SUITE. — ÉMANCIPATION ET DISPEBSION DES IDÉES. — PREMIERS PHILOSOPHES
I. Ainsi la Grèce avait laissé le maniement de ses anciens dogmes à l'imagination des poètes ; plus tard, à l'inspiration presque indépendante des mystiques. Au siècle des Sages, la morale, la législation et les institutions politiques empruntèrent leurs éléments à la raison individuelle. Enfin, l'esprit grec atteignit la philosophie ; il se mit en possession de la forme de développement qui convenait le mieux à la liberté de ses allures naturelles. Ce qui distingue essentiellement la philosophie des autres modes de la connaissance humaine et du mode religieux en particulier, c'est que le philosophe recherche la cause, le principe et la na-^ ture de tous les êtres, là où le prêtre les connaît et les enseigne. En présence des objets, il sent que sa raison les contient, les embrasse, et qu'avec effort elle peut en découvrir la liaison, e!n scrute^ l'origine, en contempler l'ensemble. Il cesse alors de s'adresser à l'autorité ou d'obéir aveuglément à des jugements instinc^ tifs; au contraire, appliquant à l'objet la puissance de sa réflexion, il a conscience d'une méthode de recherche indépendante) mais rigoureuse et sûre ; et quand il veut en6n révéler à sa manière une vérité qu'il faut croire, expliquer les apparences du monde, il produit ses raisons, il prouve, et un nouveau genre d'enseigne^ ment se constitue, fondé sur la similitude des principes rationnels et de leurs combinaisons dans toute intelligence humaine. En résumé, les premiers philosophes sont ceux qui avancent les preuves de leurs opinions, les livrent à la discussion et à l'examen, et tendent ainsi distinctement à baser sur le travail libre de l'humanité les croyances et les progrès des croyances.
Mais, si la raison humaine est identique chez tous les hommes, identique à la fois dans ses principes et dans les combinaisons
qui s'en peuvent faire, comment la diversité peut-elle naître ? D'où vient la pluralité des systèmes? d'où la discussion et le progrès? Posons d'abord que sans cette identité il serait impossible aux hommes nOn-seulement d'examiner et de discuter leurs opinions, mais même de parler et de vivre en société; remarquons d'ailleurs que jamais l'histoire ou la pratique de la vie n'ont pu nous montrer deux hommes en désaccord sur un principe premier de la raison, envisagé en lui-même, ou sur la voie à suivre pour raisonner, pour penser scientifiquement. Une seule chose est arrivée souvent : c'est qu'à un pnncipe un autre principe a été opposé ; qu'alors, se croyant forcé d'opter pour éviter la contradiction , qui répugne à l'esprit , l'homme a rejeté ce qui , isolément et à priori, n'aurait pu que lui paraître évident. Telle est Toriginede la diversité. Dans cette intelligence, d'ailleurscommune à tous, siègent des principes non-^seulement divers, mais souvent opposés. Ces principes reparaissent dans le monde, qui est l'objet de l'intelligence, et dès sa naissance la philosophie a des sys^ tèmes contraires. Les idées se dispersent en même temps qu'elles s'émancipent ; dispersées, elles s'opposent.
II. Ainsi, suivant que le philosophe des premiers temps, obéis* sant involontairement à l'empire d'une croyance anticipée ou d'un enseignement religieux antérieur, ou même à la pente habi^ tuelle de sa pensée, sera conduit à se placer à tel ou tel point de vue vis-à-vis des phénomènes , il sera par là même déterminé d'avance à embrasser une certaine doctrine. L'un, voulant réduire à lunité toutes les apparences du monde , cherche , par l'observation des sens aidée des réûexions les plus simples, le principe le plus nécessaire au déploiement de la vie, et, croyant l'avoir trouvé, il le considérera comme l'être unique dont tous les êtres primitifs ne sont que des modifications. Thaïes paraît être le premier de ces philosophes. Un autre se préoccupe moins de l'unité vivante dans le tout que de l'infinie multiplicité des êtres qui s'y révèlent ; il ne prend alors ce tout que pour l'ensemble indéterminé de tous les éléments , et, du résultat de leurs combinaisons diverses, il déduit la variété de la création : c'est Anaximandre. Mais voici qu'un homme d'une tout autre trempe d'esprit oublie ou méprise le fond maléricl, le sujet des modiû-
caUoDS, pour ne contempler que Tordre, Tharmonie, le nombre de ce qui est; et, dans Tintelligence comme dans la nature, il prend pour principe et pour réalité première le nombre, qui lui parait seul déterminer et caractériser Fessence de Tètre. Cet homme est Pythagore; et bientôt à côté de lui, mais portant encore plus loin que lui le dédain de la réalité accidentelle et phé* noménale, Xénophane ne réduit pas seulement les êtres aux nombres, mais les êtres et les nombres à la simple unité, qu'il appelle Dieu, et par rapport à laquelle tout le reste n'est qu'illu-* sion. Cependant cette illusion, la raison condescend à la régler, à l'ordonner, et, à c^té de sa métaphysique, Xénophane imagine un système physique.
Les quatre philosophes que nous venons de nommer furent à peu près contemporains. Tous vécurent au siècle des Sages^ et ils donnèrent à la philosophie grecque une impulsion qui la porta jusqu'à Socrate , et ne l'abandonna pas après lui. Nous exami-^ nerons successivement leurs doctrines, et nous montrerons com« ment les diverses sciences, sans se séparer encore les unes des autres, prirent naissance dans leur philosophie, et s'établirent dans l'esprit humain avec les caractères qui leur sont propres.
IH. Thaïes, le plus ancien, le plus illustre des sept sages, na^quit à Milet, ville d'Ionie, d'une grande famille thébaine de la race de Cadmus (1). II traversa toute la première moitié du sixième siècle et presque toute la dernière du siècle précédent (2), et la tradition lui attribue d'avoir prédit (à une année près), pen^ dant la guerre de Cyrus et de Crésus, une éclipse centrale de so« leil que les computations astronomiques fixent à l'année 61 0 (90 sept.) (3). Sa vie parait avoir été méditative et principalement dirigée vers les spéculations alors naissantes de la géométrie et de l'astronomie. Seul entre les Sages il demeura éloigné du pou*voir ; et cependant sa large intelligence politique peut se révéler encore à nous dans le conseil qu'il donna aux Ioniens de rester étrangers à la guerre des Lydiens contre les Perses, et surtout de
(1) Hérodote, Clio, 146 et 179 ; Diogène, Vie de Thaïes, l, 22.
(2) Diogène, i, 37, d'après les Chroniques d'ÂpoModore.
(3) Hérodote, Clio, 74; et Oltmans, Mém.Acad. Berlin^ I8r2>18l3. Cf. Saint- Martin, Nouveaux Mëm. de l'Ac. des Iiiscir., t. XII.
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réunir à Téos, une de leurs villes, une assemblée générale pour toute la nation (4). Thalèsn écrivit rien, ou du moins, malgré les ouvrages que des témoignages plus récents lui ont attribués, ses idées n'étaient connues que par tradition au temps d'Âristote (3). Le caractère de sa doctrine , comparée à celle des autres philosophes, est très-primitif, et son origine est facile à assigner.
En effet , au premier regard jeté sur la nature un besoin se fait sentir de ramener à Tunité la pluralité des phénomènes , et il est naturel que ceux qui philosophent les premiers ne considèrent les choses que sous le point de vue de la matière. Ce d'oîi sortent tous les êtres , d'où vient tout ce qui se produit , où aboutit tout tout ce qui se détruit, substance persistant la même sous toutes les modifications, voilà , suivant eux, l'élément et le principe des êtres (3). Le principe et l'élément sont ainsi confondus (4) : le prinicipe, c'est-à-dire l'essence première de ce qui est; l'élément, ce dont il est actuellement composé. Mais ce n'est pas tout , il faut déterminer plus exactement en quoi consiste ce fondement de l'être , et l'on y parviendra par l'observation de la nature. Il est visible que toute semence végétale ou animale est humide , que les plantes et les animaux se nourrissent d'humidité et dépérissent en se desséchant; qu'enfin le feu , le feu lui-même, le feu du soleil et des astres, s'entretient des vapeurs qu'il attire des eaux (5) ; et comme le principe d'une chose est ce dont elle se fait ou se nourrit , que tout se fait par l'humidité , et qu'enfin l'humidité n'est que l'eau elle-même (6) , il faut conclure que l'eau est le principe de toutes choses, ce par quoi elles se font et ce en quoi elles doivent se résoudre un jour (7). Thaïes fut ainsi le premier de ceux qui prirent leur point de départ dans TobservatioR , et que l'antiquité nomma physiciens ou physiologistes. Il fonda une doctrine en quelque sorte orthodoxe, puisqu'elle n'é-
(1) Hérodote, ibid. , 75 et 170.
\2) Aristote, de Cœlo, ii, 16. Il faut excepter peut-être, des livres supposés de Thaïes, un Traité de la Navigation que mentionne SimpUcius, Physique, i, 6. (3| Âristote, Afétaphys., 1, 4.
(4) Ps-Plutarque, Opin. des philos., 1- 2.
(5) Aristote, loc. cit. , etPs-Plutarque, ibid., i, 3.
(6) Alexandre d*Aphrod., Comment, in Arist. Melaph.^ I, 23.
(7) Ps-Pltttarque,loc. cit. , Stobée, Eclog, phys., p. 26 ; Eusèbe, Prépar, évang.y 1,8 ; Justin martyr, Cohort, ad gent., p. 7, etc.
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tait que le développement rationnel des anciennes cosmogonîes, et on nomme en effet les anciens théologiens , Hésiode surtout , comme les précurseurs de sa philosophie (4).
