Néoplatoniciens et néopyihagoriciens
Le siècle qui précède la naissance du christianisme et les deux siècles qui la suivirent furent signalés par des essais de fusion entre l'Orient et la Grèce, et par un retour aux spéculations métaphysiques et surtout aux idées religieuses. L'esprit humain , après avoir touché au scepticisme, était entraîné en sens inverse, et se sentait, en quelque sorte, avide de croire. Quelques-uns, sans pousser bien loin la spéculation, se tournèrent vers une sorte d'ascétisme moral ; Apollonius de Thyane, le pythagoricien, qui pratiquait l'abstinence et croyait à la métempsycose, fut le plus illustre parmi eux ; d'autres, à l'inverse de la nouvelle académie, prenant pour un dogmatisme absolu les hypothèses les plus hardies de Platon , commencèrent à soutenir l'existence d'une
1. ^nésidème , de Gnosse, en Crète, enseigna à Alexandrie, vers le commencement du !•» siècle de l'ère chrétienne. . Voy., sur iEnésidème, le mémoire de M. Emile Saisset. 1 vol. in-8, Paris, 1840.
tradition religieuse et philosophique commune à l'antiquité orientale et aux diverses écoles primitives de la Grèce, et préludèrent ainsi à l'éclectisme et au mysticisme de l'école d'Alexandrie, trop inexpérimentés cependant, et trop dépourvus de doctrines personnelles pour dominer les innombrables matériaux qu'ils accumulaient, et ressemblant plutôt à des historiens , à des éru* dits, qu'à des philosophes. Quelques noms illustres , avant-cou« reurs de l'école d'Alexandrie, marquent le premier et le second siècle. Parmi les Juifs, Philon, dont on disait : Aut Plato phUonizatf aut PhUo plaumizat^. Parmi les Grecs, pour ne citer que les plus illustres, Plutarque*, Numénius' et Apulée *; parmi les chrétiens, saint Clément d'Alexandrie. Toute l'école d'Alexandrie est là, par avance, avec moins de concentration et de puissance ; Philon, tout en revendiquant pour son peuple l'initiative de la civilisa* tion et des sciences, donne à ses idées profondément orientales une fausse apparence d'hellénisme. Plutarque arrive au même résultat dans un autre but : sa partialité est pour la Grèce ; mais c'est une partialité éclairée, qui ne dédaigne pas les découvertes des barbares et qui s'attache à les élever jusqu'aux Grecs en les dépouillant de leurs formes, en les assimilant, par un éclectisme habile, aux doctrines analogues, mais moins compréhensives, de Platon et de Pythagore. Au milieu d'eux, et mieux que tous les autres, Apulée représente son époque. Il n'est pas, comme Apollonius, du nombre de ces enthousiastes qui, dans le naufrage des religions, des mœurs et de toutes les règles, vont chercher dans l'histoire une discipline austère et l'embrassent avec fer-* veur, pour échapper au relâchement des mœurs, à l'afTaiblissement de l'autorité. Il n'a pas, comme Philon, une nation méprisée à relever et à défendre à la faveur du cosmopolitisme dont l'idée et le nom viennent de naître; il n'est pas, comme Plu-
1. Philon d'Alexandrie, né à Alexandrie quelques années avant J.-C.
2. Plutarque, de Chéronée, né en 50, et mort vers 120 après J.-C.
3. Numénius d'Apamée en Syrie, dans le ii* siècle après J.-C.
4. Apulée, de Uadaure en Numidie, florissait vers 160. On peut citer aus?i , parmi les néoplatoniciens, AlcinoOs, qui a écrit un Abrégé de la phUotophie platonicienne, et le rhéteur Maxime de Tyr, qui florissait vers 180 après J.-C.
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tarque, avont tout dévoué à la Grèce. Yersé dans les lettres grecques et romaine!!, pousëé par une curiosité universelle, curiosité d^éfudit, de lettré, de naturaliste, de philosophe, rompu à tous les secrets de la dialectique, à toutes lès ressources du barreau, prêt à la bonne et à la mauvaise fortune, inquiet et pos« sédé d'un malaise indéfinissable, à la fois éclairé et superstitieux, crédule et sceptique, initié à tous les sanctuaires, disciple de toutes les écoles, il n'a rien manqué à Apulée pour être un vrai grand homme, que la discipline.
