‹ Manuel de philosophieChapitre 81 sur 129 · Leibnitz, Théodieée^ Abrégé de la controTerae · texte numérisé non relu

Leibnitz, Théodieée^ Abrégé de la controTerae

de mérite et de vertu, n'auraient plus de sens dans un monde où le mérite ne s'achèterait pas au prix du sacrifice, où la vertu ne serait pas le résultat péniblement conquis d'une lutte longue et douloureuse. Afin donc que l'homme atteignît toute la perfection de sa nature, et développât en lui ce qu'il y a de plus excellent, la^ moralité, il fallait que la vie humaine fût une épreuve, et il suffit, pour justifier la Providence, que cette épreuve ne soit pas éternelle et qu'elle nous prépare ici-bas à une destinée supérieure.

Saps insister plus longuement sur des idées avec lesquelles la religion chrétienne a familiarisé dès l'enfance les esprits et les flmes, nous terminerons cette étude sur la Providence en empruntant à Rousseau quelques pages justement célèbres qui nous serviront de transition toute naturelle à la question de l'immortalité de l'âme.

« Si l'homme est actif et libre, il agit de lui-même; tout ce qu'il fait librement n'entre point dans le système ordonné de la Providence et ne peut lui être imputé. Elle ne veut point le mal que fait l'homme, en abusant de la liberté qu'elle lui donne, mais elle ne l'empêche pas de le faire, soit que de la part d'un être si faible ce mal soit nul à ses yeux, soit qu'elle ne pût l'empêcher sans gêner sa liberté et faire un mal plus grand en dégradant sa nature. Elle l'a fait libre afin qu'il fit, non le mal, mais le bien par choix. Elle Ta mis en état de faire ce choix, en usant bien des facultés dont elle l'a doué ; mais elle a tellement borné ses forces que l'abus de la liberté qu'elle lui laisse ne peut troubler l'ordre général. Le mal que Thomme fait retombe sur lui sans rien changer au système du monde, sans empêcher que l'espèce humaine elle-même ne se conserve malgré qu'elle en ait. Murmurer de ce que Dieu ne l'empêche pas de faire le mal, c'est murmurer de ce qu'il l'a fait d'une nature excellente, de ce' qu'il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce qu'il lui donna droit à la vertu. La suprême jouissance est dans le contentement de soi ; c'est pour mériter et obtenir ce contentement que nous sommes placés sur la terre et doués de la liberté, que nous sommes tentés par les passions et retenus par la conscience,

Que pouvait de plus en notre faveur la puissance divine elle* même? Pouvait^elle mettre de la contradiction dans notre nature ^ et donner le prix d'avoir bien fait à qui n'eut pas le pouvoir de mal faire? Quoi! pour empocher Fhomme d'être méchant, fallait-il le borner à Tinstinct et le faire bote? Non, Dieu de mon âme, je ne te reprocherai jamais de l'avoir faite à ton image, afin que je puisse être libre, bon et heureux comme toi I

c C'est l'abus de nos facultés qui nous rend malheureux et méchants. Nos chagrins, nos soucis, nos peines nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage, et le mal physique ne serait rien sans nos vices qui nous l'ont rendu sensible. N'est-ce pas pour nous conserver que la nature nous fait sentir nos besoins ? La douleur du corps n'est -elle pas un signe que la machine se dérange, et un avertissement d'y pou rvoir? La mort?... les méchants n'empoisonnent-ils pas leur vie et la nôtre.... Qui est-ce qui voudrait toujours vivre? La mort est le remède aux maux que vous vous faites ; la nature a voulu que vous ne soufQrissiez pas toujours. Combien l'homme vivant dans la simplicité primitive est sqjet à peu de maux ! Il vit presque sans maladies ainsi que sans passions, et ne prévoit ni ne sent la mort ; quand il la sent, ses misères la lui rendent désirable : dès lors, elle n'est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d'être ce que nous sommes, nous n'aurions point & déplorer notre sort ; mais pour chercher un bien-être imaginaire , nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s'attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée, on la veut rétablir par des remèdes ; au mal qu'on sent, on ajoute celui qu'on craint ; la prévoyance de la mort la rend horrible et l'accélère ; plus on la veut fuir, plus on la sent ; et l'on meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contre la nature des maux qu'on s'est faits en l'offensant.

