‹ Manuel de perspective, du dessinateur et du peintreChapitre 2 sur 78 · DE CLAUDE LE LORRAIN · texte numérisé non relu

DE CLAUDE LE LORRAIN

§. Introduction.

Riche de poésie et de grands souvenirs , aussi variée que la nature quelle doit toujours prendre pour modèle , la peinture n’a, comme elle , d’autres bornes que celles de Tunivers et de l’intelligence humaine : ce n’est donc qu’à force d’études et d’observations, après avoir acquis

MANUEL

par une application soutenue , des connaissances aussi étendues que positives sur toutes les sciences qui sont du domaine de la pensée, que l’artiste vraiment digne de ce nom peut espérer d’atteindre à la hauteur de l’art divin de la peinture. Ce n^est qu’après avoir épuré son goût, réglé son imagination , mûri son talent par la contemplation des beautés simples et toujours sublimes de la nature, qu’il peut se livrer sans crainte aux inspirations de son génie , et les enrichir de tout le luxe d’une poésie noble et harmonieuse ; instrumens dociles dans ses mains exercées, ses pinceaux brillans rendront sans effort et avec vérité sa pensée toute entière, et leur faire large, vigoureux et facile n'altérera ni la pureté ni la chaleur de la composition.

Mais qui pourrait se flatter d’avoir l’esprit assez vaste et la main assez ferme pour tracer le chemin à suivre dans cette carrière immense que si peu d’artistes sont appelés à parcourir toute entière? S’il est de nombreux écueils où viennent sans cesse échouer, faute de guide, la fougue et l’inexpérience de la jeunesse; s’il existe ! quelques obstacles que le travail et la persévérance peuvent aider à surmonter, il est aussi, | n’en doutons pas , des hauteurs accessibles aui

génie seul qui sait se frayer jusqu’à elles des routes ignorées du vulgaire.

Les études préliminaires, indispensables au dessinateur et au peintre , seront donc les seuls objets dont nous nous occuperons dans cet ouvrage; et, convaincus que Tonne peut acquérir un savoir véritable qu’en apprenant d’abord à bien étudier, nous tâcherons de poser les principes avec assez de méthode et de clarté pour que leur ajiplication , sans présenter des difficultés capables de rebuter les élèves , puisse servir cependant à exercer leur intelligence. La vie du Poussin et celle de Claude le Lorrain, ces chefs immortels de l’École française du paysage, présentant d’une manière frappante de grandes et belles leçons pour les paysagistes, nous avons cru qu’on nous saurait gré d’étre entré dans quelques détails à cet égard, et il nous a semblé convenable de donner en meme temps les observations du Poussin sur la peinture.

Elément essentiel et base fondamentale de la peinture , le dessin indique avec des clairs et des ombres les contours apparens des corps ; il peut même, à Taide d’un trait spirituel et d’un crayon habile, en faire sentir la pose et le relief; mais l’expression, le mouvement et la

MANUEL

vie c’est le coloris seul qui les donne : il faut donc savoir dessiner pour être en état d’apprendre à peindre.

Les lignes qui, dans la nature, servent de limites aux surfaces des corps sont plus ou moins compliquées; mais les plus simples de toutes, les plus régulières , les mieux définies et dès lors les plus faciles à saisir, sont sans contredit celles de la géométrie élémentaire. Cette science, dont , les premiers principes sont nécessaires au dessinateur, a d’ailleurs une langue paj’ticulière , concise et énergique , indispensable à l’intelligence de la perspective , et que le peintre doit s’habituer à comprendre et à parler correctement. ,Dès que l’élève saura dessiner avec justesse, suivant leurs positions respectives et leurs aspects différens , les figures géométriques dont les contours fortement arrêtés par des lignes définies lui seront devenus familiers, il aura acquis une grande facilité pour copier avec exactitude tous les corps de la nature ; malgré le vague et l’irrégularité de leurs contours son œil exercé en saisira d’abord l’ensemble , puis les détails , et son crayon docile retracera le tout avec harmonie et fidélité.

Ainsi nous nous occuperons successivemeni

dans ce Manuel , de quelques définitions et des principes les plus élérnentaù’es de la géométrie , du tracé de la perspective linéaire , de Y étude du dessin, de la peinture et de la perspective aérienne, spécialement appliquée au paysage.

Nous y ajouterons, sur les couleurs dont on se sert actuellement pour la peinture, une note , que nous devons en partie à l’obligeance de M. Colcomb , et nous donnerons enfin à ceux de nos lecteurs qui désireraient consulter les ouvrages déjà publiés sur le dessin, la peinture et la perspective, les titres exacts de ceux qui ont ’ été imprimés sur ces sujets, tant en France qu’à l’étranger.