Nous ne ferons que mentionner les sectes griôsliques, dont les croyances consistent dans l'alliance de la théogonie orientale avec les idées chrétiennes ; et nous arrivons sur-le-champ à l'école qui donna un centre et de la forcé à toutes ces tendances vagues, Isolées, incertaines, c'est-à-dire à l'école d'Alexandrie.
S 3. École d^Alezandrie *.
L'école d'Alexandrie est tout à la fois une école mystique et une école éclectique. Elle réunit ainsi les deux doctrines qui conviennent le mieux à une école destinée à clore une période importante de l'histoire ; le mysticisme, parce qu'après avoir épuisé tous les systèmes, et en avoir tiré d'abord le scepticisme, Fesprit humain n'a plus d'autre ressource qu'une foi enthousiaste et des vérités intuitives; l'éclectisme, parce que ce Soin scrupuleux de tout recueillir et de tout concilier est le signe tout à la fois d'une civilisation extrême et de l'absence d'originalité. L'école d'Alexandrie n'en a pas moins été une grande école, venue en son temps, digne de sa tâche immense. Au moment où la civilisation grecque va périr, elle la reproduit pour ainsi dire tout entière, et lutte contre l'esprit nouveau avec toutes les forces du passé réunies. L'éclectisme alexandrin n'aspire pas seulement à réconcilier tous les systèmes de la Grèce, et parmi eux, les deux systèmes fondamentaux de Platon et d'Aristote. C'est une alliance de l'esprit grec et de l'esprit oriental, de la philosophie et des religions. Des
1. Voy. VHUioife de NeoU â^ Alexandrie t par H. Jules Simon, 2 vol* în-8, Pans, 1844, 1846; en Vhist. criUquè de V École d^Alf par H. Vacberot, 3 Tol.io-8, 1847.
vues élevées , une ëi*udltion universelle , des ressources infinies pour réutiir et concilier les principes les plus divers, tels Sont lès mérites de cet éclectisme, dont le défaut capital est Tabsenee d'une critique sévère.
L^école d'Alexandrie , comme toute école mystique , est avant tout préoccupée de la nature de Dieu , et là manière dont elle le conçoit garde la trace de sa double méthode. Le dieu des alexan^ drins est en effet le dieu actif et organisateur du Timée, le dieu de la métaphysique absorbé dans la Contemplation de lui-même, et cette unité absolue des éléates , que Platon voyait au bout de la dialectique , et devant laquelle il reculait. Trop éclairés pour ne pas voir toutes les conditions du problème philosophique , les alexandrins ne voulaient sacrifier ni cette vertu efficace et productrice sans laquelle Dieu n'est plus qu'une hypothèse inutile, ni cette immobilité de l'intelligence , qui place riiitelligence par** faite au-dessus de tout mouvement, ni cette distinction profonde de la perfection par essence et de tout le reste des êtres, qui plaçait la nature de Dieu dans une région presque inaccessible, audessus même du premier des universaux. Mais une fois cette triple forme de la divinité admise, ils se trouvaient en présence de deux difficultés insolubles. La première, c'est l'impossibilité de concevoir cette unité supérieure à l'être , et par conséquent ineffable et non existante ; la seconde , c'est la contradiction qui existe entre ces déterminations diverses de la nature d'un même Dieu. En effet, quand les alexandrins admettent Tunité éléa tique, ils excluent l'être de la nature divine } quand ils proclament avec Platon et Aristote que Dieu est l'intelligence première , ils font au contraire de Dieu l'être mêtne , puisqu'il y a identité entre l'intelligence et l'être. De plus , Timmobilité de l'intelligence divine est démontrée par l'incompatibilité de la perfection et du mouvement , tandis qu'on affirme d'un autre côté que Dieu, sans cesser d'être parfait, est la cause mobile du mouvement. Pour sortir de cette difficulté , les alexandrins entreprennent de diviser la nature de Dieu, sans cependant en faire trois dieux; et prenant aux théogonies orientales leurs mystérieuses trinités , et aux pythagoriciens leurs formules numériques, ils donnent pour
cause à tout ce qui est, un Dieu unique , en trois hypostases inégales , savoir : l'unité ou l'absolu , l'intelligence ou l'être en soi , l'âme ou le moteur mobile. Mais cette trinité hypostatique n'est pas plus intelligible que la première des trois hypostases dont elle se compose. La raison humaine affirme donc nécessairement que la nature de Bien ainsi conçue est deux fois contradictoire. Il en résulte de deux choses Tune, c'est qu'il faut renoncer à l'hypothèse même de la trinité hypostatique , ou à l'infaillibilité de la raison , et c'est ce dernier parti que prennent les alexandrins.
