Platon, Ré^liqw, li?. VI et VU; !<*«, IW. lU et IV
qu'il vit, ne peut se défaire de la personnalité ; et il y a contradiction à supposer qu'il puisse s'affranchir de toute obligation, c'est-à-dire soustraire ses actes à toute espèce de droit. Détruire dans sa propre personne le sujet de la moralité, c'est, autant qu'il est en soi, faire disparaître du monde la moralité même, quant à son existence ; c'est par conséquent disposer de soi pour une fin arbitraire, avilir l'homme dans sa personne.. .. * »
Pour défendre la légitimité du suicide, on a soutenu que tout individu a le droit de faire ce qui ne porte atteinte à personne, on a dit qu'il est des circonstances exceptionnelles où un homme est inutile à ses semblables ; enfin, on a cité d'illustres exemples, celui de Caton, celui de Brutus. Jean-Jacques Rousseau, qui a eu le tort de mettre au service d'une pareille thèse toute l'habileté de sa dialectique, toute la pompe de sa rhétorique enfliMnmée, a lui-même répondu à tous ces prétendus arguments.
Il s'adresse à un jeune homme fatigué de la vie, et lui tient ce solide et beau langage :
« Il t'est donc permis, selon toi, de cesser de vivre? La preuve en est singulière: c'est que tu as envie de mourir. Voilà certes un argument fort commode pour les scélérats ; ils doivent t'étre bien obligés des armes que tu leur fournis : il n'y aura plus de forfaits qu'ils ne justifient parla tentation de les commettre ; et dès que la violence de la passion l'emportera sur l'horreur du crime, dans le désir de mal faire, ils en trouveront aussi le droit.
c II t'est donc permis de cesser de vivre ; je voudrais bien savoir si tu as commencé? Quoi! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t*imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour; tu le peux ; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Parle, que lui diras-tu? Malheureux 1 trouve*moi ce juste qui se vante d'avoir assez vécu, que j'apprenne de lui
1. Prtnctpei métaphyiiques de la morale, trad. de M. Tissot, p. 7S, 79.— Voy. aussi la lettre célèbre de Rousseau sur le suicide.
comment il faut avoir porté la vie pour être en droit de la quitter.
« Tu t'ennuies de vivre, et tu dis : la vie est un mal. Tôt ou tard tu seras consolé, et tu diras : la vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner, car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui ; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton âme qu'est tout 1# mal, corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger.
« Ne dis plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que si c'est un mal d'avoir vécu, c'est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir ; car autant vaudrait dire qu'il t'est permis de n'être pas un homme, qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être et de tromper ta destination.
« Tu parles des devoirs du magistrat et du père de famille, et parce qu'ils ne te sont pas imposés, tu te crois affranchi de tout. Et la société, à qui tu dois ta conservation, tes talents, tes lumières; la patrie, à qui tu appartiens; les malheureux, qui ont besoin de toi, ne leur dois-tu rien ? 0 l'exact dénombrement que tu fais I parmi les devoirs que tu comptes, tu n'oublies que ceux d'homme et de citoyen!
« Que tes exemples sont mal choisis, et que tu juges bassement les Romains, si tu penses qu'ils se crussent en droit de s'ôter la vie aussitôt qu'elle leur était à charge ! Regarde les beaux temps de la République, et cherche si tu y verras un seul citoyen vertueux se délivrer ainsi du poids de ses devoirs, même après les plus cruelles infortunes. Régulus, retournant à Garthage, prévint-il par sa mort les tourments qui l'attendaient? Que n'eût point donné Posthumius, pour que cette ressource lui fût permise aux Fourçhes-Caudines! Quel effort de courage le Sénat même n'admira-t-il pas dans le consul Varron, pour avoir pu survivre à sa défaite? Par quelle raison tant de généraux se laissèrent-ils volontairement livrer aux mains de leurs ennemis, eux à qui l'ignominie était si cruelle, et à qui il en coûtait si peu de mou-
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rir ? C'est qu'ils deV&ientà leur patrie leur sang, leur riê et leiin derniers soupirs , et que la honte ni les revers ne les poaYiienl détourner de ce devoir sacré.
« Mais toi| qui es-tu? Qu'as-tu fliit? Orois-tu t'excoser sur tM obscurité? Ta faiblesse fexempte*t-elle de tes devoirs; et pour n'avoir ni nom > ni rang dans ta patrie » en es'^tu moins sotmiis à ses lois? Il te sied bi^ d'oier parler de mourir > tandis que tu dois l'usage de ta vie à tes semblables ! Apprends qu'une mort telle que tu la médites est tonteuse et furtive. C'est un vol fidt aii genre humain. — Mais, je ne tiens à rieui Je suis inuttlfe au monde. — Philosophe d'un jour, ignores-tu que tu ne Saurais faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devmr à remplir, et que tout homme est utile à l'humanité par cela seul qu*il existe?
« S'il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu » viens, que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu serai' tenté d'en sortir^ dis ed toi-même : que je fasse encore tme bonne action avant que de mourir. Puis, va eherch«r quelqde indigent à secourir, quelque infortuné à bonsoler, quelque opprimé à défendre. Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te re* tiendra encore demain, aprèl-demaiti , toute ta vie. Si elle ne te retient pas , meurs : tu n'es qu'un mécittmt. »
% 2. Devoirs de l'homme envers son ftxne.
