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Malebranche, Spinoxa, Leihnitx

La philosophie de Malebranche ^ peut être réduite à un trèspetit nombre de points. Il prend pour principe cette doctrine de Descartes que Tesprit est une substance pensante, et le corps une substance étendue. Entre l'étendue et la pensée, quel est le rapport? Comment l'action de Tune sur l'autre, soit pour la locomotion, soit pour la connaissance, pourra-t-elle s'établir? Il semble qu'elle ne le pourra pas. Descartes avait songé surtout à distinguer deux choses qui sont profondément distinctes, et il y avait réussi, mais en oubliant que ces deux natures si différentes vivent dans une union continuelle. Malebranche ne pouvant ni expliquer ni même comprendre l'action naturelle du corps sur l'esprit et de l'esprit sur le corps, prit le parti de la nier, et de chercher ailleurs que dans une influence directe, l'explication des phénomènes que nous apercevons.

Pour y parvenir, il se fonda sur cette observation incontestable

1. Hugo Vaa Groot (Grotius), né en 1383 , mort en 1645. — De jure helli et pacû, Paris, 1625, in-4. La meilleure édition est celle de Lausanne, 1751, 4 vol. in-4; traduite en français par Barbeyrac; Âmst., 1725, 2 vol. in-4.

2. Né en 1632, mort en 1694. Du droit naturel et du droit des gens, traduit en français par Barbeyrac, Amst., 1706; 4» éd. ; Bâle, 1732, 2 vol. in-4.

3. Parmi les adversaires de Descartes il faut compter, outre les auteurs des Objections et Voêt, Huet, l'auteur de la Censura philosophûe eartesianXj Paris, 1689, in- 12, et Daniel, dont nous avons le Voyage du monde de Descartes ^ Paris, 1691, in-12.

4. Né à Paris, en 1638, mort en 1715, prêtre de l'Oratoire. Ses principaux ouvrages sont la Recherche de la vérité, les ffilreft^fu métaphysiques et les Méditations chrétiennes, M. de Genoude a publié ses OEurres en 2 vol. in-4, Paris, 1837. Voy. aussi les OEuvres de Malebranche, publiées en 2 vol., dans la Bibliothèque Charpentier, par M. Jules Simon, Paris, 1842.

^ que ridée de Dieu est toujours présente, clairement ou obscurément| au fond de notre entendement. Il lui semblait, d'ailleurs avec raison, qu'on pouvait très-légitimement admettre une union constante de la créature avec son créateur, et de la raison humaine avec la raison absolue d'où elle tire toute sa lumière. Or, Dieu connaît tout ce qui est, et nous, qui connaissons Dieu, nous connaissons les idées que Dieu a de tout ce qui est ; ainsi Tesprit ne perçoit pas les corps, et cependant il les connaît en connaissant les idées que Dieu en a. Telle est la théorie de la vision en Dieu. Quant à la production du niouvement, outre que Fesprit de Thomme est incapable, par sa nature métaphysique, de produire un déplacement des parties corporelles. Dieu étant cause souveraine, toute-puissante, absolue, on ne voit pas qu'il puisse exister une autre cause; car, s'il en existait une autre, il arriverait de deux choses l'une, ou elle agirait contre Dieu, ce qui abolirait la toute-puissance divme, ou elle agirait avec Dieu, ce qui la rendrait tout à fait inutile. Halebranche en concluait que tout mouvement est produit par l'action directe de Dieu, et que nos volontés sont inefficaces. L'accord que nous observons entre nos volontés et l'exécution tient à ce que Dieu est attentif à mouvoir les corps, lorsque nous voulons les mouvoir* Notre volonté est donc plutôt une occasion qu'une cause de mouvemeot. Telle est la théorie des causes occasionnelles*

Voilà donc en trois mots le système de Malebranche : Descartes pose ce principe que l'âme et le corps sont profondément distincts; de ce principe, Malebranche conclut qu'ils ne peuvent agir l'un sur l'autre ; cependant, il se fait à lui-même cette objection, que l'expérience semble nous les montrer agissant l'un sur l'autre : P dans la connaissance, 2» dans la production du mouvement; et eniin, il résout la difficulté par la double hypothèse de la vision et des causes occasionnelles. La philosophie de Spinosa^ est plus audacieuse et en un sens

