‹ Manuel de philologie classiqueChapitre 563 sur 591 · MYTHOLOGIE COMPARÉE · texte numérisé non relu

MYTHOLOGIE COMPARÉE

Objet de la mythologie comparée *. — 1 . Les Grecs et les Romains n’ont pas inventé leurs mythologies, non plus que leurs langues, ils les ont reçues l’une et l’autre, en même temps que lesPerses, les Celtes, les Slaves et les Germains, de leurs ancêlres communs, les Aryas de l’Inde1 2. De même que la grammaire comparée étudie les familles de langues, la mythologie comparée étudie les familles de religions, et cherche à retrouver dans les Vedas la religion primitive de la race aryenne, source du polythéisme grec et romain, comme des mythologies des cinq familles congénères3.

2. La mythologie comparée va plus loin encore. Après avoir ramené le polyîhéisme à sa source la plus haute, elle cherche le secret même de son origine dans les formes du langage et les confusions auxquelles il donne lieu4. Cette méthode originale, qui considère la mythologie comme une maladie du langage , a été résumée par Max Muller dans le fameux axiome qu’Eugène Burnouf aimait déjà à répéter : Nomina numina.

Nécessité de l’exégèse chez les Anciens. — Dans l’antiquité, la mythologie et la religion sont choses distinctes, souvent même contradictoires5. Le sentiment religieux, né de la conscience mo-

1. Je dois beaucoup pour ce qui suit à un bel essai de Léo Joubert, Rev. Europ., fév.1860.

2. La mythologie aryenne est double. Elle est l’œuvre du sens interne et de la perception extérieure, facultés distinctes qui ont produit des ordres d’idées tous différents. Du sens intérieur est née la religion des morts, fondement de la famille et delà cité ; de la perception extérieure dérive la mythologie naturaliste, qui prête une forme humaine aux forces personnifiées de la nature. Il y a là pour ainsi dire deux mythologies, dont l’une répond à l’énigme de la mort, l’autre à l’énigme de la vie universelle. Pendant toute l’antiquité, elles ont coexisté sans se confondre : le christianisme les a conciliées. — Cf. Fustel, Cité antique, liv. I, et l’analyse de cet ouvrage, liv. X, p. 196.

o. Sur la mythologie germanique et Scandinave, voy. Geffroy, Rome et les Barbares, qui donne une bibliographie très complète.

4. « Nous croyons que, s’il était possible de connaître l’idiome parlé par le premier groupe d'hommes de chaque race, la nature des dieux qu’ils adoraient nous serait révélée par les noms qu’ils leur donnaient, et le simple énoncé des mythes en serait en même temps l’explication.... Combien a dû être grand l’empire du langage dans le temps où chaque mot était une image, chaque substantif un être animé, chaque verbe un acte physique? Les phénomènes de la nature, reflétés par la langue, prenaient l’aspect de scènes dramatiques. » (Créai.) 11 est bien entendu qu’on ne peut expliquer ainsi que les attributs des divinités et leurs généalogies : le sentiment du divin, qui est comme la matière dont la mythologie est la forme, n’a pu être donné à l’homme ni par l’impression du monde extérieur ni par les imperfections de son langage. Ce sentiment ne vient pas du dehors, mais du dedans.

5. Ce point a été développé avec beaucoup de force par Max Muller, Science du langage, Nouv. Leç., t. II, p. 147 sq q. ; Ménard, La morale avant les philosophes ; Uavet, Le christianisme et ses origines. Cf. le beau livre de Girard, Le sentiment religieux chez les Grecs d Homère à Eschyle, 1859. — Xénophane, pour ne citer que lui, a écrit ces lignes dignes de la Llble : eij Ôeo; ev te OeoY<ti xod àvOptûito toa [Atyicrroî — o<î vt 5s’|J<.a; OvniToîinv ojaoiioj o \tSi vô(]j*a [ap. Clem. Alex., Strom., 5, 14, § 110).

