LeibDiU, Théodicée, part. I, S
« Le célèbre Kepler , dit-il , et après lui M. Descartes (dans ses lettres) ont parlé de l'inertie naturelle des corps , et c'est quelque chose qu'on peut considérer comme une parfaite image et même comme un échantillon de la limitation originale des créatures, pour faire voir que la privation fait le formel des imperfections et des inconvénients qui se trouvent dans la^ substance aussi bien que dans ses actions. Posons que le courant d'une même rivière emporte avec soi plusieurs bateaux qui ne diffèrent entre eux que dans la charge , les uns étant chargés de bois , les autres de pierre , et les uns plus , les autres moins. Gela étant , il arrivera que les bateaux les plus chargés iront plus lentement que les autres, pourvu qu'on suppose que le vent, ou la rame , ou quelque autre moyen semblable ne les aide point. Ce n'est pas proprement la pesanteur qui est la cause de ce retardement, puisque les bateaux descendent au lieu de monter, mais c'est la même cause qui augmente aussi la pesanteur dans les corps qui ont plus de densité, c'est-à-dire qui sont moins spongieux, et plus chargés de matière qui leur est propre; car celle qui passe à travers les pores , ne recevant pas le même mouvement , ne doit pas entrer en ligne de compte. C'est donc que la matière est portée originairement à la tardiveté, ou à la privation de la vitesse ; non pas pour la diminuer par soi-même , quand elle a déjà reçu cette vitesse, car ce serait agir, mais pour modérer, par sa récet)tivité, Teflet de l'impression, quand elle le doit recevoir. Et, par conséquent, puisqu'il y a plus de matière mue par la même force du courant lorsque le bateau est plus chargé , il faut qu'il aille plus lentement.
< Les expériences aussi du choc des corps , jointes à la raison , • font voir qu'il faut employer deux fois plus de force pour donner une même vitesse à un corps de la même matière , mais deux fois plus grand ; ce qui ne serait point nécessaire , si la matière était absolument indifférente au repos ou au mouvement, et si elle n'avait pas cette inertie naturelle dont nous venons de parler, qui lui donne une espèce de répugnance à être mue. Comparons maintenant la force que le courant exerce sur les bateaux et qu'il leur communique , avec l'action de Dieu qui produit etcon-
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serve ce qu'il y a de positif dans les créatures , et leur donne de la perfection, de l'être et de la force; comparons , dis-je, l'Inertie de la matière avec l'imperfection naturelle des créatures y et la lenteur du bateau chargé avec le défaut qui se prouve dans les qualités et dans l'action de la créature , et nous trouverons qu'il n'y a rien de si juste que cette comparaison. Le courant est la cause du mouvement du bateau ^ mais non pas de son retardement; Dieu est la cause de la perfection dans la nature et dans les actions de la créature, mais la limitation de laréceptibilité de la créature est la cause des défauts qu'il y a dans son action. Ainsi, les platoniciens , saint Augustin et les scolastiques ont eu raison de dire que Dieu est la cause du matériel du mal, qui consiste dans le positif, et non pas du formel , qui consiste dans la privation , comme l'on peut dire que le courant est la cause du matériel du retardement , sans l'être de son formel , c'est-à*<iire , il est la cause de la vitesse du bateau sans être la cause des bornes de cette vitesse. »
c En généraU conclut Leibnits , la perfection est positive : c'est une réalité absolue ; le défout est privatif ; il vient de la limitation et tend à des privations nouvelles. Ainsi , c'est un dicton aussi véritable que vieux : Bonum ex caitsa intégra , malum ex quolibet defectu; comme aussi celui qui porte : Malum catisam \haJbet non efficientem^ sed deficientem. Et j'espère qu'on concevra mieux le sens de ces axiomes après ce que je viens de dire. » ^
Mal morai. — L'objection tirée de l'existence du mal moral peut se résumer ainsi : Le mal moral n'est pas seulement une imperfection: c'est un mal positif, effectif, absolu. Or, ce mal n'est pas nécessaire en soi. Le mal moral n'existe donc que parce que Dieu Ta voulu ou au moins permis. Dans les deux cas , on est forcé de nier ou de limiter la bonté divine.
Nous répondrons , en substance , que si le mal moral est la condition nécessaire d'un bien plus grand que celui qui pourrait résulter de la suppression complète de ce mal , il s'ensuit que le mal moral, tout en restant effectif et positif, n'est pourtant pas un mal absolu, puisqu'il concourt à l'ordre universel.