^ §. IL Vie du Poussin.

^ Nicolas Poussin naquit en juin l594, aux Andelys, petite ville de Normandie. Ses parens, ^ I nobles d’origine , mais dont les ancêtres avaient “'I été ruinés durant les guerres civiles, en servant sous Charles ix , Henri iii et Henri iv, jouissaient d’une très petite fortune. Cependant l’éducation du jeune Poussin ne fut pas négligée ; l’état d’obscurité où les circonstances avaient j plongé sa famille , mûrit de bonne heure son esprit : la raison chez lui devança l’âge; il en

6 MANUKL

donna des preuves par une grande application ; et l’étude des lettres ne fit qu’ajouter un plus noble essor au penchant invincible qui le portait vers la peinture.

Cette inclination pour la peinture alarma ses pareils, qui ne l’envisageaient que d’une manière vulgaire ; mais les reproches et les moyens qu’ils employèrent pour l’en détourner furent inutiles. Varin, peintre, fut le premier qui devina le génie du Poussin; il s’en empara avec l’agrément de ses parens ; son élève répondit à ses soins , et ses progrès furent rapides.

Lorsque le Poussin eut atteint l’âge de dixhuit ans , il réfléchit au prix dont on achète les connaissances d’un art aussi étendu que la peinture ; sa province lui parut trop stérile pour suivre ses études ; il résolut de quitter son pays, et, sans secours, sans recommandation, il abandonna la maison paternelle et se rendit à Paris. Déjà doué d’une solide vertu et d’une prudence consommée , il comptait sur l’intérêt qu’inspire la jeunesse laborieuse , pour s’attirer l’estinle des gens de bien. Il ne fut point trompé dans scs espérances; la rencontre qu’il fit d’un jeune homme de qualité qui se trouvait à Paris pour suivre ses cours d’étude, fut pour lui d’un heu-

reux présage ; le jeune amateur des beaux-arts lui ouvrit sa bourse et son cœur, et le mit à même d’étudier sans inquiétude. Le Poussin ne fut pas également heureux du côté de ses maîtres; il se confia successivement, dans l’espace de trois mois , à un nommé Ferdinand-Elle , peintre de portraits, et à un nommé L’Allemand; mais les vues qu’il se proposait dans la peinture étant bien au-dessus de leur capacité, il les abandonna. Ses manières douces et prévenantes lui méritèrent l’estime de plusieurs savans et amateurs ; il en profita pour s’introduire dans les galeries; il y trouva de bons modèles , on lui prêta de belles et rares estampes d’après Raphaël et Jules Romain : il les copiait dans la plus grande perfection. Il essaya son génie dans la composition ; et les premières pensées qu’il mit au jour rappelaient tellement ces deux grands maîtres , qu’elles semblaient avoir été créées dans leur école.

Le Poussin fut bientôt arrêté dans une si belle route : le départ du jeune amateur qui l’aidait dans ses études en fut la cause, et il suivit ce jeune homme dans sa famille , qui habitait le Poitou. Mais le Poussin ne larda pas à s’éloigner de cette maison où il était regardé comme

8 HUJNUEL

un hôle inutile et incommode , et revint à Paris. C’est alors qu’il fut contraint de travailler dans la province , pour fournir à ses besoins et pour faire les frais de ce voyage long et pénible ; il tomba malade , et alla passer une année dans son pays natal pour ÿ rétablir sa santé.

A son retour , il reprit ses travaux avec une nouvelle activité , et s’appliqua surtout à copier de nouveau des estampes d’après Raphaël et Jules Romain. Ce fut alors qu’il se sentit animé du désir de voir Rome ; mais il ne put aller que jusqu’à Florence, et revint sur ses pas. Quelque temps après , un second voyage éprouva les mêmes obstacles, et la mauvaise fortune du Poussin semblait l’éloigner pour toujours de la patrie des beaux-arts ; cependant, comme il s’était fait connaître avantageusement par l’exécution de six tableaux à fresque qu’il peignit en moins de huit jours pour l’église des Jésuites , le cavalier Marini, qui était alors à Paris, le vit et l’engagea à venir le joindre à Rome. Le Poussin y fut accueilli comme il s’y était attendu, et recommandé par le célèbre poète au cardinal Barberini. Bientôt la mort lui enleva le premier de ces deux protecteurs, et l’autre quitta Rome pour se rendre à ses légations. Le Poussin se

DE PEKSPECTIVE.

trouva tout à coup dans une situation pénible. Forcé de donner à vil prix ses meilleurs tableaux, il vécut long-temps dans la détresse ; mais, calme et ferme dans l’adversité, il ne porta ses regards que vers la perfection de son art ; il n’estimait pas assez les richesses pour les acquérir, soit en donnant moins d’attention à terminer ses ouvrages , soit en se conformant au goût des peintres italiens , étrangement dégénérés de celui des grands maîtres qui les avaient précédés , et dont les principes semblaient être méconnus.