IV. Mais il faut se garder de penser que Thaïes crût à Texistence d'une matière telle que , plus tard , la conçurent les atomistes, et que de nos jours tous les savants l'envisagent, à savoir, une chose abstraite à laquelle on accorde deux qualités nétsessaires, l'étendue, l'impénétrabilité, ou même une seule, l'étendue. Au contraire , comme tout penseur primitif, Thaïes reconnaissait la vie partout et ne concevait pas l'inerte matière. La nature vivante qui Tentourait, il la nommait eau, dans son essence, pour séparer le fond des accidents de l'être ; et celte eau n'était pas l'eau de nos chimistes , fluide incolore de telle ou telle densité ou composilion , mais la mère des vivants qui supporte la terre, incube les semences , engendre la chaleur et nourrit les animaux; en un mot , la première et dernière raison de la vie universelle. On doit se demander ici comment Thaïes comprenait la vie ellemême et la cause des mouvements dans l'univers : le monde, unique , selon lui [%) , est animé ; c'est-à-dire qu'une âme est mêlée au tout , laquelle se révèle aqssi dans les parties , dans l'aimant, par exemple, qui attire le fer. L'âme est en effet le principe du mouvement, quelque chose qui meut y et l'aimant doit par conséquent en avoir une (3). Si l'âme peut mouvoir , c'est qu'elle est toujours mobile et mobile par eUemême (4). Cela posé, ce principe de mouvement, cette âme, tout tend à faire penser que Thaïes la considérait comme un attribut inhérent à ce qui est, n'y ayant pas de vie sans lui, et aucun être, à proprement parler, ne pouvant être autrement conçu. Il y a donc dans l'eau de Thaïes une vitalité intime qui la porte à se modi&er elle-même et à faire naître les phénomènes du sein de sa première unité, une force plastique par laquelle elle se transforme et produit une variété : d'abord elle s'évapore et devient air ; et tandis que son résidu n'est qu'un limon qui dépose
(1) Aristote, loc. cit., et ses commentateurs.
(2) Ps-PIutarque, Opin. des phil., i, 25.
(3) Aristote, de Aninuiy i, 2 et 5 ; et Dior 'ne, Thatèt^ i, 27.
(4) Stobée, Bel. phys., p. 93; et Ps-Plutarque, Opin. de» philos., iv, 2.
la terre, la partie la plus légère de Tair devieDt au contraire l'élher (4 ) . Les plantes et les animaux doivent ensuite être supposés engendrés du limon, comme ils le sont suivant les cosmogonies, et les dieux eux-mêmes naissent naturellement. Aussi , le monde est-il rempli de divinités, selon Thaïes (2) ; et comme il est à croire que ces divinités exercent une continuelle influence sur les hommes et qu*elles mènent une vie analogue à la vie humaine, on voit que le sage pouvait conserver les croyances religieuses vulgaires et l'anthropomorphisme de rionie. Rien n'empêche même que Thaïes ait accordé une durée à l'âme après la mort , puisque la mort n'est qu'une transformation des éléments qui n'exclut pas une vie pos* térieure ; seulement le mode d'existence devait être changé. On s'explique ainsi comment le dogme de l'immortalité de l'âme a pu lui être attribué (3) , et Ton comprend même qu'il ait cru à l'existence des esprits, des génies , des héros , qui se présentaient à lui comme des âmes matérielles séparées, des âmes humaines quelquefois (4). Ici se rencontre une des plus anciennes traces de la croyance aux esprits dans le mpnde grec. Mais un point sur lequel la doctrine de Thaïes a été certainement mal interprétée par les anciens, après Aristote, c'est celui de l'âme du monde et de la providence. L'ensemble de cette doctrine nous présente l'eau pour être unique , sans fin ni commencement , et exclut formellement un dieu distinct, âme formatrice de l'univers qui aurait pris l'eau pour sa matière. Cette dernière interprétation , dont Qicéron est l'auteur , ou le garant (5) , n'est probablement qu'une fausse extension du principe vital que Thaïes regardait comme inhérent à l'eau. En effet, de nombreuses traditions font dans ce sens un athée de cet ancien penseur (6) , tandis que dans tou!e l'antiquité , et au témoignage de Cicéron lui-même, Ânaxagore fut regardé comme le premier qui eût émis l'idée d'une intelligence créatrice au-dessus du monde.
jl) Héraclide de Pont, AUegor. homer., ch. xxii.
(2) Aristote, De Anima, i, 5. Diogène, ThaîU, i, 27.
(3) Diogène, ibid., i, 24.
(4) Pii-Plutarque, Opin, det philos., I, 8; et Atliénagore, Apologie pour les chrétiensy ch. xxviii.
(5) Cicéron, de Nalura deorutn, i, 10.
(6) Clément d'Alexandrie, Slromaia, p. 364; et Augustin, Cité de Dieu, Mil, 2.
Quant à la Providence , que l'on dit aussi que Thaïes enseigna (4), elle n'est apparemment que Taction des divinités diverses sur le monde et sur les hommes. Si Dieu voit tout , entend tout , est présent à tout (2) , ce doit être au moyen de ces divinités qui sont partout.
V. Il était dans les conséquences de cette philosophie , qui posait un principe matériel vivant pour le noyau du monde , et qui reconnaissait d'ailleurs la variabilité in6nie des phénomènes (3) , de considérer les dieux comme corruptibles aussi , comme destinés à céder à la destinée après un temps plus ou moins long. Thaïes ne dut pas énoncer formellement cette proposition impie : les auteurs de cosmogonies Tavaient rejetée en établissant , contrairement à Tévidence , l'immortalité de ce qui est né (i). Hippon fut plus hardi. Cet ancien penseur, dont l âge et la patrie ne sont pas déterminés , mais qu'Aristote nomme à côté de Thaïes , malgré le peu de valeur de sa pensée , et qui , comme Thaiès , enseignait la priorité du principe humide (5) , se trouve rangé parmi les athées dans l'antiquité (6). Sur sa pierre funéraire on lisait , dit-on , cette épitaphe : « C'est ici le tombeau d'Hippon, que la destinée, en le détruisant, a fait l'égal des dieux immortels (7) . » On sait du reste combien la croyance à la fatalité, même à celle qui régit les dieux , était universelle chez les anciens; parmi les sentences attribuées avec peu de critique à Thaïes par Diogène et par Plutarque , il n'en est pas qui aient un caractère plus antique que celles qui sont relatives à la puissance du temps et du destin.
Les idées de Thaïes n'ayant été connues dans l'antiquité que par tradition , nous n'aurions accordé aucune valeur aux témoignages les plus récents, si nous n'avions pu les ramener aux plus anciens, nous expliquer leur formation, les dépouiller de ce
(1) Philopon, Commentaire de anima, i.
(2) Cicéron, Lois, u, Il : et Diogène, i, 36.
(3) Stobée, Bcloga physic», pag. 29 ; et Ps-Flutarque, Opinions des philosophes, I) 9.
(4) Aristote, de Cœh, m, 1.
(5) Aristote, Métaphysique, i, 3 ; et cZe Anima, i, 2.
(61 Plutarque, Contre les Stoïciens, 31 ; et Simplicius, Physique, i, 6. (7) Alexandre d'Aphrudisée, Commentaire sur In métaphysique, i, 24; et Clément d'Alexandrie, Protreptic.^ p. 36.
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qu'ils ont de faux dans leur forme, en un mot les considérer comme des interprétations qu'il faut reprendre et corriger. Le dieu de Thaïes se réduit ainsi au principe aveugle et éternel des cosmogonies , seulement la raison en détermine l'essence ; ses dieux sont ceux du paganisme; son esprit est une tendance à mouvoir attachée à la matière ; sa matière, un être vivant qui, sur un fond identique à soi, nécessaire, immuable, brode une infinité d'accidents. La preuve de l'exactitude de cette interprétation 86 tire d'Aristole et de Théophraste : tous deux opposent constamment aux philosophes qui, avec Thaïes, ont vu dans le monde un être unique et modifiable , ceux qui l'ont considéré comme le résultat des combinaisons de certains principes invariables (4).
VI. Anaximandre chercha, de même que Thaïes, à découvrir le principe et l'élément du monde ; mais il ne crut pas pouvoir le déterminer en qualité d'eau ou d'air , ou de feu ou de terre , en un mot comme un des éléments finis qui sont soumis à notre attention (2) : il le nomma infini (to oiTïEtpov), représentant sous un nom négatif, ce qui n'a ni terme ni existence déterminée en aucune manière, soit en nombre, soit en quantité, soit en qualité, soit en relation. Tel est effectivement le vrai sens ancien de ce mot, qu'Ânaximandre employa probablement le premier. L'infini est un sujet matériel qui contient en lui-même les contraires, tels que le chaud , le sec et l'humide, et les autres qui ne font que se séparer quand ils se manifestent (3). Ce n'est pas l'altération d'un seul principe qui produit la génération : c'est la séparation des contraires par l'effet d'un éternel mouvement (4). En lui-même l'infiai est immortel, impérissable, incorruptible ; il i\e peut avoir de commencement parce qu'il n'a pas de fin ; il contient et gouverne toutes choses*, il eat divin, et, sans dépeudre d'aucun principe.
(1) Y. Bitter, Hist, de la philos, ane.^ t. I. Ces passages d'Aristote sont tous ceaz où il est quesUon de la phUosopliie ioAienne et surtout ceux que nous allons citer.
(2) Ps-Plutarque, Opin. detphil. , i, 3, Cf. Simplidos, Physique, i^ 6i; Porphyre, dans Simplic. ibid., 32.