Ils ne disent pas , d'une façon absolue , que la raison est trompent; car, s'ils le disaient, que deviendrait leur éclectisme? Ils admettent la raison, mais dans une certaine mesure , c'est-à-dire en plaçant au-dessus d'elle une faculté supérieure qui, non-seulement la dépasse , mais même la contredit. Au fond , c'est nier la raison; et cette subordination est tout simplement impossible, car la raison est absolument vraie, ou elle est absolument fausse. Cette contradiction n'arrête pas les alexandrins; elle ne leur vient pas même à l'esprit. Ils démontrent sans hésiter, par le moyen de la raison , l'existence d'un Dieu dont la nature contredit positivement la raison.
Quant à cette faculté supérieure à la raison , que serait-ce si^ non l'extase? L'extase est donc, suivant eux, un état de l'esprit pendant lequel nous entrons en communion immédiate avec l'absolu , et le connaissons intimement sans l'intervention de la raison, et par une intuition supérieure. Cette intuition de la vé« rite absolue existe en effet, comme les alexandrins le prétendent; elle n'est pas due à l'extase , car l'extase n'est pas une faculté spéciale, mais un certain état de nos facultés intellectuelles et sensibles ; elle n'est pas en contradiction avec la raison , car la raison est souveraine, et conséquemment, tout ce qui la contredit est faux de toute fausseté. Loin d'être en contradiction avec la raison , cette intuition de l'absolu est la raison elle-même , que les alexandrins ne comprennent pas quand ils l'étudient, et qu'ils trouvent ensuite sans la reconnaître. L'erreur qu'ils commettent sur la raison, lorsqu'ils la décrivent, les trompe sur la nature du
premier moteur et sur œlle de l'intelligence ; et Terreur qu'ils commettent sur la raison, lorsqu'ils la confondent avec l'extase , les trompe sur la nature de l'absolu. Cette fausse distinction de deux facultés, où en réalité il n'y en a qu'une, rend nécessaire le dogme de la trinité hypostatique, et, en même temps, le rend possible, puisque le principe de contradiction est un principe de la raison y que l'extase, faculté supérieure, peut violer impunément. Mais dès que l'on rend à la raison sa nature et son autorité, ce dogme , qui implique une contradiction dans les termes , devient impossible, et, du même coup, inutile.
Au reste , si l'extase n'a pas ce caractère que les alexandrins lui attribuent , elle est cependant un phénomène réel , qui se produit à de certains moments et dans certaines âmes , dont les causes, la nature et les effets méritent d'être étudiés , et que les alexandrins ont analysé, malgré leurs fautes, avec profondeur et subtilité. C'est encore là un des titres de cette école, et l'on ne doit pas être surpris de la voir exceller dans la description d'un * phénomène psychologique. C'est le propre de toute école mystique de marquer la trace de son passage dans la psychologie. Les mystiques dédaignent la raison, comme trop subjective; mais quand ils cherchent à saisir quelque chose au delà des conceptions de la raison, c'est en eux-mêmes qu'ils voient ce qu'ils croient voir dans l'absolu. Ainsi, leur dédain pour ce qu'il y a de moins personnel dans l'homme les conduit à s'absorber, à leur insu, dans ce qu'il y a au contraire de plus individuel, c'est-à-dire dans la sensibilité.
