‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 2)Chapitre 24 sur 33 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

DES ORIGINES DK LA PHILOSOPHIE GRECQL'E.

AGE xrrniQCE de la grège. — poèmes et mystères.

I. Dans one position intermédiaire entre l'Orient et l*Occident, entre le nord et le midi, contrée toute coupée d*iles, de golfes et de mers, sous Tun des plus heureux climats do monde, depuis la masse compacte et glacée des pays Ihraces et scythes que nous appelons russes aujourd'hui, jusqu'à la vaste mer qui mène à Fimmobile Egypte ; depuis le rivage où l'archipel vivifie les côtes d'Ionie et les soustrait à la domination de l'Orient, jusqu'à la presqu'île de l'Italie méridionale et jusqu'au sein même de ses villes, durant une période à jamais mémorable de cinq ou six siècles, se déve« loppa, pour le bonheur et pour la grandeur des hommes, la plus originale nation de l'antiquité.

Le caractère qui distingue la nation grecque entre toutes les autres , c'est celui que l'on nomme en théologie arUhropomor^ phisme. C est la croyance à des dieux hommes , doués de forme humaine, de passions humaines. Aucune race ne posséda cette habitude intellectuelle au même degré que la race grecque, dont la religion populaire, née du polythéisme d'Homère, nous repré* sente dans tout leur naturel les dieux anthropomorphes. Si Ton étudie attentivement l'esprit grec sous toutes les formes de son développement, on y découvrira la pensée de cette importance et de cette grandeur de Thomme que l'anthropomorphisme consacre toujours. Dans les arts , les caractères d'utilité , de solidité , de symétrie, la recherche du pur et du beau sans exagération, l'ab** sence de toute idée de grandeur surhumaine et d'infini, nous ré^ vêlent surtout l'esprit grec; et tout cela c'est de l'anthropomorphisme. En politique, la Grèce nous présente des institutions

républicaines, la liberté des cités et celle des citoyens; ses lois témoignent du plus vif attachement au principe de Tindividualité humaine. En morale, nous admirons la liberté presque absolue de l'examen personnel, l'indépendance de la pensée, la fière domination des sages sur la nature et sur les événements, et partout nous reconnaissons l'anthropomorphisme. C'est à cette heureuse tendance enfin qu'il faut attribuer les progrès rapides de la méthode, de l'analyse de la pensée, des sciences mathématiques, et de tout ce qui est psychologie et rationalisme, en Grèce.

Ce caractère, sous le nom d'esprit universel de division et d'inaptittide à toute grande association politique et morale, a été parfaitement reconnu aux peuples grecs par un homme à qui son tact infini a fait distinguer dans cet esprit un ennemi à combattre (i). L'esprit de division produit les sectes, et secte en grec c'est hérésie. A Vhérésie des stoïciens, les Grecs firent succéder Vhérésie des ariens; et les Grecs du Bas-Empire, si fâcheux pour l'Église, étaient les descendants des philosophes. Au lieu qu'en Orient on savait sans disputer, en Grèce on disputa sans savoir. C'est à l'Orient que la Grèce emprunta tout ce qu'elle eut jamais de grand ; Platon n'est beau qu'alors qu'il orientalise, et que, laissant là tout esprit de chicane, il renonce à la Grèce, ce pays de la déraison où l'on passait le temps à produire de faux raisonnements, tout en montrant comment il fallait raisonner. Cette diatribe éloquente fait nettement ressortir la différence de l'esprit grec 'et de l'esprit des autres nations antiques. Elle met en opposition la foi et la raison , la théologie qui dort et la philosophie si remuante. Le seul tort du prophète du passé, qui a su être aussi quelquefois le prophète de l'avenir, c'est d'oublier, ou plutôt de nier effrontément tout ce que nous devons à la science grecque. Mais ce n'est pas nous qui lui reprocherons d'avoir vivement senti les vices de l'esprit démagogique des Grecs. Nous ne voulons pas sacrifier à cet esprit, car il sait lui aussi se faire tyran et demander des victimes, toute idée de véritable domination intellectuelle ou morale, tout principe d'autorité : avouons donc et la démence populaire, et les persécutions j et les assassinats juridiques ; avouons l'ignorance

(1) De Maistre, Du Pape, iv, 7, 8 et 9.

et la variabilité des citoyens d'Athènes. On nous rappelle d'ailleurs Miltiade, Thémistocle, Aristide, Cimon, Socrale, Timothée, Phociop, condamnés à la mort ou à Fexil ; on nous rappelle ce mot sur les grands hommes d' Athènes qui m pouvaient se croire en sûreté qu'à mesure qu'ils étaient éloignés de ses murs (1). Il nous appartient d'ajouter à ces noms ceux d'Anaxagore. d'Aristote et de Théophraste persécutés, et un témoignage de ce dernier qu'Athènes n'était pas ville habitable pour un philosoplie. Mais ce sont là les excès de l'esprit grec épuisé et avili par sa fécondité même. Nous savons comment il fut puni. Rome dompta V enfant robuste qui ne savait pas devenir homme, mais elle s'arrêta pleine d'admiration devant les conquêtes de sa précoce intelligence.

Gardons-les précieusement^ nous aussi, ces conquêtes! aimons toujours un peu cet esprit de personnalité, d'indépendance et d'examen, qui est le génie même de l'humanité nouvelle triomphant du génie de Tantique Orient. Respectons jusqu'aux sectes et aux hérésies , parce que grâce à elles l'homme commença à vivre et à penser, au lieu de dormir et de rêver, comme il avait fait auparavant; l'art échappa au symbole, à l'immobile hiératisme succéda la vie aux infinies modifications, à la théocratie le gouvernement de l'homme, sa domination sur la matière du inonde et sa pleine connaissance de lui-même. Or, tous ces grands événements se produisirent d'abord dans cette admirable contrée que nous avons montrée si bien disposée pour le développement libre d'une heureuse variété d'organes. Elle s'éleva du sein de la pesante antiquité comme un grand homme qui s'agite au milieu de la masse vulgaire, compacte, impénétrable presque, des esprits et des choses. Sans doute la Grèce doit beaucoup à l'Orient , mais que ne doit pas le grand homme aux petits? Que serait un penseur hors de son siècle, hors de tous antécédents et de toutes circonstances? Mais aussi^ sans la Grèce, où seraient aujourd'hui nos sociétés de l'Occident?

II. L'esprit grec se trouvant ainsi déterminé par un caractère qui lui est essentiellement propre, il ne parait pas de la plus grande importance, pour la philosophie, de démêler d'une manière

(1) Cornélias Népos, Vie de Chabrias, § 3.

exacte cette inextricable question d*histoire qu*on appelle les origines grecques. Qui doute de la confusion de Tesprit grec, à l'époque de sa formation, avec l*esprit des civilisations antérieures qui le dominaient et qui devaient le trouver sans résistance? mais qui pourrait aussi ne pas voir combien peu il tarda à se développer de lui-même et à s'isoler? Si cependant il faut indiquer rapidement par quels points les traditions de la Grèce se renouent à des traditions plusancienne^, nous signalerons d'abord sa langue, qui, comme la langue latine, dont elle est sœur (4), a pour souche le sanscrit. Mais à quelle époque et en quelles circonstances les Grecs et les ancêtres des Romains reçurent des Indiens cette langue, et avec elle aussi certains éléments mythologiques encore aujourd'hui faciles à distinguer? C'est ce qu'il est impossible de savoir. Quoi qu'il en soit, l'ancienne langue grecque était parlée, non-seulement dans la Grèce proprement dite, mais aussi par les peuples de l'Asie-Mineure , que l'Iliade nous montre réunis à Troie. En outre, lesGètes et les Thraces, que les plus anciennes traditions mêlent si intimement aiix Grecs, devaient la parler comme eux. C'est de le Thrace que Fréret fait dériver immédiatement les premiers Grecs, de même qu'il retrouve leur langue dans l'esclavon, qui est indo-igermanique aussi (2). Après la pa* rente que suppose une communauté de langage, vient celle que doit établir dans les idées une série de colonies envoyées d'une nation avancée à un peuple encore jeune. Les colonies égyptiennes, libyennes, phéniciennes, se placent entre l'an 2000 et l'an 1500 avant notre ère. Cette dernière, la moins incertaine de toutes, comme partie d'un peuple essentiellement maritime que son commerce mettait en relation avec tous les autres, apporta récriture en Grèce (3) vers l'année 4 600. Les différents cultes s'introduisirent avec ces colonies , suivant l'opinion des Grecs. Mais s'il faut en croire le témoignage d'Hérodote quand il nous dit que des cultes comme celai de Baccbus ou de l'Hermès obscène.

(1) Q.-A. Schlegel, dans son anftlyse des rapports du sanscrit avec le grte et le latin, a trouvé à cette dernière langue une affinité plus grande emeora avac la langue-mère, ce qui s'oppose à ce que le latin puisse être dérivé du grec.

(2) Fréret, Mémoires de l'Académie de* Inscriptions, t. xxi.

(3) Cette opinion est ancienne. Yoyes Hérodote, Terprichçtê, ftS.

DE PHILOSOPHIE A!(aE51IE. SS

étrangerg par eux-mêmes aux moeurs grecques, ne peuvent èlre que d'origine étrangère, il n en est plus de même quand cet histo* rien se livre à des analogies probablenient tout extérieures, et qu'il trouve en t^ypte Torigine de presque toutes les divinités, fêles et processions de la Grèce (1) Qu*îl nous suflfise de voir dans l'his* toire générale de ces colonies celle de la fixation successive des peuplades autour de certains cultes et de certains oracles d^origines diverses, celle de leur passage de la civilisation pélasgique à la dvisation des Hellènes, par Tiniiialion successive à la culture et aux arts. Enfin, après cette époque, qui est celle des monuments héroïques ou cyclopéens, une grande révolution doit être encore signalée dans Pesprit grec : c'est celle qui résulta de Tinvasion définitive des Doriens, descendus des montagnes du nord vers le douzième siècle Cette invasion est connue sous le nom de retour des Héraclides dans le Péloponnèse. Un caractère grave et sévère, un esprit religieux, une forte pensée, dominent, ainsi que nous le verrons plus tard , leâ arts ei les sciences d'origine dorienne dans la Grèce.

m. L'époque définitive de la constitution originale du génie grec est celle où, les diverses divinités ayant reçu des poètes, leur forme , leurs attributs et leur histoire, Tanthropomorphismo commença è s'emparer de la religion vulgaire, ou, pour mieux dire, à la composer dans son entier. L'esprit sacerdotal, si jamais toutefois il avait été bien puissant, devint alors ce qu'on le voit dans Homère > subordonné, sauf quelques cas très*rares, aux raisons politiques, c'est-à-dire à la puissance guerrière et à la force des individus. Quelque idée que l'on puisse avoir de l'origine et de la nature delà religion hellénique, il est impossible de ne pas la re* garder comme le signe d'une grande époque de la pensée humaine. C'est un étrange phénomène, en effet, que celle religion libre, com-

(1) Hérodote, Buterpê, 49-58. La tradition relative aux prétresses de Dodone et à la fondation de l'oracle de Jupiter est d'une naturn beaucoup plus vraisemblable que celle des colonies proprement dites; et quand ces colonies égyptiennes seraient bien réelles, elles devraient certainement leur fondation à des hommes peu capable* d'établir un culte et moins encore une théologie. Nous empruntons cette remarque à Fréret, qui n'en cherche pas moins ensuite à déterminer le fond d9ê diverses théogonies transmises de l'Egypte à la Grèce. (Mim. de VAoad., loc. cit.)

posée par des poêles dans un petit cercle que l'esprit de rOrienl entoure et étreint de tous côtés. Qu'on la nomme, si Ton veut, protestantisme, et qu'on donne le nom d'analytique ou de critique à la période de son développement. Il suffit d'appeler Faltention sur l'arbitraire de ses principaux mythes et sur Je peu de fixité de son dogme, à peine défini. Mais cette religion n'en représente pas moins pour cela une conception théologique et morale propre à une certaine nation , un système véritablement organique formé d'éléments divers très-bien mêlés et fondus les uns avec les autres. Sous la domination de ce système naquit et grandit un art original, se déploya une nationalité puissante, et s'établirent une vie sociale et des usages nouveaux. On voit que nous parions de la religion commune ou exotérique, dont les poèmes d'Homère furent à la fois les créateurs, pour ainsi dire, et les produits, et à laquelle ils donnèrent une bible et des annales. Tel est, en effet, le rôle véritablement sacré qu'Homère a toujours joué dans les souvenirs de l'antiquité, et c'est à lui ainsi qu'à Hésiode, ses aînés, dit-il, de 400 ans et pas davantage, qu'Hérodote attribue d'avoir mis en vers la théogonie des Hellènes, donné des noms aux dieux , assigné à cliacun d'eux des fonctions et des honneurs distincts, et décrit leurs figures (4). Il est vrai qu'Hérodote refuse nettement à d'autres poètes une antiquité plus grande, que certains de ses contemporains leur accordaient (%). Sans préjuger cette question que nous examinerons plus tard, il suffit ici qu'il nous soit permis de considérer les poèmes homériques comme les grands monuments de l'application aux idées religieuses de l'esprit anthropomorphiste de la Grèce. Nous voyons de la sorte une religion, hvrée au peuple , se déployer en liberté ; le culte se déterminer par la coutume, et les opinions se propager en variant sans se trouver enchaînées par une autorité sacrée quelconque ou par un enseignement dogmatique (3). La musique, la grammaire, l'explication d'Homère, d'Hésiode et des fables d'Ésope, tel resta toujours en effet le fond

(1) Hérodote, Euterpe, 53.

(2) Id. ibid. Il s'agit des poètes moins anthropomorphistes qu'Homère et qne Hésiode : Orphée, Linus, etc.