(3) Aristote, Phys.j i, 4 ; et Théophraste, Hisl. nal.; dans Simplicius, Phyêiquê, I, 32. -
(4) Simplicius, ibid.,i, 6 ; et ThemisUos, Parapkr. phys. i, 32.
il est le principe de toutes choses (i). Il faut donc que chaque chose ait dans Tinfîni son principe particulier, et que par conséquent ces principes soient en nombre infini ; une infinité de mondes est engendrée par leur séparation ; ils meurent et renaissent successivement après avoir achevé le temps de leur durée (2). On ne doit pas regarder ces éléments des choses, quoiqu'ils soient quelquefois comparés à des semences (3) , comme des principes finis en petit nombre dont l'infini ne serait qu'une réunion , et qui se développeraient ensuite, à la manière de Teau de Thaïes, en vertu d'une force intérieure. L'infini est bien un m^nge (4) , mais qui ne voit qu'il cesserait d'être infini s'il était un mélange déterminé de quelques éléments finis? C'est aller aussi directement contre la pensée qui fit choisir l'infini pour principe du monde, et contre le sens même du mot infini, que de vouloir y trouver la désignation d'une nature fiaie quelconque, intermédiaire entre l'eau ou l'air, par exemple (ô), ou entre l'air et le feu (6). Une opinion de ce genre est attribuée plus exactement par une bonne autorité à l'un des physiciens de l'école de Thaïes, trésrposlérieuF à Anaximandre (7). Une seule circonstance, à la vérité très-im^ portante, rapproche la doctrine d'Anai^imandrç de celle de Tbalèa , c'est que tous deux font de leur principe la cause et l'élément unique de tout ce qui est. Mais celui de Thaïes se modifie par une action intérieure et se modifie intimement; celui d' Anaximandre , immuable en lui-même , a cependant ses parties éternellement livrées à un mouvement périodique par lequel elles se séparent, se groupent, se dissolvent ensuite, et produisent par leurs combinaisons une infinité de mondes.
Ce système n'est cependant pas un système mécanique, à proprement parler, et qui puisse comme tel être opposé à la doctrine vitaliste ou dynamique (8) de Thaïes. Le propre d'un système
(1) Aristote, Phys., m, 4.
(2) Augustin, Cité de Dieu, viii, 2.
(3) Irénée, Adversu» Haresea, ii, 19 ; Sidoine Apollinaire, zv, yen. 84. [A) Aristote, Mél., 1,2.
|6) Canaye, Mém. Acad. des InaeripL^ t. X, p. 30-35.
(6) Alexandre, dans Simplicius, PhyMique, i, 32; et Themistius, loc. cit., qui se contredit an même passage.
(7) Nicolas de Damas, dans Simplicius, loc. cit.
(8) C'est ce que fait Ritter, HùL de laphU. anc., 1 1. Le mot dynamiqiu, em-
mécanique est de ne faire résulter les qualités des êtres que du rapprochement et du mode de groupement d'un certain nombre de principes sans qualités, et tout fait présumer que les principes d'Ânaximandre n'étaient pas sans qualités, mais qu'ils avaient plus de rapport avec les homœoméries d'Anaxagore, dont nous parlerons plus tard, qu'avec les atomes de Démocrite. L'esprit qui débute dans les sciences tend inévitablement à objectiver ses connaissances , et il est à peu près impossible qu'Anaximandre ait regardé les parties de son infini comme absolument inertes et dépouillées d'affections. Mais il devait penser que la vie du tout , que toutes les vies particulières étaient des produits de la circu* lation des infinis éléments qui sont sentis et qui sentent.
VIL On pourrait croire au premier abord qu'Anaximandre avait compris la> génération des parties du monde , à peu près comme Thaïes et les anciens théologiens : il est certain du moins qu'il empruntait aux cosmogonies leurs éléments ordinaires, l'eau et le feu par exemple. L'océan était pour lui le reste de l'ancienne humidité^ dont le soleil a séché la plus grande partie, et dont il transforme le reste par combustion (1); quant au feu , il croyait que^ la chaleur et le froid ayant été séparés de toute éternité lors de la formation du monde, une sphère enflammée avait enveloppé l'air qui entoure la terre, comme l'écorce enveloppe l'arbre, et que plus tard celte sphère , rompue et enfermée en de certains cercles avait produit le soleil , la lune et les astres (2) ; il regardait enfin les animaux comme nés dans Thumidité , entourés d'abord d'écorces épineuses dont ils s'étaient peu à peu dépouillés en se desséchant (3) ; et l'homme en particulier, l'homme qui n'a pu, si faible de sa nature, se passer de nourrice, il le donnait à engendrer à des animaux de diverses formes, et notamment à des poissons, qui, devenu grand, le jetassent à (erre en état de se suffire à lui-même (4). Mais tous ces systèmes d'Anaximandre ne
ployé par les Allemands, nous semble aussi moins convenable que le mot vitalisleycn ce qu'il désigne lui-même une partie de lamé anique, science abstraite et rationnerc des forces.
(1) Ps-Plutarqne, Opin. des philos., m, 16.
(2) Plutarque, dans Eut>èbe, Prépar.évang.^ i, 8.
(3) p£-Plutarque, Opin. des philos,, v, 19.
|4) Plutarque, dans Eusèbe, loc. cit.; et Banquet, vin, 8, 5.
supposent pas que les éléments mis en jeu pour les composer soient irréductibles; et puisque ce philosophe admettait une infinité de principes, il pouvait aussi en placer une infinité dans chacun des éléments sensibles, déjà parties du monde organisé, tels que Teau. Il n'en est que plus aisé d'expliquer la formation des animaux et de tous les êtres , quand on accorde la préexistence à tous les éléments divers qui les constituent. Une seule question se présente maintenant : était-ce un mouvement aveugle qui combinait ces éléments? était-ce un mouvement dirigé par des tendances vitales inhérentes à chacun d'eux et à tous ? Cette dernière supposition , de beaucoup la plus vraisemblable , quand il s'agit d'un très-ancien penseur, incapable de construire un monde abstrait et machinal, doit nous faire considérer la doctrine d'Anaximandre comme, une sorte de yitalisme mécanique, où le mouvement n'est plus aux ordres de la vie du tout, mais bien à ceux des parties infinies qui le composent.
Un des caractères essentiels de la doctrine d'Anaximandre est la thèse d'une évolution éternelle des parties de l'univers. Sortis de l'infinité de la nature et distingués d'elle un instant, les mondes tendent à rentrer en elle, selon la loi qui veut que rien d'engendré n'échappe à la corruption (4). Ces mondes, ces astres qui peuplent l'immensité, qui naissent et meurent, qui se lèvent et se couchent à de longs intervalles, ont été regardés dans l'antiquité comme les dieux d'Anaximandre (2). Ce sage admettait-il aussi les dieux populaires? Il n'est aucune raison de le nier; mais il devait alors les ranger, comme les mondes, comme les astres, comme tout ce qui est né de l'infini, sous les lois de la nécessité qui entraine tout et qui mène dans son élerAel mouvement les périodes de la nature. Au contraire, suivant la seule idée que nous puissions avoir aujourd'hui de la divinité, l'unique dieu que reconnut Anaximandre, c'est l'infini ; et comme philosophe, celui-là devait lui suffire.
Tel est le système général de ce contemporain de Thaïes (3), que les uns nomment son disciple, entraînés par le désir d'établir une
(1) Simplicius, Physique, i, 6,
|2) Cicéron, de Nat. deorum, i, 10; Ps-PIutarque, Opin. des philos., i, 7.
l3) ApoUodore, Chtnniq., dansDiogène, Vie d*Annximitndre,\\,*i,
série régulière de philosophes ioniens ; que d'autres appellent son compagnon, son ami, et qui, de Milet comme lui, s'occapa aussi de recherches astronomiques et géographiques. Le premier, il écrivit sur la philosophie, et il écrivit en prose, quoique avec des dénominations poétiques (4). A Thaïes et à lui se rattache toute récole physiologique dans l'antiquité.
Vin. Au commencement du sixième siècle (2), siècle de Thaïes et d'Anaximandre, naquit Pythagore, fondateur de l'école d'Italie, de récole mathématique, de l'idéalisme, de la méthode et presque de la philosophie elle-même. L'Italie, la Grèce, l'Ionie, la Phénicie, les anciens Pélasges se disputent son origine, et l'île de Samos n'est en quelque sorte que sa patrie putative, comme Smyrne celle d'Homère.
Nous avons vu la personnalité de cet homme universel fixée par une tentative de réforme et de législation dont l'âge est certain et dont la mémoire ne s'est jamais perdue. Il est impossible de rien savoir de plus sur sa vie, car tout le reste est mystique. Considéré par les Crotoniates comme Apollon venu des régions hyperborées (3), marquant son arrivée par un signe, et rendant à la mer et à la vie des milliers de poissons, fruits d'une pèche miraculeuse (4), apprivoisant les louves, appelant les aigles sur sa tête, salué par les fleuves, beau jusqu'au prodige, avec une longue chevelure et une cuisse d*or, entouré de femmes, de jeunes gens, de vieillards qui l'écoutent et qui Tadorent, il prêche, il enseigne, il fonde une loi nouvelle ; il périt enân martyr par le fer, par le feu ou par la faim (5). Entre tous ses disciples deux seulement parviennent à se sauver, Lysis et Archippe, et, de peur que le nom de la philosophie ne vienne à périr, ils cherchent à se rappeler péniblement et à écrire pour la première fois l'enseignement du maître (6). Quant à lui, mort à peine, il n'est plus un homme, il est le flis d'Apollon et de la vierge Pythaïs, des-
(1) Suidas, art. Anaximandre ; Themistius, Orat. xxvi; et Simplicius, loc. cit.
(2) En 599 , date moyenne des limites fixées par Fréret (622-669) et dont Meiners n'est pas sorti. Acad. des Inscrip.y t. XIY.
