‹ Manuel de perspective, du dessinateur et du peintreChapitre 3 sur 78 · MAN DEL · texte numérisé non relu

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sans cesse ses regards , il parvint à s’initier aux. secrets de leur magie pittoresque, son intelligence se développa tout à coup , son imagination s’agrandit , et ses ouvrages dès lors captivèrent l’admiration générale. Claude le Lorrain, malgré le prix élevé que dès ses premiers succès il ne balança point à mettre à ses tableaux , pouvait à peine suffire à l’empressement des amateurs ; de sorte qu’en peu de temps il amassa une fortune considérable , dont il se plut , | n’étant point marié , à faire un emploi digne de son cœur, naturellement bon et généreux, en la faisant servir au soutien de toute sa famille. Il obtint la protection du pape Urbain VIII; et après avoir fourni une carrière laborieuse , également utile à sa gloire et à sa fortune , il mourut de la goutte à l’âge de quatre-vingtdeux ans.

Ce grand, paysagiste a laissé, outre ses tableaux , un nombre prodigieux de beaux dessins , et lui-même a gravé à l’eau-forte une suite de paysages. Le plus connu de ses élèves est Herman Swanevelt.

Les paysages de Claude le Lorrain sont des modèles de perfection ; il a su joindre la beauté des sites à la vérité du coloris. Inférieur au

Poussin pour la richesse de la composition , il le surpasse dans la dégradation aérienne et la variété des effets de la lumière : il a le meme avantage sur les Carrache, le Dominiquin et tous les paysagistes de l’école italienne , si l’on excepte le Titien , qui possède une fierté de teintes que nul autre ne peut lui disputer. Quelques maîtres flamands sont supérieurs à Claude pour la finesse des détails et la grâce du pinceau ; mais il a rendu avec un plus grand goût le feuillé des arbres et le caractère de leurs différentes espèces.

Il ne dut son habileté ni aux maîtres dont il reçut les premières leçons , ni à la vivacité d’un génie facile; son esprit s’était refusé dès l’enfance aux notions les plus simples. Né de parens obscurs, privé d’éducation, stupide en apparence , à peine savait-il écrire son nom. Les règles de la perspective que lui donna Goffredi à Naples , semblaient être au-dessus de son intelligence; et ce fut inutilement qu’il s’appliqua à l’étude de la figure; celles qu’il a introduites dans ses tableaux sont au-dessous de la médiocrité, et il ne s’aveuglait pas sur ce point ; car le plus souvent il confiait à quelque main étrangère le soin d’animer ses paysages. Quelques

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unes des figures que l’on voit dans ses tableaux sont attribuées à Jean Miel; mais il est reconnu qu’elles sont pour la plupart de la main de Jacques Courtois , ou de celle de Philippe de Lauri, peintre d’histoire, qui paraît avoir également cultivé le paysage. Quant aux figures que Claude a peintes lui-méme , il est aisé de les distinguer à leur incorrection ; et loin qu’il se fît illusion dans cette partie , il avait coutume de dire en plaisantant qu’il vendait le paysage et donnait les figures par-dessus le marché.

Il ne fut redevable de ses talens extraordinaires qu’à de longues méditations et à un travail opiniâtre. Il passait une partie de son temps à contempler dans les campagnes ou sur le rivage de la mer les effets de la lumière du soleil aux différentes heures du jour; il observait les montagnes, l’horizon, les nuages, les tempêtes. Retiré chez lui plein de ses souvenirs, il prenait ses pinceaux, et ne les quittait que lorsqu’il était parvenu à reproduire sur la toile les objets qui l’avaient frappé. Aussi peut-on dire que ses tableaux rivalisent avec la nature ; plus on les regarde , plus on trouve l’imitation parfaite.

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C’est surtout dans les effets du matin et du soir que brillent la richesse et la puissance de la palette de Claude le Lorrain; il ne craint point d’aborder les plus grandes difficultés du coloris. La lumière jaillit de ses pinceaux, sans effort, sans contraste, et toujours avec l’harmonie sublime de la nature.*

S’il peint un soleil levant , le jour s’ouvre à peine pour éclairer une belle matinée d’automne , et la nuit escortée de ses ombres semble fuir devant le soleil, dont le disque majestueux s’échappant des nuées de l’Orient décèle l’éternel Souverain de la nature. Des nuages de pourpre , étincelans de lumière , se détachent sur l’azur du ciel , dont la voûte paraît s’entr’ouvrir et montrer la Divinité versant ses bienfaits sur tous les mortels ; des milliers de plantes et de fleurs soulèvent peu à peu leurs tètes humides ; les arbres sont agités d’un doux frémissement, et la lumière , en se jouapt à travers le feuillage, le brillante des gouttes transparentes de la rosée. On croit entendre se confondre dans une harmonie solennelle le bruit des eaux et du feuillage , le chant des oiseaux , le mugissement des troupeaux et les cris de ceux qui les conduisent aux travaux éhampêtres ; et

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cependant on respire les exhalaisons embaumées que du fond des vallées et de la cime des monts > la terre tressaillant de plaisir envoie au soleil, cet immuable régulateur des lois de la nature.

