‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 2)Chapitre 31 sur 33 · DES RÉSULTATS SCIENTIFIQUES DE LA PREMIERE PERIODE · texte numérisé non relu

DES RÉSULTATS SCIENTIFIQUES DE LA PREMIERE PERIODE

I. Le plus ancien nom de la philosophie fut sagesse. Elle apparaissait alors comme l'unité de la science. Ce premier penseur dont la raison se replie sur elle-même, que veut-ii savoir? Une seule chose : la vérité sur l'être. Mais combien de questions en un seul mot! Cause, nature et fin du monde et de l'homme, réalité de Dieu dans le ciel, providence ici-bas, organisation des cités, conduite dans la vie, le sage se propose à la fois tous les problèmes, et le peuple voudrait trouver toutes les solutions chez le sage. Ne nous étonnons pas de l'ambition du savoir naissant; sa modération serait plus étrange, elle serait inintelligible. Le regard, le regard unique mais profond, triste mais pénétrant, que jettera autour de lui et vers le ciel cet être qui sent et qui pense, et qui se réveille au milieu de l'immensité , perdu et s'ignorant soi-même, ce regard implore-t-il moins que la sagesse?

Mais après une longue et muette contemplation celui qui s'appelle sage reconnaît que la sagesse innée ne brille pas dans l'âme comme Lucifer au ciel, qu'elle ne resplendit pas en ellemême, incontestable, absolue, comme la Vie du plus humble des éphémères ou comme le sentiment de l'homme sur la terre. II faut chercher. La sagesse n'est plus alors que la philosophie. Mais entre les vérité3> entre les pensées mortelles, il est un tel enchaînement que le philosophe, dont la main hardie s'est posée sur un anneau, n'a plus qu'à dérouler la chaîne vers l'indili pour passer tous les jours de sa vie de la philosophie a la sagesse. Les premiers philosophes parlent encore et enseignent

comme des sages : ils saisissent un principe aussi élevé, aussi évident que possible, de vie et de mérité, et, par la puissance de la logique, ils se portent de la contemplation à la connaissance, et de la possession delà vérité première à la conquête du savoir universel.

Mais si la vérité est nécessairement une que sous peine de n'exi^ ter pas, il en est autrement de la philosophie. Les penseurs se multiplient, et la pensée avec eux; le savoir se divise, les principes s'opposent, les enseignements se combattent. Enfin , après deux siècles de tentatives sublimes et vaines, la lutte a divisé jusqu'à la pensée d'un même homme, et, de sage devenu philosophe^ le philosophe n'est plus qu'un sophiste (4). Nous allons exposer les raisons et les causes de cette première révolution de la philosophie.

II. Toute sciencîe qui existe à l'état de recherche ou qui est ordonnée pour l'enseignement, doit commencer par fixer Tobjet, par déterminer le champ de l'exploration. Si cette science est fondée sur la logique, ou si seulement elle en fait usage comme d'un instrument nécessaire, il faut aussi que le principe et la nature de la certitude scientifique soient éclaircis et qu'une méthode soit fondée. C'est dans la solution de ces premières et souveraines difficultés que nous faisons consister le progrès réel et définitif de la philosophie dans l'ère moderne. Mais ces difficultés, qui commençaient à frapper vivement l'esprit des Aristole et des Platon, disciples de Socrate, et les premiers qui essayèrent de relever la science abattue sous la sophistique , ces difÇcultés furent ignorées de tous les penseurs absolument originaux. Comment prévoir, en effet, la nécessité d'une préparation si rude, si sévère, mais si futile en apparence, et si étrangère à la sagesse? La vérité ne parle-t-elle donc pas assez haut à l'homme, le monde n'est-il pas le spectacle le plus immédiatement vu , le plus évidemment vrai? et pourquoi tant de* détours quand il suffit de saisir ce qu'il y a de plus intime en nous-mêmes et ce qu'il y

(I) Le mot sophiste se prenait en bonne part dans les temps les plus anciens, et n'était que le synonyme de sage (Diogène, pré/, de la Vie des philos^f 12). Il s'appliquait même aux poètes. Quand la fausse sagesse eut été décriée par la décadence grecque, honteuse d'elle-même, le sens de ce mot devint tout autre, et ne fat plus que celui que nous entendons aujourd'hv) dans notre langue.