Ennemi du luxe et de l’ostentation , dont quelques artistes n’ont pas su se défendre , il conserva par goût , lors même que dans la suite la fortune cessa de lui être contraire , cette réserve et cette austère simplicité de mœurs dont la nécessité lui avait fait une loi dans ses premières années. Sa vie privée n’offre rien de remarquable. Le Poussin est tout entier dans ses ouvrages. Travaillant dans le silence et dans la solitude ( personne n’était admis^ à le voir peindre ) , il connut peu la société des gens du monde.

L’Algarde, et François Flamand avec lequel il demeurait , l’un et l’autre excellens sculpteurs, étaient seuls admis dans son intimité. Le besoin que ces trois amis eurent dans la suite l’iin de

MANUEL

l’autre fortifia leur union; ils travaillaient ensemble à modeler des antiques, pour assurer leur existence avec le produit de ce travail dont ils se défaisaient à vil prix. Leurs entretiens ordinaires avaient pour objet les beautés des chefsd’œuvre anciens, et le Poussin dut beaucoup aux observations d’aussi habiles artistes.

11 pensait qu’il est plus utile de méditer sur les tableaux des grands maîtres que d’en faire des copies. Dans son examen et ses recherches sur les plus beaux tableaux de Rome , il ne recueillait de chaque maître que les qualités essentielles et celles qui se rapportaient à ses spéculations. Les dons que la nature répand dans les ouvrages de l’art, disait-il , sont épars çà et là; ils brillent en divers hommes, en divers temps , en divers lieux : ainsi l’enseignement ne se trouve jamais dans un seul homme; la réunion de tous ces dons doit être le but de l’étude et le terme de la perfection. C’est de cet amour du beau , du sublime , que naissait l’aversion du Poussin pour les ouvrages des artistes qui se laissent emporter sans choix à la simple vérité du naturel. N’ayant en vuê que la pureté des arts , il rattachait sans cesse ce qu’ils offrent de flatteur pour les sens et pour l’esprit aux excellens prin-

cipes de la savante antiquité ; aussi s’cmpressat-il de méditer avec la plus sincère attention les ouvrages de Raphaël, du Titien, et surtout ceux du Dominiquin, pour lesquels il conserva toujours une prédilection particulière. Infatigable dans ses travaux , il ne s’appliqua pas moins assidûment à la géométrie et à l’architecture ; les plus beaux monumens de Rome furent ses modèles , il en recherchait les proportions, l’élégance, et en restaurait sur ses dessins les parties dégradées par le temps. Faisant ainsi marcher d’un pas égal l’étude de la perspective avec celle de l’architecture, il en lit usage avec tant d’art , qu’on peut en cela le citer comme une autorité en peinture.

Si la perspective est le ressort le plus puissant de l’illusion, elle est encore la base de la composition. Aucun peintre n’a plus senti cette vérité que le Poussin , et c’est au moyen des belles connaissances qu’il en eut qu’il parvint à produire des situations aussi neuves que variées, ainsi qu’à ouvrir de grandes scènes dans lesquelles il maîtrisait à son gré l’espace, pour placer les objets selon l’abondance de ses pensées , et à répandre dans les plans une précision qui rend les distances accessibles partout.

MANUEL

Le cas particulier que le Poussin faisait des productions du Titien, les groupes d’enfans qu’il peignit d’après ce fameux coloriste , prouvent que le Poussin était loin d’être insensible à la beauté du coloris; mais soit qu’il ne se sentît pas l’aptitude nécessaire pour exceller dans cette partie de l’art , soit que regardant comme plus essentiel l’invention, l’ordonnanee , l’expression , son imagination inépuisable , sans cesse agitée du besoin de produire , l’entraînât à une exécution expéditive, il cessa de s’attacher au coloris , et donna même peu de soins à la pratique du clair-obscur ; aussi est-il facile de remarquer que la plupart de ses tableaux , excepté peut-être quelques paysages, n’ont été peints que d’après des dessins.