(3) Voyez le curieux article de M. L.-A. Binaut sur Homhre et sa philosophie [Re^'vp des Deux-Mondes du 15 mars 1841). *

de l'enseignement en Grèce (1). Nous voyons par là môme, un peuple échapper le premier à la rigueur des symboles sacrés et sortir du sanctuaire. Bientôt, puissant par sa liberté, il crée la philosophie, la science libre; la science et les sciences : géométrie, musique, astronomie, morale; Tart libre enfin qui est le culte de la beauté pure envisagée en elle-même.

Cependant un symbole déterminé dans sa forme et dans son interprétation est le fondement nécessaire de tout dogme religieux. L'esprit grec ne demeura pas long-temps satisfait de Tincertaine théologie d'Homère ; à peine la science et la foi furent-elles devenues un besoin pour lui qu'il dut chercher à se rappeler les dogmes, dont il n'avait reçu des anciens temps que d'informes débris ou de puériles imitations. C'est ainsi qu'après Homère parut Hésiode, et qu'après Hésiode^ on vit se déclarer un engouejnent de plus en plus vif pour les mystères. Tout mystère dévoilait aux initiés un symbole religieux; il leur en enseignait quelquefois l'interprétation. A la religion exotérique s'ajouta ainsi une religion ésotérique propre à la compléter dans les esprits les plus élevés.

IV. Il n'y a pas de philosophie proprement dite à chercher dans les poèmes homériques ; il ne faut pas même s'attendre à les trouver marqués de l'empreinte fixe d'une pensée religieuse et morale et de l'unité d'un esprit dogmatique; leur demander celte rigueur, ce serait les livrer à l'arbitraire en quelque sorte inûni des interprétations. Cependant toute l'antiquité religieuse, intéressée à lire dans ces poèmes ce que les rhapsodes n'ont jamais cru chanter, voulut y trouver l'expression de l'éternelle sagesse et jusqu'à des systèmes précis de physique et de morale (2). Les textes les plus indifférents furent mis à la torture , certains vers furent isolés, certaines pensées exagérées de telle sorte que Thaïes semblât né d'une de ces pensées, Empédocle d'une autre, Xénophane d'une troisième. Les anciens rhapsodes se trouvè-

(1) Voyez, i ce sujet, Matter, Hùtoire de Vécole d'Alexandrie^ 1. 1, pag. 15, sqq; deuxième édition.

(2) Métrodore de Lampsaque, qui vivait pendant le cinquième siècle avant notre ère, passe pour le premier qui ait cherché la physique dans Homère. (Voir Diogène Laërte, Vie d'Anaxagorf.) Les stoïciens, plus tard, prirent pour eux cette recherche.

rent ensuite habillés en sceptiques, en stoïciens , en épicuriens et en péripatéticiens (4). Chaque secte chercha son origine dans le divin poète. Les néoplatoniciens chrétiens de l'antiquité l'assimilôrent à Moïse, et ceux même de notre dix -septième siècle le changèrent, dans leur ardeur, en un théologien parfaitement sain et orthodoxe (2). Enfin il ne manquait plus à Homère que de devenir chimiste, et il ne put pas même éviter ce sort qui du reste attendait aussi l'auteur de la Genèse (3). Nous ne pouvons, quant à nous, considérer les vers d'Homère, dans une histoire de la philosophie, que comme indices vivants en quelque sorte de la liberté naissante de l'esprit et de son application à la formation ou à l'arrangement des croyances vulgaires. Disons aussi que l'étendue , la généralité, le vague bon sens des principes moraux dans l'Iliade et dans l'Odyssée; la facilité, l'indépendance au moins apparente des créations physiques et de l'emploi du mythe , nous semblent presque des preuves a ajouter à toutes celles qu'une grande école de critiques a données, depuis Yico, de la composition successive des deux grands poèmes ; mais il faut reconnaître que la théogonie d'Hésiode présente, malgré quelques interpolations probables , un ensemble mieux lié , et se prête plus aisément à une interprétation philosophique.

y. Laissant même de côté toute prétention à dévoiler la pensée pure et dégagée de symboles de l'auteur de la Théogonie (4), il est aisé de faire ressortir du seul plan du poème certains dogmes qui ne furent pas perdus pour les siècles suivants. D'abord nous voyons la théogonie enveloppée dans une cosmogonie^ et cette idée compose déjà tout un système. Les dieux se dégagent du chaos comme le monde, bien loin que leur action soit nécessaire à sa naissance et à son développement ; un seul dieu cependant préexiste comme le chaos, et c'est l'Amour. Écoutons le poète (5) :

(1) Sénèque, lettre 88.

(2) Cudwortb, Systema inteîleetuale, c. IV, pag. 19 de l'édition latine donnée par Mosheim.

(3) Voir, pour ce genre d'interprétation et pour quelques autres, Brucker, t. I, pag. 424.

(4) Voyez, pour Tinterprétation de la Théogonie, la Symbolique de Creuxer et la notice que M. Guigniant y a jointe sur Hésiode, t. II, part, ii, des Religionn de VanliquUi,

(6) Hésiode, Théogonie, f y 116, et suiv.

D£ PHILOSOPHIE ANCIONE. 59

Tout au commencement fat le Chaoa ; puis eusoite

La Terre au large sein, base solide de tout et toujours (I),

Le ténébreux Tartare au plus profond de la terre aux larges Tolesi

Et TAmour, lui le plus beau d'entre les dieux immortels,

Qui soulage les membres, et de tous les dieux et de tous les hommes.

Dompte dans les poitrines la pensée et la sage volonté.

Du Chaos« et TÉrèbe et la Nuit noire naquirent ;

Et de la Nuit elle-même naquirent l'Éther et le Jour

Qu'elle engendra, ayant eonçu unie d'amour à l'Erèba.

Mais la Terre, d'abord, engendra égal & elle

Le Ciel étoile, pour «lu'il la recouvrît tout autour, e'.c, etc.

Grâce au principe de rAmour qui vit dans le Chaos, des ténèbres s*éiance la lumière , et de la terre le ciel ; plus tard seulement, et unie à ce ciel qui est procédé d'elle , la terre produit l'océan stérile et les sources nouiricières , et divers couples dont les dieux, tous renfermés dans Cronos et Rhéa font partie. On sait comment ensite Cronos mutile Ouranos pour le punir d'avoir plongé ses enfants dans l'abîme, et comment pour avoir dévoré les siens, Cronos est à son tour mutilé par Zeus, son propre Gis. L'histoire de ces générations et de ces combats forme le sujet de la théogonie, où nous n'avions à chercher ici qu'un principe philosophique; ce principe, nous l'avons trouvé : c'est l'origine de toutes choses dans l'élément inférieur et aveugle, qu'une cause de vie, l'Amour, élève jusqu'aux éléments développés et fait apparaître à la lumière avec des formes de plus en plus parfaites. Ce même principe, si naturellement inspiré à des hommes qui n'ont pas encore abandonné la contemplation de la nature pour celle de la pensée et la mythologie pour la méthode , se trouve être au fond celui d'une ancienne cosmogonie attribuée à Sanchoniathon et aux Phéniciens, et dont quelques idées, mêlées il est vrai, et en désordre, ont été conservées par Eusèbe d'après un commentateur grec, Philon de Byblos (2) :

(1) Ici nous négligeons, à l'exemple de plusieurs éditeurs, un vers interpolé» contraire au sens général de la Théogonie et au nom même de théogonie, puisqu'il suppose l'existence des dieux sur l'Olympe, tandis que le poète va bientôt raconter leur génération.

(2) Eusèbe, Préparation évungilique, liv. I, ch. 10. Si l'on veut que Philon, ou Tauteur, quel qu'il soit, du fragment dite par Eusèbe, n'ait pas euSanchoniathoX sous les yeux, 11 est en tout cas difficile de croire que cet auteur n'ait pas mis en œuvre quelques idées cosmogoniques anciennes. Seulement il faut se garder de le prendre pour un traducteur : c'est un syncrétiste qui veut mêler toutes les traditions. De là cet éloga qu'en faisait rantiAchrétien Porphyre, au rapport

60 Manuel

Sanchonialhon pose pour principe de toutes choses le noir chaos et un air ténébreux et animé ; il les fait infinis et interminables durant un âge très-long; mais quand Tesprit, dit-il, devint amoureux de ses propres principes , un mélange en résulta , et cette union s'appela le Désir. Tel fut le principe de la création universelle. Mais l'esprit ne connut pas sa propre création. De cette union naquit il/ouf, et d'elle les semences de toute production. Et il y avait des animaux privés de sens^ et d'eux naquirent les animaux intelligents qui furent nommés contemplateurs du ciel , et qui étaient en forme d'œuf ; et la terre brilla avec le soleil , etc.

Ensuite Sanchoniathon, bien que défiguré et interpolé par son commentateur , raconte comment les animaux créés sont appelés au mouvement et à la vie par le bruit du tonnerre , comment naissent les hommes et comment ils adorent les germes, les semences et plus tard le soleil. L'idée d'une cause intelligente créatrice du monde ne se fait jour nulle part au milieu de tous les mythes qui suivent ce commencement de la cosmogonie.

Au surplus, un très-grand nombre de traditions cosmogoniques de même genre avaient cours dans l'antiquité, et nous pouvons citer pour preuve ou pour exemple celle qu'Aristophane a par moquerie conservée dans une de ses comédies (4) :

Le Chaos était d'abord, et la Nuit, et le noir Erèbe, et le Tartare immense.

Et il n*y avait ni terre, ni air, ni ciel. Dans le vaste sein de TÉrèbe

La Nuit aux ailes noires engendre d'abord un œuf sans germe (2) ;

Et de cet œuf, au bout d'un certain temps, s'échappe le charmant Amour»

Le dos rayonnant de ses ailes d'or^ semblable à un tourbillon aérien.

Bientôt l'Amour, mêlé au noir Chaos dans le sein du Tartare,

Donnaitle jourà notrâ race et la produisait à la lumière avant toutes les autres;

Car il n'y eut pas de race divine avant que l'Amour eût tout mêlé.

Mais Vautre étant mêlé à Vautre, le ciel parut, et l'océan,

Et la terre, et la race immortelle de tous les dieux fortunés

d'Eusèbe et de Théodoret. Mais le passage qtie nous citons n'en va pas moins à notre but, si l'on admet l'antiquité des idées qu'il exprime. Sont-elles phéniciennes t C'^t une autre question que nous aimerions mieux résoudre affirmativement que de leur donner la torture pour les ramener à la Bible, comme Cud- Worth, ou de les attribuer à Hermès Trismégiste, comme les anciens, Philon de Byblos en tête. Sur l'origine de ce fragment, voyez principalement Yolckenaër, lie Arisiobulo ; et Lobeck, Aylaophumus,

\V\ Aristophane, Oiseaux, y. 691 et suiv. C'est le chœur des oiseaux qui parle.

(2) *Vi:T,vini9v liôv. Ver. 693. Schol. : vruvijAioi xaXiïTai ta ^vjvl ovvo'j«ta{ x»; jiiUw*;.

VL Après avoir ainsi reconnu le principe philosophique commun au poème d'Hésiode et à grand nombre de cosmogonies antiques, si nous revenons à Homère , il nous sera facile de montrer dans ses vers de claires applications du même principe. Il est vrai que Zeus y est appelé le plus grand des dieux; mais plus sa puissance est exaltée, plus il est clair que ce roi du monde, fils de Cronos , né de l'Océan ( 4 ) , élevé , nourri en Crète , époux d'Hèra , soumise la nécessité comme le dernier des hommes, plus il est clair, disons-nous, qu'il n'est pas la cause du monde, et que cette cause est dans les éléments : c'est, au surplus, ce qu'établissent, quoique avec diverses particularités, des passages très-explicites, et ceuxci célèbres entre tous :

L*Océan qui crée tout et engendre tout ce qui est créé.... L'Océan père des dieux, et leur mère Téthis (2).

L'action de l'Amour ou du Désir, principe actif et viviûcateur» se trouve aussi plus d'une fois indiquée dans Homère , et après Hésiode elle paraît encore et sert de fondement à des cosmogonies demi-philosophiques dont nous parlerons bientôt. Quant à ces divinités qui naissent des éléments fécondés par l'Amour , il est à remarquer que toutes les traditions grecques , quels que soient leurs interprètes , s'accordent à présenter trois générations et trois règnes de dieux : Ouranos, Cronos et les Titans; puis Zeus, l'époux d'Hèra ; mais l'étude de cette théologie se rapporte plutôt à l'histoire des mythes qu'à celle de la philosophie.

Nous avons dit qu'après l'époque dominante de l'anthropomor" phisme en Grèce , il dut se faire un retour marqué des esprits vers la détermination précise et vers l'interprétation réfléchie des symboles. Alors aussi on essaya de fonder une religion plus universelle et d'appliquer le mythe à l'univers et aux phénomènes naturels aussi bien qu'à l'homme , à ses passions et à son

(1) Homère, Uiade, chant XIV, v. 246.

|2i Iliade, xiv, 201, 302. Certains d'entre les anciens, afin de réduire à une même opinion Homère, Hésiode, Thaïes, Phérécyde, Orphée et d'autres encore, ont considéré le Chaos d'Hésiode comme un principe humide. Tls se sont appuyés sur une étymologie donnée par lescholiaste d'Hésiode [Théog., sch., v. 116) et sur l'opinion de Zenon le stoïcien citée par le scholiaste d'Apollonius de Rhodes if, 496). Platon l'entendait certainement ainsi; car on ne peut donner un autre sens i nn passage du CratjfUf p. 55, trad. de Cousin.

histoire. Hésiode, soit qu'on le regarde avec toute Tantiquité (1) comme contemporain d'Homère, soit qu'on le croie postérieur, d'après quelques caractères intimes de ses poésies , fut le premier représentant de cette tendance , qui se prononça de plus en plus jusqu'à l'époque proprement philosophique. A cette école qui, désignée par les anciens sous le nom de vieille théologie^ précède immédiatement les écoles philosophiques, auxquelles elle fut quelquefois liée dans les premiers temps, se rattachent d'un côté les tentatives des auteurs réels de mythologiesou de cosmogonies, à peu près contemporains des sages de la Grèce , et d'un autre côté les personnages symboliques, tels qu'Orphée et Musée, et rétablissement des mystères. Nous devons éclaircir, de cette dernière partie de l'ancienne théologie grecque , au moins ce qui se rapporte à l'histoire générale et à celle de la philosophie.