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a de plus visible dans la nature? Connais toi toi-même, disait l'oracle de Delphes; mais qu'il y a loin de ce mot dans l'enfance aux idées de Platon , aux catégories d'Arislote , au cogito de Descartes et aux jugements synthétiques de Kantl

Nous avons dû, nous qui éludions l'ancienne philosophie, et surtout qui l'étudions après beaucoup d'autres, nous demander ce que déjà le sceptique Sextus s'était proposé de savoir : quelle est la méthode de chaque penseur? avec quel critérium a-t-il jugé la certitude? Le penseur ancien ne répond pas, mais pour lui répond sa doctrine. Or la réponse à cette simple question nous a révélé deux écoles dans l'antiquité. Toutes deux se proposent de connaître le monde, et à chacune d'elles l'objet de la contemplation scientifique parait être le monde réel , objectif, soumis aux sens de l'homme. L'une voit ce monde dans l'être universel et phénoménal, qui nécessaire en soi, naît et meurt, se développe et se change dans ses parties ; mais tantôt cette école considère l'être comme un organisme vivant analogue à celui de l'homme, où tout se lie, où tout s'unit^ où rien ne se divise et ne se distingue au fond ; tantôt comme un mélange infini d'éléments qui ne peuvent que se grouper ou se disjoindre sans cesser d'être immuable:^ par leur nature. Nous dirions , si nous voulions employer une comparaison mathématique , que le monde des empiriques uni^ taires est une fonction d'une seule variable qui peut cependant prendre une infinité de valeurs ; au lieu que le monde des empi- Tiques pluralitaires est une fonction d'une infinité de variables qui ne fait que se transformer par l'intervertissement des termes. De part et d'autre la fonction est toujours la même, et les accidents sont infinis. L'autre école , au contraire, s'attache à contempler l'ordre intelligible des phénomènes : elle détermine ce qui les rend connaissables ou sujets à la science, et répudie tout le reste comme matière , comme infini ; elle ne se réserve que le nombre et l'unité, et avec eux elle construit l'univers. Cette école a de son côté l'avenir ; c'est à elle qu'un jour le platonisme et la philosophie cartésienne se rattacheront , c'est elle enfin que le développement de la science destine à la palingénésie et à servir de guide à toutes les révolutions de la pensée.

lU. Nous savons avec quelle naïve obstination les philosophes

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anciens déterminaient tout ce qu'il leur était donné de connaître comme objet vis-à-vis d'eux-mêmes, c'est-à-dire comme sujet en soi, hors de leur pensée et indépendant d'elle. L'école rationaliste, constituée dans son ensemble par les pythagoriciens, les éléales et les alomistes, ignora profondément Vidéali$me subjectif et jusqu'à sa possibilité hypothétique. Si les éléates en confondant ïun avec la pensée de Vun ont paru s'approcher de ce point de vue, leur physique absurde, ridicule à leurs propres yeux, est là pour nous apprendre qu'ils ne savaient nullement comment peuvent s'expliquer les illusions de la multiplicité sensible. Les pythagoriciens regardèrent It nombre comme un être objectif, et lesatomisles firent courir leurs images à travers le monde, portées sur des atomes , au lieu de les définir comme des êtres idéaux qu'aucune réalisation matérielle ne Saurait expliquer. Ainsi le rationalisme antique ignora la niéthode , mais il la prépara eh cherchant dans l'univers la pensée de l'univers et noti plus seulement son apparence. En outre, il fonda la logique. Nous connaissons les déductions puissantes de Parménide, et nous avons éprouvé la force avec laquelle il posait et maintenait uû principe. Nous avons reproduit les vives et pressantes argumentations de Zenon. Enfin nous avons appris comment un Archyias, un Philolads savaient résolument créer et raconter la nature, ainsi qu'une théorie des nombres. La logique , cette logique instinctive qui est tout le penseur, et qui, dans son application, consiste à percevoir le rapport & enveloppement du général au particulier, ne fut pas seulement faite et rendue inébranlable par ces raisonnéufî:, qui ne laissèrent à d'autres que le soin de classer et de systématiser; mais la science, mais lart des définitions et des axiomes se formèrent aussi dans leur école; et c'est par là siirtoui que la méthode régna avant même d'exister distinctement, et que le vrai savoir y gr&ndit.