1. Né à Anuterdam en 1632 , mort en 1677. Ses principâot outrages sont le « Traité ihéologico-politiquey contenant plusieurs dissertations où Ton fait rotr que la liberté de philosopher, non-seolement est compatible avec le maintien de la piété et la paix de TËtat, mais même qu'on ne peut la détraire sans détraire

plus conséquente. Malbranche n'avait vu qu'un côté de la difficultéy et ce côté même qu'il avait aperçu, il l'expliquait par une hypothèse peu vraisemblable, dont le plus grand tort était de conserver des substances que l'hypothèse rendait inutiles. Exa* minons en effet cette double hypothèse de la vision en Dieu et des causes occasionnelles, que laisse-t-elle subsister hors de Dieu 7 Des idées et des phénomènes sensibles qui ne sont » dans le fond y que les idées de Dieu^ et les produits directs de son activité; et de plus, de certaines substances dans lesquelles se passent ces phénomènes , sans qu'elles puissent concourir, ou du moins concourir efficacement à les produire. Ces substances inertes, qui ne sont que comme une espèce de lieu dans lequel les phénomènes se développent ^ embarrassent tellement M aiebranche, qu'il ne manque pas une occasion d'insister sur l'obscurité de ridée de substance. On voit bien qu'elles sont dans le monde, en quelque sorte, malgré lui.

Spinoza les en fera sortir. S*il faut une substance outre la cause, pour expliquer les phénomènes, pourquoi cette substance doit-elle être une autre que la substance même de Dieu ? On pourrait avoir besoin, en philosophie, pour expliquer la conscience de la personnalité , et pour rendre possible la liberté et l'imputation morale, de causes secondes; qu'a-t-on besoin de substances individuelles, et sur quel fondement peut-on s'appuyer pour les admettre ? Enfin Malebranche n'est embarrassé que du rapport de l'esprit à la matière ; mais le rapport du fini à Tinfini n'est-il pas tout autrement difficile à expliquer? Malebranche a vu la petite difficulté et n'a pas vu la grande. C'est la grande surtout qui frappe Spinoza ; et pour montrer qu'elle est insoluble si on laisse à la substance finie la réalité que Malebranche n'a voulu ôter qu'à la cause secondaire, Spinoza n'aurait besoin que de prendre à Malebranche son raisonnement en le complétant :

en même temps et la paix de Tfitat et la piété elle-même ; » et Y Éthique, Les Œuvrêi de Spinoza ont été traduites en français pour la première fois par M. £miie Saisset, Bibliothèque Charpentier, Paris, 1842, 3 ?ol. in-13. Consultez l'Introduction du traducteur.

Mémoire sur la Doctrine de Spinojutf par Henri Martin, Caen, 1837, 1 yd, in-8.

en effets si toute cause secondaire est une limite à la toute-puissance de Dieu , comment toute substance étrangère à Dieu , ne serait-elle pas une limite à la plénitude de son être? Ainsi, selon Malebranche, c'est Dieu qui pense et agit en nous, et Spinoza n'ajoute qu'un mot : c'est Dieu qui est , qui pense et qui agit en nous. Le monde avec ses phénomènes n'est que l'ensemble des modes de la substance divine ; et les lois générales, les formes générales de l'existence , dont les phénomènes ne sont que les modes, sont proprement les attributs de Dieu. De sorte qu'en tout, il n'y a d'autre réalité que Dieu, avec ses attributs et ses modes. Nous sommes distincts de lui, comme la pensée que je forme en ce moment est distincte de mon être , quoiqu'elle ne puisse exister qu'en lui et par lui.

Spinoza, comme on le voit, ne fait qu'appliquer avec plus de rigueur le principe de Malebranche. Il en tire la véritable conclusion ; et logicien en tout , tandis que Malebranche s'efforce , vainement, mais avec sincérité, de sauver la liberté malgré la théorie des causes occasionnelles, Spinoza n'a que de la pitié pour cette illusion des hommes, qui sont esclaves et se croient libres. Il veut pourtant aussi constituer une morale, avec ces déplorables prémisses : tant il est vrai que le besoin et le sentiment d'un principe survivent à tout le reste ! mais après l'anéantissement de la personne humaine, et quand on n'a plus à promettre d'autre éternité que l'absorption dans la substance commune, il ne faut plus parler ni d'avenir, ni de loi morale. Le logicien Spinoza se contredit en cela, et sa morale ne prouve qu'une seule chose, c'est qu'il n'a pas voulu souscrire à la condamnation de sa doctrine.

