TACHE DE L’EDITEUR
bon sens en expliquant ce qui est absurde, que de changer la lettre des manuscrits supposés les meilleurs l. Ce qui fait le fonds de cette doctrine, c’est l’indifférence à l’égard de la vérité. Aussi faut-il savoir gré aux peerlkampiens, malgré leurs folies2, d’avoir combattu ce culte des « contre-sens vénérables », des explications « quand même », chères à ces interprètes à outrance dont Cobet a dit qu’ils n’ont jamais compris ce que c’est que de comprendre.
Enfin, il faut convenir que la démangeaison de dire du nouveau, le pruritus emendandi , arme beaucoup de philologues contre les textes généralement reçus, en leur faisant prendre pour nécessaire une leçon qui n’est que possible, et nous vaut ce déluge dç conjectures5 dont un si petit nombre sont palmaires*.
Comment se prépare une édition. — La tâche de l’éditeur, dit Tournier5, comprend trois parties : le classement des manuscrits, le choix des leçons, la restitution conjecturale des passages altérés 6.
La détermination de la parenté des manuscrits est le fondement de la méthode ecdotique moderne. Collationner tous les manuscrits d’un auteur, accumuler une énorme quantité de variantes puisées indifféremment à toutes les sources, puis choisir celle qui paraissait s’adapter le mieux au contexte, c’était la
1. C'est la tradition classique en France, surtout dans les éditions des jésuites, sans cesse reproduites, qui excellent à expliquer l’inexplicable. Cette méthode enseigne à ne douter de rien, jusqu’au jour où l’on doutera de tout. Peerlkamp, après avoir expliqué Horace pendant vingt ans en répétant ce qu’avaient dit ses maîtres, finit par se demander s’il était trompé ou trompeur : et, de ses loyaux scrupules, naquit l’édition des Odes que l’on sait, où il chassait Horace d’IIorace lui-même, comme dit Orelli. (Voy. sur la méthode de Peerlkamp, Boissier, Rev. de Phil., 1878.) Pour ce qui est des morceaux faibles ou plats que l’on relève dans un poète qu’on croyait jadis parfait, on a du justement qu’il y a des délauls dans Horace, mais que ces défauts sont bien à lui, et qu’il faut les lui laisser. Si l’on appliquait à Corneille la méthode essayée sur Horace (qui n’est qu’un esprit bien médiocre auprès de Corneille), on ne laisserait pas subsister entière une seule tragédie.
2. Le comble du genre a été atteint par le Suédois Ljungberg, Q. Horatii Vlacci Carmina lyrica , ex intimae artis crilicae praesidiis cd., 1872. 11 reste à peine soixante vers intacts. Voici comment il arrange Od., 1, 28, 21 : « Me, quae aqua te vexit, rapuit eonnnissum, ô Arion! — INans lyricus novus obruor undis ! »— Les ennemis de Bentley n’ont pas mieux trouvé pour le railler. (Voy. Rigault, Querelle , etc.)
5. Bockemiiller en a fait 1200 sur Lucrèce, dont six ou sept seulement ne sont pas invraisemblables (1873).
4. Se livrer à la conjecture sans avoir reçu une éducation grammaticale très solide, c’est perdre sa peine et braver le ridicule. — Cobet : « Ea vero est praeter ceteras palmaris appellanda emendatio, quae una duabusve litteris mutalis aut transposilis novum senlentiae lumen, novam oralionis formam profert, et ex dissolutis et perturbatis apta et recta efficit. » Cobet a donné beaucoup de corrections répondant à cette formule.