‹ Manuel de philosophieChapitre 14 sur 129 · DES AFFECTIONS SOCIALES ET DES AFFECTIONS DE FAMIULE · texte numérisé non relu

DES AFFECTIONS SOCIALES ET DES AFFECTIONS DE FAMIULE

Il est aujourd'hui bien facile de démontrer sans réplique les avantages de la société, et de justifier le fait de son existence. Ce que ne pourrait pas un seul, plusieurs le peuvent. La société est la condition du progrès. Elle est un milieu nécessaire au développement de la moralité humaine. Voilà ce que nous voyons clairement et ce que Texpérience confirme tous les jours. Mais, avant cette expérience, l'homme, supposé barbare et vivant dans l'isolement, était-il capable de tous ces beaux raisonnements qui nous coûtent si peu? Est-ce la vue des misères de Fétat barbare et le pressentiment des avantages de l'union, qui ont décidé les hommes, d'abord dispersés, à s'assembler en sociétés et en familles? S'il en était ainsi, comment n'y aurait-il dans les plus antiques traditions aucune trace de l'état primitif d'isolement, puisque la raison est si tardive? Gomment la société n'aurait-elle pas passé par une suite de formations et de destructions successives? Le raisonnement en effet ne conclut pas toujours de la même façon, et dans le calcul des profits et des pertes, des avantages que la société apporte et des sacrifices qu'elle exige, c'est tantôt du côté de ceux-ci, tantôt du côté de ceux-là qu'aurait penché la balance. Selon le résultat, la société se serait formée ou elle aurait été différée; formée, elle se serait dissoute pour se refaire. Mais non; la société est un fait aussi ancien que le monde, et l'état primitif est un roman inventé au dix-huitième siècle. Partout où il y a eu des hommes, et dès Tantiquité la plus haute, on les voit réunis et associés. C'est que Dieu n'a pas laissé à notre tardive raison le soin de concevoir, et à notre faible volonté la tâche de fonder une si nécessaire institution. C'est

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SOUS rempire d'un instiact, aatérieur à la réflexion « plus fort et plus droit qu'elle, que la société se forme ; formée, c*est encore par des instincts appropriés qu'elle est maintenue, organisée, défendue. Qu'elle coiomence ou non par la famille, cela importe peu ; mais je dirai d'abord quelques mots de celte petite société qui subsiste, en tous cas» dans la grande.

1. Autant il y a de relations des membres de la famille entre eux, autant il y a d'afiTections spéciales qui les unissent et les portent à se rendre mutuellement les services qu'ils se doivent. De plus, elles se proportionnent exactement en vivacité à l'importance de cea services. A ce compte, l'affection paternelle de-, vdit être et elle est en efiet de beaucoup la plus puissante , nul n'ayant plus grand besoin de secours que l'enfant; et pour cela, cette affection mérite d'être distinguée entre toutes les autres et citée conmie exemple.

Qu'y a-t-il de plus fragile que la vie d'un petit enfant? et quoi de plus pénible que les scnus assidus qu'elle réclame? Cependant, aucune mère ne recule devant la tâche laborieuse de la première éducation. Ce n'est pas le mérite de l'enfant qui l'y détermine et l'y soutint ; à cet âge, il n'en peut guère avoir que d'imag^aires, et l'affection devance ou crée le mérite. Ce n'est pas riotérèt; car quelle comparaison y a-t-il à faire entre les fatigues du dévouement maternel, et le problématique profit qu'elles rapporteront peut-être, si une mort prématurée, si l'ingratitude de l'enfiml ne le rendent pas nul tout à fait ? Ce n'est pas enfin le devoir; il ne parle pas toujours si haut et n'est pas si universdlement écouté; d'ailleurs, le vice comme la vertu et l'étourderie comme la sagesse subissent l'empire du sentiment maternel. C'est donc l'instinct qui est la source de cette tendresse si profonde et de cette in&tigable sollicitude. Reconnaissez-le du reste à ce signe, qu'il est aveugle. L'enfant le plus difforme est toujours, aux yeux de sa mère, le plus beau ; du moins, si les défauts sont trop visibles pour que l'amour maternel même se les déguise, on y trouvera ailleurs de suffisantes compensations ; faute de qualités réelles, on en prêtera à l'enfant disgracié d'ima-

ginaires, et on fera toujours en sorte que tout compté, il soit le meilleur des enfants.

2. La grande société se forme sous l'empire d'un instinct trèsgénéral qui pousse l'homme vers l'homme, et loi fait trouver du plaisir dans le voisinage de ses semblables, abstraction faite de tout intérêt actuel, et lors même qu'il n'en attend aucun secours et n'en peut tirer aucun profit. La solitude nous pèse; elle double la peine de la captivité. Les habitations des hommes s'agglomèrent sur le même point d'un vaste territoire; et partout il y a des lieux de réunion où la foule afflue sans utilité pour personne, et pour le seul plaisir de se trouver ensemble. L'homme est donc un animal sociable par instinct et non par raison ; il ne marche qu'en troupes ; de ces troupeaux, qui sont des tribus, se forment peu à peu des peuples et des nations, et, avec le progrès de la civilisation, l'association grandit toujours.

L'harmonie est nécessaire au maintien des sociétés ; il ne faut pas que les contrastes y soient trop durs ; il faut une certaine similitude de mœurs et d'usages, et une certaine égalité de dispositions sensibles entre les individus qui vivent ensemble. C'est à établir cette égalité et cette similitude que vont les instincts d'imitation et de sympathie. L'homme est naturellement imitateur. Nous prenons le ton, l'accent, les manières des gens avec lesquels nous vivons ; et un enfant apprend plus par l'exemple que par les règles et les raisons. Même, chez lui , l'imitation est une source de plaisirs, puisqu'elle est le fond de beaucoup de ses jeux. D'un autre côté, tous les sentiments humains, manifestés au dehors, sont contagieux, et augmentent à mesure qu'ils sont partagés par plus de gens. Joyeux, je sens ma gaieté diminuer, si je rencontre des visages tristes , et triste je m'égaye au milieu de personnes joyeuses. Chacun éprouvant de même les effets de cette contagion, il s'établit ainsi, dans les réunions des hommes, entre les dispositions sensibles originairement les plus diverses, une sorte d'équilibre sans lequel l'assodaiion ne pourrait subsister. C'est celte loi de sympathie qui fait Tenthousiasme d*un nombreux auditoire, entendant un discours que chacun à part eût

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