Sa réputation s’étant répandue en France, oîi l’on possédait plusieurs de ses ouvrages, Louis XIII le manda pour peindre la galerie du Louvre ; il lui fit écrire par le ministre de Noyers et lui écrivit lui-même pour l’engager à venir. Le ministre lui adressa la lettre suivante en même temps que celle du roi.

M. de Noyers à M. Poussin.

Monsieur, aussitost que le roi m’eust fait

l’honneur de me donner la charge de surintendant de ses bastiments , il me vint en pensée de me servir de l’auctorité qu’elle me donne pour remettre en honneur les arts et les sciences; et comme j’ai un amour particulier pour la peinture, je fais dessein delà caresser comme une maîtresse bien aimée , et de lui donner les prémices de mes soins. Vous l’avez sceu par vos amis qui sont de deçà ; et comme je les pryai de vous écrire de ma part que je demandois justice à l’Italie , et que du moins elle nous fist restitution de ce qu’elle détenoit depuis tant d’années, attendant que pour une entière satisfaction elle nous donnast encore quelques uns’ de ses nourrissons. Vous entendez bien que parla je répétois M. le Poussin et quelque autre excellent peintre italien. Et, afin de faire cognoistre aux uns et aux aultres l’estime que le Roy faisoit de vostre personne , et des aultres hommes rares et vertueux comme vous , je vous fis écrire ce que je vous confirme par celle-ci, qui vous servira de première asseurance de la promesse que l’on vous fait, jusques à ce qu’à votre arrivée je vous mette en main les brevets et les expéditions du Roy ; que je vous envoyeray mille écus pour les frais de vostre voyage ; que

I4 MANUEL

je VOUS feray donner mille écus de gage par chacun an , un logement commode dans la maison du Roy , soit au Louvre , à Paris , ou à Fontainebleau, àvostre choix; que je vous le feray meubler honnestement pour la première fois que vous y logerez , si vous voulez , cela estant à vostre choix ; que vous ne peindrez point en plafonds ni en voustes , et que vous ne serez obligé que pour cinq années , ainsi que vous le desirez, bien que j’espère que, lorsque vous aurez respiré l’air de la patrie , difficilement le quitterez-vous.

Vous voyez maintenant clair dans les conditions que l’on vous propose et que vous avez désirées. Il reste à vous en dire une seule , qui est que vous ne peindrez pour personne que par ma permission; car je vous fays venir pour le Roy, non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure de les servir , mais j’entends que ce ne soit que par mon ordre. Après cela venez gayement , et vous asseurez que vous trouverez icy plus de contentement que vous ne les pouvez imaginer.

De Noyers.

A Ruel , ce i4 janvier ‘

Le Roi à M, Poussin»

ib

Cher et bien aimé , nous ayant esté fait rapport par aucun de nos plus spécieux serviteurs de l’estime que vous vous estes acquise , et du rang que vous tenez parmi les plus fameux et les plus excellents peintres de toute l’Italie , et désirant, à l’imitation de nos prédécesseurs, contribuer autant qu’il nous sera possible à l’ornement et décoration de nos maisons royales , en appelant auprès de nous ceux qui excellent dans les arts^, et dont la suffisance se fait remarquer dans les lieux où ils semblent les plus chéris, nous vous faisons cette lettre pour vous dire que nous vous avons choisi et retenu pour l’un de nos peintres ordinaires, et que nous voulons doresnavant vous employer en cette qualité. A cet effet , notre intention est que la présente reçeue vous ayez à vous disposer de venir par deçà , où les services que vous nous rendrez seront aussi considérés que vos œuvres et vostre mérite le sont dans les lieux où vous estes, en donnant ordre au sieur de Noyers , conseiller en nostre Conseil d’état , secrétaire de nos commandements , et surintendant de nos bastiments , de vous faire plus particulièrement

l6 JVIAMU£L

entendre le cas que nous avons résolu de vous faire. Nous n’ajouterons rien à la présente que pour prier Dieu qu’il vous ait en sa saincte garde. Donné à Fontainebleau le iSjanvier lôSq.

