Emm. Kant., né à Kœnigsbergen 1724, mort en
Ouvrages de Kant traduits en français : Par M. Tissot : Critique de la raison pure, 2 vol. in-8; Principes métaphysiques de la morale, 1 vol. in-8; Principes métaphysiques du droite 1 vol. in-8; Logique, 1 vol. in-8; par M. Bami: Critique du jugement, 2 vol. in-8, 1845 : Critique du jugement, 1 vol., 1848; Doctrine du droit, 1 vol., 1853; Doctrine de la vertu, 1 vol. 1855; par M. Truliard : La religion dans les limites de la raison, 1 vol. in-8.
Leçons sur Kant, par M. Cousin, tome I, 1 vol. in-8, Paris, 1842.
Essai de philosophie , par M. de Rémusat , 1. 1. , page 25 1 ; Etcamen de la critique de la raison pratique, par M. Jules Barni.
Ainsi^ dans le temps, aucune connaissance ne précède en nous Texpérience.
n ne s'ensuit pas que toutes nos connaissances viennent de l'expérience .
En effet, l*" l'expérience donne ce qui est, et non ce qui doit être.
2* Elle fonde des jugements généraux, et non des jugements universels.
Or, nous formons des jugements nécessaires et universels ; ils viennent donc d'une autre source que de l'expérience. Appelons ces jugements des jugements a priori; et les jugements qui dérivent de l'expérience des jugements a posteriori.
La métaphysique est évidemment fond^ tout entière sur des jugements a priori.
Parmi nos jugements, les uns sont analytiques, et les autres synthétiques.
Le jugement analytique est celui dans lequel l'attribut est identique au sujet, et le jugement synthétique est celui dont l'attribut ajoute quelque chose à l'idée du sujet.
Tout jugement analytique est a priori, car aucune expérience n'est nécessaire pour tirer d'une idée ce qui y est nécessairement compris.
Le plus grand nombre des jugements synthétiques sont a pos^ teriori; mais il y a aussi des jugements synthétiques a priori. Sur eux reposent les mathématiques, la physique pure et la métaphysique.
Si les jugements synthétiques a priori nous trompent, ces sciences n'ont pas de valeur. Il faut donc, avant de construire à perte de vue des systèmes, examiner la possibilité et la légitimité des principes sur lesquels reposent tous les systèmes.
Les jugements synthétiques a priori sont contenus dans la raison pure. L'examen de cette question : comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles? est la critiqiàe de la raison pure. A
Cette crUique est dite transcendantale^ parce qu'elle porte sur les moyens de connaître a priori, et nullement sur les objets i connaître.
n. De la senHbiltté pure, (Esthétique transcendantale.)
La sensibilité comprend le sens interne par lequel noua nous connaissons, et le sens externe par lequel nous connaissons les objets extérieurs.
Pour que la sensibilité s'applique à un objet, il faut que cet objet nous affecte d'une façon quelconque. En tant qu'il nous affecte^ il est apparition ou phénomène ; l'affection même, produite en nous^ est sensation. A l'occasion du phénomène, au moyen de la sensation, le moi se représente l'objet, il a une représenta^ tion ; et la connaissance, qui rapporte la représentation à l'objet perçu, s'appelle une intuition. Enfin, l'intuition mieux connue, devenue nette et précise, c'est le concept. Mais le concept n'appartient plus à la sensibilité ; l'intuition est une représentation singulière ; le concept, une représentation générale, qui appartient à l'entendement.
Nous étudierons plus tard ce qui regarde le concept, et la fonction de l'entendement dans la connaissance. Bornons-nous ici à l'intuition, à la sensibilité. Dans la sensibilité, tout vient-il de la sensation ?
Il faut distinguer dans l'intuition, dans le concept, et en général dans tout fait intellectuel, la matière et la forme. La matière des apparitions est indéterminée ; mais les apparitions nous sont tom'ours représentées dans un lieu et dans un moment. Ce sont des déterminations nécessaires, imposées par notre esprit à la matière de l'intuition que la sensation fournit. Ainsi notre sensibilité possède des fornies qu'elle applique à toute matière d'intuition que la réceptivité nous apporte. Si, à son tour, l'en-tendement applique à cette matière les formes qu'il possède, et que nous étudierons plus tard, l'intuition devient un concept ; mais lors même qu'elle n'est qu'intuition, et qu'elle reste dans le domaine de la sensibilité, elle est déterminée parles deux formes que la sensibilité p^sède et qu'elle lui applique.