< Homme, ne cherche plus l'auteur du mal ; cet auteur, c'est toimême. Il n'existe point d'autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l'un et l'autre te vient de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre, et je vois dans le système du

monde un ordre qui ne se dément point. Le mal particulier n*est que dans le sentiment de Tétre qui souffre : et ce sentiment, l'homme ne l'a pas reçu de la nature, il se l'est donné. La dou« leur a peu de prise sur quiconque, ayant peu réfléchi, n'a ni souvenir, ni prévoyance. Otez nos funestes progrès, ôtez nos erreurs et nos vices, ôtez l'ouvrage de l'homme, et tout est bien.

< On dirait, aux murmures des impatients mortels, que Dieu leur doit la récompense avant le mérite, et qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. Oh 1 soyons bons premièrement, et puis, nous serons heureux. N'exigeons pas le prix avant la victoire, ni le salaire avant le travail. Ce n'est point dans la lice, disait Plutarqne, que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c'est après qu'ils l'ont parcourue .

« Si r&me est immatérielle, elle peut survivre au corps ; et si elle lui survit, la Providence est justifié e ^ »

S 4. De l'immortalité de Tâme.

La question de l'immortalité de l'âme est étroitement unie à celle de la Providence. L'existence d'un Dieu juste et bon est le fondement nécessaire de notre foi dans une vie à venir ; et d'un autre c6té, l'existence d'une vie à venir est nécessaire à la justification de la Providence •

U ne faudrait pas croire, qu'il y eût ici rien de semblable à un cercle vicieux. Il sufiit, en effet, pour justifier la Providence, qu'une vie future soit possible. Or, la possibilité d'une vie future se démontre sans qu'il soit besoin d'invoquer la justice ou la bonté de Dieu ; elle se déduit très-rigoureusement de la seule spiritualilé de l'âme humaine. Dès qu'on est assuré que l'âme peut survivre au corps, on démontre, en s'appuyant sur les plus sublimes attributs de Dieu, qu'elle lui doit survivre en effet, et par là, les desseins de la Providence et la destinée de l'homme s'édaircissent à la fois.

Deux preuves distinctes, également solides, également fondées

1. Rousseau, tmiU, Profeaiion de foi du vicaire savoyard, édit. Lahure, t. JI.

484 THËODICÉE.

sur la conscience universelle et sur les traditions du genre humain, constituent la démonstration de l'immortalité de l'âme. On établit d*abord que l'âme humaine peut être immortelle ; c'est l'argument métaphysique, fondé sur la spiritualité de l'âme. On prouve ensuite que l'âme humaine doit survivre au corps pour recevoir après cette vie le prix de ses œuvres, c'est l'argument moral fondé sur la justice de Dieu. Le premier de ces arguments ne sauve, pour ainsi dire, que la substance de notre âme ; le second sauve aussi sa personnalité ; de là, son importance et sa grandeur. Il reste à savoir si l'âme humaine, après avoir porté dans une autre vie sa personnalité, est destinée toutefois à la perdre un jour pour jamais, ou bien si elle est appelée k un avenir sans fin. Ici interviennent des preuves d'une espèce particulière, moins rigoureuses que les précédentes, très-solides toutefois, et qui, sans aboutir précisément k une conclusion scienti* tique, autorisent toutefois de sublimes et légitimes espérances.

La première preuve est déjà dans Platon :

« Qu'estH^e qui meurt> dit Socrate S qu'est-ce qui se dissout ? Le composé, non le simple. Si l'âme est simple, elle est indissoluble, elle est immortelle. »

Fénelon a développé cet argument du Phidon avec une grande force ' : c II est vrai, dit-il, que l'âme de l'homme n'est point un être constant par soi-même et qui ait une existence nécessaire : il n'y a qu'un être qui ait l'existence par soi, qui ne puisse jamais la perdre, et qui la donne, comme il lui plaît, à tous les autres. Dieu n'aurait besoin d'aucune action pour anéantir l'âme de l'homme : il n'aurait qu'à laisser cesser un moment l'action par laquelle il continue sa création en chaque moment, pour la replonger dans l'abîme du néant d'où il l'a tirée ; comme un homme n'a besoin que de lâcher la main pour laisser tomber une pierre qu'il tient en l'air : elle tombe d'abord par son propre poids. La question qu'on peut faire raisonnablement ne consiste donc nullement à savoir si l'âme de l'homme peut être anéan-

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