Ces monumens qui honorent autant la mémoire des grands du royaume de ce temps que celle de l’homme célèbre à qui ils furent adressés, étaient bien faits pour toucher son cœur et flatter son amour-propre ; mais une épouse qu’il adorait , des habitudes qu’il ne pouvait rompre , des amis dont il ne pouvait se séparer, tant d’obstacles lui parurent invincibles ; néanmoins, emporté par le devoir et la reconnaissance , il promit de se rendre en France l’automne suivant. Vainement il y fut attendu; on eut recours à M. de Chanteloup , son ami particulier, lequel depuis long-temps formait le projet de faire le voyage de Rome; ce fut une occasion pour lui de hâter son départ, bien résolu de ramener le Poussin avec lui ; en effet , il fut de retour à la lin de l’année suivante , en 1640 , accompagné du célèbre artiste. A son arrivée il reçut une pension et trouva un appartement aux Tuileries. Louis xiii voulant encore signaler l’estime particulière qu’il faisait du

Poussin, le nomma son premier peintre , avec le titre de surintendant de tous les ouvrages de peinture , pour l’ornement et restauration des maisons royales , et confirma les faveurs dont il l’honora , dans Texpédition du brevet , souscrit en la teneur suivante :

« Aujourd’hui vingtième de mars 164 1 , le Roy étant à St. Germain en Laye , voulant tesmoigner l’estime particulière que Sa Majesté faict de la personne du sieur Poussin , qu’elle a faict venir d’Italie sur la cognoissance particulière qu’elle a du haut degré d’excellence auquel il est parvenu dans l’art de la peinture , non seulement par les longues études qu’il a faictes de toutes les sciences nécessaires à la perfection d’icelui , mais aussi à cause des dispositions naturelles et des talents que Dieu lui a donnés pour les arts; Sa Majesté l’a choisy et retenu pour son premier peintre ordinaire , et en cette qualité lui a donné la direction générale de tous les ouvrages de peinture et d’ornement qu’elle fera cy-après faire pour l’embellissement de ses maisons royales; voulant que tous les autres peintres ne puissent faire aucuns ouvrages pour Sa Majesté, sans avoir faict veoir les'dessins, et receu sur iceux les advis et conseils dudit

1 8 MANUEL

sieur Poussin; et pour lui donner moyen de s’entretenir à son service. Sa Majesté luy accorde la somme de trois mille livres par chacun an, qui sera doresn avant j)ayée par les trésoriers de ses bâtiments, chacun en l’année de son exercice, ainsi que de couslume, et qu’elle lui a esté payée pour la présente année ; et pour cet effect sera ladite somme de trois mille livres doresnavant couchée et employée soubs le nom du dit sieur Poussin , dans les estais desdits offices de ses bâtiments : comme aussi Sa Majesté a accordé au sieur Poussin, la maison, jardin qui est au milieu des Tuileries, où a demeuré cy devant le feu sieur Menou. En tesmoignage de quoy Sa Majesté m’a commandé d’expédier au dit sieur Poussin le présent brevet , qu’elle a voulu signer de sa main , et faict contresigner par moy son conseiller et secrétaire d’estat de ses commandements et finances , et surintendant et ordonnateur général de ses bastimens. »

Le Poussin avait déjà commencé les peintures de la galerie du Louvre, lorsque ses rivaux par leurs cabales, entre autres Vouet, Fouquières et l’architecte Leraercier dont il avait changé les dispositions, décrièrent tous à l’envi ses tra-

vaux et le dégoûtèrent du séjour de Paris ; il voulut revoir Rome, jouir de la tranquillité et de la liberté auxquelles il avait renoncé avec tant de peine , et il obtint la permission d’y retourner, sous prétexte d’aller chercher sa femme pour s’établir en France. Ainsi s’éloigna de sa patrie pour la dernière fois, l’an 164^* , au mois de septembre, le peintre de la raison et des gens d’esprit, titre unique dans l’histoire de l’art, et qui, décerné si justement par les contemporains, a été consacré par la postérité. '

Peu d’artistes , dans leur temps de prospérité, ont été plus à même que le Poussin de tenter la fortune ; mais les preuves de son désintéressement étaient toujours écrites derrière la toile; jamais on ne discutait le prix qu’il fixait à son ouvrage, et il renvoyait l’excédant à ceux qui grossissaient la somme ; la philosophie et la simplicité de ses mœurs égalaient son désintéressement ; sa vie laborieuse l’obligeait à écarter de lui tout ce qui pouvait troubler sa tranquillité ; il attachait un tel prix à la liberté et à la paix, qu’il se passait même de valet , et l’on raconte à ce sujet que le prélat Massini , qu’il reconduisait un soir la lampe à la main , le plaignant de ce qu’il n’avait pas un seul valet

MANUEL

pour le servir : El moi, monseigneur, lui répondit-il , je vous plains bien davantage d’en avoir un aussi grand nombre.