(3) Diogène, Vie de Pythagore, viii, 11.
(4) Porphyre, Vit. Pylhag., 23.
(5) Jambliqueet Porphyre, Vit. Pytkag.^ passim.
(6) Diceearque, dans Porphyre, Vit. Pylhag.y 59.
cendaDte du fondateur de Samos; Mnésarque, le graveur, n*esl son père que de nom (4). Ce graveur samien devient ensuite un négociant trèâ-riche, quand il s'agit de faire voyager le jeune Pythagore, afin qu*il puisse recueillir les leçons de Pbérécyde, de Thaïes, d'ÂJiaximandre, d'Ëpiménide, des Phéniciens, des Égyptiens, des Chaldéens, des Hébreux el des Indiens; à ces diverses sources il puise, dit-on, toutes les sciences (2). Enfin, de retour a SamoSf et trouvant encore sa patrie soumise à la tyrannie de Polycrate, qu'il avait faie, il porta sa mission en Italie (3). De ces traditions et d'une infinité d'autres, dont on pourrait aisé* ment tirer le sujet d'un beau poème , nous devons conclure ici deux choses: 4» la nature en partie mystique de l'enseignement de Pythagore , 2^ l'envahissement postérieur de tous les faits distincts par le syncrétisme. La plupart de ces traditions remontent sans aucun doute aux premiers siècles qui ont précédé notre ère (4) ; et si nous nous rappelons les rapports supposés entre Pythagore et l'oracle de Delphes, si nous signalons cette autre version, d'après laquelle, initié par Aglaophamus aux mystères de la Thraee, il n'aurait eu d'autre objet que d'enseigner aux Grecs les doctrines orphiques qu'il aurait même consignées dans un livre intitulé Discours sacrés (5) , si enfin nous songeons à la confusion qui ne tarda pas à s'établir entre ses dogmes et les dogmes bacchiques^ et les dogmes orphiques, et plus tard ceux de Platon, Tami des symboles, d'Aristote même et de tous les grands philosophes anciens, nous comprendrons qu'il n'eût fallu que plus d'obscurité dans l'histoire de la Grèce pour qu'une vaste religion se fût formée au sein du paganisme. Orphée, Pythagore, Plalon, Heraclite, Démocrite, Arislote eussent pu n'être alors, dans la pensée des croyants, que les révélateurs à peine distincts d'une
|1) Apollonius, dans Porphyre, Vit. Pi/thag,Ceiie tradition, adoptée, à co qu'il paraît, par Eudoxe et par Xénocrate, élèves immédiats de Platon, remonte encore plus haut et Jusqu'aux disciples mêmes de Pythagore. {V. Fréret, CAronolog. de Pj/lhag., Acad. des lnscrip.,t. XIV.)
(2) Porphyre, loc. cit. ; Cicéron, de Ftnifttw, V, 29, et Apulée.
(3) Aristoiène, dans Porphyre, seule tradition un peu positive. (éJHermippe.Héraclide de Pont et Timéc l'historien en sont en effet les premiers propagateurs.
(6) Proclus, in Tim. Platon., p. 289 «t 291 ', et Ion de Chio, dans Diogènc, Ti* de Py/Art<;or«, viii,8.
seule morale et d'une seule théologie. Dans cette puissante unité tout se fût confondu; mais le génie de la science et de This— loire, né, développé en Grèce , a sauvé le monde d'une théocratie qui Taurait enserré pour long-temps, et la religion chrétienne a dû se résigner à vaincre et à régner au demi-jour que projetait encore de loin Tesprit lumineux de la Grèce.
IX. C'est cependant à cet homme , que nous avons vu n'être bien connu dans l'histoire qu'en tant que moraliste et législateur, à cet homme qui s'était proposé pour objet essentiel de régler le culte et les sacrifices d'après un modèle emprunté à l'Égyple (1), qui avait tant d'attachement pour le mystère et pour les signes symboliques, et une si vive répugnance, au contraire, pour la religion populaire, qu'étant descendu aux enfers il y vit, dit-on, l'âme d'Hésiode attachée à une colonne d'airain et grinçant des dénis, et celle. d'Homère pendue à un arbre et environnée de" serpents, en punition des choses qu'ils avaient dites des dieux (2); c'est à lui enfin , qui faillit enchaîner l'Occident , qu'il faut rapporter l'origine de ta science la plus exacte et de la vraie philo— Sophie en Grèce. Cette science est en effet dans la doctrme des nombres, et cette doctrine doit nécessairement remonter à Pylhagore. Sans doute, un système précis, détaillé, de philosophie mathé* matique, une psychologie régulière, une application développée de l'idée de nombre à l'homme et à l'univers, n'ont pu appartenir qu'à la seconde école pythagoricienne, à celte secte italique du cinquième siècle, toujours désignée par Aristote sous ce nom générique ceux qu'on appelle pythagoréens (3), et distinguée môme par les écrivains des derniers temps (4) à la fois de la société primitive et des faux pythagoriciens de la Grèce , surnommés pythagoristes. Mais cependant l'originalité même de cette grande
(1) Isocrate, Éloge de Busiris.
(2) Diogène, Vie de Pythagore^ viii, 21, d'après Jérôme de Rhodes, historieh de récole péripatéticienne.
(3) Aristote, Métaphysique^ i et xiii, Physique et autres traités : ol xaXoOjAtvét nuSaY^^ttot.
(4) Vie anonyme de Pythagore, dans Photius, Bihliotheca graca, Ccd. ceux. Les disciples immédiats de Pythagore y sont nommfs noOctYopuol ; les mathématiciens, ny6aY<ieiioi, comme par Aristote, et les disciples dn dehors (ol lUAtv Xii^tai) nwOaYafWFToii. Le même auteur difctingue les élèves de Pythagore en religieux, politiques et savants.
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école de mathématiciens ou savants^ que le nom de Pythagore a toujours servi à désigner, nous oblige à rapporter à la pensée de son premier maître ce qu'il y a de plus simple et de plus universel en même temps que de plus neuf et de plus fécond dans ses doctrines. Voici quelle est cette idée primitive : Au milieu des phénomènes du monde, il est un seul caractère qui met l'ordre et l'accord entre les choses , qui détermine les rapports qu'elles ont entre elles, qui donne à tout ce qui est la faculté d'être intelligible et déGni, c'est-à-dire d'entrer dans notre intelligence et de s'y fi\er, enfin à notre intelligence elle-même le seul moyen qu'elle ait de connaître. Ce caractère est le nombre ; grâce à lui, l'univers peut recevoir les noms d'ordonné , d'harmonieux , de parfait, s'appeler cosme en un mot (1); grâce à lui, l'unité enserre le chaos, dont elle règle l'infinie multiplicité. Demander à connaître d'une manière intime, approfondie, le nombre tel qu'il est dans les deux cosmes, dans le grand et dans le petit, ce serait demander l'exposition d'une doctrine achevée. Pythagore ne dut point la posséder. Mais aimer, vanter le nombre, le proclamer principe de toute harmonie, pousser les esprits à l'étude de la géométrie, de l'astronomie et de la musique, où le nombre se révèle dans tout son éclat , voilà ce qui put appartenir à l'initiateur, à Pythagore lui-même. Les traditions que nous aurons bientôt à rapporter sur la première origine des spéculations mathématiques ne doivent laisser aucun doute sur cette grande vérité. Pythagore développa le premier la grande parole inspirée de la Bible : numéro^ pondère et mensura.
En opposition à l'idée élémentaire de celte doctrine, idée qui consiste à attribuer au nombre une vertu formative et spécifique des choses, on doit nécessairement poser une autre idée qui sert de complément à la première, quant à la constitution du système du monde.
Cette notion nouvelle est celle de l'infini, c'est-à-dire d'un être
(1) Le premier emploi du mot cosme est universellement rapporté à l'école pythagoricienne, ainsi que celui du mot philosophie au lieu àesophie. L'idée de recherche devait être naturellement substituée à celle de science accomplie parles premiers penseurs qui se soient proposé pour objet l'investigation du nombre dans la nature, œuvre si va&te dont ks bornes reculent à mesure que Tesprit avance pour l'accomplir.
indéfinissable, indéterminé, d'une matière^ qUi par soi n'est rien qu'on puisse connaître, mais que l'action du nombre élève à l'existence. Le nombre est un créateur qui se sdrt de la matière, et la matière apparaît ainsi passive, et non plus comme le principe vivant des Ioniens. De là résulte une dualité qui devient le fondement de la connaissance rationnelle. Remarquons aussi que, de même que le nombre produit l'être Bni, de même l'unité produit le nombre ; de sorte que le dualisme revientà poser, d'un côté, l'unité^ principe de l'être et de la connaissance; de l'autre^ la pluralité infinie, qui n est rien sans la participation de l'unité. Ce dualisme se retrouve, avec une définition plus ou moins précise et sous des formes variées , mais enfin se retrouve toujours dans les doctrines attribuées aux pythagoriciens ; il faut donc en rapporter le premier principe à Pylhagore.
X. Mais ce n'est là qu'un aperçu scientifique ) une vue pour ainsi dire subjective de l'univers ; toutes les doctrines alliées au pythagorisme nous en présentent en même temps une autre, plus physique, plus objective , qui semble cependant n'être qu'un pas plus avancé de la première vers la réalité sensible et vivante. En effet, ce qu'est l'unité dans Tintelligence, la lumière ne l'esté elle pas dans le monde? La lumière> principe de la vue, qui apporte la distinction dans le mélange, Tordre dans le chaos; la lumière, qui, intimement unie à la chaleur et au feu, jette la vie avec ses rayons, anime, illumine et féconde, et partout éclate comme la vraie créatrice de l'univers physique! Or^ dès le temps des cosmogonies, on trouve désigné soiis le nom û'Hher, le principe commun de la vie, de la lumière et du feu. Pythagore , soit qu'il eût emprunté quelque chose aux mages, qu'on peut supposer avoir été connus hors de la Chaldée au temps des conquérants Cyrus et Cambyse , soit, ce qui est aussi probable, qu'aidé par quelques idées cosmogoniques répandues en Grèce et en Italie, et par les mythes de son contemporain Phérécyde, ou que de lui-même, enfin, il se fût élevé à cette vue grande et élémentaire du monde, Pythagbre prît l'élher pbiît" élément vital de la nature, et par suite pour symbole de la divinité.
