IV. De la raison pure, (Dialectique transcendantale
La raison pure a été décomposée dans ses premiers éléments par l'esthétique et par la logique. Il reste à la voir en action.
Nous avons parcouru la sensibilité, l'entendement, l'idée, le jugement. La raison conclut un jugement de deux autres jugements ; c'est proprement le raisonnement. Elle a une tendance à raisonner a priori. Elle ne se borne pas à l'emploi régulier des formes pures de la sensibilité et de l'entendement, combinées avec la matière de l'intuition. Elle isole les conceptions de l'entendement, les combine entre elles, et, du rapprochement abstrait de leurs principes, déduit une science spéculative. Est-ce là un empiétement hors de ses domaines ? C'est ce que la dialectique transcendantale a pour but de rechercher.
Nous avons une tendance naturelle à objectiver nos spéculations, à croire à l'absolu. Mais, cependant, il faut distinguer le rapport du pensé au réel, et le rapport de la pensée aux lois de la pensée. De la justesse du second rapport, on ne saurait conclure la réalité du premier. On dit que les sens ne se trompent pas ; on peut le dire dans le même sens de l'entendement, pourvu qu'il n*objective pas ses pensées.
Exemple. On dit : « La matière est divisible à l'infini, parce qu'autrement elle ne pourrait point exister dans l'espace. » Gela
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est vrai subjectivement, c'est-à-dire par rapport aux nécessités de notre conception; et empiriquement, c'est-à-dire par rapport à la nature de nos apparitions. Mais objectivement, cela n*est que problématique.
Autre exemple : la preuve a priori de l'existence de Dieu. Elle conclut d'une possibilité logique à une existence réelle. De ce qu'une idée a besoin de supposer l'existence pour être complète, on infère que l'objet de cette idée subsiste. C'est passer gratuitement du subjectif à l'objectif. C'est une illusion trancendantale.
La conception qui est comme suscitée par les notions seules (c'est-à-dire par des conceptions pures de toute réceptivité, de toute intuition), la conception qui dépasse la possibilité de l'expérience, qui est le pur produit de la raison pure, et qui, bien qu'issue d'un pouvoir purement formel, affecte naturellement l'autorité d'une connaissance réelle, est la conception rationnelle, l'idée transcendantale, l'idée proprement dite. Le titre commun des idées entendues dans ce sens, c'est l'absolu. L'unité que l'entendement conçoit de lui-même est seulement conçue; c'est-àdire qu'elle est un principe général et virtuel de l'entendement, relativement à l'expérience possible. L'unité rationnelle que la raison pure conçoit lorsqu'elle tend à embrasser toutes les conditions d'un objet quelconque de la pensée dans un tout absolu, auquel ne peut correspondre aucun multiple de l'intuition, aucune expérience actuelle ni possible, est un principe transcendant. C'est la conception de la vérité en soi.
Le tout absolu, ou l'idée, étant un maximimiy aucune réalité ne lui peut être adéquate. L'idée n'est donc qu'une idée. Seulement, elle sert de règle au réel; elle dirige et agrandit l'entendement.
L'unité transcendantale peut être ramenée à trois classes, ou à trois chefs :
l"" L'unité absolue du sujet pensant (l'âme humaine).
2« L'unité absolue de la série de toutes les conditions du phénomène (le monde).
3"* L'unité absolue des conditions de tous les objets possibles de la pensée en général (Dieu).
De Ut trois sciences : la psychologie rationnelle, la cosmologie rationnelle et la théologie rationnelle.
Dans toutes ces sciences^ la raison afiécte l'absolu. Or, tout ce que l'entendement ou la sensibilité lui fournit étant subjectif» est conditionnel ; ainsi l'absolu, vers lequel une force secrète nous emporte, ne peut être atteint. U y a à la fois nécessité d'y tendre, impossibilité de l'atteindre.
Kant part de là pour démontrer cette thèse, que la métaphysique est purement problématique, en développant ce qu'il appelle paraiogismes^ antinomies^ antithèses. Voici quelques traits de cette discussion contre toute métaphysique.
Les phénomènes sont conditionnels, les notions ne sont absolues que pour nous (autre manière d'être conditionnelles). L'esprit humain donc, en affectant l'absolu, sort de ses limites. D ne peut connaître l'objet en lui-même, ordinaire ambition de l'ontologie rationnelle.
La psychologie rationnelle cherche le sujet absolu de la pensée : science impossible. L'âme ne peut être connue comme cause de la conscience, mais seulement comme phénomène de conscience. Tout ce qu'on affirme de l'&me (simplicité, spiritualité, etc.), on ne peut l'affirmer quQ du moi, c'est-à-dire de l'intuition de l'âme, c'est-à-dire encore, de Tàme prise comme phénomène.