IV. Nous considérons conime philosophes empiriques tous ceut qui ont essayé de caractériser le monde , non par un principe de raison, mais par ce qui n'est dans le monde que phénoménal^ sensible et variable. Anaxagore, qui croyait au règne de l'intelhgence , nous est apparu comme l'un des plus vigoureux et le plus profohd peut-être des pekiseurs de l'empirisme , pareë qu'il

faisait servir à la définition de l'être en soi ce que Tétre a d'exclusivement sensible, ce qui, par conséquent, ne dépend que de la relation et de la pensée , et ne saurait instituer une essence propre. L'esprit n'était, suivant ce philosophe, que l'ordonnateur clairvoyant dont un monde pareil au sien a besoin plus que tout autre, et cet esprit ne diffère que peu de l'intelligence d'Heraclite. Celle-ci pour être appelée feu,' n'en est pas moins ce principe essentiellement mobile et variable auquel appartiennent toute action et toute pensée dans l'univers. Entre ces deux philosophes il n'y a de différence, encore est-elle illusoire au fond, qu'en ce que l'un croit à une unité infiniment et éternellement modifiée, l'autre à une multiplicité réelle, infinie. Entre eux vient se placer Empédocle, qui définit la pluralité par le dualisme, et qui voit dans la vie universelle une lutte incessamment poursuivie et recommencée. Empédocle diffère d'Heraclite et d'Anaxagore, de même que les pythagoriciens s'éloignent par leur dualisme savant, et des éléates, qui glacent et pétrifient l'être réel, et des atomistes qui le dispersent en corpuscules et en images dont ils semblent impuissants à faire connaître l'ordre et le lien.

Cette école ne demeura cependant tout à fait étrangère ni à la logique, sans laquelle aucune philosophie n'existe, ni surtout à certaines sciences rationnelles; mais sa constante préoccupation fut d'étudier l'être vivant tel qu'il paraît se dérouler sous les lois de la nécessité , et d'écrire, en quelque sorte, une histoire éternelle de la changeante nature. Ceux même de ses philosophes qui firent naître l'univers du mécanisme des combinaison^, t\e purent dépouiller de tout caractère vital les éléments qui les formaient, et la vie dut échapper, dans leurs systèmes, à la pur(S mécanique et à toute méthode rationnelle de spéculation physique. Restaient seulement les sciences de l'esprit qui pouvaient s'établir immédiatement dans l'indépendance et suf des bases inébranlables. Du reste il eût appartenu à ces hommes, nommés alors physiciens ou naturalisteSj de se livrer à l'observation précise et détaillée des faits. Mais leur empirisme n'était pas celui de notre siècle, patient et détrompé; leur histoire naturelle était la contemplation du monde divin : la nôtre est autre chose.

V. Ces sciences de Tesprit, fermés, arrêtées et désormais comme libres de la science générale, ce sont les sciences mathématiques. Nous avons dit qu'il était nécessaire et qu'il suffisait qu'un objet fût circonscrit et défini, qu'un critérium de vérité fût reconnu, qu'une méthode d'investigation fut fondée pour qu'il existât de cet objet un savoir fixe et organisé. Ainsi s'explique le rapide établissement des sciences dont nous parlons, car toutes ces conditions sont remplies pour la géométrie naissante. L'objet de la géométrie c'est l'étendue , c'est la figure» dépouillées l'une et l'autre de toute qualité sensible; le critérium en est l'évidence, envisagée dans la claire notion des quantités définies, que l'esprit seul établit et compare à la fois; la méthode, enfin, en est la synthèse : des axiomes sont posés qui firent certaines relations premières entre quelques objets parfaitement conçus, puis la toute-puissante déduction , à l'aide des axiomes, tire la science des définitions. L'arithmétique est plus abstraite; les définitions dont elle part ne se présentent pas comme des images, subtiles et raffinées, sans doute, mais enfin comme des imagos, et les axiomes qu'elle impose ne portent pas sur des faits de figure et d'imagination; mais parfaite est la clarté des notions qu'elle établit; et les abstractions qu'elle exige, un enfant les sait faire. L'arithmétique existera donc comme In géométrie, seulement elle demeurera dans l'enfance jusqu'aux temps encore éloignés où l'esprit humain sera mûr et plusmaîtic de lui-même.

