‹ Manuel de philosophieChapitre 83 sur 129 · importOM* <l« fhMotte d4 la pMIoiopMf · texte numérisé non relu

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L*hiatoire de la philosophie embrasse toutes les tentatives faites à toutes les époques par l'esprit humain, pour se rendre compte scientifiquement de sa propre nature, de la nature de Dieu et des rapports de Dieu avec le monde.

Si l'on veut étudier sérieusement la philosophie, l'étude de son histoire n'est pas seulement un accessoire utile, c'est une condition indispensable. Il n'en est pas de la philosophie comme des sciences exactes, qui, possédant désormais la vérité, n'ont plus à faire que l'histoire de leurs erreurs. La philosophie est une science encore inachevée, et dont la nature est d'avancer toujours sans atteindre jamais complètement son but. A chaque époque nouvelle, des systèmes s'élèvent et tombent, mais ils ne périssent pas tout entiers; ils laissent quelque chose d'eux-mêmes dans la civilisation dont ils ont été le produit. L'école qui se fonde hérite des découvertes de ses devanciers, et s'en sert pour aller un peu plus loin ; et c'est ainsi que, d'école en école, la

philosophie fait son chemin à travers le monde Les temps, les lieux, les civilisations changent, mais le problème philosophique est toujours le même; et depuis vingt siècles que les plus grands génies s'appliquent sans relâche à trouver de ce problème la meilleure solution possible, peut-être toutes les solutions qu'il est donné à l'esprit humain de concevoir ont-elles été essayées tour à tour, peut-être ne nous reste-t-il qu'à choisir la meilleure entre toutes celles que l'on a tentées, ou à les concilier toutes ensemble, en leur ôtant ce qu'elles présentent de faux et d'incomplet, pour ne laisser subsister dans chacune que son côté le plus vrai et le plus profond. Il n'est pas une de ces innombrables écoles, dont l'histoire de la philosophie nous offre le spectacle, qui n'ait raison par quelque endroit, et comment pourrait-il en être autrement? L'erreur n'est jamais que l'exagération d'une vérité, ou bien une vérité incomplète. L'erreur pure et simple, le faux sans aucun mélange de vrai, ne peut devenir la base d'aucun système, ni tromper aucune intelligence. Il faut donc, avant tout, demander aux écoles diverses la part de vérité qu'elles contiennent, rapprocher l'un de l'autre ces membres épars de la vérité absolue, et les unir dans un système régulier et complet, sous peine de perdre le bénéfice de tous les travaux accomplis depuis l'origine de la science humaine, et de nous réduire à nos propres forces, quand nous pouvons avoir pour auxiliaires Platon et Aristote, Descartes et Leibnitz.

Supposons qu'au lieu d'étudier l'histoire de la philosophie, nous entreprenions de construire de toutes pièces un nouveau système, sans rien emprunter à l'expérience. Sommes-nous sûrs de bien poser toutes les conditions du problème philosophique? de n'en omettre aucune? de ne pas nous tromper sur leur importance relative? d'employer précisément la méthode la plus parfaite, de recourir à celles de nos facultés qui sont particulièrement propres à l'étude de la philosophie? de suivre toutes les conséquences d'un principe avec assez de pénétration et de rigueur, pour n'être jamais exposés à commettre un paralogisme ou à nous arrêter dans la suite de nos idées avant d'être allés jusqu'au bout? L'histoire est là pour nous donner tout ce

qui noua manqae ; et non-seulement elle nous suggère les faits , les principes, les méthodes, mais elle nous les montre à l'œuvre; elle place partout les conséquences à côté du principe; alors même que le chef d'une école n'a pas vu ou a mal vu les conséquences du principe qu'il a posé , l'histoire par les écoles rivales, ou même par les égarements et les fautes des disciples , ne manque jamais d'achever son enseignement et de rendre la leçon complète»

