‹ Manuel de pathologie interne (volume 5)Chapitre 62 sur 293 · GRIPPE. — INFLUENZA · texte numérisé non relu

GRIPPE. — INFLUENZA

Description. — La grippe ou influenza est une affection essentiellement épidémique, contagieuse, infectieuse, très probablement microbienne, qui intéresse surtout l’appareil respiratoire, et qui présente, en outre, une foule de localisations et de symptômes dont les caractères et l’intensité sont variables suivant les épidémies.

J’aurais dû placer cette maladie dans le groupe des maladies infectieuses, mais sa nature intime nous étant à peine révélée, je l’ai laissée, pour le moment, dans le groupe des maladies à prédominance broncho-pulmonaire.

La grippe éclate après une période d'incubation fort courte, de quelques heures à un jour. Souvent, le début est brusque, et c’est au milieu de ses occupations, en pleine santé, qu’un individu est frappé d'une violente céphalalgie, de douleurs articulaires, de frisson, de défaillance, d’hallucinations, d’état syncopal. Plus habituellement le début est moins subit et la grippe s'annonce comme un rhume vulgaire.

Je décrirai deux formes de grippe : l'une légère, de moyenne intensité; l'autre grave, en tenant compte, bien entendu, de tous les intermédiaires.

La forme légère ou de moyenne intensité, ressemble à une bronchite dont les phénomènes généraux prendraient une violence insolite ; l’économie entière est envahie comme dans les grandes pyrexies; c’est pendant plusieurs jours un affaiblissement musculaire et une lassitude, avec céphalalgie intense frontale ou occipitale, épicranie, douleurs réveillées par chaque secousse de toux; crampes dans les membres et frissons répétés. En même temps apparaissent des catarrhes oculaire, nasal et pharyngé ; parfois ces localisations font défaut et la grippe débuté par un catarrhe laryngé et bronchique, accompagné de raucilé de la voix et de quintes de toux fort douloureuses. L’expectoration, d’abord aérée, devient plus épaisse ; la poitrine est encombrée de râles ronflants et sibilants; la fièvre est vive le soir, et tombe le matin. Parfois la fièvre est insignifiante, néanmoins les symptômes douloureux, les maux de tète, les douleurs musculaires du cou, du rachis, des côtes, des lombes, les douleurs péri-arliculaires, peuvent revêtir durant tonte la maladie une notable intensité. Chez quelques malades, ce sont les troubles digestifs, nausées, vomissements, état gastrique, état bilieux, qui dominent la scène. Après une huitaine ou une quinzaine de jours tous ces symptômes critiques, tels que sueurs, diarrhée, épistaxis, herpès labial, annoncent parfois la guérison.

La forme grave de la grippe est caractérisée soit par l’exagération des troubles que je viens de décrire, avec tendance au délire et aux syncopes, soit par la prédominance de lésions et de symptômes qui donnent à chaque épidémie une physionomie particulière.

Du reste, la plupart des maladies épidémiques, la fièvre typhoïde, la coqueluche, la dysenterie, sont sujettes à ces variations symptomatiques qui impriment aux épidémies leur cachet spécial (génie épidémique), et qui se rattachent aux conditions climatologiques, telluriques, atmosphériques Çcircunifusa), au milieu des-

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quelles se modifie ou s'accroît la virulence des agents pathogènes.

Celle diversité dans l’apparition des lésions et des symptômes, suivant les épidémies, et suivant les individus, avait engagé les auteurs à décrire des grippes graves à prédominance nerveuse, à prédominance thoracique, à prédominance abdominale.

Bien que celte division soit un peu artificielle, je m'y conformerai pour les besoins de la description.

Grippe à prédominance nerveuse. — Dans quelques cas, les symptômes nerveux d'origine cérébrale ou cérébrospinale revêtent une telle intensité qu’ils semblent résumer en eux toute l’infection grippale. La céphalalgie peut être terrible, gravative, lancinante, comparable à des coups de marteau, avec douleurs orbitaires, sensation de coustriction et d’écrasement aux tempes. Parfois la douleur de tête est accompagnée de vomissements, de somnolence, di photophobie et l’idée d’une méningite se présente naturellement à l’esprit. Le plus souvent heureusement, il n’est pas question de méningite, mais dans quelques cas, et ils ne sont pas absolument rares, puisque j’en ai observé cinq, une vraie méningite se déclare et le malade meurt en quelques jours. Habituellement cette méningite grippale est la conséquence d’otite grippale suppurée, de rhinite grippale suppurée (Weichselbaum), de pneumonie, de broncho-pneumonie, les agents pathogènes primitivement fixés au nez, à l’oreille, au poumon, ayant émigré vers le cerveau.