Voilà déjà de grands résultats obtenus par la science antique ; mais si nous voulons passer à la considération des mathématiques appliquées nous ne trouverons plus une certitude aussi complète, aussi généralement reconnue. La musique mathématique est fondée par Pythagore, et l'esprit de l'antiquité poursuit long-temps son cours comme si cette science n'existait pas : il en abandonne les destinées aux mains inexpertes d'une autre école. La mécanique naît et se développe dans la Grande-Grèce, mais elle est ignorée de la mère-patrie, mais elle ne doit pas survivre à l'établissement des Romains en Italie. Enfin, lorsque les compilateurs de la Grèce composent, comme une œuvre de marqueterie, les Opinions des philosophes, ils rapportent le dire des mathémati-

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cims (1), à côté des suppositions les plus arbitraires des petites' écoles. Les mathématiciens ne forment qu'un parti entre tous li's autres.

VI. Cest surlont quand il s'agit de l'astronomie que les mathématiciens sont cites. Et en effet l'école de Pythagore avait tout fait pour que celte science demeurât fondée, non quant aux résultats , mais quant à la méthode. L'objet s'en trouvait parfailoment déterminé dès que les astres étaient considérés comme des agrégations matérielles soumises aux lois du mouvement dans l'espace, et transportées régulièrement autour de certains autres. Thaïes s'était lui-même élevé jusqu'à cette conception, qui cependant ne put demeurer acquise à toutes les écoles. De nombreux empiriques revinrent à ces idées, à ces hypothèses primitives, et naturelles peut-être, mais qui font rire aujourd'hui les plus ignorants. Ce fut en vain qu'Anaxagore adopta , dans ce qu'il avait de général, le système de Thaïes et des pythagoriciens ;'ce système ne put jamais s'implanter comme la géométrie d'une manière définitive dans le monde ancien; et môme après les travaux d'Eudoxe et de Ptolémée, après la grande hypothèse d'Aristarque, l'astronomie ne fut pas mieux fixée aux yeux du peuple que les autres branches de la philosophie ; et combien y a-t-il d'hommes qui ne soient pas peuple sur ce point?

Cette remarque s'applique mieux encore à la physique générale qu'à l'astronomie. Lés vrais fondateurs de la physique furent les atomisles, c'est-à-dire, Leucippe et Démocrile. En effet, pour que cette science existe et demeure indépendante, il faut que le principe et l'objet en soient strictement définis comme ils le sont pour la géométrie, pour l'astronomie. Or il s'agit ici d'une défini-

(l) On disait mathématiques et mathématiciens, dans l'antiquité, là où nous disons aujourd'hui la science et les savants. De part et d'autre les philosophes sont mis à part; aussi l'ouvrage de Sexius contre les mathématiciens se divise en livres contre les grammairiens, contre les rhéteurs, contre les géomètres^ contre les arithméticiens, contre les astrologues et contre les musiciens, V. notre livre Tfl, § i et il. Cependant les géomètres et les astronomes furent plus spécialement désignés sous le nom de mathémaiiciens. Entre les savants, ils pouvaient prétendre à plus de certitude, à une t-cience plus arrêtée que tous les autres. Le peuple, qui ne voit guère que les apparences ou les résultats, donna ce nom à son tour aux savants qui spéculaient sur le ciel, et par suite, au milieu de l'iovasijn de toutes les supersUtion», aux partisans de l'astrologie judiciaire, aux magicienit et aux sorciers.