L'histoire de la philosophie ne nous apprend pas seulement ce que les philosophes , nos prédécesseurs, ont pensé. Elle nous fait mieux comprendre leurs systèmes qu'eux-mêmes ne les ont compris , car elle nous en révèle les causes , elle en développe les suites sous nos yeux. Il est rare que nous sachions faire exactement la part de ce qui nous appartient réellement dans nos découvertes et de ce que nous avons reçu de l'éducation. Nous croyons souvent trouver une idée qui, dans le fond, nous est suggérée par notre mémoire , et surtout quand nous mettons en quelque sorte beaucoup de nous-mêmes dans une doctrine, il est bien difficile que nous ayons une claire conscience de l'influence qu'ont exercée sur notre esprit nos maîtres, nos rivaux , nos lectures, les idées dominantes de l'époque où nous vivons. Nous avons un sentiment si vif de notre personnalité que nous mettons presque toujours notre initiative à la place des circonstances qui nous mènent. Ces illusions, qui abusent le philosophe, se dissipent devant l'historien ; il voit clairement la filiation des écoles et des idées, et de cet enchaînement il conclut de véritables lois historiques. C'est ainsi qu'on peut déclarer a priori qu'après une époque sceptique, l'esprit humain se jettera dans le mysticisme, ou qu'une doctrine qui s'appuie, comme celle de Locke, sur la sensation, finira par aboutir au matérialisme.

Ce n'est pas assurément que le développement de l'esprit soit asservi à des lois inexorables, et qu'un homme de génie ne puisse retarder ou modifier l'accomplissement de ces lois . Il en est des lois qui régissent l'esprit humain dans la recherche de la vérité comme de toutes les lois de l'histoire. Elles influent puissamment sur nos déterminations sans détruire la liberté; toujours vérifiées

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quand on envisage un nombre considérable défaits, on les trouve presque toujours en dé&ut quand on veut s'en tenir à des applications isolées et particulières.

On a dit à propos de l'histoire générale, que ce qui est vrai de Tespèce est vrai de l'individu. On peut le répéter pour l'histoire de la philosophie. Les mêmes lois historiques qui amènent une école mystique après une époque de scepticisme, inclinent aussi l'esprit de chacun de nous à passer d'un excès d'incrédulité à l'enthousiasme de la foi la plus confiante , et , grâce à ces lieiis si naturels qui rattachent l'histoire de l'individu à celle de l'humanité y il n'est aucune des conquêtes de l'histoire qui soit perdue pour la psychologie.

Est-il nécessaire d'ajouter que l'histoire delà philosophie a par elle-même un intérêt puissant dû à l'importance même de la science dont elle retrace l'origine et les développements ; qu'elle est une partie considérable de l'histoire générale , et qu'enfin la philosophie est peut-être, de toutes les branches de la littérature, celle qui, par l'action qu'elle exerce et par l'influence qu'elle subit, a les plus intimes rapports avec le caractère intellectuel et moral d'une époque?

2. Méthode à suivre pour étudier Vhistoire de la philosophie.

De ce que l'histoire de la philosophie est d'une importance extrême pour l'étude même de la philosophie , faut-il conclure que l'histoire doit être d'abord étudiée , et que l'on doit ajourner la philosophie jusqu'au moment où l'histoire aura été parcourue tout entière ?

Cette méthode ne serait ni raisonnable , ni possible. Les premiers systèmes de philosophie qui se présentent dans l'histoire, ne nous sont connus que très-imparfaitement , par des expositions incomplètes et irrégulières , par des fragments d'une intelligence difficile. Il fiiut beaucoup interpréter; il faut s'aider d'une connaissance antérieure de la nature de la philosophie , de ses besoins et de ses lois pour arriver à reconstruire ces écoles au moyen de ces matériaux épars et insuffisants. La philosophie est

une science épineuse et dans laquelle il faut procéder du connu à rinconnUy du moins difficile au plus difficile. Si Ton se jette immédiatement dans l'interprétation de l'école pythagoricienne, corn* ment pourra-t-on parvenir à se faire une idée^ même imparfait e, de ce système à la fois profond et bizarre? comment surtout ea appréciera-t-on la valeur î

