‹ Manuel de philosophieChapitre 84 sur 129 · Soureet · texte numérisé non relu

Soureet

Les sources de l'histoire de la philosophie sont : 1"^ les écrits mêmes des philosophes, et en général tous les textes relatifs à une école, et que l'on peut recueillir dans les écrits des contemporains ou des successeurs immédiats ; 2« les commentaires ; 3« les histoires spéciales et les histoires générales.

l"" Les monuments et les textes. — Il est clair qu'il s'agit surtout ici des philosophes anciens , mais cependant on trouve quelquefois l'occasion d'appliquer, même aux ouvrages les plus modernes, les courtes observations qui vont suivre.

Il est bien évident qu'une doctrine philosophique ne peut étr^ parfaitement connue, si elle n'a été étudiée dans les écrits mêmes du maître. Aucune exposition, aucune histoire ne peut être aussi complète ; et d'ailleurs, toute connaissance acquise de seconde main est une connaissance imparfaite, dont on ne saurait rendre compte, et qui n'a pas, si l'on peut le dire, le véritable caractère philosophique. Il faut avant tout se bien pénétrer de ce principe. Il arrive quelquefois qu'on lit tous les commentaires, qu'on rassemble un attirail formidable de textes, qu'on étudie et que l'on compare tous les historiens, et que l'on donne tant de soins à ces accessoires, qu'il ne reste plus d'attention ni de temps pour le principal, c'est-à-dire pour une lecture attentive du philosophe même dont il s'agit. S'il y a dans une salle un phénomène ex* traordinaire et que vous ayez intérêt à connaître, vous ne vous tiendrez pas à la porte pour interroger ceux qui sont entrés sur leurs impressions, mais vous entrerez vous-mêmes, et vous verrez de vos propres yeux. C'est ainsi qu'il faut, dans l'histoire, aller sur-le-champ à l'ouvrage même dont il est question, sauf à s'éclairer ensuite, s'il se peut, des lumières d'autrui. Nonseulement il faut prendre cette habitude, mais il faut s'en faire un besoin. On s'exagère la difGculté de cette entreprise ; elle n'est ni plus difiScile, ni plus longue; elle est incomparablement plus attrayante, et enfln, ce qui décide la question, elle est la seule qui puisse donner des connaissances vraiment scientifiques. Hors de là, eût-on passé sa vie à lire des dissertations, des commentaires, des mémoires, on n'aura jamais que des connaissances élémentaires.

Il y a des ouvrages qui nous sont restés tout entiers, d'autres qui ne nous sont connus que par fragments. Dans ce dernier cas, la tâche de l'historien est très-délicate. Il faut d'abord faire un recensement aussi exact que possible de tous les écrits dans lesquels ces divers fragments sont contenus ; classer ces écrits selon l'importance de leur témoignage ; si, par exemple, un texte de Plotin était cité par Porphyre et par Eunape, le témoignage de Porphyre aurait plus de prix, parce que Porphyre est plus voisin de Plotin, et parce qu'il est plus capable de l'entendre.

Après cette revue, il faut examiuer chaque fragment en particulier, pour se bien convaincre qu'il n'a pas été intercalé par un commentateur ou un copiste dans l'ouvrage où il est cité ; que pris en lui-même il ne renferme aucun caractère qui doive le faire rapporter à une autre école ou à un autre temps. L'authenticité du fragment ainsi constatée, on a souvent à le compléter, à le deviner, car il en est qui dans l'état d'imperfection où ils nous sont parvenus sont de véritables énigmes. Enfin, quand toute cette préparation philologique est complète, il reste à chercher le sens philosophique de ces fragments, à les éclairer l'un par Tautre, à les rapporter aux divers écrits de l'auteur à qui ils appartiennent, à les rapprocher enfin des témoignages et de la tradition.