La philosophie de Leibnitz ^ repose sur le même principe d'où Spinoza et Malebranche ont tiré leur système, c'est-à-dire qu'elle est aussi un développement de la pensée cartésienne; mais Leibnitz n'est ni un panthéiste déclaré comme Spinoza, ni,

1. Né à Leipzig, en 1646, mort en 1716. Édition Dutens, 1768, 6 vol. in-4. Il faut y joindre les Nouveaux essais sur V entendement humainy publiés, avec quelques autres écrits, à Amsterdam, en 1755, in-4, par Raspe; OEuvres philùsophiquesj éd. Erdmann, en 1 vol. in-4, Berlin, 1840; éd. Jacques, 2 vol. in-12, dans la Bibliothèque Charpentier, Paris, 1842. — Leibnitx, historien de la philosophie^ par M. Bertereau, 1843.

comme Malebranche, un déiste qui ne peut s'arrêter que par une inconséquence sur le chemin du panthéisme. A l'hypothèse des causes occasionnelles, qui rend les substances secondes inutiles, il substitue celle de l'harmonie préétablie, qui ôte, à la vérité, toute action d'une substance sur une autre, mais qui explique toutes les modiûcations d'une substance par le développement de la force qui lui est propre. Il y a donc, dans cette nouvelle doctrine , une séparation complète des êtres produits et du créateur ; la distinction de Dieu et du monde est réelle et légitime, la liberté et par conséquent la morale, sont possibles, les données de l'expérience psychologique sur la nature de la personne humaine et de la force qui la constitue sont écoutées, la pluralité des êtres est expliquée, ainsi que les lois qui les régissent, l'harmonie qui les unit, et la Providence , qui fonde et maintient cette harmonie par le moyen de ces lois.

Leibnitz échappe donc à une difficulté qui semblait tenir à la nature du cartésianisme, et il y échappe en modifiant les données du problème. Descartes avait réduit les substances secondes k n'être que des substances inertes, savoir une substance étendue, ou une substance pensante. Ces substances ne furent plus pour Malebranche qu'une nécessité incommode qu'il fallait subir, et Spinosa les supprima. Leibnitz les étudie au contraire plus profondément; il en découvre la véritable nature, et explique du même coup leur rapport avec les phénomènes contenus virtuellement en elles, et qu'elles développent par une énergie qui leur est propre. Telle est l'origine de la philosophie des monades , par laquelle les substances inertes de l'école cartésienne deviennent les forces simples. Cette philosophie est le vrai ; Leibnitz la complète ensuite en montrant combien les lois de la nature sont elles-mêmes simples, régulières, et comment elles unissent tous les êtres par des proportions non interrompues qui font du monde un tout, un système; en établissant au-dessus de cet ensemble de monades qui conspirent vers un même but, un Dieu toutpuissant, tout intelligent, tout bon, qui conçoit toutes les formes possibles de l'existence, et qui choisit et réalise la meilleure,

d'où il suit que ce monde est le meilleur des mondes possibles. Après avoir démontré cet optimisme apriori^ Leibnitz le défend contre les objections, sans rien oublier, sans omettre un seul des points de vue qu'un pareil sujet renferme. Dans cette longue et admirable description de Tunité qui existe véritablement sous l'apparente variété que l'expérience nous révèle, Leibnitz, plus complet que Descartes, Malebranche et Spinosa, ne fait pourtant qu'approfondir, qu'achever, pour ainsi dire, une doctrine qu'ils ont d^'à proclamée. Mais au lieu d'arriver à l'harmonie, comme Spinosa, en détruisant les éléments de la multiplicité, ou comme Malebranche et même Descartes, en les atténuant, en les effaçant, il y arrive tout au contraire en conservant entière la réalité , l'action des individus ; de sorte qu*on peut dire qu'il a effeclivement résolu le problème dans la solution duquel ils ont failli.