Admettons cependant que Ton triomplie de toutes ces difficultés. La tâche de Thistorien est double : il faut se faire une idée exacte des systèmes, il faut les juger. Au nom de quels principes pour* rons-nous juger les systèmes, si nous n'avons pas d'abord étudié la philosophie ? Comment pourrons-nous savoir, par exemple, que Pythagore n'a pas tenu compte de toutes les conditions du problème philosophique, si d'abord nous n'avons appliqué toutes les forces de notre esprit à découvrir ces conditions et à les énumérer ? comment découvrirons-nous le vice d'une analyse psycholo* gique, si nous n'avons appris à regarder en nous-mêmes?

On peut dire, il est vrai^ pour justifier la méthode qui place rhistoire de la philosophie avant la philosophie proprement dite, que, pendant toute la durée de nos études historiques , nos jugements ne seront que provisoires, et que les lumières que nous devrons à une nouvelle école nous serviront à rectifier sur-lechamp le jugement que nous avions porté sur l'école précédente. Mais pendant que nous nous livrons ainsi, que devient notre fa^* culte de penser? A force de passer d'une conviction à une autre, selon que les écoles se déroulent devant ses yeux, n'estril pas à craindre qu'elle ne perde toute initiative et ne sache plus juger par elle-même? Nous aurons beau dire que notre jugement personnel n'est qu'ajourné ; cette abdication , même temporaire , est pour notre âme un régime funeste, et ce qui devait ouvrir notre esprit, étendre nos idées , ne fait plus que porter en nous l'irré* solution et le trouble. Quel but nous proposons-nous en suivant l'histoire de tous ces systèmes? N'est-ce pas de faire la part du bien et du mal , et par la conciliation en un système plus par« fait de toutes les idées éparses dans toutes ces écoles , de reconstruire un tout qui soit nêtre , parce que nous l'aurons librement et spontanément formé de tous les éléments que l'histoire nous

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aura fournis ? Si tel est notre but en étudiant l'histoire de la philosophie, soyons donc, dès le principe^ capables de discerner et de choisir. L'histoire, avec cette condition, centuplera notre force; l'histoire, sans cette condition, nous rendra incapables de penser par nous-mêmes, et par conséquent, d'être philosophes. Admettre au même titre toutes les opinions, ou les rejeter toutes, tomber dans le scepticisme ou dans une crédulité excessive , ce sont des malheurs presque égaux , et tel est le résultat infaillible des études historiques, lorsqu'on n*a pas su, avant de les aborder, s'armer , pour ainsi dire , d'une doctrine qui rende la critique possible. Il n'y a pas de milieu entre dominer l'histoire ou en être accablé.

La première condition de la méthode est donc d'étudier la nature humaine dansl'individu, par la conscience, avant de l'étudier dans l'humanité par l'histoire . Ces deux études sont nécessaires l'une à l'autre ; elles doivent s'accompagner et se fortifier mutuellement. Il faut juger l'histoire au nom d'une philosophie déjà faite, et contrôler à son tour cette philosophie par l'histoire.

Cette première règle de la méthode , en nous préservant d'un danger^ ne nous expose-t-elle pas à un autre ? N'est-il pas à craindre que, partant d'une doctrine arrêtée, nous ne portions dans l'étude de l'histoire des vues systématiques? Un parti pris d'avance a le double inconvénient d'ôter au jugement toute impartialité, et de rendre moins facile et moins claire l'intelligence même des faits.