Quant aux ouvrages dont le texte nous a été conservé intégralement, on ne doit s'en servir qu'après en avoir vérifié l'authenticité, et après s'être assuré qu'ils ne contiennent ni interpolations, ni lacunes, que le texte en est pur, que l'ordre des parties dont ils se composent n'a pas été altéré. Il n'est pas moins important de fixer l'ordre chronologique de la production des divers ouvrages d'un même auteur. M. Maine de Biran, par exemple, a commencé par être, à peu de choses près, partisan du système de la sensation qui régnait dans sa jeunesse, et plus tard il fut un de ceux qui contribuèrent le plus efficacemeut à le renversçr. Ce serait donc s'exposer à de graves mécomptes, que d'étudier indifféremment sa doctrine dans ses premiers écrits ou dans les derniers.

2<' Les commentaires. Quoique les textes nous paraissent les seules véritables sources de l'histoire, la lecture des commentaires ne doit pas être négligée. Il en est qui sont en histoire d'une importance capitale ; quant au commentaire écrit par un maître sur les écrits d'un autre mattre, il est clair qu'il doit être étudié à un double titre. Tel est le commentaire de Proclus sur le Timée de Platon.

On peut diviser les commentaires en deux classes. Les uns ne font qu'expliquer le sens littéral, les autres développent le sens philosophique. Les comnientaires d'Alexandre d'Aphrodise sont

pour la plupart de la première espèce, ceux de Proclus de la conde. Quand on a le loisir, ou qu'on sent la nécessité dans un cas donné d'étudier un commentaire, il faut lui demander : 1*" les renseignements qu'il contient sur les époques antérieures ; 2« les renseignements qu'il contient sur l'époque même où il a été écrit; 3« les secours qu'il peut donner pour l'intelligence dn texte sur lequel il a été écrit ; 4° ce qu'il contient d'utile et de profitable au point de vue de la philosophie.

Lorsque les textes d*un ouvrage original ou d'un commentaire sont imprimés, on doit se servir des meilleures éditions et au besoin les contrôler en recourant au manuscrit. II faut concevoir pour les éditions défectueuses la même répugnance que pour les connaissances acquises de seconde main : il n'y a pas d'à peu près en histoire. L'exactitude la plus scrupuleuse est d'une nécessité absolue.

3* Les histoires spécUUes et les histoires générales. Nous nMndiquerons ici que les liistoriens de la philosophie les plus célèbres, ceux que l'on ne peut se dispenser de connaître et de consulter, dès qu'on aspire à pousser l'étude de Thistoire au delà des notions élémentaires.

On ne peut citer Platon, Aristote, Proclus, comme ayant écrit spécialement des livres d'histoire. Cependant, sans s'être expressément proposé ce but, ils ont mêlé à l'exposition de leurs doctrines assez de renseignements sur les écoles qui les ont précédés pour tenir une place à part parmi les sources de l'histoire de la philosophie. On pourrait en dire autant d'un grand nombre de philosophes, mais nous ne voulons citer, en tout, que ce qu'il y a de plus considérable. Si Proclus n'est accessible qu'à ceux qui ne craignent ni la longueur, ni la difficulté d'une entreprise, il n'y a pas de méthode plus sûre et plus utile pour arriver à bien connaître les premiers siècles de la philosophie ancienne, que de les étudier dans Platon, et dans le premier livre de la Métaphysique d'Aristote. En puisant l'histoire àde telles sources, on n'apprend pas seulement à connaître les faits, mais à les interpréter et à les juger.

Cicéron^ Plutarque, Diogène de Laërte, Eunape, Stobée et Photius, sont les principales sources où se puisent les notions