Nous disons symbole pour nous accommoder à l'idée ordinaire que l'on se fait aujourd'hui de la lumière et de la chaleur; mais
De PHILOSOPHIE ANCIENNE. lit
si on 86 rappelle que l'idée de la matière devait fie présenter à Pytbagore comme purement négative , comme analogue à celle des ténèbres parmi les notions sensibles, et que cette idée n'existait même pas pour les sages ioniens , on comprendra sans peine que la lumière, envisagée dans ses qualités vitales et fécondantes, ait été regardée, dans un temps où Tesprit tendait à réaliser objectivement toutes ses connaissances, plutôt comme Tessence même que comme un simple symbole de l'esprit et de la divinité. Ainsi la lumière, Tharmonie et Tunilé, les ténèbres, le désordre et la pluralité, formaient certainement les deux faces de la dualité pythagoricienne : Tune représentait à la fois ce qui est intelligible et intelligent, car il était difficile de séparer ces deux choses ; Taulre, ce qui n*e8t ni l'un ni l'autre, la matière ou le chaos. Plus tard, les déductions de ce dualisme primitif s'étendirent à tout le domaine de l'esprit; mais, pour ne pas donner ici des con? séquences tirées par des disciples à la place d'un principe posé par le maître, ou même une interprétation assez complexe, au lieu d'une doctrine simple et primitive , nous bornerons là ce qu'on peut attribuer à Pythagore avec quelque probabilité. Faisons remarquer seulement que, dans la dualité telle que nous l'avons exposée, rien ne nous autorise à faire jouer au principe de la multiplicité un rôle actif, à le considérer comme l'élément et la cause du mal, soit moral, soit physique. Cette doctrine, particulière aux mages, ne se trouve pas dans les meilleurs él anciens documents de la philosophie pythagoricienne.
L'enseignement religieux de Pythagore et ses relations avec les principaux sanctuaires de son temps ne permettent pas de douter qu'il ait cru à l'intelligence divine et à la Providence. Dieu devait lui apparaître, en soi, comme l'être accompli, l'invariable personne qui réside en la suprême unité, et Dieu dans l'univers comme Ja toute voyante lumière, le principe des nombres, le feu qui court à travers la création pour animer les intelligences, Tâme di| monde en un mot dont les ftmes particulières sont tirées, comme on le dit plus tard lorsque les mots furent imposés aux i((ées (1), Mais
(1) Cicéion , dt Nat. deor., l, n.— La croyance i la penenaalité divine tt à la séparation rédie des âmes particulières distingue absolument cette doctrine d^ panthâsme des aoties philosophes anciens. Elle est attfibaée ici 4 Pythagore
quand Pylhagore enseignait la religion plulùt que la doctrine du cosme , il devait parler des dieux , des héros, d'Apollon et de Mercure, de Bacchus et d'Hercule , et non certes de Tunité première et des hypostases divines. De même que Veau de Thaïes ou Tinfini d'Anaximandre avaient la puissance de produire des ' dieux, de même Téther, éternel élément des âmes, avait fourni les pouvoirs supérieurs à Thomme. Ces dieux, les vrais dieux du peuple, qui n*en a jamais connu d'autres, pouvaient seuls être en relation continuelle avec la faiblesse humaine, accepter les sacrifices, inspirer les oracles, récompenser ou punir les morts, régler par la justice et par la loi l'émission et les évolutions des âmes dans les corps.
Nous ne reviendrons pas sur la métempsycose, dont nous avons déjà indiqué Torigine et la nature (4), ni sur les fameux symboles, qui ne sont en général que des préceptes de morale très-convenables au siècle des sages, et dont une interprétation minutieuse ne pourrait être que fort arbitraire (2). EnHn nous laissons de côté le conte fameux des migrations de l'âme de Pythagore et de la réminiscence qu'il en avait conservée. Ce mythe, dont il existe plusieurs versions inconciliables, ne remonte qu'aux historiens de l'école d'Aristote , et Platon semble l'avoir ignoré (3). Sa formation s'explique naturellement par le rapprochement du dogme de la métempsycose et de la croyance à la divinité de Pythagore. Le génie de notre époque préférera certainement à ces fables grossières les beaux vers d'Empédocle sur la grande âme de son vieux maître :
a Cet homme, plein de connaissances sublimes, renfermait en » soi, comme en un trésor, les connaissances de tous les âges; » et lorsque son esprit s'abandonnait tout entier à la méditation,
par induction, comme ayant appartenu à Vécole pythagoricienne. (V. ci-dessous, liv. m, § IV, n^S et 14.) 11 est vrai qu'Aristote. accuse quelque part les pythagoriciens d'avoir enseigné l'antériorité du désordre à l'ordre et le développement graduel de l'intelligence dans l'univers (Métaphysique, xii.7); mais nous verrons que leur principale école admit, en même temps que la Genèse^ la perfection et réternité du monde.
(l)V.§i.n« 10, ci-dessus.
(2) V., pour cette interprétation, Diogène, Porphyre, Jamblique et le Commentaire d'Hiéroclès sur les vers dorés.
(3) Fréret, Chronol. de Pythag., Acad. des Inscript., t. XrV.
» non-seuiement il découvrait la nature de tous les êtres , mais » il embrassait encore d*un même coup d'œil dix ou vingt âges » d'hommes (4). »
XL Après noi^s avoir montré dans Thaïes et dans Anaximandre les philosophes orthodoxes qui appliquèrent le raisonnement à Texplication des cosmogonies , et dans Pythagore un initiateur malheureux aux dogmes et à la politique de TOrient, qui créa la science en croyant fonder un état, le sixième siècle, ce siècle de la liberté de la pensée, va faire naître devant nous un esprit original et pénétrant, qui s'opposera à la fois à Pythagore et aux ioniens, et qui, cependant, animé du génie de l'un et du génie des autres, jettera sur le monde une vue nouvelle et fondera la première école de pure métaphysique en Grèce. Xénophane naquit à Golophon, ville de l'Asie mineure. Contemporain par sa naissance d*Ânaximandre et de Pythagore, il traversa dans sa vie de centenaire beaucoup d'événements et beaucoup d'opinions. Exilé de sa patrie, il erra d'abord en Sicile, puis s'établit, âgé de quatrevingts ans,à Élée, colonie des Phocéens, dans la Grande-Grèce (2). De là seulement sa renommée repassa la mer et parvint en Grèce, avec la philosophie de ses disciples, au siècle de Socrate. Aussi, quoique Xénophane eût composé un poème dont il allait, rhapsode philosophe, déclamant les vers, sans ornement musical, avec toute la simplicité sévère de la voix, il est difficile de restituer la pureté primitive de ses idées. Les fragments même que la tradition lui rapporte peuvent avoir été confondus avec ceux que lui prêtait le sceptique Timon, dans un dialogue satirique qui faisait partie de ces silles , si fameux chez les anciens (3) : mais, quoi qu'il en soit, il est possible, en gardant un bon ordre d'exposition, d'arriver à des résultats aujourd'hui suffisants ; et si les vers de Xénophane ne sont pas toujours de lui , ils témoignent au moins des idées originales que les plus anciens écrivains lui attribuaieoli
Remarquons d'abord dans Xénophane l'antagoniste de Thalôs,
(1) Empëdocle, dans Porphyre, Vit. Pythag., 30.
(2) Diogène, Vie de Xénophane , iz, 18; et Coasin, Nouveaux Fragmente pAtlœophiquei, p. 9, 1'* éd.
(3) Y. Sextus, HypotyposeSf i, 224, sqq, et les notes de Fabridas.
de Pythagore, d*fipiménide, d'Hésiodo et d'Homôre (4), c*estràdire reqqemi tout à la fois de la poésie mythologique populaire, des cosaiogonies, de la philosophie ionieuDe et des mystères, a Homère et Hésiode ont attribué auK dieux, disait-il, tout ce qui » est déshonorant parmi les hommes : le vol, Tadultère et la iran hison (%), » Jusque-là Pytbagoreeût applaudi; mais Xénopbane raillait Fythagore sur la métempsycose ; « On rapporte qu'en 9 passant il vit un jeune chien qu'on battait oruellement ; il eut a pitié, et dit : Ne frappez plus ; c'est Tàme d'un ami^ je le oon- » nais à sa voix (3). 9 Voyons maintenant comment Xénopbane traitait les dieux anthropomorphes de la Grèce, a Ce sont les bom* » mes qui semblent avoir produit les dieux, et leur avoir donné D leurs sentiment», leur voix ftleur air.,» Si les bœufs ou les » lions avaient des mains, s'ils savaient peindre avec les maina » et faire des ouvrages comipe les hommes, les chevaux se s^r- » viraient des chevaux et les bœufs des boufo pour représenter » leurs idées des dieux, et ils leur donneraient do» corps tal$ que » ceux qu'ils ont eux-mêmes, etc., etc. (4), » Ailleurs : « Nul homme » n'a su, nul homme ne saura rien de certain sur les dieux el i» sur tout cç dont je parle ; et celui qui en parle le mieux n'en » sait rien, et l'opinion règne sur tout (5),» Ifais cei n'est pas tout, Xénopbane s'attaqqe encore à l'un des fondements de |a société grçcque. « Parce qu'un homme excelle au pugilat, ou aq » pçntalhle, ou à la lutt^, QU même è la course à pied, ce qui est » le comble de Thonneur pour ceu^ qui veulent s^ distinguer » dans les combats du corps, l'Etat n'en aura pas de meilleures » lois ; et c'est un petit sujet de joie pour une ville qu'un de sea >» citoyens ait été vainqueur à Ûlympie ; car cela ne remplit pas » ses greniers. » ]^t dans le ipême passage, parlant toujours de Talblète dont il vient de décrire les travaux et la gloire : a Un » tel homme ne peut entrer en comparaison avec moi, dit-il ; » car au-dessus de la force des hommes ou des cbevaui^ est notre
(l) Diog^ne, loc. cit.