Le caractère essentiel qu'ils attribuent à l'extase , celui qui , suivant eux, la rend supérieure à la raison, en lui ôtant le caractère de subjectivité qui fait l'inGrmité de la raison humaine, c'est l'identification, dans l'extase , de la pensée et de son objet. Ainsi, quand nous percevons l'unité absolue, au moment où elle nous est dévoilée , nous ne faisons qu'un avec elle. Une des conditions de la possibilité de l'extase est donc la non-permanence des essences individuelles, puisque je puis, par l'extase, cesser d'être moi , et le redevenir. Cette théorie de la trinité hypostatique contribue aussi à leur faire considérer les différences qui séparent les
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étre9 comme accidentelles , et pour ainsi dire cpmme réTocables; car il est égal^mQPt vrai de dire , par exemple , que la première hypo^tase est autre chose que la seconde, et que ces deux hypostases sont une seule et même chose. Cette manière d'envisager la distinction des individus contient l'explication de leur système du monde. Le monde est un ensemble de phénomènes qui se distinguent de Dieu et en même temps se confondent en lui. Une force produit un effort ; on peut dire , ou que cet effort est la forme même de cette force et ne fait qu'un avec elle , ou qu'il s'en distingue. Il en est de même, dans le système des alexandrins, du monde et de Pieu. Le monde sort de Dieu, ou, pour employer rexpres9ioA consacrée, il en émane. Cependant il n'est pas hors de Dieu. Les individus ont une définition, et, par conséquent, une essence particulière ; cependant ils peuvent perdre cette essence et s'absorber dans l'essence universelle. Deux courants traversent le monde , produisent et absorbent la vie , et en laéme temps l'expliquent ; l'un est la série des émanations , qui va de l'un au multiple» dq parfait à l'imparfait, par une série infinie d'intermédiaires ^ l'autre est la loi du retour, par laquelle tout être aspire k remonter à sa source , à moins qu'il ne soit dépravé , et Qnalement à rentrer dans le sein de Dieu.
Tels sont , avec une morale pure et digne de l'école de Platon , les caractères principaux de la philosophie alexandrine; mais chaque philosophe a, dans l'école, sa doctrine particulière. Le fondateur de l'école d'Alexandrie est Ammonius SaccasS qui eut pour disciples Plotin •, Origène ', Longin *, Érennius. Plotiu est le plus illustre ; ses Eméa4çs sont le plus beau monument du mysticisme alexandrin \ Après lui Porphyre, érudU, disert, plein
1. Ammonius Saccas a été précédé lui-même par Potamon, qui jeta les premiers fondements de l'éclectisme.
2. PlotiQ, né h LycopoUs, mort la deu3(ième année du règne de Claude, )k Tige de soixante-six ans.
3. n ne faut pas confondre cet Origéne avecFOrigène chrétien.
4. Plotin disait de Loagin qu'il était plutôt plûlologue que philosopha. Idongin était en effet un critique illustre, quoique le Traité du sublime^ qu'^n lui a attcibuë, ne soit pas de lui.
5. Mt^on oomplète des Etméadu, Oxf<Nrd, 1935, 3 vol. im-4, par V. CveulMr, «yec des noies de Têditeur et la traduction de Marsile Ficin«
de sagacité et de modération, moins enthousiaste que son maître Plotin, donna plus à la i:aison qu'au mysticisme ^ Jamblique % au contraire I est plus mystique encore que Plotin » ou même ce n'est déjà plus du mysticisme, c'est une crédulité aveugle et une tendance de plus en plus prononcée à obtenir la connaissance de l'absolu plutôt par des évocations et des cérémonies que par la force de la pensée et l'ardeur des aspirations. Théodore continue l'influence de Porphyre ; mais les disciples de Jamblique, Sopater, Edésius, Maxime, entraînent définitivementl'écoleà la théurgie. L'empereur Julien est le disciple d'Ëdésius \ L'école d'Athènes n'est qu'un développement nouveau sur un autre théâtre de la philosophie alexandrine. Syrien, et surtout Proclus, en sont les maîtres les plus illustres \ C'est la même philosophie, sous une forme plus savante et plus littéraire. Les écrivains d'Athènes et d'Alexandrie produisent presque tous leurs doctrines sous la forme de commentaires des dialogues de Platon. Poussant le principe de l'éclectisme à l'absurde , loin de chercher l'originalité , ils la repoussent , et prétendent retrouver leurs- doctrines dans toutes les écoles antérieures.
L'école d'Alexandrie , fondée deux cents ans après la venue de Jésus-Christ, attachée aux croyances, aux arts, et aux mœurs de la Grèce, lutte dans les commencements contre l'influence croissante du christianisme. Quand les chrétiens, opprimés d'hier, obtiennent la liberté, et aussitôt après, l'empire, les alexandrins se sentent et sont réellement vaincus avec les dieux du paganisme, qui pourtant ne sont pour eux que des symboles. Ils relèvent un instant la tête, quand Julien, dont ils ont causé l'apostasie, monte sur le trône; mais la réaction fut terrible. Un décret de Justinien ferma les écoles d'Athènes en 519. Ce qui restait des
1. Porphyre, né 232 ans après J.-C. U avait pour condisciple, à Técole de Hotin, Amélius, dont les écrits ne nous sont pas parvenus.