Quelque temps après son arrivée à Rome , ayant appris la mort du roi et la retraite de M. de Noyers , il ne voulut plus revenir, quelque instance qu’on lui fit pour l’engager à terminer la galerie. A cette époque le Poussin avait déjà passé vingt années à Rome, et durant les vingt autres qu’il vécut , il se livra sans interruption aux travaux de son art. Dans les dernières années de sa vie , il fut en proie à des infirmités qui ne lui permirent plus de travailler, et qui le conduisirent au tombeau, ne laissant ni enfans ni élèves (i), et ayant conservé jusqu’à ses derniers momens le titre de premier peintre, avec le traitement affecté à cette place , et ses pensions , que Louis xiv lui fit payer exactement.

Après avoir fait, par son génie , l’admiration des savans et des hommes de goût , et s’étre

(i) Guaspre Dngbet son beau-frère, que l’on considère comme le seul élève qu’ait formé le Poussin , est célèbre par la beauté de ses paysages , quoiqu’il soit fort in/érieur à son maître pour la majesté, la richesse de la composition et la variété des sites.

DE PERSPECTIVE. 2ï

concilié , par la franchise et la candeur de son âme, l’estime et la vénération de tous ceux qui le fréquentaient, il mourutle 19 novembre i665, âgé de soixante-onze ans et cinq mois.

Malgré l’extrême assiduité du Poussin, on est en droit de s’étonner du grand nombre des productions d’un homme qui ne se fit jamais aider dans l’exécution de ses ouvrages , dont la plupart sont très compliqués; Felibien, à qui l’on doit des détails sur la vie du Poussin, a décrit ses principaux chefs-d’œuvre. Il cite entre autres , le tableau de Germanicus , la prise de Jérusalem , la peste des Philistins , Rebecca, la Femme adultère , les sept Sacremens qu’il peignit deux fois avec des changemens considérables, le Frappement du rocher, l’Adoration du veau d’or, la Manne, le Ravissement de St. Paul, Moïse sauvé des eaux , nombre de paysages qu’il enrichit de sujets historiques , Biogène , Poljphème , Orphée et Eurydice , Pyrame et Thishé , etc. Enfin les quatre Saisons. L’Hiver , est ce fameux tableau du déluge qui fut son dernier ouvrage.

Le Poussin, indépendamment de ses compositions historiques, qui ont révélé toute la beauté de son génie, n’eût-il jamais exercé ses

MANUEL

talens que dans le genre du paysage , se serait également placé au premier rang des artistes les plus célèbres dont la France puisse se glorifier : à l’aspect imposant que présentent les paysages du Poussin , au style majestueux de leur ordonnance et à l’extrême vérité des détails , il est aisé de reconnaître que si l’imagination a présidé à la création de sites analogues aux siècles , aux climats , aux actions des personnages quelle y a voulu représenter , elle s’est d’ailleurs guidée sur des études ou des souvenirs de la nature choisie dans ces momens de calme où aucun accident ne vient altérer la pureté de ses formes et la sérénité de ses traits. En effet , le Poussin qui, dans ses sujets purement historiques , négligeait assez ordinairement de dessiner la figure d’après le modèle vivant , pour s’attacher de préférence à copier l’antique ou à méditer attentivement les ouvrages des grands peintres d’histoire, ne laissait échapper aucune occasion, même dans ses promenades, de saisir, au moyen de légères esquisses , les effets pittoresques de la nature , et de dessiner les arbres de différentes espèces et les fabriques dont la beauté frappait particulièrement ses regards. C’est ainsi que l’imitation exacte de la nature

n’était pour lui simplement qu’un moyen d’arriver plus sûrement aux grandes fins qu’il se proposait. Doué d’un esprit naturellement observateur et contemplatif, aimant passionnément la solitude, où l’ânie peut sans contrainte se livrer au recueillement et à la méditation, nourri de la lecture des poètes et des historiens , et joignant à une instruction solide et à une grande variété de connaissances le sentiment intime des convenances, le Poussin a trouvé le secret que semblait avoir entrevu le Dominiquin, d’agrandir la carrière du paysage et d’élever ce genre, pour ainsi dire, au niveau des compositions historiques.

§. III. Observations de Nicolas Poussin sur LA peinture.

De Vexemple des bons maîtres.