Il y a donc deux formes pures de la sensibilité, c'est-à-dire qu'il y a une sensibilité transcendantale, ou des intuitions sensibles d'une nature générale que la sensibilité ne tire pas de la
sensation, mais qu'elle applique nécessairement à la sensation. Notre état intérieur se déteriûine dans le temps , les objets extérieurs se déterminent dans l'espace. L'étude du temps et de l'es*pace est l'étude des conditions de la possibilité de l'intuition sensible; elle est l'esthétique transcendantale.
L'espace est une forme que nous imposons à la matière de la sensation. Il est une forme nécessaire de la sensibilité. Il est une représentation a priori qui enserre toutes les représentations a posteriori*
Nulle expérience ne peut donner ce jugement : l'espace n'a que trois dimensions. La géométrie est fondée sur les propriétés de l'espace, indépendantes de l'expérience , et combinées nécessairement avec l'idée d'espace , par conséquent > sur des jugements synthétiques a priori , qui prouvent que l'espace n'est pas dans les objets , que c'est une forme qui réside en nous conmie une condition préalable de notre aptitude à acquérir l'intuition des objets.
Il en est de même de l'idée de temps.
UI. D$ Ventenden^nî pur. (Logique transcendantale.)
La sensation n'est que la matière de l'intuition sensible; les intuitions pures du temps et de .l'espace en sont la forme. Mais cette intuition n'est pas toute la connaissance ; une intuition n'est pas une idée; après avoir senti, l'homme pense. La pensée, selon Kant , a sa source dans la réceptivité des impressions et dans la spontanéité des concepts. La faculté de former des intuitions est la sensibilité, la faculté de leur appliquer des concepts est l'entendement. La science de la sensibilité est l'esthétique , et la science de l'entendement est la logique.
Ces deux facultés se tiennent; conception sans contenu sensible est vide, intuition sans conception est aveugle.
L'esthétique transcendantale est la sciefce de tout de qui est a priori dans la sensibilité; la logique transcendantale est la science de tout ce qui est a priori dans ^entendement. Elle expose les lois du connaître, sans s'occuper du connu.
Pour qu*il y ait une esthétique trauscendantale j il faut qu*il y ait des intuitions sensibles a priori: et pour qu'il y ait une logique transcendantale , il faut qu'il y ait des concepts a priori , conditions pures de la pensée des objets. Y a-t-il de telles conditions, et s'il y en a, quelles sont-elles, en quels éléments se décomposent-elles î Telle est la première partie de la logique transcendantale. Cette première partie est tout analytique. — ù seconde est dialectique. Elle consiste à chercher la valeur des concepts a priori, et à montrer (comme pour les intuitions pures) qu'ils sont purement subjectifs.
Analytique des concepts, (Des idées pures ou catégories.)
I. Remarques préliminaires. Il faut satisfaire aux conditions suivantes :
1° Que les éléments qui sortiront de cette analyse soient des idées pures et non empiriques;
2!^ Qu'ils appartiennent non à l'intuition, mais à la pensée; non à la sensibilité , mais à Tintelligence ;
^ Qu'ils soient rigoureusement des éléments, par conséquent bien distincts des idées dérivées; qu'ils soient primitifs et noa déduits ;
k"" Que l'analyse soit complète ; c'est-à-dire que les idées admises comme formes de la pensée pure remplissent tout le champ de Tintelligence.
La fonction de la pensée dans le jugement peut être considérée sous quatre points de vue : la quantité, la qualité , la relation, la modalité.
Quantité. Le jugement est universel, particulier ou individuel.
Qualité. 11 est afSrmatif, négatif ou infini K
Relation. Il est catégorique , hypothétique ou disjonctlf.
Modalité. Il est problématique, assertorique ou apodictique (c'est-à-dire évident par lui-même).
1. Le jugement infini est un jugement qui, par une négation , aboutit à une affirmation ; exemple : T&me n'est pas mortelle.
au
PHILOSOPmE MODEFINE. 609
Le jugement , ropération de rentendement qui réunit en une seule idée » ou en concept , des représentations difiTérentes , s'appelle aussi une synthèse (ainsi, juger, c'est produire une synthèse). Une synthèse pure serait celle qui reposerait sur des représentations a priori^ comme l'espace et le temps; mais, en général, la synthèse s'accomplit sur des données empiriques.
La formation des conceptions ou idées atteste dans le moi un pouvoir spontané d'unité synthétique dont les deux facultés constituantes sont celle d'imaginer et celle de juger.
La fonction qui donne de Tunité à diverses intuitions pour en faire un concept , à divers concepts pour en faire un jugement , vient de l'entendement. L'entendement constitue l'unité au moyen d'une forme transcendantale qu'il unit à la matière , donnée a posteriori y de ses concepts et de ses jugements. Ces conditions de la connaissance ne sont pas la connaissance même, ou ne sont que des connaissances à la fois primitives , universelles et vides .