Chez d’autres malades, les symptômes nerveux de la grippe se manifestent par des douleurs rachialgiques, par des douleurs articulaires, par des névralgies dans la sphère du nerf trijumeau.

Chez certaines personnes on observe des symptômes de dépression, d’anéantissement qui au premier abord simulent le coma. Il y en a qui sont pris de vertiges, de défaillance et de syncope. J’en ai vu qui étaient en proie au délire, à l’excitation, aux hallucinations, à la manie

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aiguë. On a même signalé l’aliénation mentale consécutive à la grippe.

L’innervation cardiaque peut être atteinte, et les malades sont pris d’arythmie, de collapsus cardiaque, de douleurs comparables à l’angine de poitrine.

Grippe à prédominance thoracique. — Les complicalions broncho-pulmonaires entrent pour la plus large part dans la mortalité de la grippe. Ces complications broncho-pulmonaires, bronchite capillaire, fluxion de poitrine, broncho-pneumonies, pneumonies, sont habituellement rares au début des épidémies de grippe; c’est plus lard, quand l’épidémie est en plein développement, que les associations broncho-pulmonaires graves font leur apparition.

La bronchite capillaire peut devenir rapidement purulente.

La' fluxion de poitrine grippale est souvent grave, elle est accompagnée de crachats hémoptoïques, de dyspnée intense et des localisations multiples qu’on trouvera décrites en détail à l’article Fluxion de poitrine.

La broncho-pneumonie ou pneumonie lobulaire est une des plus terribles manifestations de la grippe. Ici comme ailleurs, cette broncho-pneumonie est caractérisée bactériologiquement par la présence du streptocoque, auquel s’adjoignent fréquemment le pneumocoque, le pneumobacille, le staphylocoque. La broncho-pneumonie éclate dans le cours de la bronchite grippale, et sa description ne diffère en rien de la broncho-pneumonie classique. Dans l’épidémie meurtrière de 1837, les phlegmasies broncho-pulmonaires étaient si fréquentes qu’un grand nombre de malades étaient emportés par la bronchite capillaire et par la broncho-pneumonie (Nonat).

La pneumonie est également une des manifestations de la grippe, véritable pneumonie lobaire, à pneumocoque, pneumonie infectieuse et infectante, avec toutes ses manifestations pulmonaires et extra-pulmonaires, pleurésie, endocardite, péricardite, méningite. « D’une

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part, l'étude des épidémies antérieures nous montre que lorsque la pneumonie est venue se mêler à la grippe, elle ne survient pas seulement à titre de complication, mais qu’elle apparaît aussi primitivement chez d’autres sujets, constituant une épidémie concomitante; et, d'autre part, dans les pneumonies grippales observées cette année, nous avons pu démontrer la présence du parasite de la pneumonie franche, dans les produits d’expectoration, dans l’hépatisalion pulmonaire après la mort et dans le sang pendant la vie. Nous pouvons donc conclure qui grippe et pneumonie sont deux affections indépendantes, quoique présentant de grandes affinités l’une avec l'autre. L’une semble prédisposer à l’autre et toutes deux pa raissent favorisées par les mêmes causes '. »

D’autres fois les voies respiratoires sont à peine atteintes par le catarrhe, et néanmoins la dyspnée est terrible, précoce et soudaine (Graves, épidémie d'Irlande, 1850), comme si le système nerveux était directement touché par le poison morbifique. Ces troubles nerveux dyspnéiques, appelés jadis dyspnée sine maleria, sont comparables à ceux qu’on observe dans la forme dite maligne de certaines maladies, dans la scarlatine, par exemple.

Les pleurésies grippales 11e sont pas rares, elles sont séro-fibrineuses ou purulentes, à streptocoques ou a pneumocoques, parfois interlobaires et toujours associées aux lésions broncho-pneumoniques.