Or, d'une part» on démontre rigoureusement que le mal moral est une suite nécessaire de la liberté ; et, de l'autre, il est aisé de comprendre que l'existence de créatures libres et morales ait paru meilleure aux yeux de Dieu, tout pesé et considéré, que leur non-existence, bien que nous soyons incapables d'en savoir toutes les raisons, à cause des limites de notre intelligence. Tout se réduit à prouver que, sans le mal moral, le libre arbitre des créatures était impossible. Or, essayez de supposer des créatures libres à la fois et incapables de faire le mal. Gomme l'accomplissement du bien ne peut dériver en elles de la perfection de leur volonté, n'y ayant rien d'absolument parfait dans une créature, il reste qu'il dérive d'une action extérieure et irrésistible, laquelle détruit justement la liberté. Ainsi, sans mal moral, point de libre arbitre ; sans libre arbitre, plus de nature humaine ; sans nature humaine, un monde inférieur au monde actuel, c*est*Â-*dire moins digne de Dieu .
C'est ici le lieu de distinguer en Dieu, avec les scolastiques et Leibnitz, deux sortes de volontés, l'une antécédente, en vertu de laquelle Dieu ne veut qie le bien ; 1 autre, conséquenU^ en vertu de laquelle il permet le mal^
c II se peut, dit l'auteur de la Théodicée, qu'on contribue au mal, et qu'on lui ouvre même le chemin quelquefois en faisant des choses qu'on est obligé de faire. Et, quand on fait son devoir, ou (en parlant de Dieu) quand, tout bien considéré, on fait ce que la raison demande, on n'est point responsable des événements, lors même qu'on les prévoit. On ne veut pas ces maux ; mais on les veut permettre pour un plus grand bien qu'on ne saurait se dis])enser raisonnablement de préférer à d'autres considérations. Et c'est une volonté conséquente, qui résulte des volontés antécédentes par lesquelles on veut le bien. Je sais que quelques-uns, en parlant de la volonté de Dieu antécédente et conséquente, ont entendu par l'antécédente celle qui veut que tous les hommes soient sauvés, et par la conséquente celle qui veut, en conséquence du péché persévérant, qu'il y en ait de damnés. Mais ce ne sont que des exemples d'une notion plus générale, et on peut dire, par la même raison, que Dieu veut
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par sa volonté antécédente que. les hommes ne pèchent point, et que, par sa volonté conséquente ou finale et décrétoire (qui a toujours son effet), il veut permettre qu'ils pèchent, cette permission étant une suite de raisons supérieures. Et on a sujet de dire généralement que la volonté antécédente de Dieu va à la production du bien et à Fempéchement du mal, chacun pris en soi, et comme détaché (particulariter et secundum çutd), suivant la mesure du degré de chaque bien ou de chaque mal ; mais que la volonté divine conséquente, ou finale ou totale, va à la production d*autant de biens qu'on en peut mettre ensemble, dont la combinaison devient par là déterminée, et comprend aussi la permission de quelques maux et l'exclusion de quelques biens, comme le meilleur plan possible de l'univers le demande.... Cependant, si quelqu'un ne veut point souffrir cet usage des termes, qu'il mette volonté préalable au lieu d'antécédente, et volonté finale ou décrétoire au lieu de conséquente. Car on ne veut point disputer des mots^ »
Mal physique. — On cherche dans l'injuste répartition des biens et des maux , et en général dans les misères humaines , des arguments contre la Providence. Or, il est évident qu'il faut retrancher ici de ces misères : l"* les maux qui, par la privation moiTientanée d'un bien, nous en font plus vivement sentir le prix ; 2<' les châtiments que la conscience, l'opinion publique et les lois infligent aux hommes coupables et corrompus ; 3"* les craintes dont une âme faible ou criminelle se tourmente pour l'avenir ; 4° les grands malheurs dont nous frappe la Providence à des moments inattendus, pour des fautes ou des crimes antérieurs.
Ces retranchements opérés, il reste encore dans le monde, on le doit avouer, une foule d'inégalités et d'injustices de toute sorte. Hais que prouve cela contre la Providence T Était-elle obligée d'attacher à tout crime une punition immédiate, et de couronner dès celte vie le mérite et la vertu ? Ces mots, même