Bien qu’à la théorie on joigne l’enseignement qui regarde la pratique , cependant , tant que les préceptes ne sont pas rendus authentiques , ils ne laissent pas dans l’âme cette sécurité dans l’habitude du travail , qui ne peut être que l’effet de la main-d’œuvre. Les voies longues et

24 MANUEL

détournées conduisent rarement les jeunes gens au terme de leur voyage , à moins que l’escorte efficace des bons exemples ne leur montre un chemin plus court et un but plus direct.

Définition de la peinture et de l'imitation,

La peinture , dans le style noble , n’est autre chose que l’imitation des actions humaines qui, de leur nature, peuvent s’imiter. Quand les circonstances , dans ce cas , forcent en outre à imiter d’autres objets, ils ne doivent être regardés que comme accessoires. Ainsi la peinture peut imiter les actions hiunaines , et même toutes les variétés de la nature.

De V art et de la nature.

L’art n’est point une chose différente de la nature : en conséquence il ne peut outrepasser le terme que lui enseigne la nature. Les dons que la nature répand dans les ouvrages de l’art sont épars çà et là; ils brillent en divers hommes, en divers temps, en divers lieux ; ainsi l’enseignement ne se trouve jamais dans un seul homme. La réunion de tous ces dons doit être le but de l’étude et le terme de la perfection dans les ouvrages de l’art.

Comment V impossible forme quelquefois la perfection de la poésie et de la peinture.

Aristote démontre , par l’exemple de Zeuxis , qu’il est permis à un poète de dire des choses impossibles; c’est ainsi que nous paraissent les choses lorsqu’elles sont à un plus grand degré de perfection que tout ce que l’on connaît : puis^ qu’il est impossible qu’il y ait dans la nature une femme qui réunisse toutes les beautés qu’on admire dans la figure d’Hélène , cette Hélène est donc une femme plus parfaite que possible.

Des termes du dessin et de la couleur.

Il faut éviter trop de mollesse et trop de rudesse dans les lignes et dans les couleurs. La peinture sera élégante quand les termes supérieurs et inférieurs seront fondus par l’intermission des milieux. C’est ainsi 'que l’on peut expliquer l’amitié et l’inimitié des couleurs et de leur terme.

De V action.

Il y a deux moyens de maîtriser l’esprit des auditeurs, l’action et la diction. La première est si puissante et si efficace par elle-même,

26 MANUEL

que Démos thènes lui donne le pas sur l’art de la rhétorique ; Cicéron l’appelle la langue du corps ; Quintilien lui attribue tant de force et de puissance , que sans elle il regarde comme inutiles les pensées , les preuves et les affections oratoires : de meme en peinture , sans cette action , le dessin et la couleur ne persuadent pas l’esprit.

De quelques formes , de la magnificence du sujet, de la pensée, de V exécution et du style,

La manière magnifique consiste en quatre choses : la nature ou le sujet, la pensée , l’exécution et le style. La première chose que l’on demande, comme le fondement de toutes les autres , est que la nature ou le sujet soit grand , telles que les choses divines , les batailles , les actions héroïques. Mais lorsque le sujet sur lequel travaille le peintre est grand , la chose à laquelle il doit s’attacher davantage est d’éviter les puérilités , pour ne pas manquer au décorum de l’histoire ; et, après avoir parcouru avec unpinceaufier les choses magnifiques et grandes, affecter avec art de répandre une certaine négligence sur les choses ordinaires et d’un intérêt secondaire.

Il faut qu’un peintre ait non seulement l’art d’inventer son sujet , mais il faut qu’il ait encore le jugement nécessaire , d’abord pour le bien connaître , et qu’ensuite il soit d’une nature propre à être d’une grande perfection en peinture.

Les sujets vils sont le refuge de ceux qui, par la faiblesse de leur génie, n’en peuvent choisir d’autres. Il faut donc mépriser la bassesse de ces sujets , pour lesquels toutes les ressources de l’art sont inutiles. Quant à la pensée , c’est une pure production de l’âme qui combine toutes les parties de son sujet. Telle fut la pensée d’Homère et de Phidias dans le Jupiter Olympien , qui d’un signe ébranle l’univers. Il faut que le dessin tourne toujours au profit de la pensée. L’exécution ou la composition de toutes les parties ne doit point être recherchée , étudiée , ni trop élaborée , mais conforme en tout à la nature du sujet. Le style est une manière particulière dans l’application et l’usage des idées , et un art de peindre et de dessiner né du génie particulier de chacun.

De Vidée de la beauté.