VIL Hésiode était le plus ancien écrivain qui eut fait mention d'un culte secret (2) ; mais aux yeux des Grecs il suffisait que l'établissement des mystères remontât au delà des temps historiques, pour qu'ilsse crussent autorisés aie placer avantia guerre de Troie : aussi attribuèrent-ils la fondation des plus célèbres, tels que ceux d'Eleusis ou de Cérès, à des personnages mythiques, Musée, Eumolpe, qui suivant eux, vivaient quelques générations avant cette époque. Cependant on ne trouve pas un mot qui fasse soupçonner l'existence des mystères dans les poèmes homériques, où toutes les principales idées , où toutes les circonstances notables de la vie héroïque sont certainement reproduites. Qu'on interroge les héros d'Homère , qu'on cherche à surprendre la pensée religieuse qui les dirige : on ne reconnaît chez ces hommes puissants , amis et protégés des dieux , que l'industrie de ceux-^^i tend à faire jouir le plus possible de l'existence chérie et à préserver de ce vague séjour des ombres où Achille mort doit envier le sort d'un esclave qui vit (3) , on ne reconnaît en eux, disons^nous , aucune pensée de chute et de cruelle expiation, d'immortalité de l'âme et de vie antérieure) et de vie future. Tel est cependant le fond bien connu de tous les mystères ; telles sont les révélations et les promesses

(1) k\\\u,-Ge\\ef Noctes attica, xvii, 21.

(2) Lobeck, De Orphei alate, dans VAglaophamus , 1. 1 , p. 304-330. id) Odystéey xi, 489 et suiv, 1. 1, p. 304-30.

que quelques aventureux étrangers , que quelques Grecs mystiques osèrent d'abord communiquer à des intelligences choisies; et peut-être aussi tels sont les faibles souvenirs d'une doctrine primitive effacée sous de nouvelles pensées, et qui reparait quand le temps est venu. Les idées tombent parmi les hommes comme les germes des plantes sur la terre : si le terrain , si l'exposition ne sont pas convenables, le germe déposé doit mourir; s'il arrive seulement que la saison ne soit pas assez avancée , il demeure alors renfermé dans lui-même et comme anéanti, jusqu'à ce qu'un rayon de soleil et une goutte de pluie suscitent un grand arbre qui couvrira bientôt plusieurs générations de son ombre. Ainsi , soit que le germe d'une religion mystique existât d'abord en Grèce , apporté par les plus anciennes colonies , ou contenu dans les idées primitives des Pélasges , et qu'il n'eût disparu que pour un temps sous l'exubérance de la vie et de la pensée au siècle d'Homère , soit que ce germe ait été naturellement suscité à l'issue des temps héroïques, nous admettrons qu'à la théologie purement anthropomorphique succéda une autre théologie dont l'immortalité de l'âme fut le premier principe. Les héros devenus hommes cessèrent de se résigner à la mort fatale et éternelle. L'apothéose, récompense si rare de quelques-uns, devint le partage de tous, et la vie présente fut réglée par la morale en vertu de la pensée de la vie future; mais cette révélation ne fut encore que le partage du petit nombre , c'est-à-dire des initiés aux mystères.

Il ne faudrait pas cependant adopter sans restriction le classement des temps imaginé par des historiens trop rationalis- ^ tes (1). Pour eux l'époque des mystères ou des cultes secrets fut ^ f"» V le résultat d'une simple réaction contre les formes trop légères que la religion grecque avait revêtues , et cette réaction remplit naturellement l'intervalle des temps mythiques aux temps historiques, et de la religion d'Homère à la philosophie. Il est vrai que. parmi les premiers philosophes, plusieurs, et des plus grands, furent partisans des mystères, au lieu que plus tard la philosophie témoigna souvent du mépris aux nouvelles sectes mystiques

(1) Ritter, Histoire de la philosophie ancienne, trod. de M.Tissot, t.I,p. 127.

Oi MANUEL

descendues des sectes anciennes. Mais ces sectes, méprisées, successivement enrichies et par leur développement propre et par de nombreux emprunts à l'Orient, formaient néanmoins la vraie religion de la Grèce, et cette religion ne fut pas sans influence sur la formation et sur les progrès du christianisme. En résumé, nous avons considéré deux formes dans la religion grecque : l'une populaire , exclusivement anthropomorphique , qui se trouva de bonne heure insuffisante, au moins pour les esprits cultivés ; l'autre mystique, dogmatique , aux symboles complexes et variés , et qu'il serait difficile de rerx)nslruire à toutes ses époques. Celleci eut pour base la doctrine de l'expiation et de l'immortalité de l'âme ; elle fut enseignée dans les mystères, et finit par se fondre, durant l'ère alexandrine et romaine, avec le syncrétisme, au milieu duquel la religion chrétienne naquit , grandit , et duquel elle triompha.

VIII. Passons maintenant aux personnages mythiques , dont rhistoire est liée à celle de l'ancienne théologie grecque. Nous ne voulons pas nier absolument leur existence; mais il faut avouer que d'un côté leur vie ne présente que des événements symboliques, et que de l'autre, quand on veut s'attacher aux actes principaux et réels ou aux écrits qu'on leur attribue, il est impossible de les placer dans une même époque. Orphée , disciple de Linus, maître de Musée le père d'ËumoIpe, est le plus important do ces personnages et celui qui représente en quelque sorte tous les autres. Si on considère Orphée comme l'époux d'Eurydice et c>omme le compagnon d'Hercule et de Jason dans l'expédition des Argonautes, un grand homme de ce nom peut avoir existé réellement , et existé avant la guerre de Troie , comme le veut la tradition ; mais sa vie n'a rien d'historique, et il n'entre pas dans notre plan de raconter les symboles. Si on le considère comme l'auteur des hymnes que l'antiquité lui attribuait, alors il faut le regarder comme un poète postérieur, et de beaucoup, à Homère et à Hésiode. L'historien Hérodote nous offre un important témoignage : « O^^nt aux poètes, dit-il, que Von prétend avoir existé avant ces deux hommes , ils sont venus , à mon sens du " moins, après eux (1). » Arislote ne cite jamais ces hymnes que

(1) Hérodote, Buterpe^ 53.

DR PHILOSOPHIE ANCIEiNNE. 65

gous lu désignalion de vers dits orphiques (4), et nous avons vu qu'il ne croyait pas à Texistence du poète Orphée. Enfin les syncrétistes eux-mênies ont été forcés de nous rapporter les noms de tous ceux auxquels ces poésies ont été attribuées : Onomacrite (2), Zopyre d'HéracIée, Prodicus de Samos, Phérécyde d'Athènes, Cercops le pythagoricien (3). Phérécyde et Onomacrite vivaient dans le siècle de Selon. Cercops, cité par Cicéron (4) , est d'un âge incertain; mais tous ces auteurs sont postérieurs aux deux grands poètes nationaux de la Grèce. N'osant résister à tant d'évidence, quelques alexandrins prétendirent qu'à la vérité les poèmes n'étaient pas d'Orphée, mais que les dogmes devaient lui être rapportés ; assertion toutefois dénuée de valeur. On voit donc que les premières poésies orphiques peuvent remonter à six ou sept siècles avant notre ère; mais ce résultat même est inutile, parce que ces poésies ont été continuellement interpolées (5) jusqu'à disparaître sous celles d'AristobuIe, ou d'autres pareils écrivains, que les Pères de l'Eglise nous ont conservées. Si maintenant nous envisageons dans Orphée le fondateur des mystères, ou par luimême (6), ou par son disciple Musée, nous devons encore le placer dans le siècle qui suivit Homère et non dans ceux qui le précédèrent. Enfm, reste Orphée, auteur d'une cosmogonie et d'une théogonie sur lesquelles certains renseignements nous sont parvenus. En cette dernière qualité on peut le croire plus récent qu'Hésiode, mais difficilement plus ancien , à moins qu'on ne veuille sans preuves le regarder comme l'initiateur de tous les autres théologiens.

IX. Nous voyons ainsi la personnalité d'Orphée s'étendre au point de disparaître de l'histoire, et nous en concluons, non qu'aucun Orphée n'a existé , mais que ce nom , plutôt réel que

(1) Aristote, De Anima, i, 5, et De Generatione et corruptione, ir, 1.

i2) Onomacrite fut chassé d'Athènes par Hipparque, pour avoir falsifté les vers do Musée. Hérodote, Polymnîe, 6.

(31 Clément d'Alexandrie, Slromaia, i, pag. 332; T&tien ^ Adversus Grœeoa, eh. 41 ; et Philopon, in Arist. De Anima, îoc. cit.

(4) De Natura deorum, i, 38.

f{î) V. Hermann, Orphica; Letronne, Observations sur les représentationi zodiacales, p. 87.

(61 Aristophane, Grenouilles, y. 1045; et Euripide, Rhésus, 9i0] ffippolite,9hCy; Cr. Cyelope, 639, Alceste^^Mj Boissonnade.

supposé, est comme le centre autour duquel la religion ésotérique des Grecs a groupé ses traditions et ses dogmes. Les sources premières de ces traditions sont multiples. L'une d'elles sort de ces cosmogonies dont les colonies orientales ont pu apporter à la Grèce l'esprit et les symboles. Une autre est née de la réaction naturelle de la pensée religieuse contre l'anthropomorphisme, vers le temps du déclin de l'âge héroïque, au commencement d'une ère de paix, sous l'influence du culte de l'art et grâce à la spéculation des prêtres. Peut*être aussi certains étrangers, comme le Thrace Orphée, missionnaires ardents de l'immortalité de l'âme, parcoururent la Grèce, prêchèrent, au péril de leur vie, les dogmes de l'expiation et de la purification, enseignèrent l'horreur du meurtre, et surent en même temps charmer les sens par la musique, les âmes par le mysticisme. Bientôt de nouveaux mythes vinrent broder sans doute le fond réel de l'histoire. On a pensé de nos jours que certaines traditions historiques avaient pu se constituer peu à peu sans autre fondement qu'un ensemble d'idées préconçues; mais d'autres traditions peuvent résulter aussi de l'application des formes symboliques de l'imagination à des événements réels. Supprimons aujourd'hui l'histoire parmi nous; imaginons quelque catastrophe et un très-petit nombre d'hommes sauvés; n'accordons à ces hommes que le souvenir du malheur qui a frappé l'humanité, que la vague notion de quelque dogme, du péché originel, par exemple, qu'une espérance, c^lle de la vie future et de l'immortalité ; bientôt les efforts d'une imagination primitive, en quelque sorte, et presque libre, enfanteront de merveilleuses histoires ; l'esprit de l'homme , fidèle à sa nature , tantôt symbolisera spontanément le réel, tantôt réalisera les symboles : ainsi les faits nouveaux, mêlés aux faits anciens, formeront d'infinies légendes. Les faits même deviendront des dogmes, et les dogmes, des faits. Enfin, de tout ce travail continué par les générations, il devra résulter une doctrine d'autant plus originale que la base traditionnelle y sera moindre, et dont le caractère propre sera déterminé par les dispositions naturelles de la race ainsi mise en expérience. Il y a peu de chose à changer à ce tableau pour l'appliquer à l'histoire des anciens hommes , et surtout à celle des Grecs , peuplades

disséminées, sans traditions nettes, au milieu d'un pays qui vient de subir des inondations et des déluges (4).

On comprend combien il est difficile de déterminer Tâge et la signification des symboles quand on sait que l'esprit toujours vivant d'un peuple les a modifiés pour les interpréter, ou mêlés à des symboles nouveaux qui les déSgurent. Or, les traditions or<* phiques n'ont cessé de s'accroître et de se transformer depuis leur origine pendant près de qumze cents ans. Nous indiquerons ici les époques principales de leur développement. D'abord l'H*gypte, qui depuis des siècles, et peut-être toujours, avait été fermée aux étrangers, se trouva ouverte aux Grecs sous le roi Psam* mitique, au milieu du septième siècle avant notre ère (2). Il est constant qu'à cette époque une colonie grecque fut établie en Egypte, et que ce pays singulier, qui offrait à la Grèce le modèle d'une civilisation originale plus profonde et plus réfléchie que la sienne, excita son admiration et devint le point de mire de tous les voyageurs qui cherchaient hors de chez eux la religion et la science. Le culte de Bacchus et celui de Cérès, et les mystères qui se rattachaient à ces cultes, durent alors recevoir une nouvelle impulsion, un nouveau développement; alors aussi dut commencer une ère nouvelle pour les mystères orphiques , si toutefois ils exi9« taient avant cette époque. Plus tard , lorsque la société pythagoricienne eut été dispersée, comme nous aurons à le raconter, UQ grand nombre de mystiques, vrais ou prétendus pythagoriciens, couvrirent la Grèce, et les mystères orphiques reçurent encore un nouvel élément. Ce grand événement est de la Gn du sixième siècle ; c'est durant le cinquième que les conséquences durent s'en faire sentir, et ce siècle est aussi le premier qui nous présente le nom d'Orphée chez un de ses écrivains, dans les odes de Pindare (3). Nous ne serons pas étonné, d'après ce qui précède, si le grand historien des nobles guerres de la Grèce, cet homme

(1) V. sur les déluges de la Grèce la note de M. Henry Martin, Études sur le Timée de Platon, 1. 1, p. 252. Fréret, Acad. des Inscript,, t. XXIII, p. 129 et siiiv.