Quel que soit le sujet qu’il traite , Claude le Lorrain n’est pas moins admirable pour l’éclat du ciel que pour le choix et l’ordonnance des sites qu’il reproduit. Aucun paysagiste n’a porté i aussi loin que lui l’entente de la perspective aérienne, n’a fait sentir ^avec la même justesse | la dégradation des plans , n’a rendu avec autant de magic la vapeur des lointains qui se perdent à l’horizon.

Ami du Poussin , qui aimait sa personne et qui faisait un cas infini de ses ouvrages , Claude le Lorrain , en suivant un autre système a prouvé que deux routes absolument distinctes , dans la même carrière, peuvent également conduire au but. Tous les deux , constans dans leur application à l’étude de la nature, persévérant dans leurs efforts , malgré tous les obstacles qu’ils éprouvent , ne s’asservissent jamais à imiter servilement leur modèle , et deviennent la gloire et l’ornement de l’École française.

Ici nous emprunterons textuellement à M. De-

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perthes (i) le parallèle qu’il a fort habilement tracé, entre ces deux grands artistes; déjà l’on a pu se convaincre de l’extrême différence de l’organisation du Poussin avec celle de Claude le Lorrain. Le premier est doué des plus heureuses dispositions qui se manifestent dès sa jeunesse , et qu’il ne néglige dans aucun temps de sa vie de cultiver et de fortifier par la lecture , par la fréquentation d’hommes instruits , et plus souvent encore par le calme de la solitude et le charme de la contemplation. Le secondn’annonce dans son enfance rien qui présage en lui aucune espèce de capacité. Son intelligence est bornée au point qu’il ne peut apprendre à lire , et que dans tout le cours de sa vie il saura à peine signer son nom. Toutefois l’un et l’autre se déterminent à embrasser la même profession ; ils se consacrent tous deux au culte de la peinture ; celui-ci , n’ayant pour vocation qu’une sorte d’instinct , se sent entraîner , pour ainsi dire , sans savoir où le con duira la route dans laquelle il se ti'ouve engagé; celui là, maîtrisé par une inspiration

(i) Histoire de l’art du paysage , depuis le renouvel- Icrnent des beaux-arts jusqu’au dix-huitième siècle,

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secrète , franchit, de son propre mouvement l’entrée de la carrière avec tous les avantages d’un esprit cultivé et d’un jugement solide, qui lui fait apercevoir du meme coup d’œil l’éloi*griement du but qu’il se propose d’atteindre , les difficultés de l’entreprise et les moyens de les surmonter.

Tous deux en butte aux rigueurs de la fortune , sans que la détresse où ils se trouvent ralentisse eu rien leur ardeur pour l’étude, ils se mettent d’abord sous la direction de divers maîtres, dont l’enseignement leur est infructueux ; puis ils s’attachent avec confiance , et pour toujours, au seul maître capable d’initier ses élèves dans les mystères les plus secrets de l’art , et de les conduire à la perfection par la route la plus courte et la plus sûre. Ce n’est qu’à l’aide des leçons de la nature, à l’aspect de ses beautés majestueuses que les yeux de Claude le Lorrain s’ouvrent soudainement à des clartés que ceux du Poussin avaient entrevues. Sous les auspices du guide qu’ils ont choisi , leurs pas s’affermissent; et dans l’essor qu’il leur fait prendre, ils s’élancent d’un vol rapide au-delà des limites qu’il ne sera donné à aucun de leurs rivaux de dépasser ; mais c’est alors

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que , cédant aux sentimens qui les animent diversement , l’un n’est touché que des merveilles de la nature ; il les contemple , il les médite, il les grave si bien dans sa pensée , qu’au moment où ses pinceaux les retracent, sa mémoire les lui rappelle aussi fidèlement que si elles étaient encore présentes à ses regards, et son imagination seconde si heureusement ses souvenirs , que dans l’imitation des sites les plus beaux et les plus vastes qu’il a pu choisir , il trouve le secret de leur donner sur la toile encore plus d’étendue et de charmes qu’ils n’en ont dans la réalité. Ce n’est pas assez pour lui de reproduire, avec une grande vérité, le cristal limpide des eaux , la légèreté aérienne des nuages et la profondeur de l’horizon ; il n’hésite point , et il réussit à exprimer l’humidité de la rosée , les vapeurs ardentes d’une atmosphère embrasée par les feux du soleil, la splendeur éblouissante de cet astre , et les torrens de sa lumière inondant l’immensité des campagnes.

L’autre, dans ses conceptions plus sublimes, ne se borne point à choisir les plus beaux sites, et à les retracer dans des proportions encore plus grandes et plus majestueuses ; il crée des paysages où Tari rivalise de vérité avec la na-

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turc , mais il les dispose uniquement pour l’homme ; il les vivifie par sa présence , il les anime de ses occupations, il les transforme, selon qu’il lui plaît , en des lieux de délices ou de désolation; il y introduit des bergers, des héros , des philosophes ; il y retrace les mœurs, les usages , les coutumes de tous les peuplek^et de tous les siècles ; enfin il y met en scène les | plus grands personnages de l’antiquité ; et, par la peinture expressive de leurs actions qu’il fixe sur la toile , il perpétue d’âge en âge pour l’instruction des générations futures , le souvenir d’une foule de traits de dévouement , de grandeur d’âme et d’humanité.

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