11 est resté cependant dans le système de Leibnitz quelque chose d'incomplet. Ses monades vivent et se développent en vertu de leur propre force ; mais si elles peuvent se mouvoir, elles ne peuvent rien mouvoir au dehors. La coïncidence des mouvements entre ce qui nous parait la cause et ce que nous prenons pour un effet, vient de l'exacte harmonie établie entre les forces, et par conséquent entre les phases diverses de leurs développements : hypothèse évidemment inutile; puisqu'elle part d'une impossibilité prétendue de transmettre un mouvement d'une substance à l'autre; hypothèse d'ailleurs gratuite, invraisemblable, qui compromet la liberté et ne diffère de la théorie des causes occasionnelles que par ce seul point (important il est vrai), que Dieu, suivant Leibnitz, fait en une fois, dans la création de la substance, ce que, d'après Malebranche, il fait successivement dans la pro** duction des phénomènes» Là est le vice du système de Leibnitz, Il a trouvé la notion de force seconde, mais il ne Ta pas corn* prise complètement. On a dit que Descartes s'en était tenu à la notion de substance, et par là avait donné au spiuosisme l'occasion de naitre ; que Leibnitz avait restitué à la cause sa place véritable : rien n'est plus vrai , si l'on sgoute, l"" qu'il s'agit des causes secondes (car Descartes, Malebranche et Spinosa ont assu-

rément bien connu la cause première) , et 2*' que Leibnitz^ s'il a bien compris les rapports des phénomènes avec leur substance propre, a nié l'action d'une substance sur une autre.

Esprit aussi étendu et aussi érudit que profond, Leibnitz a remis en honneur l'histoire de la philosophie ; il a relevé cet éclectisme pratiqué par Platon, analysé et constitué par Aristote» développé outre mesure par les alexandrins; il a, mieux que DescarteSy étudié l'intelligence humaine, et démontré l'autorité de la raison. Il n'a pas, comme lui, ouvert une ère philosophique ; mais il a tiré de la révolution opérée par son prédécesseur les fruits les plus excellents qu'elle pût porter.

Nous ne citerons que Wo If parmi les disciples de Leibnitz; et avant d'indiquer les caractères généraux de la philosophie de Locke, dont Leibnitz fut Tadversaire, et à laquelle se rattachent l'école française du dix-huitième siècle et Gondillac, nous rappellerons qu*en dehors des écoles de Bacon et de Descartes, quelques écrivains ont encore laissé la trace de leur passage pendant la durée du dix-septième siècle; des mystiques, Gale% Gudworth*, Henri More, Swedenborg'; des sceptiques, Pascal, Sorbière, Huet\ Bayle'. Mais, malgré la valeur individuelle de quelques-uns d'entre eux, comme Pascal, fiayle, Swedenborg, qui sont des esprits du premier ordre, ils n'ont pas laissé de postérité; et la philosophie du dix-septième siècle se partage tout entière entre les empiriques, qui se rattachent à Bacon, et la glorieuse école de Descartes.

1. ThéophQe Gale^ mort en t677. PhÛosophia universaliSj Lond., 1676, in-8; Aula deorum gentiliumf Lond., 1676» in -8.

2. Cudworth, né en 1617, mort professeur à Cambridge, en 1688. Son ouvrage, écrit en anglais, a été traduit en latin par Hosheim, sous ce titre : Sysiema intellectuale hujiu w^ivertif Jea., 1733, in-foi.; Lugd. Bat., 1773, 2 roi. in-4.

3. Emmanuel Swedenborg, né à Stockholm en 1688, mort en 1772. Ouvrages principaux: Àreana cœlestia^ 8 vol. ln-4, Lond., 1749-56; De eœlo et infemo e» auditis et vûif , Lond., 1758^ trad. franc, de Pemety, 2 vol. in*8, Berlin, 1782; Vera christianQ religiOt etc., AmsU, 1771.

4. Né à Caen en 1630, mort en 1721, évèque d'Avranches; auteur de la Démonstration ëvangéliquey de la Ceniure de la philoiophie cartétimme et d'un traité De la faiUesu de Vesprit humain, Amst., 1723, in-12.

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