(2) La date du règne de Psammitique seul, et vainqueur de ses rivaux, est fixée à l'année 670.

(3) Fréret, Acad. des JnscripL, t. XXIII, p. 262, Mém.y qui cite à tQrt Vlsthmique, IV, 62 ; c'est Pythique, IV, 315, Heyne.

aussi sage, aussi positif déjà qu'il est encore naïf et poète, écrivant dans le même siècle, nous signale les rapports qui unissent entre elles et à l'Egypte toutes les sectes mystiques, en les désignant sous les noms d'orphiques et bacchiques, et en même temps ô'égyptiaques et pythagoriques (4). Sans doute il y avait là de nombreuses sectes ; mais ce n'est pas un initié qui parle, c'est un contemporain qui saisit ce qu'elles ont de commun, de saillant, de connu pour tous. A cette époque seulement il devient possible de connaître, encore est-ce vaguement, l'esprit religieux ou philosophique des doctrines orphiques. Aucun grand événement ne vient, du reste, troubler le cours des traditions, mais tout conspire à les mêlera des traditions étrangères; l'Egypte, puis la Judée, la Chaldée, toutes les nations antiques, enfin la philosophie elle-même, apportent leur influence et leur esprit d'interprétation, et la religion d'Orphée se confond avec le syncrétisme. X. Nous appelons religion la doctrine orphique ; il ne nous sera pas difficile de montrer en elle, dès le siècle où nous parlons, le cinquième siècle, tout ce qui constitue une religion véritable. D'abord, pour ce qui regarde la destinée de l'homme, elle nous présente le dogme de l'immortalité de l'âme sous la forme de la métempsycose et uni à l'idée des peines et des récompenses futures. Ce dogme, d'origine égyptienne (2), est commun aux orphiques et aux pythagoriciens dispersés. Il ne varie chez les divers écrivains qui nous le rapportent, que sur la nature et la durée des migrations et sur les intervalles qui les séparent. Pindare nous montrant Tantale aux enfers raconte que son supplice est le quatrième qu'il subit, et celui-là doit être éternellement douloureux (3). Mais «ceux, ajoute-t-il ailleurs, qui, ayant habité » jusqu'à trois fois le double monde , ont eu la force de préser- »ver leur âme de toute injustice, s'avancent, par les sentiers » de Jupiter, vers la cité de Saturne. Là sont les Iles des beu- » reux, que rafraîchissent les vents de l'Océan » (4). Suivant le

(1) Hérodote, Euterpe, 81.

(2)Id.,ibid.,123.

(3) Pindare, Olympique P", à Hiéron.

(4) Id. Olympique IIj àThéron d'Agrigcnte, v. 123-130. Traduction de M. Bolssonnade.

IIE PHILOSOPHIE ANaUNIIE. 69

système égyptien rapporté par Hérodote, Tâme, pendant trois mille ans, habite des corps d^animaux ; elle revient animer un homme après cette période. Platon, dans celui de ses diak^es qui porte Tempreinte la plus marquée du mysticisme, et qu'il composa, jeune encore, réduit à mille ans le chiffre d*Hérodote. Il grati6e du retour à la perfection et au séjour divin les âmes qui ont trois fois choisi sur la terre la classe des philosophes et des amants de la beauté (1). On sait comment la métempsycose fit depuis lors partie du bagage des poètes : nous la [rencontrerons aussi dans la philosophie. A la métempsycose touche de fort près un autre dogme qu'on trouve rapporté dans quelques-uns des passages mythiques de Platon, et qu'il attribue formellement aux disciples d'Orphée (2) : nous voulons parler de la chuU des âmes dans les corps, de la vie envisagée comme pénitence, et de la nécessité d'une vie sainte comme expiation de fautes autrefois commises. A ce dogme se rattachaient, dans les sectes orphiques, des pratiques de purification et d'expiation, à la suite desquelles on promettait aux initiés une vie éternellement heureuse dans l'autre monde (3) ; et Orphée fut effectivement considéré dans l'antiquité comme le premier qui eût enseigné l'existence des peines et des récompenses après la vie (4).

Passons maintenant au système du monde et à la théologie. Nous avons dit qu'une cosmogonie avait été conservée sous le nom d'Orphée; mais il faut dans cette cosmogonie distinguer deux éléments : l'un remonte à une haute antiquité , l'autre , au contraire , appartient aux temps de la philosophie. Les philosophes syncrétiques des premiers siècles de notre ère essayèrent de concilier les anciennes traditions, toujours subsistantes, qui présentaient , sous le nom d'Orphée, un dogme matérialiste au sujet de l'origine du monde , polythéiste au sujet de la nature des dieux , avec les doctrines orphiques de formation plus ré-

(1) Platon, Phèdre, p. 54, et République^ liv. X.

(2) Platon, Cralyle, p. 50.

(3) Cette promesse inspira le bon mot attribué à plusieurs anciens qu'on engageait i se faire initier. Y., par exemple, Plutarque, Apophlkegme* laconique», Léotychidas, 3. Cf. Diogène de Laërte, Vie de Dioghte le cynique y VI, 39 ; éd. Wetfttein, 1692; et Tbéopbraste, Caracth-e du superstitieux,

(4) DIodore de Sicile, liv. I, S 96, p. 127, Dindorf.

70 MAHUEL

oente, qui admettaient une cause efficiente unique et intelligente. Ils attribuèrent à Orphée de lointaines pérégrinations, comme à tous les anciens sages : ils supposèrent qu'à son retour d*Égypte le poète avait remplacé la théogonie par les hymneSy et abhorré son ancienne superstition. De là la fameuse pa/tnodte d'Orphée (1) ; de là les interprétations spiritualistes de la cosmogonie, interprétations que Ton voulut bien regarder comme conformes à la pensée d'Orphée , à sa pensée la plus intime. Mais un écrivain chrétien d'un génie plus sévère nous déclare expressément que la doctrine d'Orphée fait naître les dieux et qu'elle place l'origine du monde dans les éléments. Lui-même nous fait connaître cette cosmogonie (2), dont on retrouve ensuite les fragments et les au> torités dans les livres syncrétiques ; il est vrai que les mêmes écrivains, et Âthénagore aussi, en reproduisent plusieurs versions, mais ces versions ne diffèrent pas essentiellement.

XI. L'eau est le premier principe de toutes choses. De l'eau croupissante est né ilys (le limon), et, de ces deux, l'animal dragon, qui avait une tête de lion et au milieu du corps la face d'un dieu. Ce dieu a nom Hercule ou le Temps. D'Hercule naquit un œuf immense qui , couvé par son père, se rompit en deux parties sous ses efforts. La partie supérieure s'accomplit en un ciel parfait , et l'inférieure tomba et fut la terre. Et ainsi la Terre parut, déesse au corps divin. Le Ciel s'accoupla avec elle, et engendra les femelles Clotho , Lachésis et Atropos , et les mâles aux cent mains Cottus , Gygès, Briarée, et les cyclopes Brontès, Stéropès et Argus (3), et il les précipita tous dans le Tartare quand il eut compris qu'il devait être par eux dépossédé de Tempire. Alors la Terre irritée lui donna pour fils les Titans :

Alors la Terre auguste engendra les jeunes Uraniens Que d'autres appellent du surnom de Titans, Pour qu'ils tirassent vengeance du grand Ciel étoile.

La même cosmogonie se retrouve avec quelques variantes , et

(1) Y. surtout Justin martyr, Exhortation aux geiUils, p. 15 et 104 ; éd. de Cologne, 1686.

(2) Athénagore, Apologie pour les chrétien» ; éd. de Henri Etienne, p. 20 et 21 .

(3) Tous ces noms sont dans Hésiode-, Thiog,, 217, 148, 139.

D£ PHILOSOPHIE AKCiiLNNE. 71

SOUS bonne garantie dans un autre écrivain (4) , de sorte qu'on ne peut douter ni de son authenticité en tant qu'orphique , ni de son antiquité qui se révèle à première vue. L'existence du principe humide, au commencement des choses, l'action divine de la Force et du Temps, enfin la production d'un œuf qui contient le inonde en germe , ce sont là des idées toutes primitives. Quelques traditions plaçaient l'œuf au premier commencement (2), ce qui revenait à supprimer le court symbole par lequel Àthénagore en explique la naissance, et qui peut-être ne fut ajouté qu'un peu plus tard; mais il faut que cet œuf soit porté sur l'élément humide ou sur la vase. Il n'y alaucune opposition entre cette cos* mogonie et quelques idées qu'on trouve çà et là attribuées à Orphée. Si , par exemple, trois premiers principes sont mentionnés, la Nuit , la Terre et le Ciel (3), on peut penser qu'au sein de la nuit primitive la terre et le ciel préexistent dans l'œuf dont il n'est pas parlé. Damascius, d'après un disciple d'Aristote, Eudème, attribue aussi la nuit comme premier principe à Orphée, et en même temps à Homère. Mais les traditions qui , après avoir supposé le temps avant tout, font ensuite arriver l'air ou l'éther d'un côté comme principe actif, formateur, théogonique ; de l'autre le chaos, hiatus immense qui n'a ni fond, ni terme^ ni place comme principe passif (4) ; celles-là nous semblent se rapporter à une cosmogonie différente de la première, et probablement moins ancienne.

Quoi qu'il en soit, il est facile de reconnaître dans ces doctrines cosmogoniques plusieurs idées analogues à celles d'Hésiode. Comme dans le poème d'Hésiode, une théogonie suivait la Cosmogonie d'Orphée, et cette théogonie était si conforme aux idées les plus anciennes des Grecs sur les dieux, qu'un païen même, au siècle des Antonins, n'en parle qu'avec indignation (5); mais bientôt Tinterprétation survint, et peut-être durant le siècle où les orphiques enseignaient l'immortalité de l'âme et l'expiation , leur théologie s'était déjà beaucoup modifiée (6).

( 1) Hellanicos, historiographe des plus anciens cité par Damasdus, De Prmci^ piisy p. 381 ; éd* Kopp, 1826.

(2) PlaUrqae» Banquet, il, 3.

JS) Lydas, De Mensibtu^ p. 19.

(4) Simplicius, Physique (commentaire de celle d'Aristote), I. VIT» text. T. t6) Diogène de Laërte , Fies, préfaeet 6. (6) Ainsi Platon nous apprend {^Pkédon, p. 196 ; édit. Cousin) que les myatères

72 3IANLEL

Le premier grand progrès accompli par la science théologique des orphiques dut consister dans rétablissement d'une cause efficiente propre à commencer et à régler l'évolution des éléments, d'une divinité sans origine, supérieure aux divinités nées, et distincte, non dans ses manifestations, mais dans son essence, de l'œuf symbole de la vie universelle. Les plus anciennes cosmogonies n'admettaient pas qu'il y eût chose au monde exempte de naissance ; seulement parmi les choses nées elles en reconnaissaient de certaines pour incorruptibles (4). La tradition rapportait à Musée un poème sur la génération des dieux, a Tbamiris une guerre des géants ; Eumolpe passait pour le fondateur des mystères d'Eleusis, où la nature était adorée ; enfin nous avons exposé quelques-unes de ces cosmogonies dégagées des additions postérieures. Mais quand lès systèmes des philosophes eurent exercé sur l'esprit grec une influence décisive^ après la fusion des pythagoriciens avec les orphiques, après les raisonnements des éléates, surtout après la doctrine d'Hermotime etd'Anaxagore, ou seulement sous l'action des causes qui produisaient ces doctrines, ridée de la création et celle de la providence s'introduisirent nécessairement dans les mystères, au tout ou moins dans ceux de certaines sectes.

C'est probablement aussi à l'influence exercée sur les opinions orphiques par les pythagoriciens dispersés qu'il faut attribuer l'introduction parmi elles de la croyance à la pluralité des mondes. On sait en effet que, selon de certains vers orphiques, chacun des astres était un monde (2). Mais l'opinion qui s'y trouve aussi consignée de la conflagration future de la terre n'a peut-être pas la même antiquité , du moins on pourrait la croire de source stoïcienne.

XII. Mais interrompons cette déduction du mouvement des idées orphiques pour dire un mot de quelques philosophes mylhi-

«naeignaient de son temps à considérer la vie comme un poste où Thomine a été placé, et qu'il ne peut abandonner sans permission.

(l) Aristote, De cœlo^ m, I. Aristotc reconnaît en général que les anciens théologiensy ainsi qu'il les nomme, procéilciient à la création en passant du désordre à l'ordre et du non-étre à l'être. (V. Métaphysique y xii, 6, 7 et 10. 1

2) Stohée, Eclogie physica, I, p. 64; édit. d'Anvers, 1576; et Pseudo- Plutarquc, Opinions'des philosophes, il, 13,

DE PHaOSOPHlE A>XIEMN£. 73

ques ou auteurs de cosmogonies qui vécureot avant l'époque où nous sommes parvenus; on peut les considérer comme servant d'intermédiaires entre les initiateurs elles philosophes, ou comme signes premiers de Ventrée de la spéculation dans les choses. religieuses. L'un des plus anciens est Épiménide le Cretois, contemporain de Selon ^ surnommé VExpiateur , célèbre par sa longue vie (4) et par un sommeil symbolique de cinquante-sept ans dans une caverne. Ce sage mystique fut appelé durant une peste dans la ville d'Athènes, qu'il purifia à l'aide d'autels sans dédicace, de nombreux sacrifices, et peut-être du sang de deux hommes {î). Rien ne peint mieux et la Grèce et cette époque qu'un appel ainsi fait à un homme, à un étranger qui tient de lui-même sa mission de prêtre. On reconnaît une religion en travail, et cette dure loi de crainte sous l'empire de laquelle un peuple regarde tout mal comme une punition et fait élever des autels sanglants à une divinité inconnue par un inconnu habile dans les secrets divins. Épiménide était extatique , inspiré ; en délire , dit-on , il prédisait l'avenir (3) et passait pour un homme au-dessus do la condition humaine. Il laissa un long poème théogonique, un autre sur Minos et Rhadamante, un troisième sur les Argonautes, et un traité des sacrifices; l'Air et la Nuit étaient les principes premiers de sa cosmogonie (i).

