‹ Manuel de philosophieChapitre 59 sur 129 · Montesquieu, Esprit des loU, Uy. XX, chap. xiv, xvii, xx · texte numérisé non relu

Montesquieu, Esprit des loU, Uy. XX, chap. xiv, xvii, xx

toire 9 ont aussi ravantagé de montrer tout ce qu*il a aujourd'hui d'artificiel et de profondément contraire à nos lumières et à nos mœurs.

Si nous considérons maintenant la question du duel en ellemême, il nous suffira de rappeler l'éloquente réfutation de Rousseau , à laquelle nous n'ajouterons qu'un très-petit nombre de remarques :

< Vous souvient-il d'une distinction que vous me fttes autre* fois, dans une occasion importante, entre l'honneur réel et l'honneur apparent ? Dans laquelle des deux classes mettrons* nous celui dont il s'agit aujourd'hui? Pour moi , je ne vois pas comment cela peut même faire une question. Qu'y a*t-il de commun entre la gloire d'égorger un homme et le témoignage d'une âme droite, et quelle prise peut avoir une vaine opinion d'autrui sur Fhonneur véritable, dont toutes les racines sont au fond du cœur? Quoil les vertus qu'on a réellement périssent-elles sous les mensonges d'un calomniateur? Les injures d'un homme ivre prouvent-elles qu'on les mérite, et Fhonneur du sage seraitil à la merci du premier brutal qu'il peut rencontrer? Me direzvous qu'un duel témoigne qu'on a du cœur, et que cela suffit pour effacer la honte ou le reproche de tous les autres vices? Je vous demanderai quel honneur peut dicter une pareille décision, et quelle raison peut la justifier. A ce compte , un fripon n'a qu'à se battre pour cesser d'être un fripon ; les discours d'un menteur deviennent des vérités , sitôt qu'ils sont soutenus à la pointe de l'épée ; et si l'on vous accusait d'avoir tué un homme , vous en iriez tuer un second pour prouver que cela n'est pas vrai.

< Ainsi vertu, vice, honneur, infamie, vérité, mensonge, tout peut tirer son être de l'événement d'un combat; une salle d'armes est le siège de toute justice ; il n'y a d'autre «droit que la force , d'autre raison que le meurtre ; toute la réparation due à ceux qu'on outrage est de les tuer, et toute offense est également bien lavée dans le sang de l'offenseur ou de l'offensé? Dites , si les loups savaient raisonner, auraient-ils d'autres maximes....

< Quand il serait vrai qu'on se fait mépriser en refusant de se

battre , qael mépris est le plus à craindre, celui des autres en faisant bien, ou le sien propre en faisant mal ) Groyez-moi, celui qui s'estime véritablement lui-môme est peu sensible à Tinjuste mépris d'autrui, et ne craint que d'en être digne : car le bon et rtionnôte ne dépendent point du jugement des hommes , mais de la nature des choses ; et quand toute la terre approuverait l'action que vous allez faire , elle n'en serait pas moins honteuse. Mais il est faux qu'à s'en abstenir par vertu l'on se fasse mépriser. L'homme droit dont toute la vie est sans tache et qui ne donna jamais aucun signe de Iflcheté, refusera de souiller sa main d'un homicide et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie, à protéger le faible, à remplir les devoirs les plus dangereux et à défendre en toute rencontre juste et honnête ce qui lui est cher au prix de son sang, il met dans ses démarches cette inébranlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa conscience, il marche la tète levée, il ne fuit ni ne cherche son ennemi. On voit aisément qu'il craint moins de mourir que de mal faire , et qu'il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui, tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les recuisent, et dans une conduite si bien liée on juge d'une action sur toutes les autres. »

Nous résumerons en quelques mots les arguments que Mon tesquieu et Rousseau viennent de nous fournir. Dans tout duel , il y a un offenseur et un offensé. Or, en ce qui touche l'offenseur, il est évident que pour quiconque a porté atteinte à la réputation, à la fortune , à la personne d'autrui , le devoir c'est de réparer ses torts. Offrir le duel ou l'accepter, c'est un déni de justice et une brutale dérision. La situation de l'offensé est sans doute beaucoup plus excusable , mais aux yeux d'une morale sévère , eUe ne peut se justifier. Car premièrement, l'offensé est le plus mauvais appréciateur qui se puisse imaginer de la juste réparation qui lui est due, étant à la fois juge et partie. Secondement, il porte atteinte au principe même de toute société régulière , savoir que nul ne se fait justice à soi-même. Troisièmement enfin il s'arroge le droit , visiblement exorbitant et monstrueux , de

DEVOmS DE L'HOMMB ENVERS SES SEMBLABLES. 387

prononcer et d'exécoter une sentence de mort contre un de ses semblables, alors que la société, après avoir entouré le pouvoir judiciaire de tontes les garanties possibles d'impartialité et d'équité, hésite encore pour infliger la peine capitale aux plus coupables attentats.

