AFFECTIONS SOCIALES
écouté froidement ; c'est elle qui donne aux émotions populaires une si redoutable puissance. La sympathie, du reste, ne se réduit pas à égaliser des sentiments discordants, elle porte les hommes à s'entr*aider. Le spectacle de la misère d'autrui m'attriste et m'apitoie; en la soulageant, je me sers moi-même; et cette charité instinctive supplée souvent au défaut d'une charité plus réfléchie, et partant plus méritoire.
Dans toute société, il y a et il doit y avoir des rangs. Tout le monde, en efiet, n'est pas appelé au même rôle ; la tâche commune est répartie, et chacun, selon les circonstances où le hasard l'a fait naître et le développement de ses facultés, en prend une part diflérente. Comment, si les râles sont distincts, les positions seraient-elles égales? Il ne le faut pas, et, nous le voudrions, que nos penchants s'y opposeraient. Il y en a, en eJQTet, un certaiti nombre qui pourvoient à l'organisation des sociétés, à la répartition des rôles, et ensuite au maintien des distinctions ainsi créées. D'abord, toute supériorité est l'objet de nos désirs. Nous souflrons de nous voir surpassés en quoi que ce soit ; nous jouissons de l'emporter sur les autres, même par des qualités puériles. Les distinctions, les honneurs, les titres et le rang, tous les signes d'une supériorité quelconque, sont convoités en secret par ceux-là même qui, publiquement, en affectent le dédain. Et par ce principe excellent d'émulation, l'homme tend sans cesse à se perfectionner et à s'élever en même temps que la société à s'organiser. Mais il y a un genre de supériorité qui a le don d'exciter particulièrement la convoitise des hommes : c*est le pouvoir. Commander, même aux forces aveugles de la nature, tenir en ses mains une grande puissance et la diriger à son gré, c'est déjà un vif plaisir. Il est plus vif encore, quand c'est par des volontés intelligentes quf'il nous est donné de faire exécuter nos ordres, gouverner des hommes est pour tous une jouissance, et pour quelques-uns un ardent besoin. Une âme un peu haute y sacrifie volontiers richesses et repos. Ce désir possède en quelque degré tous les hommes, parce qu'il n'y en a pas qui n'aient à exercer sur quelquesHins de leurs semblables une sorte d'autorité; dans la famille, dans les assemblées grandes et petites,
dans l'État surtout y il faut des chefs qui commandent, des tètes qui pensent et des bras qui exécutent. Porté à son degré le plus haut, ce désir «st l'ambition. Comtne les meilleurs penchants de notre nature, il a ses excès ; le pouvoir peut dégénérer en tyrannie. C'est pour cela sans doute que la Providence a mis en nous comme un contre-poids de l'ambition , l'amour de l'indépendance. Le seul nom de liberté passionne et soulève les peuples. La captivité est un dur châtiment, et dussions*nous n'en pas faire usage, nous aimons à avoir la libre disposition de notre personne et de nos actes. Tel homme qui, libre de le faire, ne serait jamais sorti de sa ville natale, se regardera comme puni si on lui impose par contrainte l'immobilité qu'il gardait volontairement.
Dans rétat de division où sont encore les peuples, et où ils demeureront longtemps, dans le partage véû et nécessaire aussi de chaque peuple en associations plus petites qui travaillent, chacune à son rang et à sa façon , à l'accomplissement de la tAche commune, il est bon que tout homme porte un intérêt particulier à l'association dont il est membre, et surtout au pays dont il fait partie. Et quel est celui qui ne se sent en effet touché de ce qui élève ou abaisse, de ce qui sert ou blesse sa corporation ou son pays? Le soldat s'enorgueillit des hauts faits de son régiment, le juge des vertus de la magistrature, tout homme des choses glorieuses accomplies par le peuple auquel il appartient, et des grands hommes qui ont illustré ce peuple. Qui ne se sent piqué d'une épigramme contre son pays ? Que l'affection dont il s'agit ait pour objet un collège ou un cloître, une province ou une corporation, un parti ou une nation, elle est toujours la même ; l'étendue de l'objet varie , mais la nature du sentiment ne change point. Toutefois, à mesure que l'objet s'étend, ce sentiment, le même au fond, s'élève et s'ennoblit. L'esprit de corps est souvent une passion étroite et mesquine ; le patriotisme est toujours une noble passion.
BnGn, c'est encore pour la sauvegarde des sociétés , c'est pour mettre les classes supérieures, que la diversité néœssaire des aptitudes et des rêles institue, à l'abri de l'injure qui partirait des