Quelques mots , livrés aux interprétations les plus diverses , sont tout ce qu'on peut connaître de ces grands poèmes, mais ces quelques mots seuls prouvent déjà la liberté d'esprit qui présidait aux conceptions des poètes divins. Si l'Air et la Nuit étaient les principes d'Épiménide, le Feu, TËau et la Terre étaient ceux d'Onomacrite , l'un des auteurs des poésies orphiques (5), et celui-là même qui fut chassé d'Athènes pour avoir falsifié les prédictions de Musée. Deux historiographes très-anciens aussi , Ëu-

(1) La version la moins exagérée fixe la durée de sa vie i cent cinquante-i]uatr0 ans, d'après une tradition rapportée par Xénophane. Y. Corsini, Fast AUic. t. III, p. 72.

(2) Diogène, Vie d'Épiménide ^ et les notes de Ménage, I, 109-116.

(3) Cicéron, De Divinaliotie, I, 18 ; Cf Platon , Lois, I , p. 49.

(4) Damascius, De PrincipiiSy p. 383, d'après Eiidèroe.

(5) Sextus, Hypolypoies, III, 30; et Adversus physicosy 1, 361, édit. de Fabricias.

mélus et Âcusiias , condidérés par quelques-uns comme n'ayant fait que changer la forme du poëme d'Hésiode (4) , semblent cependant s'en être écartés en quelques parties ; du moins Âcusiias, après avoir pris le Chaos pour principe , puis la Nuit et l'Érèbe pour premier couple , leur fait engendrer l'Éther^ l'Amour et la Prudence (3), de sorte que l'Amour ne peut jouer le même rôle dans cette cosmogonie que dans celle d'Hésiode; et la môme remarque est à faire si Ton s'en rapporte à une autre tradition, suivant laquelle Acusiias aurait donné la Nuit pour mère à TAmour et l'Éther pour père. Cet Acusiias était de fort peu antérieur à l'invasion médique et Argien de nation (3) ; sa cosmogonie était , comme à l'ordinaire, suivie d'une théogonie.

Un écrivain mythique plus célèbre , et sur lequel on a quelques données curieuses, est Phérécyde de Syros, toujours cité parmi les plus anciens théologiens de la Grèce. S'il fallait en croire les alexandrins , Phérécyde aurait enseigné la création : Jieus, voulant démiurger, dit l'un d'entre eux (4) , se tourna vers Vamout^ afin de former le monde de la réunion dee contraires , en les portant à Vaceord et à Vamitié. Ce témoignage semble confirmé f sauf les termes qui ne peuvent être de Phérécyde, par ce paaeage qui nous est parvenu : « Zeus et le Temps sont à toujours , et Chthôn (la terre) existait aussi ; mais le nom de Ghè ne lui appartint qu'après que Zeus lui en eut fait présent (5). »

Ainsi, selon Phérécyde, si toutefois ce passage obscur doit être entendu de la sorte, la matière , élément éternel , a été réglée et ordonnée par Zeus, que tous les interprètes s'accordent à définir par l'Éther, principe de la lumière et de la chaleur (6). Les rapports que la tradition* à tort ou à raison d'ailleurs, établit entre Phérécyde et Pythagore, qui professait à peu près le même dogme, nous semblent confirmer cette opinion. L'Ean, que quel-

(1) Platon, Banquet; et Clément d'Alexandrie, Stromata, VI, p. 620, édit. d« Cologne, conforme à eelle de Paris.

(2) Damasdus, De PriMipiis, d'après Eudème, loc. cit.

(3) Josèphe, dans Eusèbe, Préparation évangéliquct X, 7.

(4) Proclus, Commentaire du Timée dePlaton^M, 166.

(5) Diogène, Vie de Phérécyde^ 1, 119.

(6) C'est parce qu'il admit ce principe mprême actif» créateur et étemel en soi que Phérécyde pat être assimilé par Aristote aux BUges, q«i font un bien la première cause des êtres [Métaphysique, XIV, 4).

qaes-UDS regardaient comme le premier élément , selon Phérécyde (4), pourrait alors être prise pour l'état primitif de la matière ou chaos , d'autant mieux que l'eau proprement dite , l'air ou souffle et le feu sont donnés comme des créations du Temps (2) , qui est , suivant son rôle mythologique, le prédéces-seur de Zeus dans l'ordination de la nature. L'éternité de Zeus constituerait donc le dogme particulier à Phérécyde , et on pourrait croire que , par lui comme par les pythagoriciens , ce dogme pénétra chez les orphiques. Mais cette croyance nouvelle n'empêcha pas Phérécyde de construire une théogonie des plus compliquées y dans laquelle il racontait le combat de deux grandes armées pour la possession du ciel et la victoire d'Ophionée sur Cronos (3). Quoique écrivain en prose et le premier peut-être, honneur qu'il dispute à Cadmus , historien de Milet (4) , et au philosophe Anaximandre , Phérécyde était un grand créateur de mythes : le Manteau brodé , le Chêne ailé ou V Arbre étaient des mythes célèbres dans l'antiquité (5). Le premier de ces symboles était sans doute celui de la création , puisque Zeus , après avoir fait un grand et beau manteau , y broda la Terre , Ogène ( l'océan) et les palais d*Ogène (6); mais nous ne pouvons deviner, avec si peu de données, ce qu'était l'arbre couvert du manteau, ni oe que représentaient la naissance et la vie d'Ophionée.

Phérécyde est peut-être le premier des Grecs qui ait écrit sur la transmigration, et, par conséquent, sur l'immortalité de l'âme (7), qui n'était enseignée que sous cette forme dans la haute antiquité. Un grand nombre de symboles, les Cavernes, les Antres, les Por-tM, nous dit un alexandrin, lui servaient à désigner la génération et le décès des Ames par rapport aux corps (8) , et c'était probablement le sujet de celui de ses livres qui portait le titre de

(1) SeholiMte d'Hëdode, loe. cit.

|2) DamaMiiw, D* Principiitf p. 884. ,

(3) Origène, CSmire CeUe, VI. p. 498 de YéàiU Utlne d'Origène. Parii, 1619.

(4) Suidas, Lexique, art. Phérécyde.

(5) Maxime daTyr, DiuerUUions^ 29; et Isidore dans Clément d'Alexandrie, Slromata, YI, p. 649.

(6) Clément d'Alexandrie, Ibid., p. 631.

(7) Cicéron, TusculaneSy I, 5.

(8) Vorpïiytey De Antro nympharuniy e. |l, p. 130, édit. de Borne, 1680.

Heptamyche, les Sepjt Sanctuaires. Les autres semblent avoir été relatifs à l'histoire du monde et des dieux (4).

XIII. Après avoir donné un aperçu des recherches mythologiques qui durent exercer une grande influence , et sur la philosophie des premiers temps , et sur la constitution dogmatique des mystères , revenons aux orphiques. Comme toutes les théologies de l'antiquité , la théologie orphique supposait le règne successif de plusieurs générations divines ; mais un dogme particulier à cette doctrine était la prophétie d'un règne futur et meilleur après la chute de Jupiter. Il serait difficile de savoir dans quel sens celte prophétie put être émise pour la première fois; peut-être tiraitelle son origine de l'antagonisme inévitable du culte des mystères et du culte public , de l'espoir qu'avait le premier d'arriver à la domination, d'initier le monde entier, et non plus seulement quelques adeptes, à ses doctrines ; peut-être aussi prévoyait-on la nécessité de donner au royaume céleste un maître moins décrié que Jupiter. Phanès fut le nom orphique du maître futur ; on disait Bacchus dans les mystères bacchiques ; et l'opinion de l'instabilité du royaume de l'Olympe devint si populaire au cinquième siècle qu'Eschyle, pythagoricien, il est vrai, et fort dévot (2), sinon tout à fait initié aux mystères dont on l'accusa d'avoir dévoilé les secrets (3), fit prédire clairement à son Promélhée le renversement de Jupiter (4) : a Et pourtant ce Zeus , malgré l'orgueil qui remplit son » âme, il sera humble un jour; l'hymen qu'il prépare le renver- )) sera du haut de sa puissance ; il tombera du trône, il sera effacé » de l'empire : ainsi s'accompliront les imprécations de Cronos... » Qu'il aille donc s'asseoir dans sa sécurité, rassuré par ce bruit » qui roule dans l'étendue ; qu'il secoue dans sa main le dard » enflammé 1 Vain appareil, . . . tant il sera terrible, cet ennemi qu'il » se prépare maintenant à lui-même ! »

(1) Phérécyde de Syros était astrologae aussi, i moins que ce dernier ne fût un personnage diflférent ; et enfin il y eut un Phérécyde d'Athènes, auteur d'un livre de généalogies. (V. Diogène, Vie de Phérécyde.)

('>) Attlc. XXI. On voit par une anecdote rapportée dans Pausanias qu'Eschyle se donnait, dans une de ses tragédies, comme inspiré de Bacchus.

(3) Clément d'Alexandrie, Slromala, II, p. 387. Il se sauva en prourant qg'il n'était pas initié.

(4) Eschyle, Prométhée, 943 et suiv.; traduction de M. Pierron , p. 37.

Il est beau de voir ce grand poète s*éiever par son génie jui^ qu'à des symboles qu'il surprend à initiation (4), résumer les plus nobles aspirations religieuses de son siècle et ses plus fortes conoeptions, préparer peut-être même un dogme pour l'avenir et enseigner la rédemption à sa manière. Prométhée est le symbole de la prévoyance divine ou de la sagesse dans Thomme , et de rinvention de tous les arts : « Avant moi ils voyaient, mai^ ils » voyaient mal ; ils entendaient , mais ils ne comprenaient pas ; » semblables aux fantômes des songes , ils vivaient depuis des » siècles confondant péle-méle toutes choses... Gomme la frêle » fourmi , ils habitaient sous terre , dans des cavernes profon- » des où ne pénétrait pas le soleil... Ils agissaient toujours au » hasard sans réflexion. Enfin je leur enseignai (il)... C'est moi » qui inventai... J'ai mis fin aux terreurs que l'avenir inspirait » aux mortels... J'ai placé dans leur âme d'aveugles espéran- » ces... Et puis je leur ai donné le feu... Ces êtres qui ne durent » qu'un jour possèdent le feu resplendissant ! » Or ce Prométhée souffre innocent ; rédempteur des hommes , il attend son propre rédempteur. Quel fut son crime? Il aima trop les hommes! Contre l'injustice de Jupiter, ce dieu d'un jour, car il est toujours un maître dur, ceJui qui commande depuis peu , il invoque les éléments de la vie : « Divin éther ! vents à l'aile rapide ! sources des » fleuves! flots innombrables qui ridez la mer, et (oi, terre! nour- B rice du mondé! soleil, œil qui voit tout!... » Il invoque surtout la terre, cet être unique adoré sous tant de noms [3), etTéther, principe vivificateur, et sa môreThémis : « 0 ma mère! auguste di- » vinité ! et toi , éther, qui fais rouler sur le monde le flambeau » de la lumière , voyez mes injustes tourments ! » Les mystères d'Eleusis , les dogmes orphiques , la plus haute religion de l'antiquité, se font jour dans ces invocations sublimes!

XIV. Enfin, lorsqu'à la suite du mélange des traditions durant l'ère alexandrine, deux dogmes, dont on ne trouve pas de trace

(1) On a cru trouver la preuve qu'Eschyle était initié , dans l'invocation à la grande déesse d'Eleusis qu'Aristophane met dans sa bouche (Grenouilles, V. 8d4 ; mais la preuve est-elle suffisante !

(2) Au nombre des sciences que Prométhée enseigne aux hommes, est la science de* nombres^ la plus noble des sciences. 'Api9{«,ôv cEo/ov aoftffti«Twv, v. 468.

{3| P. 218 : r«l«, coU&v dyoiiiTwv (fco^ffi jii«.

certaine en Grèce avant celle époque, le dogme de rémanalion et celui de la trinité divine, se furent répandus dans le monde, les sectes orphiques s'en emparèrent. Phanès fut considéré comme le commencemeut et la fin du monde ou de la manifestation divine. Qa crut que l'esprit, l'un, absolument dégagé de matière, avait dû de toute éteroité précéder l'œuf, et qu'Orphée avait in* diqué celte vérité mystérieusement dans sa cosmogonie, ouvertement daas ses hymnes ; et que, selon lui aussi, tout devait un jour rentrer dans l'unité première. On crut que les âmes des héros, qui peuplaient Tair, selon Tbalès et les pythagoriciens, ainsi que tous les autres esprits ou démons que la croyance populaire, influencée parles dogmes chaldéens, ajoutait aux anciennes divi-^ nilés du paganisme^ et dont ^le remplissait Tonivers, n'étaieni que les anneaux d'une chaîne immense qui , de la Divinité su» prème jusqu'à l'homme, traversait la création tout entière. On voulut voir dans la cosmogonie deux principes, Tun iicttf, l'aiiire passif; l'un bon, l'autre mauvais. On s'expliqua Texistenoe de l'èire fîni par celle du mal, le mal par la cHute,. la ohute par l'émanation; et Ton prévit. Von espéra la réparation fulme, le retour à l'immobilité divine. Enfin on chercha à grouper en triades les principes dje la théogonie orphique. Toutes ces tendances, suilea nécessaires^ du syncrétisme et de ses causes, que nons avona an»* lysées, expliquent la confusion des dogm«6orphiquâS» et permel-* tent d'en déterminer assez exactement les decnièi^ phas^.