Nous Tenons d'exposer avec étendue le plus essentiel des devoirs de justice; nous n'insisterons pas sur les autres. Rien de plus aisé que de les déduire de notre formule générale. Le même principe, en effet, qui nous impose le respect de la vie d'autrui» nous oblige à respecter la propriété, la réputation, la bonne foi de nos semblables, à garder nos promesses, à nous interdire le mensonge, qui est tout ensemble un crime contre nous-méme et une atteinte aux autres hommes. Sans développer ces indications générales, arrivons aux devoirs de charité.

La charité est à la fois un sentiment et un devoir. Si sublime que soit le sentiment de la charité, nous retrouvons ici, comme dans toute la morale, la subordination nécessaire des instincts du cœur aux règles de la raison. L'amour m'intéresse à la destinée de mes semblables, il méfait souffrir de leurs peines et jouir de leur bonheur ; mais l'amour ne parle pas à tous les cœurs un aussi puissant langage; dans les âmes les plus héroïques, il a ses langueurs après ses transports, ses alternatives d'effusion et de sécheresse, ses caprices, ses misères de toute sorte. La raison au contraire marque à tous les êtres intelligents et libres la même loi; elle rattache à leurs yeux la fin de tous leurs semblables h cette fin universelle vers laquelle ils doivent conspirer en commun, savoir : le bien absolu, l'ordre. Après avoir constaté dans la cha* rite la différence du sentiment et de la vertu, la subordination de celui-là & celle-ci, signalons leur belle harmonie. La raison m'ordonne de concourir à la fin de mes semblables; pourquoi cela? parce que cette fin est un élément de Tordre universel, et, à ce titre, aussi sacrée pour moi que la mienne propre. En même temps que la raison impose cette loi à ma volonté, les plus puissants instincts dé mon cœur en viennent seconder l'effet, en rendant le bonheur d'autrui nécessaire à mon propre bonheur. Or

388 HORÂLK.

comme le bonheur est pour chaque ôtre dans raccomplissement de sa fin, on voit que la raison et la sensibilité, en paraissant se proposer différents objets^ concourent en réalité au même résultat. La raison rattache ma fin à celle de mes semblables, et toutes deux à Tordre universel ; l'amour identifie mon bonheur avec celui des êtres que j*aime, et unit toutes les créatures aimantes des liens d'une même chaîne qui les rattache à l'être aimable par excellence» foyer suprême de l'amour et source éternelle du bonheur.

Nous avons déjà vu que tous les devoirs de charité sont com« pris dans cette formule générale : Aide tes semblables à accomplir leur fin^ ou plus simplement : Fais pour autrui ce que tu voudrais qui fût fait pour toi-même. Il est impossible et inutile de déterminer avec précision les applications de cette formule; l'obligation, attachée aux devoirs de charité^ est nécessairement vague par sa nature; et, tout en restant universelle et inviolable, elle admet pourtant des degrés qui varient avec la condition, la puissance, les moyens d'action des individus. Nous nous bornerons ici à recueillir dans Puffendorff quelques indications essentielles * .

l"" Les seuls bienfaits véritables sont les bienfaits désintéressés. S<» Les bienfaits qui peuvent devenir nuisibles à l'obligé sont défendus par la charité bien entendue; car, avant de faire du bien à son semblable, on doit d'abord songer à ne pas lui faire du mal. S"" Il faut mettre de la mesure dans la charité, et ne pas être bienfaisant au point de se nuire essentiellement à soi-même; car il serait déraisonnable de manquer à sa destinée propre pour concourir à la destinée d'autrui. 4'' Il faut mettre du choix dans ses bienfaits. Nos bienfaiteurs y ont les premiers droits; puis nos parents en tant que parents, puis nos amis, nos compatriotes, etc. h'^ En thèse générale, il faut subordonner les devoirs de charité à l'accomplissement des devoirs de justice, l'obligation imposée par ceux-ci étant stricte. 6'' Les lois sociales veillent avant tout à

