MYÉLITE SYPHILITIQUE
Étiologie. — La syphilis de la moelle, j’entends la syphilis médullaire, indépendante de toute autre lésion des centres nerveux, n’est pas très fréquente : ainsi, sur 1 085 cas de lésions syphilitiques des centres nerveux, on trouve 416 cas de syphilis cérébro-spinale et 77 cas seulement de syphilis médullaire pure (Fournier, Boulloche1). L’époque de l’infection syphilitique a une grande importance : la moelle peut être atteinte dès le début de la syphilis2 3 *; sur 58 observations de syphilis médullaire précoce (Moinet), la myélite a été observée rarement avant le troisième mois, assez souvent du troisième au dixième mois, fréquemment dans le sixième mois. Dans les deux tiers des cas (Fournier), c’est de la troisième à la dixième année de l’infection syphilitique qu’on observe la myélite. Très rare chez la femme, elle est fréquente chez l’homme entre 20 et 40 ans. Comme causes occasionnelles citons l’alcoolisme, les excès vénériens, les traumatismes, le surmenage5).
La syphilis non traitée prédispose-t-elle à la myélite? Oui, pour M. Fournier, et non, pour M. Mauriac*. La syphilis grave s’accompagne souvent de myélite aiguë et précoce. La syphilis héréditaire peut atteindre la moelle, et de préférence ses cordons postérieurs.
Anatomie pathologique. — Les lésions de la syphilis médullaire sont nombreuses et souvent associées à des
1. Boulloche. Contribution à l’élude des paralysies syphilitiques (Annales de dermatologie, 1S91).
2. Gilbert cl G. Lion. De la syphilis médullaire précoce ( Archives de médecine, 1889.). — Moinet. Étude sur la myélite syphilitique précoce (Thèse de Lyon, 1890).
3. Marie. De la syphilis médullaire (Semaine médicale, 1893).
i. Mauriac. Syphilis tertiaire et syphilis héréditaire. Pa’ is, 1890.
lésions de méningite1, infiltration embryonnaire des méninges et de leurs prolongements, gommes, hyperhémie et dilatation des vaisseaux2. Dans les myélites à début brusque, les lésions vasculaires prédominent, les phlébites et les artérites représentent l’élément initial du processus phlegmasique. Il existe une véritable artérite syphilitique, analogue à l’arlérite cérébrale, suivie comme elle d’oblitération vasculaire avec ramollissement d’un territoire plus ou moins étendu de la moelle. Le parenchyme dégénéré aboutit parfois à la sclérose, et la maladie devient incurable3. La myélite s’accompagne paifois d altérations encéphaliques, surtout de méningite de la base, de méningite de la région interpédonculaire et du chiasma. La syphilis médullaire occupe dans quelques cas toute la hauteur de la moelle, plus souvent elle se localise à la région dorso-lombaire.
Symptômes. — La myélite syphilitique se présente sous des aspects cliniques si différents, sa description est si indécise, qu’il faut nécessairement la diviser en plusieurs variétés. Etudions successivement les formes aigue, chronique et une forme rare. J’ai eu l’occasion d observer récemment ces différentes variétés.
La forme aiguë de la syphilis médullaire est presque toujours un accident syphilitique précoce. Cette myélite aigue débuté en général très brusquement. Chez un malade de mon service, âgé de 27 ans, la myélite s’était annoncée neuf mois après le chancre, par des fourmillements dans lesdeux jambes avec faiblesse inaccoutumée • les le lendemain le malade ne pouvait plus ni marcher m meme se tenir debout, ses jambes s’effondra^ sous ui. était pris en meme temps, de rétention d’urine
syphilitique ( Société de biologie, 15 avril 1S93I 1(1 }mrnlV^
de la Société de biologie, 22 avril 1893. ' ^eJerlne- Discussion
absolue et complète, d’abolition des réflexes rotuliens, d’anesthésie totale des membres inférieurs, et d’une légère douleur à la région lombaire. Tous ces symptômes étaient apparus en trente-six heures avec une brusquerie qui semble être, je le répète, le caractère principal de cette forme aiguë et précoce. Dix jours après, l’incontinence d’urine succédait à la rétention, et au bout de quinze jours apparaissait l’incontinence des matières fécales. Ce malade fut soumis à un traitement très intense (frictions avec 6 grammes d'onguent mercuriel et 16 grammes d’iodure par jour). Trois semaines après, le mouvement reparaissait dans les jambes. En dix semaines le malade marchait seul et il quittait l’hôpital complètement guéri, n’ayant jamais eu, ni troubles trophiques, ni contractures.