2. Dénombrement des idées pv/res ou catégories. Ainsi l'intervention de l'activité est nécessaire pour faire d'une intuition un concept, ou un jugement. L'activité intervient par la faculté d'imaginer et la faculté de juger, n y a jugement même dans la formation d'un concept. Qu'apporte le jugement? Les formes pures de l'entendement ou catégories. A chaque jugement possible correspond une catégorie. Le dénombrement des catégories doit donc se faire au moyen du dénombrement des jugements possibles .
Or voici, suivant Kant , tous les jugements possibles, et, par conséquent, toutes les catégories de l'entendement :
Sous le point de vue de la çtuintitéf l'entendement apporte les idées d'unité , de pluralité, de totalité ;
Sous le point de vue de la qualité , les idées de réalité , de négation, de limitation ;
Sous le point de vue de la relation , inhérence et subsistance (substance et accident) , causalité et dépendance (cause et effet) , communauté (réciprocité d'action et de réaction entre deux termes).
Sous le point de vue de la modaiUé , possibilité et impossibilité, être et noB-être, nécessité el contingence.
Cette classification, dit Rant, l'emporte sur celle d'Aristote, 1° parce qu'elle est fondée sur un principe (la totalité des idées primitives égnle à la totalité des jugements possibles) ; S° parce que , par la théorie de la sensibilité pure et de la forniation des concepts, elle échappe à tout empirisme.
De ces catégories viennent d'autres idées pures, mais dérivées, les prédicables. Ainsi la catégorie de causalité donnera naissance aux idées de force, d'action, de passion, etc.
y Application des idées pures. (Déduction transcen dan taie des catégories.) Les catégories admises, vient la question de leur usage. En fait, nous les combinons avec les intuitions, et nous croyons à la réalité des jugements qui en résultent. Par exemple, l'idée pure de causalité, lorsqu'une cause particulière nous est fournie par la sensation, nous conduit k ce jugement : tout a une cause. Nous croyons cela, voilà le fait. En droit, avons-nous raison dfile croire?
Les idf^es ne viennent pas , comme le croient les sensualistes, de bas en haut, de la sensation h l'entendement ; elles vont, au contraire , de l'entendement à la sensation. Expliquer ce passage, c'est une déduction transcendantale.
Ou l'objet rend seul possible la représentation ; ou la représentation l'objet.
Quand le premier cas se réalise, tout est empirique. S'il en était toujours ainsi , on pourrait presque donner raison am sensualistes.
Dans le second cas, la représentation est, ou.la seule cause de Vexistence de l'objet , ce qui est inadmissible, ou le moyen nécessiire pour le connaître, ce qui veut dire que la représeutation est une diJtermination a priori, et que par elle seule il est possible de reconnaître quelque chose comme étant un objet.
Or, pour cela deux choses sont nécessaires : l'intuition, par elle l'ohjet tst donné; l'idée, par elle il est pensé.
La pensée, comme la sensibilité, ou l'intuition, a-t-elle des conditions? Oui; ce sont les calégories.
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au
PHILOSOPHIE MODERNK. 611
Ces catégories peuvent être déûnies : c les idées des objets en général. » C'est en elles que le jugement, qui est l'expression de toute connaissance d'un objet, puise ses éléments ; et la fonction logique, celle du jugement, en ordonnant ces éléments, détermine l'intuition.
Or, comment des idées qui ne sont point dérivées de l'expérience, peuvent-ellea faire connaître les objets de l'expérience ? N'y aurait-il pas, entre ces idées et les apparitions, le même rapport qu'entre les intuitions sensibles et les intuitions pures ? La conséquence est évidente ; et les idées ne sont plus que des formes nécessaires du jugement. L'objet se trouve une seconde fois réduit à n'être qu'un phénomène.
Analytique des prineipes. (Des jugemente purs.)
Pour que les catégories s'appliquent aux données de l'expérience, il faut qu'elles se transforment. La représentation doit être homogène au représenté. Ainsi la substance a priori est « ce qui peut être pensé comme sujet, et jamais comme attribut. » Mais que faire de cette représentation? Le temps seul lui donne un sens. Déterminez la catégorie de substance par l'intuition sensible de persistance, la substance réelle est alors quelque chose qui persiste. Quand on a ainsi combiné la substance et le temps, l'idée pure prend une valeur d^utilité. L'idée pure, mais rendue applicable, et néanmoins supérieure encore à l'intuition, est une sorte d'intermédiaire qui prend le nom de schéma.
Le schéma est la catégorie rendue sensible par le temps. Le schématisme est une faculté, un art naturel par lequel l'esprit humain emploie les catégories pour se former des images des objets et en porter des jugements.
L'opération par laquelle le schéma s'applique à un objet sensible, s'appelle une subsomption. — Il y a quatre schéma, correspondant aux quatre catégories. C'est à l'aide d'idées ou de schéma que se contruisent les jugements.