ALLÉGORIE ET ÉVHÉMÉRISME.

raie, a bientôt atteint une élévation et une fixité singulières; la mythologie naturaliste, fille de la perception extérieure, reflète dans ses conceptions plastiques les caprices des phénomènes naturels. De là ces légendes poétiques où l’homme prête à la Divinité ' ses passions, ses vices, son orgueil et ses faiblesses. Les premiers penseurs grecs s’aperçurent de cette contradiction entre la mythologie et le sentiment religieux, et traitèrent sévèrement les récits mythologiques qui révoltaient leur instinct moral. Toutefois, ne pouvant sacrifier ni le témoignage de la tradition1 ni celui de leur conscience, ils cherchèrent une méthode pour les concilier : ainsi naquit l’exégèse mythologique.

Systèmes d’exégèse. — L’antiquité a connu l’exégèse sous une double forme : 1° Le système de l’allégorie, le plus ancien de tous, qui nie le sens littéral des mythes, et suppose dans chacun un sens caché, une vérité de politique ou de morale: c’est le système favori des néoplatoniciens; 2° Le système historique, qui considère la mythologie comme de l’histoire poétisée, et substitue aux faits merveilleux des faits raisonnables. C’est la prosaïque méthode d’Évhémère2, suivie par les Stoïciens et très en faveur à Rome 3. Les controversées chrétiens empruntèrent à l’évhémérisme ses arguments contre le surnaturel païen ; les apologistes du paganisme défendirent leurs dieux du reproche d’immoralité au moyen d’interprétations allégoriques.

Pythagore, Xenophane, Thalès, Empédocle, essayèrent de déraciner les vieilles légendes en accusant d'imposture Homère et Hésiode; mais la mythologie était déjà trop forte, et il fallut transiger avec elle. (Voy. Xénophane, ap. Sext. Emp., adv. Math. 1, 289, 9, 193; Héraclitc, ap. Diog. Laërce, 9, 1, 2; cf. Diog. Laërce,8, 19 21. Les principaux textes indiquant une conception toute morale de la divinité chez les anciens sont Eurip., Ion, 448 ; Héracl., 1341 ; Belléroph ., 508 (eî Oeoi ti v ataj^ôv, oùx eî'Ttv Oeot) ; Pind., Olymp., 1, 64 ; 9, 28 ; Pyth., 1,41; Esch., Fragm., 530; Sophocle, Él., 1G8; Ajax, 127. Max Millier relève particulièrement Odyss., 14, 443, et 10, 306.]

2. Évhémère, chargé par Cassandre d’un voyage d’exploration, racontait que dans sa navigation à travers l'Océan Indien il avait abordé à l’île de Panchaïa, où il avait découvert des inscriptions attestant que les dieux des Grecs n’étaient que des princes ou des philosophes divinisés après leur mort par l’admiration de leurs semblables. Son livre avait été traduit par Ennius. (Voy. Dlock, Évhémère, 1866.) Herbert-Spencer, qui voit dans les premiers cultes l’adoration des ancêtres divinisés, revient à l’évhémérisme ; la même tendance se constate parfois même chez un très grand esprit comme Ilenan. On peut voir, dans la Revue philosophique de déc. 1879, un article de Guyau sur ces hautes questions; j’y renvoie sans accepter aucune des conclusions de l’auteur, pour qui la religion à l’origine est « la science naissante », et aujourd'hui « l’ennemie même de la science. »

o. « L’allégorie changeait la mythologie en vides abstractions, l’évhémérisme en contes prosaïques; l’une lui ôtait le corps, l’autre l’esprit. » (Léo Joubert.) L’évhémérisme avait encore cet inconvénient, qu’il permettait de fabriquer de l’histoire avec des récits dénués de fondement : rien n’est moins vrai et plus vain que le vraisemblable obtenu à ce prix. — « Les anciennes explications des mythes se touchent toutes par un point; elles séparent l’idée de son expression, elles placent à l’origine de la mythologie la distinction du sens propre et du sens figuré. » (Bréal.) C’est évidemment tout l’opposé de l’ordre naturel des choses, où celte distinction ne se fait que lard.

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