C'est là une objection sérieuse ; il y a en effet une mesure difficile à garder entre une conviction ferme et pourtant susceptible d'être modifiée, et une confiance aveugle dans les premiers résultats obtenus, confiance dont le moindre inconvénient peut-être serait de rendre toutes les recherches ultérieures superflues. Avertis de ce danger, nous devons rendre nos premières études assez complètes pour pouvoû- nous y référer avec sécurité, et nous faire en même temps une idée assez élevée de l'histoire pour en attendre des lumières nouvelles. S'il fallait choisir entre deux maux , il vaut mieux encore courir le risque de s'obstiner mal à propos dans sa croyance que celui de n'en point avoir.

CONSIDÉRATIONS GËNËRALES. 501

Nous devons rechercher maintenant dans quel ordre il convient d'étudier les diverses écoles, et de quelle façon on doit s'y prendre pour étudier chaque école en particulier.

Doit*il suivre dans l'étude des diverses écoles de philosophie Tordre des temps, ou l'ordre des idées? étudier séparément le développement philosophique de chaque peuple, ou s'attacher exclusivement à la succession des écoles? Chacune de ces méthodes a des avantages et des inconvénients. Si l'on suit l'ordre des temps, l'esprit est sans cesse ballotté d'une école empirique & une école sceptique; il faut abandonner un principe au moment où il vient d'être posé, et avant d'en avoir vu les conséquences, poursuivre le développement d'un principe contraire. Ainsi, l'ordre des idées se trouve sans cesse interrompu ; aucune image nette de toute l'histoire d'une même école ne se présente à l'esprit, et la difficulté de dégager des lois générales dans cet amas de faits incohérents, se trouve plus que doublée. Si l'on s'attache exclusivement & suivre l'ordre des idées, voici les deux conséquences qui en résultent : d'abord en vertu de cette règle qu'on s'est faite d'ignorer les systèmes contemporains, on risque fort de se tromper sur les causes des phénomènes que l'on étudie ; toute comparaison devient impossible ; toute influence d'une école sur une autre demeure inconnue; ensuite on se trouvera dans l'impossibilité de se faire une idée exacte de la marche de l'esprit humain ; car après avoir suivi, par exemple, la doctrine de la sensation de Thaïes à Condillac, il faudra étudier Pythagore immédiatement après Condillac, pour suivre ^ travers les siècles l'histoire du rationalisme. Dans ces passages alternatifs de l'antiquité aux temps modernes, comment ne perdrait-on pas le sentiment des époques, et la possibilité de généraliser? Enfin , soit que l'on tienne compte, oui ou non, de la diflérence des peuples, on s'expose à troubler à la fois l'ordre des temps et Tordre des idées, ou à négliger, parmi les causes qui régissent le développement philosophique, un des côtés les plus importants de toute Thistoire littéraire, la différence de nationalité.

Un moyen de tout concilier est de diviser Thistoire de la philosophie en un certain nombre d'époques principales, assez

longues pour présenter un développement complet de la pensée humaine, assez courtes pour que Tesprit, après avoir suiti jus* qu'au bout l'histoire d'une école ou d'une nation, ne se trouva pas reporté trop brusquement en arrière, au moment^où il entreprend l'histoire des écoles contemporaines. Par cette alliance des diverses méthodes, le rapport de la philosophie avec le caractère général de la civilisation d'une époque est plus aisément et plus complètement établi ; et ces divisions ont en même temps l'avan* tage de soulager la mémoire et de la rendre, pour les comparaisons que l'on établit en continuant, à la fois plus sûre et plus

prompte.