Les devoirs de l'homme envers soti flme peuvent être compris dans deux ibrmules générales , dont l'une est négative et impose une obligation stricte : Préserve tes facultéé morales de UnU ce qui pourrait les abaisser ou les dégrader. L'autre formule est positive et n'impose qu'une obligation large ou impai^faite t EmpMe tous les moyens propres à erUretenir et à perfectionner tes f^tcUltis morales.
Développons ces deux formules; parmi les Vices qu'exclût la première, deux méritent une attention particulière, le mehSbnge et Tavarice.
DEVOIRS DE L*HÔlfllJS âKVEHS SOI-MÊME. 375
« Là plus grande tràfiisgi^essiôti ^ dit Kânt, dû devoir de rhomme envers lui-même, considéré simplement coîiime être moral, envers Thumatiité dans sa personile^ est le manquetnent à la vérité ou le mensonge (aHUd ttngua p^mptum^ nliud pectorê irwlHsttni g&fen). On voit évidemnient qile toute fausseté dans l'eipression de ses pensées^ bieâ qu'elle ilë prenne, en droit, la dénomination rigoureuse de mehsonge que lorsqu'elle blesse les droits d'autrui, ne peut Tévlter dans la tnorale, qui ne perd point son autorité par l'absence de la lésion ; car le déshotmeur (qui consiste à être l'objet de la déconsidération morale) accoinpaghe le mensonge^ et ne quitte pas plus le meilteur que l'ombre ne quitte le corpë. — Le tnëiisotige peut être ou èxtertie {rAendacium extemum) ou interne. Par le premier^ l'homme se retid méprisable auï yeux des autres ; par le second, ce qui est pis encore, il s'avilit à ses propres yeux, et dégrade la dignité humaine dans sa propre personne. Il ne s'agit pas ici de la perte qu'un autre homme peut éprouver du mensonge, puisque ce il'est pas là le caractère de ce vice (qui consisterait alors dans la simple transgression du devoir envers autrui), ni du préjudice que le menteur se porte à Itil-même, puisque alors^ le mensonge, comme opposé à la prudence, ne contredirait point la morale, et ne pourrait être considéré comme transgression du devoir. — Le mensonge est ravillssement et en quelque sorte l'adéantissement de la dlghité d'homme. Un homme qui ne croit pas ce qu'il dit à un autre (ne serait-ce qu'à une personne idéale), a moins de valeur que n'eh aurait une simple chose i car ori pëiit ihire usage des qualités de cette chose pour en retirer quelque profit, parce qu'elle est réelle et dohnée ; maïs la cotnmUhîcatioh de ses pensées à quelqu'un par àed mots qui contiennent à dessein le contraire de ce qtie pense celui qui parle, est une fin complètement opposée à la forme dernière et naturelle de communiquer ses pensées, par conséquent une abdication de sa personnalité.... Le mensonge peut n'être aussi que l'effet de la légèreté ou d'un bon naturel ; on peut même se proposer par là une bonne fin : cependant, la manière dont on recherche cette fin est, par la forme seulement, un délit de Thomine contre sa propre personne.
et une indignité qui doit rendre Thomme méprisable à ses propres feux ^ »
L'avarice, comme le mensonge, peut être considérée en «d sens comme une traugreasion de nos devoirs envers autrui, comme une copidité exoissive et nuisible, comme ua défaut de charité; mais nous croyons avec Kant qu'en tant qu'elle ôte à l'avare la jouissance personnelle des bien9 de la vie, elle est contraire aux devoirs de l'homme envers lui-même. A propos de Tavariee, Kant fait une remarque importante que nous lui emprunterons :
« En blâmant ce vice, dit-il, on peut donner un exemple du peu de justesse de toutes les définitions de la vertu et du vice par le simple degré, et faire voir clairement, en même temps, l'inutilité du principe d'Aristote que la vertu tient le milieu entre deux vices. Si, par exemple, je faisais consister l'économie dans le juste milieu entre la prodigalité et Tavarice, et que ce milieu dût être celui d'un degré, un vice ne passerait donc au vice opposé que par la vertu, qui ne serait qu'un vice diminué, ou plutôt un vice qui s'évanouit; et il s'ensuivrait, dans le cas actuel, que le véritable devoir moral serait de ne faire aucun usage de tout moyen de vivre agréablement.
c Ce n'est pas la mesure de la pratique des règles morales, mais leur principe objectif, qui doit être reconnu et proposé comme chose différente, si l'on veut distinguer le vice de la vertu. La maxime de la cupidité prodigue est de se procurer tous les moyens de vivre agréablement, seulement dans le dessein d'en jouir. La maxime de l'avarice sordide est, au contraire, l'acquisition, dans la vue de conserver tous les moyens de vivre convenablement sans en rien dépenser ; en quoi l'on se fait la simple possession pour fin en s'interdisant la jouissance. Le signe de cette dernière espèce de vie est le principe de la possession des moyens propres à différentes fins, avec la restriction néanmoins de ne vouloir s'en appliquer aucune, et de se priver ainsi d'une douce jouissance de la vie; ce qui est directement contraire au