Ainsi la religion d'Orphée parvenait jusqu'aux limites du c4irî^ tianisme ; eUeen était en quelque sorte une hérésie anticipée. Ces charlatans méprisés, ces conducteurs, ces devins qui, du tempa de Platon, colportaient les livres d'Orphée dans les rues, en offrant la rémission des péchés, l'art de lier ks dieux et des sacrifices pour les morts (4] ; ces prêtres, chez qui les contemporains superstitieux de Théophraste allaient se faire initier en famille {%) ; tous ces pauvres mystiques, que la phUosçphie humiliait al qu'elle croyait devoir chasser à jamais, c'étaient des chrétiens comme H en pouvait exister quatre ou cinq siècles avant Jésus- Ci) PlatQD^ République^ llv. U, p. 1^ TT, T^ ti;*<t ^% Çpusl». (2) Théophraste, Caractères, Chaj^. X\U

Christ (I). En effet, quand une foule de plus en plus grande se trouve appelée à la vte intellectuelle, quand les traditions sont confondues, et que la raison ne peut donner à tous la solution du problèflBe du monde, comment la philosophie suffirait-elle? H faut que le symbole reparaisse et qu'il regagne Tempire, modifié, il est vrai, par les recherches hbres de la philosophie et par les eibrts de Tinterprétation ; il faut que la tradition se ra* mène à t'unîléi, etqu*il se forme une religion. Envisagée par rapport à ce résultat final, la grande ère de la Grèce n'est qu'une ère critique; mais en dle-môme elle présente une orga* nisatkm d'état tout originale, une religion populaire qui kii est propre, une religion intime et privilégiée, qu'on embrasse dans son ensemble sans pouvoir en suivre tous les détours ao fond dea templcfl et des cavernes, un art, une langue sublimes } elle nous offre la acienoe enfin et cette inmorteUe phttesophie c|oe nous allons étudier. On doit enirevrâr déjà ce que la religion de le Grèce a pu, par ses dogmeacosmogoniquesy fournir de donnéee à In philosophie au berceau ; et l'on doit s^tir ce qu'elle fonde dans lee esprits pour le religion à venir, elle qui créa ces deui symboles : Offi^ée l'initiateur et le rédempteur Promélhée, euxiiuels des c^r^ tiens de dix-huit siècles eimoAt encore à demander des inspirations (t). Le symbole est de luHœéiae éternel : il reeelt de ses oendresi à chaque interprétation nouvelle,

S4BCUC nis sjBM^ a^cîES ^ u a»à;cfi. ~ Ugisutaviui

KT MOnAL^TESk

I. Nous avons reconnu deux époques à Vactioa directe des dviliâalions de l'Orient sur la Grèce : l'une remonte à l'origine des

(1) La comfeaaÎQii éUit pratiquée dans Vivitiatioi^ à certain» tDjvtères. Plutvquc, Apopklhegtnet laconiques : Ly sandre, 10 ; dvcers, 66. •

(2) V Orphée y de M. Ballanche, et le Pronuthèe, de M. Edgar Quinet.— Co ii*eat p«9 ici le lieu d'entrer dans un examen approfondi de» dogmes orphiques et des mystères en général. Nous rattacherons leur histoire à celle du syncrétis ne et de la philosophie d'Alexnndrie. Signalons seulement, comme un résultat de Papflication de la plus saine criUque historique i l'explontioa des faits de la religion mystique des Grecs. Touvrage suivant d^à cité ci-dessus : Aglaopha- 1RMS, «ire de myêticœ theologite Grœcorum causis, auctore Lobeck. 1829. 2 vol. in-<»*. La première partie est relaUve aux mystères d*Éleasis, la deuxième aux or]^hiques,> la troisième à ceux de la Samotbrace,

races où elle se perd ; l'autre commence vers le temps où l'Egypte est ouverte aux étrangers. Par un effet de la volonté même du peuple qui subit cette action et de son désir de remonter vers les temps primitifs en suivant la chaîne de ses anciens dogmes ou symboles, l'influence étrangère ne cesse d'augmenter jusqu'à l'expédition d'Alexandre et jusqu'à la conquête romaine. C'est dans l'intervalle de ces deux époques cependant que la mythologie grecque prend une forme particulière, et se fait anthropomorphique. De cette religion d'Homère, qui doit être bientôt décriée par les philosophes et presque par les poètes eux-mêmes, nous avons dit qu'une idée de la plus haute importance pouvait être née pour la Grèce : celle du gouvernement du monde par Dieu. Remplacer graduellement la pensée de la fatalité par celle de la Providence, ou faire d'un Zeus qui voit tout le sage ministre du destin , n'est-ce pas s'inspirer d'Homère , qui l'appelle le père des dieux et des hommes ? Nous jugerons à ses résultats l'influence que la religion d'Homère exerça sur la philosophie socratique et sur les Sages, qui en sont les avant-coureurs. Ici nous avons à signaler d'abord une autre influence de cette religion considérée comme anthropomorphique sur la marche de l'esprit grec, une fois qu'il se sentit maître de lui-même.

Les dogmes cosmogoniques, ceux de l'immortalité de l'âme ou de la métempsycose, dont nous avons parlé jusqu'à présent, sont bien la matière de la philosophie, et, à ce titre, ils peuvent nous ntéresser; mais ils ne sont pas la philosophie même. Deux conditions sont à remplir pour qu'un dogme ait un caractère décidément philosophique. D'abord il faut qu'on le présente à la pensée etr-faîfu d'uu >Zouii qui "voit tout4e . sagr-ministpe -ëthHtestiPv comme le pur et simple résultat d'une spéculation intellectuelle. L'esprit se fait sa base à lui-même dans telle ou telle réalité qui lui parait nécessaire ; puis il élève son édifice ; il fonde la science en rattachant les effets aux causes, et la méthode en apercevant les vérités particulières dans les principes généraux. La seconde condition, intimement liée à la première, exige que le dogme soit posé indépendamment de l'autorité et à côté d'elle par la raison de l'individu, et qu'il ne soit propagé que par l'enseignement libre et rationnel. Or ce génie fier de la Grèce, qui lui fit assimiler ses

DE PHILOSOPHIE ANCIENNE. 8t

dieux à ses héros, ne dut-il pas aussi lui faire prendre ses héros pour des dieux? L^homme exalté jusqu'au plus haut degré de Tidéal devint alors une puissance indépendante, et le petit monde de Platon exista déjà. Au commencement, il fut puissant comme Ajax , comme Achille , comme Ulysse ; puissant par ses armes, par sa grande âme, par les ressources de son esprit ou par son indomptable emportement. Un jour vint où il put être puissant comme Solon, Thaïes ou Pythagore; puissant par la loi et par rinteliigence.

II. Le sixième siècle avant notre ère, siècle des Sages, c'est-àdire des premiers philosophes ou savants, marque en Grèce l'origine du pouvoir spéculatif dans l'individu. Les premiers de ces hommes que la raison éleva au-dessus de leurs contemporains, les premiers qui surent par principes et qui appliquèrent au monde ou à la société les conséquences rationnelles de leurs idées, on les nomma Sages ; et ce mot, qui semble vague d'abord^ puisqu'il exprime dans la langue grecque l'état de celui qui possède une connaissance quelconque (4), est au fond parfaitement bien appliqué, et se trouve exact par son indétermination même. Ceux qui savent, tel est le nom que leur donna le peuple, qui ne se trompe guère dans l'application des mots ; et ce nom leur demeura toujours. Il existe dans les traditions relatives aux Sages de la Grèce, à leur nombre, à leurs personnes^ une certaine indécision qui est comme le signe de la transition entre l'ère des mythes et celle de la science. Leur nombre est constamment fixé à sept; mais le nombre des prétendants est bien plus considérable , et parmi eux quatre seulement sont reconnus de tous : Thaïes, Solon, Pittacus etBias. Si l'on met à part Thaïes, que nous verrons avoir été un vrai philosophe, ces trois Sages et tous les autres, Périandre, Cléobule, Chilon, Anacharsis, , etc., se font remarquer

(l) V. la plupart des dialogues de Platon et particnlièrement le Théétète, an commencement, et le premier Alcibtade.he* sophistes grecs du temps de Socraïc avaient pour prétention de faire de leurs élèves des sages ; mais sages en quoi f savants à quoi /aire* demandait toujours Socrate, afin d'arriver à leur montrer qu'ils ignoraient l'idée ménae de }& science ou sagesse, qui, pour lui, résidait uniquement dans la science morale. Or le mot vof 6« et ses composés ou dérivés expriment dans les dialogues de Platon toutes ces idées auxquelles nous donnons aujourd'hui diVIIrses dénominations.

par un caractère commun : c'est que leur science est surtout p(H> litique : tous ont dirigé les affaires de leurs cités (1); aussi, tournés d'ordinaire à la pratique, les principes moraux que la tradition leur attribue présentent une remarquable unité. Ces principes, toujours formulés comme des conseils, des sentences ou des énigmes, visent au trait et partent du for intérieur de la sagesse individuelle, qui les marque de son empreinte avant de les livrer à la circulation. L'incertitude des choses humaines, la brièveté de la vie, le malheur du pauvre, le bonheur de Famitié, la sainteté du serment, la force de la nécessité, la puissance du temps, tels sont les sujets les plus ordinaires des sentences des Sages, quand elles ne se réduisent pas à de simples règles de prudence. Cependant la grandeur et Tindépendance de la raison s'y font jour partout, et, sous ce rapport, on peut citer un mot de Chilon : tt La prévoyance de l'avenir en tant qu'elle est l'objet de la rai- » son, est la vertu qui distingue le plus l'homme (2),» ainsi que la célèbre sentence attribuée à Solon, à Thaïes et à ce même Cbikui : Connaii'toi toi-même.

UL II faut rapprocher des Sages de la Grèce, oonsidérés comme moralistes, toute une classe de poètes qui vivaient dans le même siècle ou peu après, et qu'on a nommés gmmiques, c'est-à-dire sententieux. Auprès de ceux-ci plaçons Ésope, le pauvre esdave, qui dut agir vivement sur les esprits par ses fables dans un tempe 01^ l'homme, encore tout près de la nature, pouvait aisément ao^ corder une partie de son intelligence aux bêtes, et en quelque sorte les faire à son image, comme il avait fait les dieux dans les poèmes héroïques, La morale si connue d'Ésope a beaucoup d'analogie avec celle des sages. On y remarque un même genre d'idées, naïves et matérielles, et quelque chose aussi du même égoïsme. Les poésiesgnomiques présentent un caractère semblable, pourvu qu'on ait soin d'en écarter les additions postérieures. Selon, Mimnerme, Tbéogiùa, Pbooylide et Simonide emt en effet servi

(1) Cicéron, Dé Oratore, III, 34,

(2) Diogène, Vie de ChiUm^ U, 68. On lui fût aossi répondre 4 1« question 4'Ésope : De quoi s'occupe Jupiter 1 H 9baies9 ee qui e»t élevè^ il èUve ce qui eei bas. 1, 69. Mais «n généfal on attribue ce mot à Ésope, et atec plus de Traisemblance. *

plus d'une fois de prête-nom aux syncrétistes ; et un poème entier de Phocylide est évidemment chrétien. Au contraire, si nous retranchons des fragments qui nous sont parvenus tous ceux qui portent Tempreinte de l'esprit alexandrin, il y reste une pensée trèsuniforme, qui rappelle fréquemment, même dans Selon, les poètes erotiques, presque contemporains des gnomiques : Alcée, Sapho, Ibycus, Anacréon.Une seule idée religieuse, vague et telle à peu près que l'anthropomorphisme grec suffisait à la produire, se rencontre dans cette éthique primitive : c'est Tidée de la puissance divine et des châtiments qu'elle peut infliger aux mortels. Toute la morale est au surplus dirigée vers la pensée des biens et du bonheur de la terre ; et une multitude de sentences est fidèlement repréaentée par ces quelques vers de Théognis : t Pour éviter la » misère et pour la fuir, précipitez-vous dans la mer du haut des » rochers les plus élevés (1). » Et o^ vers ne sont que la contrepartie d'une prière de Mimnerme : « Veuille la Parque trancher > le fil de mes jours à l'âge de soixante ans sans maladie ni dou- » leur {%). J>

IV. La politique des Sages de la Grèce est eh général démocratique ; mais ici ce mot fie doit être entendu que par opposition aux monarchies absolues de l'Orient. Liberté des cités, et dans diaqaecité liberté des citoyens, c'est-à->dire d'un certain noinbre de privilégiés, tel est l'objet de cette démocratie. La haine des tyrans se montre dafls un grand nombre de sentences de8 8ftgesi quoique l'un d'eux, Périandre, fût lui-même tyran de Gorinthe. Mais cette haine a soft origine dans l'abus que les tyrans faisaient de leur poutoir, dans la tendanee corruptrice dé leur gouvernement, en un motj dans rimttatloa qu'ils devaient se proposer des monarchies oriental». C'est au pityfltdela partie la plus édairée d fat plus vertueuse de la nation que leis Sages vou« laîent partout détruire la tyrannie. Quelques siêdes plus tard, une démocratie turbulente l'emporta daasoellé des villes où la culture tafelleiAuelle s'était le plus propagée, dans Athènes ; mais

(1) Tbéognia, 175, 176. Cf. Plotarque» Dtê Notùmt cMMivMt, contre le$ ëtoïcieM, 23.