^2) Sextus, Adversus phifsicos, i, 193.
(3) Diogène, Vie de Pythagare, TPit 9fi,
(4) Ciémept d'Alexandri», SlrQm^^(^, v, p, SOI j 6»RèlH», Pr^t»- ^aiw-, Jm, 13; etTliPodoret, Thérapeutique ^ dise. m.
« sagesse, Mais on juge trop légèrernent ; il n'est pas juste de » préférer la force à la sagesse utile (4). » A ces traits qqi témoi-» goent (l'une sorte de protestantisme et d'une philosophie pure-^ m^nt déiste, ajoutons que Xénophane niait la divination [i); qq'i} condamnait la preuve par le sermeqt, si commune dans les lois antiques, parce que le serment est une arme inégak entre le^ mains des combattants (3); qu'il diminuait Timportance des dieux pour augmenter, quand la raisop le voulait, celle de la nature (4) et celle de rbommf) (5) ; que sa morale enfin était celle qui, étrangère m\% dogmes, pe s'appuie que sur l'idée de la vertu et sur la potion générale et confus des dieux, maîtres des hommes, créatures supérieures, puissantes, vénérables \ « Avant » tout, il fai^t que les hommes sages célèbrent Pieu par de bon- » nea paroles et de mipts discours, lui foirant d^s libPlipns et lit » demandant la force da faira Q6 qui ^ )^^^\ car c'a^t (onjoyri B la plus sûr ; et il n'y a pas de m\ à bPÎre, PQMrvu qn'pn pqissQ 9 revenir à la maipon iaa» m aarviteur, à moia^ qu'on m m^ « vieux. Il faut louer calni qqi, après avoir bUt ti@nt d'utilas propos 9 selon sa mémoire, et qui djscoqrt de la vertu, qui ue re<^u(Q » pas t(^ combats deg Titans ou 4e9 Créants, pi des CanUure?, â Qctiona des temps passés, bagatelles aimables sans aucune uti- » lité ; mais il faut toiymir^ avoir lap^U^ée das dieux (6). «
XII. La plus ancien témoignage qui nous soit parvenu pui la maaiôre dont Xépophane comprenait Tessence de Dieu et ses rapports avec la monda , Rouii offre sa croyance enveloppée de ce vague qui convient à une pensée primitive et à une âme in->> spirée. Jetant ki yeux aur fmmmeité dt^ çï^l, il dit, que fmiti était Dieu (1). Cette unité divine n'est pas le monde; c'est une
(1) Athénée, Banquet des sophistes, x, 2, p. 418 et 414.
(2) Cicéron, de Divinationej i, 3; et Pseudo-PIutarque , <)pintoiit dêtphiloMopheSfVf 1.
(8) Ariatote, RhUonqWy f, 16.
(4) Eiisthate, JUad.^ zi : m Ce qu'on appelle Ifis est an «impie nua^ qpi pté* sente à l'œil une apparence rouge et verte. »
(5) Stobée, Bcl.phys,, i, 11 : « Non, les dieux n'ont pas te«t doimë aux nor« tels d&ns l'origine ; c'est l'homme qui avec le temps et le travail a amélioré sa destinée, n
(6) Athénée, Banqwt des sophiêiêi, Xt, 8, p. 468, ^7j Aristote, MHapkysuiuey i, 1,
nature intelligente qui a voit tout, entend tout et ne respire » pas (4) ; c'est un dieu supérieur aux dieux et aux hommes, et » qui ne ressemble aux mortels ni parla figure, ni par resprit(2), » qui, sans connaître la fatigue, dirige tout par la puissance de » rintelligence (3) , ' toute vision , toute connaissance , toute » ouïe (4). » Ce dieu n'a pu naître; car comment serait-il né de son semblable? comment de son dissemblable ? N'étant pas né, il ne peut périr, puisqu'il est indépendant et par ^i. Etant sans doute le meilleur et le plus puissant, il est un ; car toute pluralité, soit égale, soit inégale, serait une négation de puissance. Il n'est ni infini, ni fini, puisque le premier est une négation d'existence déterminée, et que l'autre suppose la pluralité ; ni mobile, ni immobile, puisque dans un cas il serait divisible et périssable, et que dans l'autre il n'existerait même pas (5). C'est une essence sphérique (6), c'est-à-dire partout et toujours égale, identique à elle-même, sans commencement, sans fin , sans changement. Cette dernière pensée, qui est universellement attribuée à Xénophane, quoique souvent mal interprétée, nous fait connaître l'expression propre et originale de sa doctrine. Nous nous y tiendrons sans chercher à déterminer plus exactement la nature de Vunité sphérique, en la confondant avec l'être unique et absolu conçu par la pensée, comme le firent les successeurs de Xénophane ; cette interprétation, devenue très-naturelle après que la philosophie de Parménide fut connue, a dû produire à la fois les passages des compila leurs où les propriétés de la sphère de Xénophane sont rapportées au monde (7), et ceux où l'unité absolue et la suprême immutabilité en sont affirmées (8). C'est assez , quand il s'agit d'une
(1) Diogène, loe. cit., 19.
(2) Clément d'Alexandrie, loc. cit.
(3) Simplicins, Physique, i, 6.
(4) Sextns, Adverstu physico», i, 144.
(5} Tliéophraste, dans Simplicius, loc. cit. ; «t le livre tur Xénophane, Zénan et Gorgiaty dans les Œuvres d'Aristote.
(6) Ibid. ; et Diogène, Vie de Xénophane, 19 ; Seztus, Hypotypoeet, i, 225 ; Cicéron, Académiques, ii, S7.
(7) Ps-Platarqae, Opin. deephil., n, 4; Stobée, Origène, Tbéodoret, eU.
(8) Cicéron, Ps-Origène et surtout Eosèbe Prépar. évang., viii , 2. Deux questions ont été discutées par les commentateurs attentifs, celle de VinjSnilé et celle de Vimmobilité du dieu de Xénophane. Quant à l'infinité, soutenue par Nicolas de Damas et réfutée par Alexandre (dans Sirrplicius, loc. cit.), elle ne peut se sou-
telle anliquité, que d'avoir pu connaîlre la tendance d'un esprit ; et nous trouvons une doctrine déjà assez indépendante et assez forte dans cette assimilation de Dieu à Tintelligence pure et sans mélange symbolisée par la sphère et dans la distinction profonde qui en résulte entre cet être, objet de la raison, et Tunivers phénoménal, mobile^ variable, inintelligible.
Nous devons penser que l'opinion souvent attribuée à Xénophane de l'incompréhensibilité absolue de toutes choses (4 ), et attribuée aussi à son dogmatique disciple Parménide , se rapporte non-seulement aux dieux populaires , dont il méprisait les histoires , mais aussi à lexplication du monde tel que Thaïes d'un côté , Pythagore de l'autre, le concevaient. Mais une fois que la raison avait dansce monde séparé son objet propreet qu'elle n'avait plus à se proposer de l'expliquer en lui-même comme un tout har* monieux, soumis à de certaines lois de développement, résultat mobile d'un principe immobile; le monde des apparences demeurait en quelque sorte nu devant elle , et il lui était permis d'en chercher une explication purement matérielle , c'est-à-dire d'en rattacher les effets les uns aux autres et d'en signaler les analogies. De là la physique de Xénopbane et de l'école d'Élée en général. Pour celui même qui nie l'existence réelle de4a nature il reste encore à faire une histoire naturelle de l'apparence et de l'illusion. Dans cette voie, Xénophane poussa le dualisme plus loin que Pythagore; il ne vit pas comme lui l'unité et les nombres s'objectiver dans l'univers, mais il sépara complètement l'objet de la raison de celui des sens. Sa physique , plus esclave des apparences que celle de Thaïes , semble avoir fait jouer un rôle important à chacun de ces quatre éléments, l'eau Ja terre , l'air et le feu (2) qui résultent de la première division , à laquelle une
tenir d'après le sens que les pi as anciens philosophes donnaient à ce mot, sens qae nous avons expliqué d'après Aristote (ci- dessus art. 6). Pour ce qui est de l'immobilittf, il faut distingaer entre celle qu'on aflSrrae de Tétre intelligent e t constant et celle qui irait Jusqu'à nier l'intelligence même. Le première seule convient à la sphère de Xénophane. Le passage où Cicéron fait prononcer son interlocatear \de Natura deùrum), d'ailleurs épicurien et très-léger, sur la question de l'infinité, est, quoique cité partout, inintelligible. Enfin la vraie solution est dans les passages d'Aristote et de Théophraste.
(1) V. Diogène, Scxtas, Cicéron, etc.