La classification des écoles faite, et lorsqu'on aborde enfin l'é* tude d'un système, quel est le plan qu'il faut suivre ? Rappelons^ nous d'abord que l'histoire n'est pas une exposition pure et sim* pie des faits^ mais une tentative pour expliquer les faits par leurs causes. La cause que nous cherchons n'est pas la cause possible^ mais la cause réelle; il ne s'agit donc pas d'hypothèse, mais d'induction. Par conséquent, nous n'avons pas voulu établir entre les faits un ordre factice, et nous avons préféré à toute autre classification celle que la chronologie nous donne ; par les mêmes motifs, nous ne devons pas commencer l'étude d'une école de philosophie avant d'avoir décrit les caractères les plus généraux de l'époque durant laquelle elle a pris naissance et s'est déve» loppée. Quels sont les événements les plus considérables dans l'ordre politique et littéraire, qui ont signalé cette période de l'histoire ? quel est l'état de la civilisation ? quelles sont les habitudes, les croyances de ce peuple? Le cadre ainsi tracé, la situa* tion des études philosophiques a droit de nous occuper à son tour. Où en était la philosophie quand cette école a été fondée? Quels sont les caractères, les tendances des sectes rivales? L'obligation de déterminer avec précision les emprunts faits par une école h celles qui l'ont précédée nous conduit à étudier la biographie des philosophes les plus importants. De là, nous passons à leurs œu* vres. Ici encore, l'ordre des temps doit autant que possible être préféré. En suivant, pour étudier un système, le même chemin que l'auteur a pris pour le découvrir, nou$ possédons plus corn-

GONSIDÉHÂTIONS GÉNÉRALES. 503

plétement sa pensée, parce qu'elle se présente à nous avec tous ses développements, d'abord superficielle, incomplète, obscure ; peu à peu dégagée, éclairée, approfondie; et enfin parvenue à ce degré d'évidence et de perfection où la maturité seule peut atteins dre. Il faut, pour ainsi dire, pendant ces premières études, s'oublier soi-même, ajourner la critique, se livrer entièrement au maître, et n'avoir point d'autre but que de le comprendre avec netteté et d'entrer aussi complètement que possible dans ses idées e^ ses sentiments. Quand on se croit sûr de n'avoir rien négligé de ce qui pouvait nous conduire à ce but, il est temps de quitter le rôle de disciple pour prendre celui de mattre. On compare alors la doctrine qu'on vient d'étudier, d'abord à celle que l'on a soi-même provisoirement acceptée comme la plus solide, ensuite aux écoles de philosophie qui l'ont immédiatement précédée, et l'on conclut de cette double comparaison la valeur réelle de l'école et sa valeur relative, c'est-à-dire ce qu'il y a en elle de vrai ou de faux, et ce qu'elle lègue à ses successeurs de nouveau et d'important. Cette méthode , qui concilie la fidélité historique avec l'emploi d'une critique sévère, a reçu le nom d'éclectisme.

3« Loii génèràUt de la formation d/es tyoèmei,

La psychologie nous a appris à distinguer les facultés diverses dont notre intelligence est pourvue. Parmi ces facultés, les unes nous servent à acquérir des connaissances nouvelles, les autres à modifier les connaissances acquises. Les facultés auxquelles nous devons nos idées sont l'expérience sensible et la raison. Par l'expérience sensible nous connaissons des phénomènes, par la raison nous connaissons des principes. Lorsque nos sens se sont exercés sur un certain nombre d'objets, ou lorsque notre raison s'est appliquée à bien comprendre le sens d'un principe, alors nos autres facultés interviennent , et sur dette base, elles construisent un ensemble d'idées qui, selon leur origine, conservent le nom d'idées expérimentales et sensibles ou d'idées rationnelles. Telles sont les deux formes principales que reçoit le développe-

