé: on constate une tuméfaction de la région inleraryténoïdienne, cette région de prédilection des lésions tuberculeuses: on note un gonflement plus ou moins considérable des cartilages de Santorini, des replis aryténoépiglottiques, des bandes ventriculaires, de l’épiglotte. Dans quelques cas, les cordes vocales sont grisâtres, rosées, tuméfiées.

A une époque plus avancée, ces différentes lésions sont plus accentuées, l’infiltration des aryténoïdes fait saillie comme des pains de sucre, l’espace inter-aryténoïdien présente des végétations, les bandes ventriculaires sont énormes et recouvrent la corde vocale sous-jacente, qui n’est plus visible au laryngoscope; les ligaments aryténoépiglottiques forment des bourrelets immobiles et rétrécissent l’ouverture du larynx ; les cordes vocales sont striées de rouge surtout à leur tiers postérieur, et ont un aspect dermoïde ; elles présentent des érosions, des dentelures, une des cordes vocales est parésiée et se rapproche mal ; enfin le larynx, vu dans son ensemble, est déjà irrégulier, infundibuliforme, tapissé de mucosités épaisses. A cette période, les troubles vocaux sont fort accusés, néanmoins l’aphonie peut n’être pas complète et les troubles respiratoires peuvent n’être pas encore trop accentués.

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La tuberculose laryngée peut s’immobiliser indéfiniment dans cette phase d”infiltralion tuberculeuse sans aboutir aux ulcérations, mais si le processus passe à l’ulcération, c’est, la phthisie laryngée qui se prépare avec son cortège d’angoisse, de dyspnée et de douleurs. La voix est à peu près complètement perdue, parfois même l’aphonie est complète et il ne peut en être autrement, puisque les cordes vocales sont hypertrophiées, ulcérées recouvertes par les bandes ventriculaires hypertrophiées, immobilisées par les ankylosés des aryténoïdes.

La toux est liée aux altérations des poumons plus encore qu’aux lésions laryngées; elle est éteinte et éructante (Trousseau et Belloc), le malade qui tousse ayant l’air de se livrer à des efforts d’éructation1. Quand une périchondrite aiguë se déclare, elle s’annonce par de vives douleurs avec gêne respiratoire; un abcès se forme, la dyspnée devient excessive, et l’abcès formé au niveau de l’aryténoïde s’ouvre dans le pharynx ou dans le larynx.

Les ulcérations de la base de l’épiglotte, des replis aryténo-épiglottiques, souvent associées à des lésions analogues de la base de la langue et du pharynx, rendent la déglutition extrêmement pénible. Cette dysphagie est tellement douloureuse qu’elle inflige à quelques-uns de véritables tortures : « on dirait qu’on avale un charbon ardent ». Non seulement la douleur s'exaspère au moindre mouvement de déglutition, mais dans quelques cas le patient éprouve continuellement une hyperesthésie extrêmement pénible de l’arrière-gorge; la salive sécrétée en abondance ne peut être avalée, s’écoule sans cesse par la bouche, et le malade, privé de repos, de sommeil et d’aliments, tombe dans le marasme et le découragement, si l’on n’y porte remède.

1. Ce phénomène est facile à expliquer. A l'état physiologique, c'est le brusque écartement des cordes vocales par une expiration saccadée qui donne à la toux son timbre particulier ; mais dans la phthisie laryngée, la glotte béante ou détruite n’opposant plus aucune résistance, l’air expiré prend le caractère de l’éructation.

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Comme symptômes douloureux, ajoutons les douleurs d’oreille, qu’on peut retrouver très intenses dans toutes les larvngopathies.

La dyspnée qu’on observe si souvent à une phase avancée de la tuberculose laryngée, est due à l’infiltration tuberculeuse, à la tuméfaction des tissus, à l’œr/è??ie laryngé, aux végétations polvpiformes, à la périchondrite et aux abcès qui en sont la conséquence. Cette dyspnée revêt toutes les modalités : elle est lente ou brusque dans son apparition, et elle est parfois accompagnée d’accès d’étouffement, de spasmes glottiques, si fréquents dans d’autres maladies du larynx La respiration stridente, bruyante, prend parfois les caractères du cornage. L’examen au laryngoscope est souvent gêné à cette période par les positions anormales de l’épiglotte, par la tuméfaction, par l’œdème, par la sécrétion muco-purulente qui tapisse le larynx.

La marche et la durée de la maladie sont fort variables. Dans quelques cas la tuberculose laryngée semble s’immobiliser à sa première période, elle peut même subir des phases d’amélioration ; dans d’autres cas, la marche des accidents est rapide, la vie du malade est compromise parmi abcès, suite de périchondrite aiguë, par un œdème de la glotte, ou bien c’est la plnhisie pulmonaire liée à la phthisie laryngée qui précipite les événements; le malade tombe dans le marasme, l’amaigrissement est extrême et la fièvre hectique termine la scène.

Forme catarrhale. — Je viens de décrire la forme la plus habituelle de la tuberculose laryngée, son évolution lente et graduelle ; mais dans quelques cas la maladie débute brusquement, comme une simple laryngite catarrhale a frigore, avec toux, enrouement subit., parfois aphonie complète durant quelques jours; l’examen laryngoscopique ne révèle que de la rougeur, du gonflement de la muqueuse et des sécrétions laryngées plus ou moins abondantes. Si le malade a déjà des lésions tuberculeuses pulmonaires, n’en aurait il lui-même que des indices, pa-

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reille laryngile survenant chez lui, est sujette à discussion. C’est une laryngite tuberculeuse, disent les uns; non, disent les autres, ce n’est pas une laryngile tuberculeuse; ils l’appellent « laryngite des tuberculeux ». Je ne dis certes pas cpie des tuberculeux ne puissent prendre une laryngite catarrhale vulgaire, mais je pense que la plupart des laryngites, dites catarrhales, survenant chez les tuberculeux, ou au début de la tuberculose pulmonaire, sont des laryngites tuberculeuses. Elles ont comme caractère d’être plus persistantes que la simple laryngile catarrhale, elles sont sujettes à récidive, elles laissent après elles un reliquat, une infiltration de la muqueuse, elles guérissent parfois complètement; mais, dans quelques cas, elles aboutissent aux formes vulgaires, aux infiltrations et aux ulcérations de la tuberculeuse laryngée. Donc, une laryngite d’apparence catarrhale, chez un individu qui a eu des hémoptysies, une pleurésie, et à plus forte raison chez un sujet qui a des lésions tuberculeuses pulmonaires, cette laryngile, même avec son apparence bénigne, est une laryngite tuberculeuse; elle pourra guérir, elle pourra n’aboùtir que rarement aux autres formes à la phthisie laryngée, mais je la considère comme une manifestation tuberculeuse.

Elle est une manifestation tuberculeuse, au même titre que ces pleurésies, au même titre que ces hémoptysies qui surviennent parfois au cours d’une santé en apparence excellente et qui sont néanmoins le premier acte, la première explosion d'une évolution tuberculeuse qui apparaîtra dans toute sa netteté quelques mois ou quelques années plus tard.

Du reste, cette laryngite tuberculeuse, dite catarrhale, présente, dans quelques cas, des lésions franchement tuberculeuses qui prouvent que l’infection bacillaire peut se faire non seulement par la profondeur des tissus, mais encore par les couches superficielles. Heintze, cité parliéring1, a signalé une légère infiltration de la bande

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