GONSIDÉBATIONS GÉNÉRALES. 5 1 1

que noas pouvons avoir sur l'histoire delà philosophie ancienne. Cicéron et Plutarque sont hors ligne, par la raison très-- simple que ce sont des écrivains dans le commerce desquels il n'y a qu'à gagner; mais, quoiqu'ils fussent en état de tout comprendre, ils ne se sont ni l'un ni l'autre élevés bien haut dans l'étude de la philosophie, et ils s'en sont tenus à une culture générale et à des idées pleines de sens et de noblesse, sans originalité ni profondeur. Cicéron est de la secte de la nouvelle académie, secte assez indifférente à tout, et qui ne se sauvait des égarements du scepticisme que par son attachement à des principes de conduite sages et élevés. Ses Questions académiques, ses Tv^culanes sont une lecture pleine de charme et des ouvrages qui, sans aller au fond des questions, présentent un tableau fidèle et animé des derniers temps de la nouvelle académie. Plutarque appartient à une autre nuance du platonisme qui tient en quelque sorte le milieu entre la nouvelle académie et le mysticisme. Il est un de ceux qu'on a appelés les néoplatoniciens, et qui se distinguent de la nouvelle académie par une tendance de plus en plus prononcée à la crédulité, par un commencement de fusion entre Platon %t Pythagore, entre le monde grec et le monde oriental , et des Alexandrins par un esprit moins systématique, un enthousiasme moins vif, des vues moins vastes et moins fécondes. Cicéron ne parle guère que de ce qu'il sait par lui-même ; Plutarque, dans ses Œuvres morales^ ne se retranche aucune époque, et parle de tout sans rien dominer, mais aussi sans se montrer inférieur aux questions qu'il traite. Il a plus de finesse que de pénétration, et tend plutôt à étaler ce qu'il sait, qu'à soumettre les faits et les idées à une critique sérieuse. On peut le consulter, mais non pas le suivre *.

Les Vies des philosophes de Diogène de Laërte ont été traduites en latin et en français. C'est l'ouvrage d'un esprit médiocre, plus curieux de détails biographiques que de philosophie, n'ayant ni ordre, ni précision, ni exactitude. Diogène est d'ailleurs un très-

1. De placitii philosopharwn^eUCf éd. Beek., lips., 17S7, in-8; GBunres cornpUUs, éd. Beiike, 12 ?oL, Ups., 1714-82, in*8. Les ÛBwrfM mofUi dm Plutarque ont été traduites par M. Pierroa, Bibliothèque Charpentier.

mauvais écrivain ; et son témoignage, presque toujours suspect, n*a de valeur que parce que très-souvent il est seul ^

Eunape est un écrivain et un philosophe du même ordre que Diogène. Il appartient à la mauvaise époque de Técole d'Alexandrie, et son témoignage n'est relatif qu'aux philosophes de cette école. Il a son prix néanmoins, parce qu*il représente la tradition, et que, pour une partie considérable, il traite de personnages qu'il a lui-même connus et fréquentés. M. Boissonade en a donné une édition excellente, qui est devenue rare*. L'ouvrage de Diogène de Laërle et celui d'Eunape ne sont pas volumineux ; ce sont pour ainsi dire deux manuels qu'il est bon de consulter au besoin. Nous mentionnerons à peine Suidas, qui n'a donné qu'un dictionnaire de noms propres avec quelques renseignements fort courts, souvent faux ou obscurs, et portant presque tous sur la biographie. Mais, quoique son témoignage soit encore plus suspect que celui d'Eunape ou de Diogène, les fragments qu'il nous a conservés, et des détails qui seraient ignorés sans lui, rendent son Lexique indispensable à consulter'.

Stobée et Photius ne sont ni des historiens ni des biographes, mais des compilateurs. Stobée nous a conservé un grand nombre de fragments des anciens philosophes, que nous aurions perdus sans lui*. Photius donne aussi des extraits, quelquefois des résumés*. Ces deux compilations sont elles-mêmes sans aucun mérite, et l'absence de toute critique fait que leur témoignage doit toujours être très-sévèrement contrôlé. Citons encore les Çeipnosophistes d'Athénée ', et les Nuits attiques d'Aulu-Gelle ^

Nous passons immédiatement de ces ouvrages anciens, aux historiens modernes de la philosophie.

Le premier livre que nous mentionnerons est le Dictionnaire

1. Ëd. Meibom., Amst., 1692, 2 vol. in-4. Plusieurs traductions françaises.

2. Avec des notes de l'éditeur et de Vyttembach. Amst., 1812, 2 vol. in-8.

3. Éd. de Gaisford. L'opinion la plus probable, sur Pépoque de Suidas, est quMl florissait à la fin du iz* siècle et dans les premières années du z* siècle.

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