PRÉFACE. XI
que d induire le public en erreur, et que de lui laisser supposer que les autres pharmaciens ne sont pas capables de préparer ces médicaments. Nous leur dirons encore : soyez persuadés que toutes les préparations pharmaceutiques sont faciles à faire et qu'avec du soin et de la persévérance on y parvient aisément. En commençant la pharmacie, vous prenez l'engagement de contribuer de tout votre pouvoir à son perfectionnement, et vous n'avez pas le droit de cacher vos découvertes, lorsqu'elles sont de nature à prouver que les pharmaciens méritent plus de considération qu'on ne leur en accorde généralement, et que c'est presque toujours dans le modeste laboratoire des pharmaciens que les plus grandes découvertes, que les découvertes les plus utiles h l'homme, ont été faites.
septembre 1855.
L'ART DE FORMULER
Les anciens pharmacologistes avaient parfaitement compris l'utilité de l'art de formuler, car ils posèrent, aussitôt qu'ils eurent étudié les propriétés des substances médicamenteuses, et qu'ils eurent reconnu la nécessité de mélanger plusieurs substances entre elles, les principes de cet art. Ces principes furent nécessairement modifiés aux époques où la pharmacie et la chimie firent des progrès ; mais ils n'en restèrent pas moins les premiers articles d'une loi fondamentale, susceptible, il est vrai, d'éprouver encore des modifications, puisqu'elle dépend du progrès de la pharmacie et de la chimie.
A l'époque où Broussais fonda son école et posa les bases de sa nouvelle doctrine, l'art de formuler fut abandonné par les médecins, parce que le chef de cette école, ou pour mieux dire, parce que ses disciples parvinrent à persuader aux élèves qu'il était inutile de prescrire des médicaments composés, et qu'avec de l'eau, de la gomme et des sangsues, on pouvait devenir maître de toutes les affections.
La simplicité de ce système médical avait charmé la majorité des médecins instruits et avait rallié tous les moins expérimentés; mais tandis qu'un certain nombre des plus instruits reconnaissaient l'impuissance d'une semblable médecine et revenaient insensiblement aux idées anciennes, les autres n'en continuèrent pas moins à suivre exactement cette
doctrine, qui leur paraissait la meilleure, parce qu'elle était la plus simple et la plus facile à comprendre.
Cette doctrine, qui ébranla profondément les bases de la médecine, n'eut aucune influence sur l'art de formuler, parce que les pbarmacologistes ne cessèrent ;pas de s'en occuper, pensant qu'un jour les médecins reconnaîtraient l'utihte de prescrire des substances médicamenteuses, et de formuler des médicaments composés.
On peut donc espérer, maintenant que l'on connaît tout le mal que peut faire une fausse doctrine médicale, on peut donc espérer, disons-nous, qu'une autre école ne parviendra pas, en s'appuyant sur des faits plus ou moins spécieux, à poser les bases d'une nouvelle médication et à égarer le jugement des jeunes praticiens.
On reproche généralement aux anciens pharmacologistes d'avoir abusé de la pharmacie, et d'avoir composé des médicaments monstrueux. Nous ne chercherons pas à défendre les anciens pharmacologistes, parce que leurs travaux sont là pour répondre aux fausses accusations, et parce qu'il est facile à tout observateur consciencieux de reconnaître que nous avons été heureux d'avoir pu profiler de leurs découvertes, et que nous suivons encore les principes qu'ils nous ont transmis. Mais nous dirons cependant qu'il est très vrai que les anciens pharmacologistes aimaient considérablement les médicaments composés, et éprouvaient beaucoup déplaisir à grouper , dans la même formule , un grand nombre de substances médicamenteuses ayant des propriétés analogues et concourant toutes à produire une certaine action. Nous ajouterons encore que les pharmacologistes modernes ne devraient pas être injustes à leur égard, parce que s'ils ont commis quelques fautes, ils n'en ont pas moins composé des préparations très utiles, des préparations qui seront toujours employées, puisqu'on obtient avec elles des efiets
certains , et parce qu'on ne peut leur reprocher d'avoir retardé les progrès de l'art de formuler. D'ailleurs, pour pouvoir adresser des reproches à ces pharmacologistes , il ne faudrait pas en mériter, il ne faudrait pas publier des formules qui, quoique simples, n'en sont pas moins aussi monstrueuses que les leurs; il faudrait prouver qu'on n'a point profité de leurs travaux, qu'on a posé les véritables bases de l'art de formuler, que, comme eux, on n'emploie pas dans les formules des substances médicamenteuses qu'on peut regarder comme les bases ou les principes actifs des formules ; des substances qui sont réellement des adjuvants ou des auxiliaires, et des substances qui peuvent porter le nom de correctives, etc., etc.; et il faudrait enfin se faire remarquer par une certaine précision dans la rédaction des formules.