(2) Diogène, loc. cit.
imparti^lo observation puisse soumettre la nature. Les compilateurs qui, menés par Tbabitude, ont cberché à savoir à quel élément Xénophane donnait la préférence, ont été conduits à des résultats contradictoires , et ceux qui ont essayé de les concilier n'ont pu rien conclure de certain (4). Nous verrons bientôt comment le système du monde se présentait à Tesprit de Xénopbane ; qu'il nous suffise ici de dire qu'une infinité de mondes mobiles résultait selon lui de la combinaison des quatre éléments (2). La terre, pensait-il, tantôt envahie, tantôt abandonnée par l'eau dont les traces se trouvent encore dans les fossiles des carrières de Syracuse et des marbres même de Paros , subit ainsi des révolutions à la suite desquelles les générations humaines doivent recommencer (3).
XIIL Afin de clore cette période primitive de la philosophie il nous reste à exposer les premiers grands résultats qui furent obtenus en Grèce pour la constitution des sciences rationnelles et de celles des sciences naturelles qui en dépendent. C'est à Thaïes et à Pytbagore que remonte l'origine certaine de la géométrie. Il est vrai que la première idée de celte science est attribuée aux Égyptiens , et qu'entre tous les voyages fabuleux de Thaïes et de Pytbagore , le voyage d'Egypte est le plus vraisemblable ; mais il faut penser que la connaissance pratique de Tarpentage a seule été nécessaire aux habitants de la vallée du Nil (4) ; et s'il était vrai que la méthode, c'est-à-dire au fond la géométrie même , eût d'abord pris naissance dans les temples d'Egypte (5) , on ne s'expliquerait pas qu'elle fût demeurée inféconde et qu'elle eût attendu pour se développer l'intervention de l'esprit grec. Ce ne serait pas la géométrie, ce ne serait pas une doctrine rigoureuse et générale qu'un savoir borné, sans progrès, sans recherches suivies et continues. On peut d'ailleurs opposer aux traditions qui donnent
(1) Y. Cousin, No¥V^ Fragm. philos., p. 44 «t smv.
(2) Diogène, loc. cit. N9us gisons mabilet en adoptant une correction toqt à fttit nécessaire, selon noas , d« Brandis au texte de Diogène.
(3) Ps-Origène, Pkiloiophoumfna, 4.
(4) Hérodote ( ^uferpe, 109 ) en attribue TinTention à 8éso«tris, qui fit un partage des terres ; et Diogène (4''^pr^ Antididel, dans la Vie de Pytluiffore^ au Ni Mœris.
(5) Aristote, Mitaphyeique, l, 1.
à la science une source égyptienne, celles qui nous montrent Thaïes apprenant aux prêtres les éléments de la doctrine des proportions en mesurant la hauteur des pyramides par l'étendue de leur mobre (4). En résumé, nous devons accorder aux vulgarisateurs et aux initiateurs systématiques le premier mérite d'une découverte dont les fondements sont dans Tesprit et qui n'appartient en propre à personne.
On se fait ordinairement une faible idée de Tlmportancé des premières découvertes théoriques en géométrie. Cependant , nonseulement ces découvertes sont fondamentales, mais encore elles supposent» que la science existe déjà tout entière par son principe et selon sa méthode dans l'intelligence de l'inventeur ; il ne faut plus que du temps pour qu'elle se déploie» Ainsi , que Thaïes découvre que tous les angles inscrits dans le demi-cercle sont droits (2) , et qu'il le démontre , car on sait que les deux choses sont inséparables dès que la théorie existe; quePythagore découvre que des trois carrés qu'on peut construire sur les côtés d'un triangle rectangle, celui du plus grand côté équivaut en surface à la somme des deux autres (3) , voilà deux propositions qui » pour être conçues dans toute leur rigueur , exigent que l'entendement ait abstrait son objet, qu'il ait posé des axiomes^ déâni la matière de sa spéculation, point » ligne, surface; enfin comparé, scfuté les rapports, et, pour parler la langue de Pythagore, déterminé les harmonies du fini.
bes deux propositions que nous venons d'énoucer ^ l'une , celle de Pythagore^a un caractère particulier; elle pose un rapport de nombres en même temps qu'un rapport géométrique ! elle con^ vient donc au génie de l'inventeur , qui semble avoir conçu seul entre tous les anciens , non pas cette algèbre » dont la conception là plus générale j et la méthode et la Coordination systématique appartiennent aux modernes , mais au moins la possibilité d'une science universelle de tous les rapporta, dé toutes les harmonies du monde envisagés dans les nombres. Le système des nombres ne
(1) Diogène, Vie de Thaïes^ i, 27, d'après Jérôme de Bhôdefl.
(2) Id., ibid., i, 24.
(3) Id., Vie de Pythtigore^ vin, 12. Tout le monde connatt 1« sacrifiée d'une hécatombe qae fit Pytbagore à cette occasion ; C'est nne histoire fabuleuse et sujette à de nombreuses Torsions.
no MANtJËL
contient pas l'algèbre, mais il contient le piincipe essentiel de Talgèbre et de ses applicalions. Il n*est donc pas étonnant que Pythagore ait, le premier, mêlé^ux notions géométriques les notions arithmétiques. Celles-ci , sans doute, étaient jusque-là demeurées isolées et bornées à la pratique depuis Tépoque où les Phéniciens avaient introduit la numération avec récriture dans la Grèce (1).
Le plus ancien système de numération des Grecs, comme celui des Romains et de plusieurs autres peuples, était penténaire. Les pythagoriciens au contraire, et d*après leur maître apparemment, attachaient une grande importance au système décimal. Mais il est impossible de savoir si les idées premières de Tarithmétique de position, si les procédés de calcul qui composent la numération moderne, et dont nous verrons que la possession peut être rapportée avec vraisemblance à l'école de Pytha;^ore , si enfin la détermination des principaux nombres cosmiques appartenaient aussi à l'admirable inventeur du carré de Ihypolénuse Nous en présenterons ailleurs les développements (2).
XIV. L'aslronomie grecque, à ses débuts, se compose d'observations élémentaires sur la marche du soleil, de la lune et des principales planètes, puis d'hypothèses sur la forme et sur la nature de la terre et des astres, et sur les causes des principaux phénomènes. Thaïes , s'il faut en croire des témoignages assez récents , dans son monde unique , plein (3) , issu de l'eau , plaçait la terre au centre (4) ; il la croyait ronde (5) , et supportée par Peau comme un navire; il attribuait aux mouvements de cet océan souterrain les tremblements de terre et les éruptions des sources (6) ; les astres étaient pour lui des terres enflammées (7] et la lune un corps opaque illuminé par le soleil (8) , dont l'interposition entre cet astre et nous est la cause des éclipses (9). Ces éclipses, il était même en état de les prédire, ainsi que nous
(1) G. Yossius, de Scient, mathem.^ cbap. viu, pag. 32 et 33, éd. Blaeu, 1660.
(2) V. ci-desaous, 1. m, § iv,!!» 8.
(3) Ps-Plutarque, Opin.dee phil., i, 18.
(4) Id., ibid., m, 11.
(6) Id.. ibid., iii, 10.
(6) Àristote, de Cœlo, il, 12; etSénèque, Quest. na/tir., Vi, 6.
(7) Ps'Plutarque, Op. des phil., li, 13.
(8) Id., ibid., II, 28.
(9) Id., ibid., ii, 24; et Cicéron, RépubliquCy i, 16.
l'avons vu , grâce peut-être à quelque période approximative déduite des chroniques sacerdotales des Égyptiens (4).
Si nous ajoutons à ces connaissances la découverte de la constellation de la petite Ourse (2) ou de Téloile polaire, le calcul de la durée de l'année et des époques des solstices et des équinoxes (3), l'évaluation approximative dii diamètre apparent du soleil (4) et des grandeurs relatives de cet astre et de la lune (5) , nous devons reconnaître dans la doctrine physique de Thaïes un mélange déjà très-heureux de l'observation et de rhypothèse. Anaximandre n'était pas aussi avancé, s'il est vrai qu'il ait cru la terre cylindrique (6) et regardé lé soleil et la lune comme deux roues, l'une vingt-huit fois, l'autre dix-neuf aussi grandes que la terre, creuses à l'intérieur et remplies d'un feu qui s'exhale par un certain soupirail central, et qu'il ait ensuit^ expliqué les éclipses par la conversion de ces roues (7). Sa météorologie' avait pour fondement le fluide aériforme, dont le soleil meut et dissout les parties les plus subtiles et les plus humides : de là cette fluxion de l'air, qui est le vent. Lorsque le souffle vient à être enfermé dans un
(1) V. ci-des8us, n* 3.
(2) Diogènc, Vie du Thaïes^ l, 28. Cf. Strabon, i, ch. 1.
(3) £ttdème> dansDiogène, loc. cit. — Eudème confirmait aussi les prédictions d'éclipsés solaires attribuées à Tlialès. Ibid., et Clément d'AIekandrie, Stromatay i.
(4) Apulée, Flariday liv.iv. Ce passage, où il est aussi vaguement question des éclipses et des phases lunaires, est très- emphatique et vise au merreillenx.
(5) Diogène, loc. cit., i, 24. Ce rapport est fixé à l/t20, mais il n'est pas dit comment il fut obtenu.
(6) Plutarque, dans Eusèbe, Prépar. évang.j i» 8, et Opin. des phil.^ m, 10. Diogène, Vie d'Anaxiniandre, ii, 1, lui fait partager Topinion de Thaïes sur la rondeur de la terre, et prétend qu'il croyait le soleil un feu pur aussi grand que la terre, et lalnne douée d'une lumière seulement réfléchie. Par malheur Diogène ne cite pas ses autorités.