(S) Fragmeal TI ; Cf. INogène, Vie de flTo/Mi, Iî 61.

au sixième siècle, ce que les Sages demandaient, c'était une aristocratie de la science tempérée par le règne supérieur d'une loi une fois émise, propre à servir de garantie à la masse des citoyens.

La loi, c'est en effet le grand mot, c'est la grande chose que donnèrent au monde les vieilles républiques de la Grèce et de ritalie : par la loi elles échappèrent en même temps au caprice et à la dure fatalité; sur la loi, Athènes fonda son esprit, Rome sa puissance. Or, les sages sont des législateurs; mais à cette époque où la pensée, nouvellement en possession de son indépendance, se dégage à peine du règne des théocraties, la loi, elle aussi, est presque théocratique ; elle aspire à l'immobilité. De là ces histoires mythiques, si connues, des anciens législateurs qui se dévouèrent les premiers à la puissance qu'ils venaient de créer, ou qui s'exilèrent et disparurent mystérieusement pour laisser tout l'éclat du premier prestige à leur œuvre et à leur nom.

V. Il fut donné à la« législation de Lycurgue, fondée, il est vrai, avant l'époque de l'émancipation des esprits, et dès le neuvième siècle, d'atteindre plus que toute autre à cet idéal de la loi antique : Timmobilité. La Grèce dut sans doute en grande partie sa puissance militaire à cette législation qui fit considérer la vertu guerrière comme la vertu par excellence, organisa la discipline, passionna les hommes pour les exercices du corps, et laissa l'agriculture et tous les arts aux esclaves. Athènes, au contraire, se distingua par sa vocation intellectuelle; la première elle abandonna les armes en temps de paix ; elle ne put rester fidèlement soumise à une législation formulée trois siècles après celle de Sparte, mais dans sa vie agitée elle parcourut librement les phases de la science et du développement moral. L'esprit grec résulta du mélange de l'élément Spartiate et de l'élément athénien; il dut à Tun la force, à l'autre la lumière.

La législation de Selon, ordinairement considérée comme dé-* mocratique, est en réalité conforme aux idées politiques des Sages. Un seul fait suffira pour le prouver : c'est qu'un sénat composé de quatre cents citoyens possédait, outre la puissance exécutrice, le droit d'agir sans contrôle durant -toute une année

DE PHILOSOPHIE ANCIENNE. 8â

et celui de décider en premier et dernier ressort du rejet d'une loi nouvelle. Des précautions étaient d'ailleurs prises contre l'esprit de changement. Un tel état eût été éminemment aristocratique (4) , si bientôt les Pisistratides, tyrans populaires, ne fussent arrivés au pouvoir, et si, après leur expulsion, Clislhène n'eût armé la démocratie de Voslracisme et abaissé la noblesse par Tintroduction des citoyens étrangers (i) que Solon avait sévèrement défendue. L'esprit public dut s'élever à celte époque à un trèshaut degré d'exaltation ; l'aristocratique Sparte et la Grèce liguée furent repoussées par la démocratie d'Athènes, et l'influence de celle-ci ne fit que s'accroître jusqu'à l'invasion médique et au delà. Toute la démocratie de Solon avait consisté à diminuer le pouvoir des archontes au profit des quatre cents, et surtout à prendre t)es mesures contre l'exploitation des pauvres par les riches, à qui ils engageaient pour des prêts usuraires leurs biens, leurs enfants et eux-mêmes. Ce fut la grande cause de la popu-« iarité de Solon, et probablement aussi celle du maintien de sa législation sous les Pisistratides, contre les efforts de la vieille aristocratie qui cherchait à reconquérir ses privilèges. Aussi le souvenir de cette législation fut-il annuellement fêté sous le nom de décharge du fardeau du peuple (3).

VL L'esprit aristocratique des Sages de la Grèce est bien éloigné de toute théocratie, et la puissance de leurs lois n'a pour fondement que la raison individuelle. De là les difficultés, quel-^ quefois l'impossibilité) toujours la brève durée des institutions politiques qu'ils essayèrent de fonder. A mesure que les idées, que les mœurs venaient à changer, que les états s'enrichissaient par le commerce ou par les progrès de leur industrie servile , de leur industrie libre quelquefois, la raison arrivait à réprouver des lois qu'elle* avait admirées quelques siècles auparavant. Ce qu'on appelle corruption des états, en lieux communs de morale et de politique, c'est dans le fait l'élargissement de la cité, le progrès intellectuel et physique du peuple et des grands, la convocation d'un nombre d'hommes de plus en plus grand à ce

(1) Aristote, PolUiqtie^ II, 9.

Ht] Id., ibid., 111, 2 ; VI , 4 , Cf. iElien, XIII, L'4 ; Diod. Sic. XI , 55.

(3) Plotarque, Vie de Solon, xv, Cf. Diod. Sic, i, 79.

86 MaNU£L

banquet social où si peu s'asseyaient d'abord, plus pauvres euxmêmes dans leur richesse que les plus pauvres d'aujourd'hui. Ce citadin d'Athènes que nous appelons corrompu par habitude et par imitation, c'est un philosophe, un artiste, un négociant ; cet esclave, c'est un pédagogue, un majordome, un habile artisan. Mais dans ces temps de vertu primitive qu'on estime tant, le citoyen de l'Attique, pasteur et cultivateur, grossier campagnard en temps de paix, vainqueur farouche en temps de guerre, toujours superstitieux et presque fétichiste, prêt à verser le sang humain en sacrifice ou à élever, comme Ëpiménide, des temples au vice pour l'apaiser (4), vit misérable dans son pays, qui ne produit que de l'huile; il ne peut seulement pas faire les frais d'un char pour les jeux olympiques.

VU. L'Ionie est la patrie des Sages. C'est dans Tlonie et dans la Grèce proprement dite, qui en partage l'esprit, que se fonde le pouvoir de la loi et celui de la raison. C'est là que la politique échappe d'abord à la théocratie ; la philosophie tout entière ne tarde pas à entrer dans la même voie, et si quelque tradition religieuse l'y suit encore, c'est celle d'Homère et de l'anthropomorphisme. Au contraire, l'esprit dorien, qui se développe dans les cités libres de l'Italie formées par des colonies grecques, prend pour lui la religion ésotérique, les mystères; il tend politiquement à constituer l'aristocratie avec plus d'insistance et de profondeur que l'esprit ionien; il la voudrait sacerdotale; et sa philosophie, presque toute mystique, il la voilerait encore à Tombre du sanctuaire s'il lui arrivait d'être le maître et d'absorber la démocratie, son ennemie, dans une savante et religieuse étreinte. Mais cette entreprise est trop tardive, et l'Occident doit se dégager à jamais du symbole oriental. La même tendance à la liberté, qui modifia graduellement les institutions des sages Ioniens, fit crouler avec fracas l'échafaudage oriental que Pytbagore essayait d'élever sur les races doriennes.

Nous examinerons plus bas les témoignages relatifs à la vie et

(l) Parmi les autels élevés par Épiménide à l'occasion de la peste d'Athènes se trouvaient les autelt anonymes dont nous avons parlé ci-dessus, et les autels à V Impudence et à XAffranl^ suivant le témoignage de Clément d'Alex andrie,Pro^ rep/., p. 22 ; Çicéron, Xot«, ii, 11.

à la philosophie de Pythagore ; ici considérons- le comme législateur. Toutes les traditions s'accordent à faire aborder sur les côtes de la Grande-Grèce, au commencement de la seconde moitié du sixième siècle, un étranger d*une grande beauté, d'une grande éloquence, qui, de retour de ses longs voyages, venait se créer une patrie dans les colonies doricnnes. Ces colonies, déjà depuis long-temps florissantes et fondées avant lés progrès de Tesprit démocratique en Grèce, étaient gouvernées aristocratiquement (1). Or, imbu d'idées égyptiennes, Pythagore dut apporter à cette aristocratie, dont une partie au moins s'organisa d'après ses leçons, un élément théocratique qui l'éloigna du reste de la nation et prépara sa perte. Il est certain que les mythes se formèrent, dès les premiers temps, autour de la personne de Pythagore (2) ; il est certain que le symbole fut le plus ancien mode d'enseignement dans son école, et que le secret des dogmes y fut de rigueur comme dans un mystère (3). Les relations de Pythagore avec les chefs âe la religion mystique de la Grèce, et par exemple avec Thémistoclea, prêtresse de Delphes, sont supposées par des écrivains assez anciens pour qu'on y voie tout au moins la preuve d'une analogie de doctrines (4). Enfin, les historiens regardent comme la cause prochaine des révoltes qui finirent par expulser les pythagoriciens de toute l'Italie, la réunion d'un grand nombre de jeunes gens qui, liés par un serment particulier, séparaient leur vie de celle des autres citoyens (5). Les jeunes gens et les femmes furent en effet, comme l'établit l'universelle tradition, les ardents adeptes de cette doctrine, qui venait replonger l'Occident dans les liens de la mysticité dont il se dégageait à peine : les femmes appelées ou admises au pythagorisme comme elles l'étaient à tous les mystères dans l'antiquité; les jeunes gens du plus grand cœur, enthousiastes d'un ordre social el religieux qui se présentait revêtu d'un caractère de grandeur et d'élévation inconnu alors à la religion vulgaire. On s'explique

(1) Meiners, Histoire de* eciencee dans la Grèce, t. U de la trad. franc.

(2) V. ci-dessous, $ iii, art. 8.

(3) Tous les historiens anciens du pythagorisme, et Us forent de tout tempa très-nombreux, sont d'accord sur ce point.

(4) Aristoxène, dans Diogène de Laërte, Vie de Pythagore, viii, 8.

(5) Justin, Histoire, xx, 4.

ainsi comment rariàtocralie, sans être apparemment entraînée tout entière, fut au moins compromise par certaines de ses familles, et comment la ruine des pythagoriciens fut aussi le signal de son abaissement. Quoi qu'il en soit, à la suite d'un premier soulèvement populaire à Crotone ou à Métaponte, deux centres principaux de la nouvelle aristocratie, les pythagoriciens furent tra* qués dans toutes les villes de la Grande-Grèce et mis à mort ou forcés à l'exil (1).

VIII. Il est impossible de démêler d'une manière précise, au milieu des additions postérieures , les statuts de cette société pythagoricienne primitive, qui ne parvint même pas sans doute à une organisation complète et définitive (2). Sa tendance aristocratique et sacerdotale est mise en évidence par l'histoire, mais la certitude ne peut s'étendre jusqu'aux détails de sa législation intérieure. La communauté des biens fut-elle absolue et de rigueur parmi les plus affiliés à la doctrine (3), ou se borna-t-elle à l'application volontaire de cette maxime pythagoricienne : Entre amis tout fist commun (i) ? Cette question , la plus importante do toutes , est douteuse ; mais si l'on adopte l'affirmative d'après l'autorité de l'historien Timée, le plus ancien de ceux qui ont fait mention de la vie cénobitique des pythagoriciens, il faudra du moins se garder de croire que la communauté ait dû s'étendre jamais à la société entière. Rien ne serait plus contraire aux idées et aux mœurs des anciennes civilisations orientales, que Pythagore avait certainement en vue et dont le principe des castes est le principe commun. La première question qui se présente ensuite est celle des règles d'abstinence , et en général du genre de vie prescrit aux pythagoriciens : or , ici nous remarquons à première vue, dans les traditions venues jusqu'à nous, deux doctrines tout à fait contradictoires , bien qu'elles semblent se tou-

(1) Id., ibid., et Polybe, ii, 39.

(2) Diodore et Polybe donnent, à la vérité, beaucoup d'étendue à l'institat de Pythagore ; et, avant eux, deux disciples d'Aristote, Âristoxène et Dicéarqne, rendaient le même témoignage. Diodore va jusqu'à parler de Cyrène et de Carthage: mais tout cela se rappoite sans doute à de simples essais d'établissement analogues à. ceux de certaines sectes de notre temps.

(3) Âulu-Gelle, Noctes allicœ^ i, 9; et Timée, dans Diogène, Vie de PythO" gore^ viii, 10.

(4) Opinion de quelques modernes, tels que Mciners et H. Bitter.

cher en quelques points. L'une est ascétique : Tabstinenco de l'amour physique, celle de la nourriture animale, le silence absolu durant des années entières pour ceux qui se font initier , la tète rase, les habits blancs, le jeûne même, en un mot le renoncement aux biens du monde, en sont les préceptes; et ce système de traditions est merveilleusement d'accord avec les miracles et les prophéties de Pythagore,avec son voyage dans l'Inde, sa cuisse d'or, sa réminiscence d'une autre vie et son long séjour dans une caverne (1 ). L'autre doctrine est plutôt sensuelle, mais de ce sensualisme tempérant et réglé commun à tous les autres anciens sages de la Grèce. S'abstenir d'excès en tout genre, et surtout de l'amour inutile, qui énerve, et de la nourriture trop forte, qui abrutit ; tenir le corps aussi éloigné que possible de tout ce qui engendre l'embonpoint ou la maigreur, signes d'intempérance ; s'exercer fréquemment à l'athlétique ; prendre des bains froids ; lutter, marcher, danser ; demander le calme des sens à la musique, surtout à rentrée du sommeil ; et, pour ce qui est de l'âme, lire, écouter les sages , s'examiner dans sa conscience, offrir aux dieux des libations et des sacrifices avant et après les repas com • muns ; enfin, consacrer sa vie entière à la chose publique , à la science et à l'amitié ; ce sont les règles de l'institut de Pythagorc^ exposées par les plus anciens et les plus grecs de ceux qui en ont écrit l'histoire (2). L'abstinence de la chair se réduit à cel!o de quelques animaux utiles (3), et les règles de pureté corporelle à l'usage du lin apporté d'Egypte par Pythagore (4) , c'est-àdire à l'emploi du linge pour le lit et pour le linceul. La macération n'est plus alors que de la tempérance. Enfin le silence des

(1) V. Diogène, Vie de Pythagore, et Porphyre et Jamblique dans les recueils indigestes qu'ils ont faits des traditions relatives à ce philosophe, un de leurs dieux.