Grippe à prédominance gaslro-intesiinale. — Dans quelques cas, la grippe prend les allures d’un embarras gas- Irique intense avec vomissements, intolérance absolue de l’estomac, douleur au creux épigastrique, langue sèche et rouge. A ces symptômes se joignent parfois de l’érythème pharyngé, des périostites alvéolo-dentaires, de la stomatite aphtheuse et ulcéreuse. Dans quelques cas les symptômes angineux sont dominants; le malade se plaint de

1. Menetrier. Grippe et pneumonie en 1886. Thèse de Paris, 1886.

MALADIES DES BRONCHES

vive dysphagie, on constate sur le voile du palais, sur le pharynx, des plaques violettes, les amygdales sont atteintes d'amygdalite suppuréc. La rate est souvent volumineuse et douloureuse. L’albuminurie est fréquente.

La prédominance des troubles intestinaux est caractérisée par une diarrhée intense, bilieuse, fétide, avec coliques, ténesme, météorisme abdominal, vomituritions bilieuses, épistaxis, prostration, symptômes rappelant la fièvre typhoïde. L'épidémie qui éclata à Vienne en 1775 fut remarquable par la prédominance des phénomènes bilieux avec vomissements, anorexie, diarrhée, teinte ictérique des conjonctives et de la peau (Stoll). Dans l’épidémie de 1850, à Paris, les crampes et les troubles intestinaux étaient si accusés qu’ils semblaient former une sorte de transition avec le choléra (Hardy elBéhier).

Autres associations grippales. — Outre les formes prédominantes que je viens d’énumérer, je dois signaler un certain nombre d'antres localisations ou associations fort importantes :

La néphrite grippale n’est pas rare; je l’ai constatée plusieurs fois; tantôt elle ne se traduit que par une albuminurie plus ou moins abondante sans autres symptômes, tantôt elle peut devenir l’origine d’une maladie de Drignt.

Les organes des sens sont souvent envahis. La localisation nasale de la grippe, qui se traduit par une rhinite, par des épistaxis, par de la rhinorrhée, peut être compliquée d'inflammation du sinus maxillaire, du sinus frontal et des méninges.

L'otite grippale qui était peu connue autrefois, a été tellement fréquente dans notre épidémie de 1889-1800 qu’elle a suscité un nombre considérable de travaux (Loewenberg). Celte otite prend habituellement les allures douloureuses de l'otite moyenne aiguë, avec écoulement purulent plus ou moins prolongé; les douleurs cessent avec la perforation du tympan. Le streptocoque et le pneumocoque sont les microbes les plus habituels de

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cctle otile. Dans quelques cas les cellules mastoïdiennes sont envahies, auquel cas il faut sans retard recourir eu trépan.

On a décrit des paralysies oculaires grippales qui r.e sont pas sans analogie avec les paralysies diphlhcriques.

Les éruptions exanthémateuses, pustuleuses, furonculeuses, sont fréquentes dans le cours de la grippe.

Certaines épidémies revêtent plus volontiers la forme hémorrhagique et sont accompagnées de métrorrhagies (Law, 1779), d’hématuries (Voisin, 1857), de purpura, d’épistaxis. Notre épidémie de 1889-1890 a été féconde en hémorrhagies.

Étiologie. — Diagnostic. — La grippe est une maladie essentiellement épidémique, elle ménage habituellement les enfants, elle frappe de préférence les adultes, et une première atteinte ne confère pas l’immunité. 11 n'a pas été possible jusqu’ici de fixer les causes qui en favorisent le développement, car elle semble se jouer des conditions de climat, de saisons et de température (Graves): elle s'abat sur une ville, sur un pays, elle frappe la moitié, les deux tiers, les trois quarts des habitants, et après une durée de quelques semaines, de deux mois, elle disparait et parcourt des contrées immenses, sans que sa marche ait toujours une direction déterminée (Gintrac)1.

Cependant les épidémies de grippe sedirigent habituellement du nord au sud et de l’est à l’ouest. L’origine première de la grippe serait en Sibérie suivant les uns, en Perse suivant les autres; ce qui est certain, c'est que la grippe est endémique à Moscou, à Saint-Pétersbourg, la grippe infectieuse y apparaît tous les ans, en automne et au printemps, et suivant des conditions qui nous échappent encore, elle revêt le caractère épidémique ou pandémique 2.

Notre grande épidémie grippale de 1889-1890 a permis de mieux étudier ses conditions de diflusibilité.

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