L’idée de la beauté n’arrive pas dans le sujet

28 MANUEL

qu’elle n’y soit préparée le plus possible. Cette préparation consiste en trois choses : l’ordre , le mode et l’espèce ou la forme. L’ordre signifie l’intervalle des parties , le mode a trait à la quantité et la forme consiste dans les contours et les couleurs. Il ne suffit pas que toutes les parties aient l’ordre et l’intervalle convenables , ni que tous les membres du corps soient dans leurs places naturelles , si l’on n’y joint le mode , qui sert à demeurer dans de justes bornes ; la forme dans des traits faits avec grâce et finesse , l’accord parfait entre la lumière et les ombres.

On voit donc clairement que la beauté s’éloigne toujours de la nature des corps, et ne s’en approche que lorsqu’elle est disputée par des moyens préparatoires qui élèvent l’imagination en portant l’esprit à donner une plus haute idée des choses qu’elles ne sont en effet. La peinture agréable de la beauté est le nec plus ultra de l’art.

De la nouveauté,

La nouveauté dans la peinture consiste moins dans le choix d’un sujet qui n’a jamais été traité que dans une disposition et une expression neuve

DE PERSPECTIVE. 2g

et variée ; ainsi un sujet commun ou ancien devient neuf et particulier à celui qui s’en empare , en l’élevant au-dessus de ceux qui l’ont traité avant lui. On en peut citer un exemple dans la Communion de saint Jérôme du Domi— niquin ; elle est si supérieure en expression à celle d’Augustin Carrache , faite antérieurement , qu’on citera toujours de préférence celle du Dominiquin.

Ce que le sujet que Von veut traiter ne peut apprendre , et la manière d’y suppléer.

Si le peintre veut exciter de l’étonnement , quoique n’ayant pas devant les yeux un sujet propre à le produire , ce n’est point par des efforts hors de la raison ni par des nouveautés étranges qu’il y parviendra ; mais s’il exerce son génie dans une belle exécution, la supériorité avec laquelle il aura traité son sujet fera dire , le mérite du peintre surpasse le sujet.

De la forme des choses.

La forme des choses se distingue par l’effet qu’elles produisent sur l’esprit. Les unes excitent la joie et la gaîté; les autres , la tristesse ou l’horreur. Si elles agitent l’âme du specta-

MANUEL

leur dans Tuii ou l’autre de ces divers sens ^ la forme des choses est atteinte.

De la magie des couleurs.

Les couleurs, en peinture, sont comme les vers dans la poésie; ce sont les charmes que CCS deux arts emploient pour persuader.

§. IV. Vie de Claude le Lorrain.

Claude Gelée naquit en 1600 , à Chamagne, près de Mirecourt, dans le diocèse de Touljen Lorraine ; et de là lui vint le surnom de Claude le Lorrain, qu’il a immortalisé. Issu de parens pauvres , après avoir quitté l’école où il n’apprit rien, pour le métier de pâtissier qui ne lui réussit pas davantage , et se trouvant orphelin à l’âge de douze ans, il entreprit à pied le voyage de Fribourg pour aller trouver son frère aîné, Jean Gelée, graveur en bois, qui lui enseigna le dessin. Emmené à Rome par un de ses parens, et s’y trouvant bientôt abandonné, il se mit , faute d’argent et d’occupation , au service d’un peintre , nommé Augustin Tassi , dont il apprêtait la nourriture et broyait les couleurs. C’est là qu’il prit du goût pour la peinture,

DE PERSPECTIVE, 3l

dans laquelle son défaut d’instruction et une intelligence bornée semblaient lui interdire toute espèce de succès , lorsque la vue de quelques paysages de Goffredi Wals , élève de Tassi, vint échauffer son imagination et lui révéler sa véritable vocation. Il se décida sur-le-champ à partir pour Naples , où demeurait Goffredi; et après deux ans d’études sous ce maître , il revint à Rome , fit un voyage en Lorraine , et retourna enfin, à l’âge de trente ans, se fixer en Italie, où il se perfectionna. Ses progrès furent lents d’abord , et rien ne semblait annoncer l’éclat des succès qu’il obtiendrait un jour dans la carrière qu’il avait entrepris de parcourir. Privé d’éducation première , son indigence , et plus particulièrement son peu de capacité , concoururent pendant long-temps à l’empêcher d’apporter dans ses études la suite et surtout la méthode convenables pour en obtenir des résultats bien satisfaisans ; mais l’habitude de contempler la nature , une sorte d’instinct à la bien choisir, et sa persévérance à comparer attentivement les divers effets de la lumière selon les différentes heures du jour, dessillèrent insensiblement ses yeux; et une fois que, familiarisé avec les phénomènes périodiques qui frappaient

Page 1