Les jugements, comme nous l'avons vu, sont analytiques ou
synUiétîques. Le principe des jugenients analytiques est le principe de taontradicûon : c Tattribut ne peut être contradictoire au sujet. »
Les jugements synthétiques doivent aussi être conformes au principe de contradiction ; mais ce principe est une condition de leur vérité, et n'en est pas la détermination.
Rien dans le jugement syntiiétique a priori n'en indique la légitimité, le sujet ne contient l'attribut qu'en vertu de mon affirmation. Pour que je fasse cette synthèse, il faut l^ le temps, sans lequel l'esprit ne pourrait se concevoir passant d'une idée à une autre pour les unir, et 2° la conscience, aperception pure et primitive de l'unité phénoménale du moi, sans laquelle les représentations diverses ne seraient pas miennes. Telle est, avec l'existence des catégories, la condition générale a priori de la possibilité des jugements synthétiques.
On peut exprimer ainsi cette double nécessité : « Tout objet est soumis aux conditions nécessaires de l'unité synthétique et du multiple ou divers donné intuitivement dans une expérience sensible. »
Distinguons deux sortes de jugement a priori: !<" ceux qui se tirent des idées pvres ; 2<^ ceux qui se tirent des intuitions pures. Ces derniers même sont soumis aux premiers.
Les jugements purs, qui se tirent des idées pures, s'appellent principes. Les uns sont les règles de l'intuition même, les autres supposent les apparitions, et conséquemment ne sont que conditionnels, et n'ont pas une évidence immédiate.
n y a quatre principes. Ils sont les règles de l'application des idées pures à l'expérience possible, ou de l'usage objectif des catégories : principes de qualité, de quantité, de relation et de modalité.
tdéalisrM transcendantalé (Phénomène et noumène.)
Le quatrième principe (modalité) pourrait se formuler ainsi : c Tout objet connaissable doit être dans un rapport quelconque avec les conditions formelles de l'expérience.»
Si c'est un rapport de concordance quant à l'intuition et aux concepts, l'objet est possible.
Si à ce rapport se joint le rapport de connexion avec la sensation, l'objet est réel.
Si la connexion avec le réel est déterminée par les lois universelles de l'expérience» l'objet est nécessaire :
Tels sont les postulats de la pensée empirique.
Mais, comme la connaissance de cette connexion est encore un fait purement subjectif, on doit se demander si c'est une réalité riellef ou seulement la détermination de l'objet conçu comme réel.
Voici à peu près la réponse de Kant, qui s'efforce d'échapper à l'idéalisme. Les phénomènes de la conscience n'ont lieu que dans le temps et ne sont pas perceptibles dans l'espace ; cependant ils nous suggèrent la notion du changement par leur diversité et leur succession : il faut donc quelque chose qui persiste. Ce n'est pas le moi, puisque nous n'en avons pas d'intuition : car, le supposer, serait faire un cercle. Mais pour le non-moi, perçu dans l'espace, un même point qui se meut donne la no* tion du changement, et avec elle celle d'un même qui subsiste. Ainsi se conçoit la substance. Nous empruntons au non-moi l'idée de changement, de succession, de durée et même de substance, pour la transporter au moi. Nous ne pouvons donc concevoir les changements de celui-ci qu'à la condition d'une existence externe qui persiste. Le non-moi est donc la condition de la conscience et de la mémoire de nos déterminations internes. Le nonmoi existe donc. On voit qu'au fond, dans la connaissance, Kant n'admet comme objectivement certaine que la réalité de l'existence de quelque chose.
Il appelle phénomène l'apparition que Texpérience contient; et noumène la substance que la pensée seule attribue à l'objet de l'apparition, puisque l'expérience ne perçoit pas de substance. On appelle aussi noumène ce qui n'est qu'un pur être de raison.
Le noumène est une notion problématique, car une notion est problématique lorsqu'on ne peut la constater par intuition, ni la démontrer par le principe de contradiction. Nais, cependant,
c'est une condition indispensable , et, par conséquent, une limite.
Des phénomènes, c'est-à-dire des qualités, nous apparaissent; ce n'est pas douteux. Le noumène, c'est-à-dire la substance, est une idée qui résulte nécessairement de cette apparition ; cela est indubitable encore. En outre, la conscience du moi o^onduit à la démonstration qu'il y a quelque chose de persistant hors de nous. Voilà encore qui est certain.
Ce quelque chose a-t-il les qualités que nous percevons, et les a-t-il telles que nous les percevons? En est-il le support ou seulement la cause? Se réduit-il à la substance? Voilà ce que notre nature nous refuse les moyens de vérifier d'une manière absolue.