1. Puffendorff, Des dev&irs de Vhomme el du etfoyeii, ehap. vi, vn, vni et n.

l'infraction des devoirs de justice, et avec raison, parce qu'il y va de la sûreté et de la vie même des personnes. Si le législateur intervenait pour raccomplissement des devoirs de charité, outre que cette vertu perdrait alors son plus beau caractère, qui est dans son parfait désintéressement, il faudrait multiplier les lois à Tinfini et tyranniser les affections et les consciences. Il est infiniment plus sage de laisser à la religion, à la philosophie, aux mœurs, le soin de suppléer au défaut nécessaire de toute législation.

Nous terminerons l'exposition des devoirs de l'homme envers ses semblables en posant quelques principes touchant les relations générales que crée entre les hommes l'existence de la société, et en indiquant les devoirs les plus essentiels qui en résultent, pour l'État à l'égard des citoyens, et pour les citoyens à l'égard de l'État.

Recherchons premièrement quels sont les éléments constitutifs de l'État. L'État, c'est l'ensemble des pouvoirs publics de la société. Or, ce qui constitue la société, c'est la loi. L'État comprend donc nécessairement un pouvoir chargé de faire la loi, c'est le pouvoir législatif, et un pouvoir chargé de donner force à la loi, c'est le pouvoir exécutif. Entre ces deux pouvoirs, il en faut un troisième pour interpréter la loi et l'appliquer aux cas particuliers; c'est le pouvoir judiciaire.

Quand ces trois pouvoirs sont dans une seule main, l'État est monarchique ; dans les mains d'une certaine classe de citoyens, il est aristocratique ; dans les mains de tous les citoyens, démocratique. Montesquieu admet aussi trois formes élémentaires de gouvernement ' ; mais il les qualifie et les détermine d'une autre manière. Suivant lui, ces gouvernements élémentaires sont le despotique, le monarchique et le républicain; celui-ci embrassant l'aristocratie et la démocratie. Nous ne pouvons adhérer au sentiment de Montesquieu par les deux raisons suivantes : d'abord, le despotisme est la corruption de la monarchie plutôt

1. Montesquieu, édiu de Ch. Lahure, 1. 1, Bs^rit du loit, IW. U, chap. i.

890 HORAIiB.

qu'un gouvernement normal; déplus, raristocratie et la démocratie sont évidemment des formes de gouvernement aussi distinctes Tune de Tautre que la monarchie et le despotisme. L'auteur de ï Esprit des lois reconnaît lui-même* que l'état monarchique recèle un germe de corruption et incline fiitalement au despotisme, tout comme l'état aristocratique à l'oligarchie, et l'état démocratique à la démagogie. C'est nous fournir le principe d'une théorie pfus exacte que la sienne.

Les formes élémentaires de gouvernement que nous ymons d'indiquer peuvent se combiner en des proportions très-diverses, et donner ainsi naissance à une foule de gouvernements mixtes qui tirent leur caractère de celui des trois éléments qui prédomine dans le mélange. Le but essentiel, l'idéal suprême du gouvernement représentatif, qui est celui des peuples les plus civilisés de l'Europe, c'est d'obvier à cette pente naturelle qui porte les gouvernements simples à se corrompre par leur excès, et de créer une combinaison savante où l'élément monarchique, l'élément aristocratique et l'élément démocratique, unis et réconciliés, se tempèrent et se conservent l'un par l'autre.

L'analyse que nous venons de faire des éléments de l'Ëtat nous y a montré, en quelque sorte, trois personnes publiques : le législateur, le magistrat et le juge. Indiquons d'abord les devoirs du législateur :

1* Le but de la loi étant de réaliser dans la société, au moins en partie, l'ordre moral, le premier devoir du législateur, c'est de composer les lois écrites sur le modèle éternel de la loi naturelle, a"" La loi une fois déterminée, il faut lui donner une sanction; or, cette sanction doit avoir deux caractères : l'universalité et la proportion. C'est une des recherches les plus vastes, les plus difficiles et les plus nécessaires que celle des règles de la pénalité sociale. Posons du moins, avec Montesquieu» ces deux principes : que la justice des peines, plus que leur sévérité, fait la force de la loi ; et qu'en général, les peines morales sont plus utiles que

Page 1