ment de notre esprit. Possédons - nous quelque autre faculté, indépendante des sens et de la raison, et qui soit capabje de nous donner aussi quelque connaissance? l'analyse psychologique lorsqu'elle s'en lient à la vérité rigoureuse, et néglige toutes les illu* sions que nous pouvons nous faire à nous-mêmes, répond sans hésiter que non. Cependant quoiqu'elle n'admette des connaissances réelles que celles que nous devons aux sens et à la raison, elle trouve dans une certaine disposition de la sensibilité, une vertu particulière pour surexciter quelques-unes de nos facultés intellectuelles et les rendre en même temps plus pénétrantes et moins sûres. Cet état de l'âme n'est pas une faculté, mais une transformation de nos facultés; il n'est pas continuel, mais il est produit à des moments donnés, sous l'influence de certaines circonstances ; il n'est pas tellement nécessaire à la nature humaine qu'il se produise chez tous les hommes, mais certaines âmes sont naturellement disposées à le ressentir, tandis que d'autres en sont incapables. Cet é(at particulier de l'âme a reçu le nom d'enthousiasme ou d'extase, et la science qui se fonde sur les aperceptions dues à celte exaltation passagère de la sensibilité porte le nom de mysticisme. Bien que les mystiques dédaignent l'expérience sensible et la raison, et croient fermement posséder une troisième faculté intellectuelle , l'extase, par laquelle ils obtiennent l'intuition de faits et de vérités inconnus aux autres hommes, leur croyance à cet égard n'est qu'une illusion. L'extase existe, mais telle que nous venons de la décrire ; et si l^on a des intuitions pendant l'extase, on les doit, lorsqu'elles sont vraies, aux deux seules facultés intuitives, la raison et les sens ; lorsqu'elles sont chimériques, à l'imagination, qui est unie à la sensibilité et conséquemment à l'extase par les plus intimes rapports. Cependant, le mysticisme ne manque jamais de se produire dans les âmes qui s'y trouvent disposées, lorsque les circonstances propres à le développer se sont rencontrées ; et moitié réalité, moitié illusion, il constitue, outre les croyances régulièrement appuyées sur la raison et les sens, un troisième ordre de croyances. Voilà donc de compte fait, trois sources de la connaissance humaine: deux véritables, et qui se trouvent dans tous

les esprits, savoir : la raison ou les sens ; une chimérique, au moins dans les résultats et avec les caractères qu'on lui attribue, l'extase. Tout dogmatisme s'appuie sur l'une de ces trois sources de la connaissance. Hors de ce cercle, il n'y a plus que le scepti* cismè. Il arrive en effet que, moins préoccupés de la fermeté et de la constance du témoignage de nos facultés que des contra-dictions qui peuvent exister entre elles, certains esprits rejettent les sens comme un rêve, la raison comme un préjugé, l'extase comme une maladie; alors, nïéprisant toutes les ressources réelles ou fausses de la connaissance, il ne leur reste qu'à s'abstenir, et ils tombent dans le scepticisme. La foi au témoignage des sens, ou le dogmatisme expérimental, la foi au témoignage de la raison, ou le dogmatisme rationnel, le mysticisme, le scepticisme, voilà les quatre manières différentes dont notre esprit peut s'appliquer aux objets. On aura beau multiplier les expériences psychologiques et les hypothèses; hors de ces quatre formes du développement de la pensée, il n'y a plus rien. L'activité humaine, quand elle s'applique à la philosophie, est nécessairement renfermée dans ce cercle.

De même qu'il y a des esprits nés pour tout sacrifier à l'expérience sensible, ou à la raison, ou pour n'écouter autre chose que l'enthousiasme et l'extase, ou enfin pour douter de tout, il y en a qui, par nature ou par l'influence de leurs réflexions, savent réunir dans une juste mesure les connaissances expérimentales, les lois de la raison, l'exaltation généreuse de l'extase, la prudente réserve du scepticisme : c'est là le caractère propre d'une doctrine éclectique, et c'est surtout à ce résultat que doit conduire l'histoire de la philosophie, étudiée avec ce même esprit de fidélité et de critique.