Dans la forme chronique d'emblée, le début est tout autre, beaucoup plus lent, et l’impotence fonctionnelle n’arrive que progressivement. Chez un de mes malades, âgé de 22 ans, la myélite se déclara trois ans après l’apparition du chancre. Elle s’annonça par de l'incontinence d’urine, par des fourmillements dans une jambe, et par des secousses musculaires qui survenaient quand le pied touchait terre. Au bout de peu de temps, les jambes devinrent raides, douloureuses, et en trois mois la marche fut impossible. La contracture s’accompagnait d’exagération des réflexes rotuliens et du phénomène de trépidation spinale; la sensibilité était intacte. Après un traitement énergique (6 grammes d’onguent mercuriel en frictions et 16 grammes d’iodure par jour), l’améliorai ion lut progressive. Une eschare sacrée qui était apparue quelques jours après l’entrée du malade à l’hôpital, et qui m’avait inspiré des craintes sur l’issue funeste de la myélite, se cicatrisa rapidement. Les douleurs disparurent, la marche fut possible au bout de trois mois, mais la jambe resta encore un peu raide, la contracture n'ayant pas complètement cessé.
Je viens de décrire les symptômes habituels des myélites
syphilitiques, mais des formes beaucoup plus rares1, la syphilis médullaire revêt l’allure de la sclérose des cordons antéro-latéraux, de l’atrophie musculaire progressive, de la sclérose en plaques, de la paralysie de Brown- Séquard (paralysie d’un membre, anesthésie de l’autre) et même du tabes dorsalis. J’ai observé avecM. Fournier1 un remarquable exemple de myélite syphilitique simulant le tabes aigu. Un malade, âgé de 56 ans, syphilitique depuis une dizaine d’années, fut pris assez brusquement de malaise dans les reins et de lourdeurs dans les jambes. En peu de temps la marche devint difficile et pénible. Il existait de plus un ptosis de l’œil gauche, des plaques d’anesthésie à la fesse, de la diminution des réflexes rotuliens, de la parésie vésicale et de l’impuissance. Le malade présentait en outre le signe de Romberg. Tous ces symptômes s’amendèrent rapidement, et la guérison fut complète en deux mois et demi, grâce à un traitement spécifique énergique.
Diagnostic. — Le diagnostic de la myélite syphilitique doit être fait de bonne heure, puisque de la précocité du diagnostic dépendent le traitement et la guérison du malade. Chez un homme pris subitement de paraplégie, de contracture des membres inférieurs, avec incontinence ou rétention d’urine, il faut immédiatement songer à la syphilis. Un examen minutieux fera parfois reconnaître des cicatrices caractéristiques, une éruption spécifique, des lésions gommeuses cutanées, une pléiade de ganglions engorgés, des céphalées violentes, etc. Il n’y aura plus alors aucun doute sur la nature syphilitique de l’affection. C’est la seule manière d’arriver au diagnostic car différencier autrement la myélite syphilitique des maladies qui lui ressemblent le plus (sclérose en plaques, tabes myélite transverse vulgaire) est chose souvent fort difficile!
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2. Dieulafoy et Fournier : accidents syphilitiques cérébro-spinaux de forme tabétique (Société de dermatologie, 1890).
Le pronostic des myélites syphilitiques non traitées est grave. Dans les formes aiguës, sur 58 cas on a observé 18 fois la mort par suite des progrès de la myélite, 7 fois des améliorations légères, 17 fois des améliorations sérieuses et 16 fois seulement la guérison. Dans les formes chroniques les cas de mort sont moins fréquents, mais les guérisons sont rares, car le traitement est souvent tardif ; trop souvent la syphilis passe inaperçue, et la médication la plus énergique ne peut faire rétrocéder les lésions de sclérose.
Traitement. — La syphilis médullaire exige un traitement très intense. Pendant une durée de 15 jours à trois semaines je prescris tous les jours des friclions mercurielles avec 6 grammes d’onguent napolitain, et j’y joins l’usage de l’iodure de potassium à très hautes doses. On donne d’abord 6 à 8 grammes et l’on arrive bientôt jusqu’à 12 et 16 grammes. Grâce à cette médication intensive, j’ai pu guérir mes trois malades, et grâce aussi aux précautions prises (lavages incessants de la bouche et des dents au chlorate de potasse, chlorate de potasse à l’intérieur), je n’ai jamais vu survenir aucun accident. L’utilité de ce traitement énergique me parait incontestable, car deux de mes trois malades, avaient déjà pris du mercure et de l’iodure pendant des mois, mais à doses trop faibles (une cuillerée à bouche de sirop de Gibert, une pilule de protoiodure, 5 grammes d’iodure par jour), traitement insuffisant qui n’avait arrêté en rien la marche des accidents.