‹ Manuel de pathologie interne (volume 3)Chapitre 150 sur 295 · DE L'APHASIE · texte numérisé non relu

DE L'APHASIE

Description. — Dans le chapitre précédent, en étudiant le ramollissement cérébral, je viens de dire que l’oblitération de l’artère sylvienne gauche, par embolie ou par thrombose, peut être suivie d’hémiplégie droite et d’aphasie.

Qu’est-ce donc que Vaphasic‘1 C’est la perte de la parole; c’est plus encore; l’aphasie, quand elle est complète, n’est pas seulement la perte de la parole, c’est la perte de l’écriture, des gestes, de la mimique, c’est, en un mot, la perte du langage, ce mot langage étant pris ici dans son acception la plus large. Cette question du langage a été fort bien exposée par Gratiolet; il existe un langage naturel par lequel se trahit l’état intérieur de l’individu, à son insu et en dehors de sa volonté, et il existe un langage artificiel par lequel la pensée revêtue d’une certaine forme est exprimée sous cette forme qui est, suivant le cas, la parole, l’écriture ou le geste. Eh bien, l’aphasique conserve le langage naturel ; car, s’il éprouve un sentiment de joie, de tristesse et de colère, ce sentiment se trahit à son insu dans toute sa personne, mais le langage artificiel lui fait défaut, et, si vous lui demandez de simuler ce même sentiment au moyen de la parole, de l’écriture, du geste et de la mimifpie, il en est tout aussi incapable que do vous dire le nom d’un objet dont il connaît parfaitement l’usage, et il a conscience de cette incapacité, qui se traduit par des gestes d’impaüence.

MALADIES DE L'ENCÈPllALE.

Au moment où l’aphasie se déclare, le malade éprouve habiluellement quelques troubles intellectuels (perte de la mémoire, hébétude) ; ces troubles sont généralement passagers, l’aphasique conserve la volonté et l’entendement, il peut concevoir et associer des idées, mais il a perdu le moyen de les communiquer à ses semblables, et, quand il veut transformer ses idées en signes extérieurs, leur adapter les mots propres, ou les reproduire par l’écriture, il en est incapable.

L’aphasique n’a que quelques monosyllabes ou un mot à son service, et ce mot, souvent sans signification, il l’articule parfaitement et il le répète invariablement à propos de tout; l’un ne sait dire que le mot oui, un autre le mot tan ; un malade de Trousseau ne savait dire que cousisi. Montrez à l’aphasique un couteau, un crayon, il connaît très bien cet objet dont il sait l’usage, mais il ne peut revêtir du mot propre l’idée qu’il s’en fait; qu’on lui dise le nom de 1 objet, et il manifeste aussitôt par ses gestes la satisfaction qu’il éprouve à retrouver ce nom, mais qu’on lui demande de répéter le mot couteau ou crayon, il en est souvent incapable, ou bien, après quelques efforts, il lance un mot quelconque, le mot cousisi, ou, comme un autre malade de Trousseau, le mot de Cambrone. L’appareil phonateur est intact, mais l’appareil qui transforme l’idée conçue en signe extérieur fait défaut. A la longue le malade retrouve le fonctionnement de cet appareil, mais, quand la lésion a été profonde, l’aphasique ne guérit pas complètement, il reste boiteux du cerveau (Trousseau).

Dans quelques cas, avons-nous dit, le trouble du langage lié à un défaut de transmission, se traduit par l'agraphie; le malade ne sait plus écrire. La paralysie du bras droit, souvent associée aux troubles aphasiques, ne permet pas toujours de bien observer ce symptôme, mais généralement la paralysie est peu prononcée et le malade pourrait, du reste, tracer ses lettres et ses mots

avec la main gauche; eh bien, celui qui est atteint d’agraphie ne peut pas plus écrire, que l’aphasique dont je parlais il y a un instant ne pouvait parler. L’agraphie peut exister seule ou coïncider avec l’aphasie proprement dite*.

A côté de l’aphasie que je viens de décrire, et qui peut servir de type parce qu’elle représente le cas le plus habituel, il y a des variétés : chez certains sujets les facultés intellectuelles sont compromises, ce qui s’explique par l’étendue delà lésion cérébrale*, chez d’autres l’aphasie est incomplète, et le malade substitue, au milieu d’un mot ou d’une phrase, des lettres ou des syllabes qui rendent le mot ou la phrase inintelligibles, c’est de la paraphasie. Cette substitution, il la fait également quand il écrit.

Dans quelques cas, les modes divers du langage sont isolément atteints®. Lassègue parle d’un musicien aphasique qui ne pouvait ni lire ni écrire, mais qui notait une phrase de musique qu’il entendait chanter. La mimique n’est pas toujours perdue chez l’aphasique; elle est parfois exagérée.

L’aphasie que je viens de décrire, qui est la plus anciennement connue et qui est la plus fréquente, est actuellement décrite sous le nom d’aphasie motrice. Cette désignation la distingue des aphasies sensorielles que nous allons maintenant étudier :

Certains individus ne sont pas ii proprement parler aphasiques, car ils peuvent parler et écrire, mais ils sont atteints, suivant l’expression de Kussmaul*, de cécité

1. Pitres. Considér. sur l’agraphie {Revue de médecine, ISSi).

2. De Finance. Èlat mental des aphas. Thèse de Paris, 1878, n* 442. — Sazie. Troubl. intellect, dans l'aphasie. Thèse de Paris, 1879, n’2t3.

5. Proust. De l’aphasie. Arch. gén. de méd. 1872. — Grasset. L’écriture chez l’aphasique. Montpellier médical, 1873, n” 2.

4. Kusstnaul. Les troubles de la parole. Traduit par Rueff, Paris,

Page 1