Il est clair qu'un tel système est le seul vrai, car seul il rend raison de tous les faits de la nature humaine. Une analyse psychologique exacte et complète met ce résultat au-dessus de toute contestation. En effet, s*il est une fois démontré que nous acquérons par les sens certaines connaissances l^itimes, que faut-il de plus pour montrer que le rationalisme exclusif ou le mysticisme, qui n'admettent pas la légitimité des sens, sont des

systèmes faux? Si, d'un autre côté, l'autorité de la raison est fortement établie^ que devient le sensualisme, pour qui la raison n'existe pas? que devient le mysticisme aux yeux de qui la raison est trompeuse et impuissante? Enfin, pour ruiner les négations obstinées du scepticisme, ne suffit-il pas d'une seule connais* sance dont la légitimité est une fois placée hors de ses atteintes? Ainsi, le scepticisme est faux parce qu'il nie la raison, les sens et l'enthousiasme; le mysticisme, parce qu'il nie la raison et les sens; le rationalisme exclusif, parce qu'il nie les sens; le sensualisme, parce qu'il nie la raison. Ces systèmes sont faux par ce qu'ils nient. Le sont- ils aussi par ce qu'ils affirment? Non, évidemment. Là raison est vraie, mais elle n'est pas seule; la sensation est vraie, mais elle n'est pas seule; l'extase même est vraie, mais elle n'est pas seule, et surtout, elle n'est pas une faculté intuitive. Que dit, dans une situation pareille, le sens commun le plus élémentaire? qu'il faut rejeter toutes ces négations, qui sont fausses, accepter toutes ces affirmations, qui sont vraies, et par conséquent les concilier. Voilà tout l'éclectisme; et l'on comprend maintenant cette maxime célèbre de Leibnitz, le fondateur de l'éclectisme : tous les systèmes sont vrais par ce qu'ils affirment, et faux par ce qu'ils nient.

11 arrive fréquemment qu'un même esprit parcourt l'une après l'autre les quatre formes de la pensée philosophique, et nous pouvons nous demander, en consultant à la fois l'expérience et la vraisemblance, quel est dans ce cas L'ordre de leur génération.

Il est évident que dans les premières années de notre vie, nous sommes surtout frappés du spectacle du monde extérieur. Gela est, personne ne l'ignore, et il était à la fois raisonnable et nécessaire que cela fût. Voilà donc les sens occupant la première place dans l'ordre chronologique. Mais l'expérience elle-même se charge à la longue de faire éclater sa propre insuffisance; l'esprit ne peut se livrer longtemps à l'étude des faits, sans éprouver le besoin de les soumettre à des lois; et dès que l'existence des lois est aperçue, la raison s'empare des produits de la sensation et les domine. Un esprit sage et ferme pourra chaque jour approfondir de nouveau la nature de la raison, sans jamais

rien découvrir qui ne serve à augmenter sa confiance ; mais, si l'on a plus de subtilité que de sagesse» plus de profondeur que de jugem^it, il peut se faire qu'à force de vouloir tout expliquer et tout comprendre, on prenne en dégoût les sens qui n*ex*» pliquent rien, et la raison qui explique tout, excepté elle-même; alors il ne reste plus que l'un de ces deux partis à prendre : ou abdiquer, renoncer à croire par la difficulté de prouver, ou chercher, au delà des moyens humains et des méthodes scientifiques, la vérité qui se donne dans l'extase. Sensualisme, ra«tionalisme, scepticisme, mysticisme, voilà donc les quatre formes du développement philosophique; voilà leur origine, leurs causes et l'ordre le plus ordinaire de leur formation.

Maintenant, pourquoi avons-nous ainsi recherché quels sont pour l'esprit humain les modes divers de concevoir la réalité, et comment ces différents modes se suivent, s'attirent, se repoussent ? c'est qu'en vertu du grand principe qui domine toutes les études historiques, ce qui est vrai de l'individu est vrai de l'espèce; c'est que l'humanité tourne dans ce cercle, depuis la naissance des études philosophiques ; c'est qu'à chaque période importante de l'histoire, on trouve en effet des empiriques pour étudier la nature, des rationalistes pour l'expliquer ; des sceptiques pour arrêter l'essor trop hardi de la pensée, des mystiques eofin pour embrasser Dieu et le monde dans de vastes et brillantes hypothèses.

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