De même, en cosmologie rationnelle, ces principes : c D n'y a qu'un univers; ce monde est fini, accidentel, etc., > sont autant de nécessités subjectives, érigées en lois absolues, autant d'illusions transcendantales.
Dieu n'est qu'une idée nécessaire. Toutes les démonstrations de l'existence de Dieu sont des illusions transcendantales.
A plus forte raison encore, toutes les négations contraires sontelles des illusions.
L'homme a des idées et des connaissances subjectives, et il en raisonne comme si elles étaient objectives ; mais s'il a soin de se rappeler qu'elles ne le sont pas, tout cela est purement transcenrdantal. Des connaissances véritablement et légitimement objec-tives seraient des connaissances transcendantes. Dieu seul en peat
avoir. La métaphysique est transcendante; mais elle ne Test pas légitimement.
Les idées spéculatives ne doivent donc pas être objectivées ; mais, prises comme fait, elles sont précieuses. Elles remplissent la raison et la fortifient.
Ces conclusions de la critique de la raison pure spéculative ne constituent pas une doctrine sceptique, quoiqu'elles nous réduisent au scepticisme sur un grand nombre de points importants. On présente souvent la philosophie de Kant comme une philosophie éminemment sceptique» parce qu'en effet elle proteste contre des croyances fermement établies et appuyées sur le sens commun, et parce que Tobjection radicale sur laquelle repose tout le criticisme, frappe plus fortement les esprits que les réserves dogmatiques dont Kant a eu soin de l'entourer. Cette tendance presque générale à exagérer le scepticisme contenu dans les conclusions de Kant, a eu pour conséquence une autre exagération dans le reproche qu'on lui adresse ordinairement» d'avoir contredit dans la critique de la raison pure pratique, les résultats obtenus par la critique de la raison pure spéculative.
Cette contradiction n'en est pas moins réelle ; mais elle n'est pas, comme on l'a dit souvent, inexplicable. Toute la doctrine pratique de Kant est présentée comme incontestable, et non-seulement dans son principe, mais dans ses conséquences, parmi lesquelles la liberté comme condition de l'application de la loi morale, Dieu comme condition de l'existence de cette loi. Dieu encore et l'immortalité de l'âme comme condition de l'existence d'une sanction pour la loi morale. Assurément, la critique de Kant aurait pu s'interposer plus d'une fois, dans cette série de déductions, entre le principe et les conséquences. Mais, néanmoins, le principe qui fonde toute la différence de la doctri ne spéculative et de la doctrine pratique, est non-seulement légi time, mais conforme à toute l'habitude de sa philosophie. Ce principe, dont renonciation suffira, est celui-ci : l'idée du devoir n'étant quelque chose que pour la conscience et la volonté, il suffit qu'elle s'impose au moi comme une loi nécessaire relativement à lui, pour qu'elle soit en même temps une loi absolument né-
cessaire. Rant part de là pour développer la loi du devoir comme règle universelle de toute volonté raisonnable, et il retrouve par ce moyen Timmortalité de Tâme et Dieu, précédemment enveloppés dans son scepticisme. Les applications de sa morale sont d'une rigueur et d'une noblesse qui donnent à sa philosophie, malgré l'audace aventureuse de la critique de la raison pure, un grand caractère d'utilité pratique et positive.
Les successeurs de KantS qui fondent sur sa philosophie critique un dogmatisme absolu, et le réalisme le plus explicite, relèvent à la fois de lui pour le problème de la connaissance, et de Spinosa pour le développement cosmologique du principe des substances. Cette doctrine critique, hardie jusqu'à Ja témérité après avoir ébranlé profondément les âmes, et jeté dans la science des idées nouvelles, dont l'impulsion se fera longtemps sentir, s'arrête aujourd'hui, revient à la démonstration, et semble disposée à rentrer dans les anciennes voies. Ces brillantes tentatives appartiennent à la philosophie contemporaine dont nous n'avons pas à nous occuper. L'école qui, en France, a succédé à l'influence de Gondillac, se rattache surtout à la tradition cartésienne, mais en s'appuyant à la fois sur l'école écossaise et sur la philosophie allemande.
1. Principalement Fichte, Hegel et M. de Scl^elLing. Cf. De la philosophie allemande, par M. de Rémusat, 1 vol. in-Si Paris, 1845. Voy. aussi le Mémoire de M. Lorquet sur les antinomies de Kant.