On confond généralement l'art de prescrire et l'art de formuler, quoique ces aris différent essentiellement l'un de l'autre. ïl faut bien connaître, il est vrai, pour prescrire et pour formuler convenablement, les propriétés des substances médicamenteuses ; mais, tandis que l'art de prescrire consiste à choisir les médicaments qui doivent être employés pour combattre les aff'ections qui se développent dans l'organisme, l'art de formuler est la méthode de réunir dans un composé plusieurs substances capables de produire un certain effet.
Pour bien prescrire, il faut reconnaître les maladies; se rappeler les propriétés des substances médicamenteuses simples ou composées et les doses auxquelles elles doivent être administrées ; savoir choisir parmi ces substances celles qui conviennent le mieux pour combattre les maladies qu'on a à traiter ; ne jamais prescrire de préparations pharmaceutiques sans être sûr de ce qu'elles représentent de substances médicamenteuses ; pouvoir distinguer les effets des prépa-
Il ART DE FORMULER.
rations pharmaceutiques, des réactions de la nature , afin de ne pas prescrire indéfiniment, pour combattre les mêmes affections , des substances qui n'ont réellement aucune valeur thérapeutique ; ne pas oublier que beaucoup de substances médicamenteuses n'agissent que lorsqu'elles sont employées dans telle ou telle période d'une maladie; indiquer avec soin aux malades, etc., la manière de prendre les médicaments; fixer l'intervalle qu'il faut laisser entre chaque prise, etc.
Pour bien formuler, il ne suffit pas de se contenter, comme on le fait généralement, de réunir dans une formule un certain nombre de substances médicamenteuses, et de placer, en regard du nom de ces substances, des poids pris parmi les grammes et les fractions du gramme, de manière a obtenir un tout auquel on applique un nom; car il faut connaître les poids des substances médicamenteuses qui peuvent être administrés sans danger dans une journée? la composition des préparations officinales que l'on fait entrer dans une formule , et savoir ce que la quantité que l'on prescrit représente de substances actives; tenir compte des actions chimiques que les substances médicamenteuses exercent les unes sur les autres, afin de ne pas prescrire des substances incompatibles entre elles ; ajouter toutes les fois que cela est possible à une formule qui contient des substances altérables par l'oxygène de l'air, des substances qui peuvent s'opposer à l'action, ou retarder l'action de l'oxygène sur ces principes médicamenteux ; placer aussi souvent que cela est possible, au nombre des principes constituants des formules, lorsque ces formules contiennent des substances qui peuvent être précipitées par les liquides sécrétés par nos organes , une quantité suffisante de corps capables de tenir ces principes en dissolution, ou de redissoudre le précipité qui peut se former au contact des sécré-
lions ; ne jamais composer de solutions salines saturées lorsqu'elles sont destinées à être employées par parties, parce que la préparation de ces solutés est ordinairement très longue et très difficile, lorsqu'on ne doit pas élever la température de l'eau employée pour dissoudre les sels, et parce que les sels qui sont en dissolution peuvent cristalliser par un simple changement de température ; doser convenablement les médicaments, c'est-à-dire fixer le poids des substances qui doivent composer une dose ; multiplier leurs poids par un nombre quelconque , afin que chaque fraction du médicament, représente la quantité que l'on doit prendre ou employer en une fois ; diviser exactement le poids des substances médicamenteuses prescrites, et enfin donner aux médicaments des noms qui leur conviennent réellement.
On peut bien acquérir à la longue les connaissances pour bien prescrire, puisqu'il suffît d'observer attentivement les malades, de profiter, en lisant les journaux scientifiques, des conseils des expérimentateurs exercés, et de noter avec soin l'action des médicaments qu'on emploie; mais on ne peut pas espérer acquérir par la pratique les connaissances nécessaires pour bien formuler, si l'on ne connaît pas bien les principes de l'art pharmaceutique.
Nous allons mettre sous les yeux des lecteurs les principes à l'aide desquels ils parviendront, en peu de temps, s'ils veulent nous prêter un peu d'attention, à formuler convenablement tous les médicaments qu'ils peuvent désirer faire prendre à leurs malades.