(7) Opinions des philosophes, II, 21, 26 et 26. — Montucla, Hist, des mathém,y 1. 1, p. 107, rejette avec mépris ces imputations. Il nous semble confondre à tort, dans cette antique science, la partie de Thj'pothèse avec celle de l'observation directe et des faits ; il oublie que les mathématiques appliquées n'atteignirent Jamais dans les écoles de la philosophie ancienne la constance et l'indépendance qu'elles ont chez les modernes. C'était beaucoup que d'appliquer la géométrie au système du monde ; et Thaïes et Anaxinnandre se partagent les premiers la gloire de l'avoir tenté. An surplus, l'hypothèse même des roues a pu être pré* sentée d'une manière moins bizarre qu'elle ne l'est par le compilateur. Serait- il donc impossible de donner une tournure étrange aux hypothèses même les meilleures émises par les physiciens les plus récents 1
nuage épais , le hruit naît de la déchirure qu'il produit par sa finesse et sa légèreté; la lumière, de la divulsion qui s'opère dans cette noire nuée (4). Une force descend ainsi de réther dans les choses d'en bas : Téclair, le tonnerre et la foudre résultent du choc de l'air et des nuages (2). Mais ce ne sont là que les premiers efforts de l'intelligence qui scrute les causes cachées; tant que les preuves manquent et que les faits sont rares ou peu distinctement observés, il doit y avoir erreur et divergence dans les opinions. Pour tout ce qui regarde l'observation plutôt que les théories, Anaximandre fut, au contraire, le digne ami de Thaïes. Le premier, il construisit une carte géographique (3) ; il apporta en Grèce le gnomon (4), déjà connu à Babylone (5), et il essaya de calculer l'obliquité de récliptique et les distances dos astres (6).
Tandis que Thaïes, qui faisait reposer la terre sur Teau primi* tive et originelle, n'avait à rechercher les raisons ni de sa position ni de sa stabilité ordinaire, Anaximandre, qui adoptait un tout autre système, fut le vrai fondateur de l'astronomie commune des Grecs. Il plaça la terre au centre du monde, et il y expliqua son équilibre par une raison mathématique très-remarquable : c'est qu'étant semblablement située par rapport aux extrémités, il n'existe {ïDur elle Ai motif de se mouvoir d'un côté plutôt que de l'autre, ûî jpossibililé de se mouvoir des deux côtés à ta fois (7). Cette opinion du repos central de la terre, commune à toute Técolô des tiatui'ialistes dâtis l'antiquité, est aussi celle de Xénophane, mais avec une grossière variante. Suivant lui, la terre prolonge tous hos pieds ses racines à l'infini, tatidis qu'un air^
(1) OpinidM deiphtlotophit, itl, 3 et liiV.
(S) Çénèque^ Quesiiàni naiurellei, m 18 et I9i
(31 Eratosthènef dans Stntbon. Géogr., i, 1.
(4) PhaToHnuSf dans Diogène, lue. cit.
{6) Hérodote, Euterpe, 109.
J6| Endème» dans SimpUcius, de Cœlo.
(7) Aristote, de Cœlo^ ii, 13. On tronTe, à la vMté, un passas;6 dn TMon de Smyrne {Bibliolh> de Fabricius^ iTi), dans lequel l'opinion de la mobilité de la terre est attribuée à Aiaximandre d'après Endème, disciple d'Aristote et historien de rasttologiei mais ce passage doit être nécessairement medifié. (V. M«étucla,loc.cit.)
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infini comme elle, s'élève au-dessus de nos tètes (4). De la terre et de Teau s'élèvent des exhalaisons humides, des nuagpa, qui, enflammés, composent la matière des astres : tantôt ils s'éteignent, tantôt ils se rallument comme de simples charbons, et lorsqu'ils s'allument nous nous figurons qu'ils se lèvent, et qu'ils se couchent quand ils s'éteignent (^). S il faut recevoir ces dernières traditions pour vraies et rejeter sans hésitation quelques témoignages contraires, tels que ceux qui nous présentent la lune de Xénophane comme couverte de maisons et de villes (3), nous considérerons cette manière de voir chez ce philosophe oomme un essai tel quel d'eiplication des illusions du monde, et non comme un dogme sérieux. Xénophane se distingue ici par une physique barbare (4), comme par son idéalisme métaphysique absolu , et des naturalistes^ qui cherchent soigneusement la vérité dans l'apparence, et des tnathématiciens, Pythagore et son école, qui re^ gardent comme objectivement réalisées dans l'univers les lois de l'intelligence.
XV. Le principe fondamental de la philosophie des pythagoriciens, principe que nous avons vu devoir être attribué, suivani toute apparence, à Pythagore lui-même, conduisait le penseur à chercher les rapports numériques des distances et des temps, Tordre des mouvements des astres, c'est-à-dire, en d'autres ter* mes, à créer l'astronomie mathématique. De plus, habitués à considérer le feu comme le centre de vie du monde, et désireux de connaître les lois plutôt que les faits et de s'élever au-dessus dos apparences sensibles , les pythagoriciens devaient être cpn-i diiits à placer la terre au rang des planètes. Nous verrons ces grandes conséquences se développer dans l'école de Pythagore;
(1) Xénophane, dans Achill. Tat., m Arati Phtenom.f xii; Aristote, d$ CœlOy II, 12, et de Xejioph., Zen. et Gorg., 2. (^ Achillas Tatius, loc. cit., xi ; et Ps-PluUrqae, Opin, dei pkil-tih 18.
(3) Cicéron, Académiques, 39. D y a là peut-être une confusion de noms. Iactance {Instit. divin,^ m, 23) fait aussi dire à Xénophane que la lune est plus grande que la terre, ce qui ne peut s'accorder avec rinfli)lté dai racines de celle-d.
(4) Xénophane ne semble -t-il pas vouloir tourner en dérision toutes les lois naturelles cherchées par ses contemporains, lorsque, non content d'éteindre et de rallumer les astres soir et matin, il veut encore que chaque elimat ait son soleil à lui, et que ce soleil marche toujours tout droit, de «orta que par Teffet do son éloignement il semble tourner! {ppin. desphilot., n,94.)
mais ici nous ne pouvons en rapporter au maître, avec quelque
certitude, que l'origine et le principe (4).
La géométrie et Tastronomie sont les deux sciences positives par ftsquelles l'homme applique sa raison et les lois de sa pensée à un objet défini qu'il envisage dans l'espace. Â l'étude des rapports généraux d'étendue, de position et de figure que la géométrie fait connaître, l'astronomie ajoute celle des rapports de durée , de succession et de mouvement. Mais ce n'est pas tout : une découverte de Pythagore vient étendre encore le cercle de la science, et révéler une nouvelle apparition de la raison dans le monde matériel. Une tradition dont le fond paraît incontestable, nous présente, en effet, Pythagore comme le premier auteur de la théorie rationnelle de l'acoustique. Soit que la considération attentive d'un instrument à cordes lui eût fait connaître les conditions numériques imposées aux longueurs des cordes qui rendent les sons consonnanls, soit que le point de départ de sa spéculation eût été^ comme on le raconte, la vérification des poids proportionnels des marteaux à l'aide desquels des ouvriers forgerons avaient exécuté devant lui une harmonie sur leur enclume, il est certain qu'il reconnut et détermina les raisons de nombres auxquelles satisfont constamment et se sownettent les moyens matériels do l'harmonie (2). Ces raisons s'appliquent aux poids quand il s'agit des marteaux, et aux longueurs quand il s'agit des cordes; car il n'est nullement probable que Pythagore ait cherché à fixer la loi des poids qui serviraient à tendre une même corde pour qu'elle rendît successivement les divers sons consonnants. Cette loi n'est pas tout à fait aussi simple que celle qui régit les longueurs des cordes tendues par un même poids, et nous n'en trouverons aucune trace quand nous parlerons du système musical de l'école pythagoricienne (3).
Ainsi la musique, cet art qui semblait de nature à ne pouvoir
(1) V. Uv. m, 8 IV, n» 9.
(2) Jaroblique {Vil. Pylhag.) et Nicoraaque {.lanual. Juirmon.) se fourroieat grossièrement, comme l'a fait voir Montticla {Hist. des math,, i, pag. 123) en voulant analyser le procédé inductif par lequel Pythagore passa des marteaux aux cordes. Mais, que cette erreur vraiment étrange infirme ou non l'anecdote qu'ils nous racontent, il n'importe guère.
(3) V.liv. m, §iv, n«ll.
subir la loi du nombre que par le rhythme et la mesure, qui en sont les éléments les plus extérieurs, en quelque sorte, s'y trouva soumise encore dans son élément le plus intime, dans celui qui ne dépend en apparence que de la sensibilité, la hauteur ou la gravité des sons La spéculation mathématique s'appliqua donc, dès sa naissance, à trois grandes branches de la connaissance ; et les arts les plus chers aux anciens, ceux qui se déploient dans le temps comme ceux qui se déploient dans Tespace, obtinrent dans Tesprit des modes scientifiques correspondants. L'objet de la sculpture, du dessin, de Farchitecture, est en effet le même que celui de la géométrie ; Tobjet de la musique est le même que celui de Tarithmétique ; et Tobjet de la danse se trouve à la fois dans Tarithmétique et dans la géométrie, et dans l'astronomie, qui les rassemble ; car elle est pythagoricienne, cette immortelle conception des chœurs des planètes , et de la danse considérée comme Tart suprême et réel de l'univers, manifesté dans l'accord sublime des mouvements et des figures (4).
(1) Il est très-probable que le fameux passage de la Titanomachie, cité par Clément d'Alexandrie [Stromata^ i, 306), passage sur le sens duquel Newton et Fréret ont si long-temps discuté, se rapporte i ces idées des premiers pythagoriciens. Les 0Ki4)&aT, 6\6ix.tco'j, que Chiron apprit aux hommes, sont les danses, les figures de danse, que décrivent les astres. Voyez M. Letronne ( Analyse des tableaux de Dendéra el d'Bsné, 1844, init» )
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