(2) Principalement Aristoxène, à l'appui duquel on a aussi quelques passages de son maître Aristote.

\Z\ Ariàtoxène, dans Diogène, Vie de Pythagore, viii, 20. Il est vrai qu'Eudoxc [Mesure de la terre , vu, dans Porphyre, Vie de Pytfuxgore) témoigne formellement de l'horreur de Pythagore pour toute espèce de meurtre. Mais Eudoxe avait voyagé, et, quoique plus ancien qu'Aristoxène, il était bien plus Kyncrétiste que lui. Ajoutons que l'abstinence de la nourriture animale était recommandée par les orphiques, à qui les pythagoriciens purent dès-lors l'emprunter, V. Platon, Lois, p. 373.

(4) Hérodote, Eulerpe, 37.

néophytes peut aisément s'interpréter comme un simple déni du droit d'examen et de discussion des dogmes enseignés , jusqu'au moment plus ou moins éloigné où Tadepte passe du rôle d* auditeur à celui de discoureur, puis de mathématicien, c'est-à-dire de savant dans les hautes disciplines humaines, musique, géométrie, etc., et de physicien, c'est-à-dire savant dans les œuvres du monde et dans les principes de la nature (1). Si l'on s'en tient à ce dernier système de tradition, on se débarrassera aisément du principe ascétique, évidemment imposé à l'esprit de la Grèce par suite de ses rapports avec l'Egypte , avec la Perse , et plus tard avec l'Inde. Ainsi Pythagore se présentera dans l'histoire comme un Grec, tout animé qu'il puisse être de l'esprit de la théocratie et des mystères, et non comme un barbare qui n'eût pu jamais acquérir tant d'influence sur des états grecs déjà organisés (2).

IX. L'école pythagoricienne, évidemment fondée dans un but pratique ainsi que le prouvent les meilleurs témoignages qui nous sont parvenus sur elle , dut par cela même cesser d'exister dans son unité au moment de sa chute politique et de la mort de Pythagore. Aussi prit-elle alors plusieurs directions différentes. En Italie et en Sicile elle devint exclusivement spéculative ; sa philosophie se forma, ou tout au moins se développa, s'agrandit, et au cinquième siècle elle se trouvait représentée par trois hommes, Philolaiis, Timée de Locres, Archytas de Tarenle, dont les doctrines font connaître, sinon exactement, celle de Pythagore , au moins tout ce que l'on en peut savoir. En Grèce au contraire les pythagoriciens fugitifs mêlèrent leurs traditions propres aux idées nouvelles ou aux superstitions des mystiques. On vit dès le même siècle ceux qui prenaient le nom de pythagoriciens affecter le silence , la tristesse et la saleté , jeûner , renoncer au vin, porter des cheveux en désordre et de longues barbes, en un mot n'être que des cyniques tendant à l'ascétisme. Une multitude des traits des poètes comiques et satiriques étaient dirigés

(1) Ânlu-Gelle, Noctes atlica, i, 9.

(2) D'après Isocrate, Eloge de Biuiris^ § 2$, PyUiagore se serait surtout occupé d'ordoDoer les sacrifices et la conséêraiMn des temples, bien quHl eût aussi opporté en Grèce les connaissances philosophiques. Il faut croire, en effet, que la réglementation du saint fut l'objet de Pythagore bien plus que des Sages ioniens. Mais c'est là la partie la plus obscure de sa rérorme.

contre ces nouveaux pylhapioriciens, et plusieurs nous sont parvenus (4). On leur reprochait de ressembler peu à leurs anciens maîtres et surtout à Pytbagore, renommé pour le soin qu*il donnait à sa chevelure. Nous trouvons dans cet aperçu des destinées extérieures du pythagoricisme, surtout si nous pensons aux fonctions politiques , à la simple et antique vertu d'un Archytas (2) , vrai pythagoricien, une confirmation du jugement que nous avons porté sur la nature et l'esprit des règles morales dans la primitive école. Au surplus, les transformations de la doctrine pytha« goricienne ne s'arrêtèrent pas là , et ce que nous avons dit des dogmes orphiques peut donner une idée de ce que devint le néopythagorisme aux premiers siècles de notre ère, alors qu'il produisit un nouveau Pythagore, un Prophète, un dieu, du nom d'A« poUonius de Tyane.

X. La démocratie qui triompha de l'expulsion des pythagoriciens , dans les états italo-grecs , ne ressemblait nullement à la démocratie turbulente qui mena plus tard les affaires d'Athènes. Tout fait présumer au contraire qu'elle n'était qu'une aristocratie revenue à son état naturel et rentrée en quelque sorte doLOS. la nation après avoir renpncé à l'établissement d'une caste politique et sacerdotale. Le mouvement des esprits que Pythagore avait suscité fut alors surtout dirigé vers la culture intelLec^ tuelle, et, renonçant à réformer les hommes, les philosophes durent chercher la vérité dans les théories. On sait en effet combiea les républiques de la Grande-Grèce, et les cités même de la Sicile, où l'aristocratie dut céder au gouvernement d'un seul, à la tyrannie, devinrent alors florissantes sous le rapport des sciences et des arts. La doctrine d'un Archimède à Syracuse ne fut certes pas le produit du hasard , mais le résultât d'un long développement de rintelligencc au sein d'une race entière.

La renommée de Pythagore fut si grande durant les siècles qui suivirent la ruine de sa politique, qu'on voulut rapporter à ses leçons l'origine de toute science et de toute grande institution en Italie. Hors de l'Itiilie même, Zamoixis, qui avaK ensei-

(1) Théocrite. xiv, init. ; Athénée, Banquet des sophistes, lv, 17 et la; et Diogènc, Vie de Pythagore, viii, 37 et 38.

(2) Cicéron, DeSenectuU, 12.

gné l'immortalité de l'âme aux Grecs , et qwe ces peuples adoraient comme dieu du temps d'Hérodote , passait pour un esclave instruit et affranchi par Pythagore ; mais Hérodote le croyait plus ancien (4). Zaleucus, législateur des Locriens, fut regardé dans l'antiquité comme un autre disciple de Pythagore (2) ; cependant ses lois sont antérieures à celles de Dracon , elles-mêmes plus anciennes d'un demi-siècle que celles de Selon (3). Charondas de Catane, qui donna des institutions à sa patrie et à d'autres villes d'Italie et de Sicile, semble avoir été plus récent, et pourrait passer pour pythagoricien , sinon pour disciple immédiat de Pythagore ; mais on connaît peu ces législateurs et ces lois dont la Grèce et Rome ont fait perdre la mémoire.

L'influence de la doctrine pythagoricienne sur les origines de Rome aurait plus d'importance si elle pouvait être démontrée. Un assez grand nombre de Romains trouvaient des signes de cette influence dans les institutions religieuses du roi Numa ; la tradition racontait en outre que, pendant la guerre du Samnium un oracle ayant prescrit d'élever des statues, l'une au plus vaillant, l'autre au plus sage des Grecs, Alcibiade et Pythagore avaient été choisis (4). Tite-Livç et Cicéron (5), et d'après eux la plupart des critiques de tous les temps, ont rejeté avec mépris les relations supposées entre Pythagore et Numa, par la raison que le passage du premier en Italie doit être rapporté à l'époque du roi Servius Tullius ou même du dernier Tarquin. Il est vrai que dans l'incertitude commune de l'histoire de Pythagore et de celle de Rome • avant les consuls, on pourrait peut-être , en faisant du maître ^ l'élève et de l'élève, au contraire, un initiateur ancien, expliquer l'analogie de l'institut de Pythagore et du culte établi par Numa, si cette analogie était d'ailleurs bien établie ; mais ce serait sup< pléer par l'imagination aux faits pour n'obtenir qu'un résultat assez imparfait; et Ion peut voir les choses de plus haut. On doit se demander d'abord eu quoi consiste le rapprochement

(1) Hérodote, Melpomène, 95.

(2) Sénèque. Lettre XC; Diodore de Sicile, zii ; Diogène, vin, 16.

(3) Démosthène cité par Brucker, Historia critica, i, p. 435 ; et Fréret, Chronologie de Pythagore^ Âcad. des Inscrip., t. XIV, Mém., p. 495.

(4) Plutarque, Vie de Numa; et Pline, Histoire naturelle ^ xxxiv, 6.

(5) Tite-Live, i , 8; et Cicéron, Tusculnnes, i, 16; Répuhliquey ii, 15.

DK PHILOSOPHIE ANCIENNE. 93

de l'iDStilut pythagoricien et du plus ancien état de Rome. Ce rapprochement est fondé par Plutarque sur ce que, pendant près de deux siècles, les Romains n'ont eu aucune effigie de Dieu dans leurs temples; qu'ils se sont abstenus de sacrifices sanglants pour n'offrir à la Divinité que des libations et quelques produits de TagricuUure; qu'ils ont adoré le feu sous le nom de Vesta, en6n symbolisé certaines prescriptions morales pratiques sous une forme religieuse (1). Mais ce dernier caractère est loin d'être assez distinctif. Quant aux sacrifices sanglants , les pythagoriciens récents de la Grèce sont les seuls qui s'en soient certainement fait scrupule. Le culte du feu est donc le seul point qui nous reste ; et nous verrons que l'idée représentée par ce culte a joué un grand rôle dans la philosophie de Pythagore. Ainsi réduite, cette analogie est facile à expliquer; car, sans résoudre la question do l'origine et des voyages de Pythagore , on peut croire aisément qu'il a puisé quelques-unes de ses idées à la môme source que les anciens peuples de l'Italie, dont les relations avec l'Orient sont prouvées par une infinité de traditions. Pythagore a donc pu trouver en Italie un culte, ou les restes d'un culte, qu'il savait peutêtre aussi appartenir aux mages, ou dont il ne devait la connaissance qu'à de simples traditions grecques. Enfin , dans le vague qui entoure toutes ces questions d'histoire primitive, rien no peut nous obliger à conclure d'une similitude à des relations directes et positives.

Au contraire, à l'époque des consuls, une analogie réelle et profonde entre Rome et les pythagoriciens vient nous frapper ; et à côté de cette analogie, il fautsignaler aussi une différence décisive. Nous trouvons d'abord pour caractères communs la sévérité morale, cet amour de la loi qui fut porté si loin à Rome, la grande patrie du droit, et surtout cette puissante organisation aristocratique, qui, formée avec le consulat au siècle du premier Brutus, 86 posa tout à la fois comme pouvoir sacerdotal et politique, ré-

(1) Certains de ces traiU conviennent , suivant Hérodote, aux Pélasges, qui, avant l'introduction des étrangers, ignoraient les nom» de* dieux^ et rendaient à la divinité un culte vague. [Euterpe, 52.) Mais Thistoire ne permet pas plus d'aborder les peuples sans mythologie que les peuples sans langue. Les Grecs et les Latins durent nécessairement recevoir de nombreux éléments de mythologie en même temps qu'ils reçurent leur langue de l'Orient.

sista long-temps à toute cause de diâpersion ; et quoiqu'en lutte avec UDe démocratie envahissante comme les États de la Grèce, sut bien autrement la contenir dans des liens serrés de religion et de patronage. Voici maintenant la diversité : tandis que l'institut de Pythagore est essentiellement scientifique et lettré , TÉtat romain envahi tout entier, quant à la religion, par une mythologie compliquée venue de Tlnde, de l'Ëtrurie, de la Grèce, et par un système de divination et d'augures qui fixe la puissance sacerdotale; quant à la politique, par la prédominance de l'esprit pratique et guerrier; quant à la morale enfin, par l'esprit exclusif de famille et de cité, se fait remarquer pendant plusieurs siècles à son caractère ennemi des sciences et des arts. La grandeur de Borne résulta et de ce qu'elle eut de commun avec les pythagoriciens, à Tépoque de la destruction de la tyrannie, et du triomphe des institutions aristocratiques, et de ce qu'elle eut de profondénAent différent. Une grande nation se constitua là où une secte n'avait pu durer. Bientôt cette nation, forte de sa barbarie, détruisit en Italie toutes les civilisations qui luttaient contre elle. Les traces de cette culture intellectuelle, et dans la Sicile, et dans la Grande-Grèce , et dans l'Italie, disparurent ; et Rome s'assimilait incessamment par la victoire et par la paix des éléments étrangers qui semblaient ne pouvoir la modifier; elle donnait une main de fer à ses alliés; et, dure à leur contact , elle ne pouvait sentir que par l'épée leur adhésion ou leur résistance. Sa mythologie seule s'ouvrait pour recevoir quelques dieux étrangers que n'excluait pas la tolérance des siens. C'est par elle-même enfin, c'est par son action sur elle-même que Rome allait commencer à apprendre et à penser, lorsqu'elle rencontra pour la dernière fois la Grèce. Il n'était plus alors dans son pouvoir de l'étouffer, comme elle avait fait jadis.

Ainai s'étaient développées , chacune sur son terrain propre, deux grandes nations : l'une , libre et remuante, allait toujours apprenant et toujours s'affaiblissant par le morcellement de son intelligence ; l'autre, enchaînée et jusque-là immobile, se fortifiait dans son ignorance. Quand la rencontre se fit enfin, les maux du passé furent guéris. La Grèce avait reçu tous les germes de développement intellectuel que Rome avait essayé de détruire ,

m i>HlLOSÔl'tilE ANCIENNE. U&

et Rome assez maîtresse désormais pour se faire disciple sans renoncer de long-temps à sa puissance, Rome fonda cet empire de l'Occident, le premier qui eût existé, et sous lequel nous vivons encore.

Page 1