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tion de la matière , et les atomisles la donnèrent alors que, rejetant de la science l'èlre qui dépend de la sensibilité et qui varie avec elle, ils ne conservèrent, comme objet conslant, que ratome inerte impassible, mobile, doué de force par le choc; comme principes du devenir, que la lutte et la combinaison calculable des atomes dans le vide infini. Nous ne voulons pas dire que la notion du, vide et des atomes soit indispensable à la constitution d'une science exclusivement physique ; Descartes a montré qu'avec le plein , rétendue et la circulation des parties indéfiniment divisibles et par elles-mêmes inertes , on composait un système général d'explication mécanique du monde. Mais il n'en est pas moins vrai que Tidée des atomistes comprend tout ce qui est nécessaire à l'existence d'une physique générale, indépendante, à sayoir : la définition de la matière, le principe de l'inertie, la notion du mouvement, celle du choc et celle des tourbillons. Voilà tout ce qu'il y a de commun entre la physique mécanique des anciens et celle des modernes; mais cet accord, cette rencontre suffisent pour que Descartes np soit pas nommé le premier créateur de cetjte science. Ajoutons que la grandeur et l'originalité ne sont pas abaissées p9r des précédents, quand il s'agit surtout des idées nécessaires de la nature humaine.

Par ce qui précède, il est évident que la physique mécanique appartient à une école rationaliste, et cela, quand bien même nous n'aurions pas montré son germe chez les pythagoriciens et chez les éléates (1). Mais plus tard elle passa dans une école empirique, et jamais elle n'atteignit dans l'antiquité un élal d'indépendance reconnue , une force régulière (}e progrès qu'elle ne possède même pa^ de nos jours.

(1) Nous ne pouvons nous empêcher de taxer d'une véritable ignorance philosophique les historiens qui ont classé pémocrite parmi les anciens physiciens, tandis qu'il est le physicien nouveau par excellence. Ils ont ainsi mis à la suite des Ioniens, qui tous admettaient des qualités essentielles dans les corps, le premier des philosophes qui ait tormulé la notion scientifique de la matière impassible et inerte. Ritter ne voit en Démocrit»» qu'un sophiste, et il donne la torture aux textes. Brandis , le dernier des grands historiens de l'Allemagne, ne fait l'histoire des pythagoriciens et des éléates qu'après celle des atomisles : étrange et absurde renversement de chronologie! L'auteur de la Monographie française rend au moins justice à l'esprit scientifique de Démucrite (p. 115 et 116 de ]« Dissertai, sur Vntom.) ; mais il expose mal les principes de la physique rationnelle.

VIL On voit qu'entre les sciences rationnelles, celles qui ont la quantité pour objet furent organisées dès la première période de la philosophie grecque. Sans doute de grands problèmes demeurèrent sans solution à la base même de ces sciences ; et, par exemple, le mode de constitution de la quantité parut aux anciens une impénétrable énigme ; mais, sur cette base, ils n'en élevèrent pas moins un monument solide. Au contraire , les problèmes relatifs aux qualités des êtres amenèrent dès le premier examen tant de difficultés et de contradictions, que la métaphysique rie put parvenir à existercomme science. l.a raison de cette différence est très-simple : on pourrait appeler l'arithmétique, la ^^éométrie, Tastronomie, la physique alomistique, des sciences secondes qui, dès que certains postulats sont admis, n'ont plus qu'à marcher dans une voie unique et nettement tracée. Niez la vérité du postulât, vous trancherez en quelque sorte la réalité extérieure du savoir ; mais vous ne toucherez pas à son existence idéale. Il en est tout autrement de la science des qualités , science éminemment première, dont l'objet est de découvrir ce qu'est une chose envisagée dans sa nature intime, dont le sujet est la vérité imique et sans condition. Que faire s'il se présente un écueil insurmontable? £t cet écueil se présentera certainement. Si la connaissance paraissait dès l'abord impossible, et, lorsque l'homme veut lever sa tête au ciel, si quelque poids insurmontable la courbait, et clouait ses mains et ses yeux pour toujours à la terre qui le nourrit, Thomme se résignerait, ou même il n'aurait jamais espéré. Mais cette connaissance, dont il a l'idéal en son âme, il croit l'obtenir; il la saisit ; il est triomphant; et voilà que, sortant de ses mains, il la voit défaillir. C'est alors que le sage chancelle; et que, de philosophe, ainsi que nous l'avons dit, il se fait sophiste. Double est l'écueil où la philosophie vient échouer. D'abord un philosophe se produit; mais à celui-ci un autre philosophe s'oppose. Existe-t-il donc une science autre qu'individuelle, alors que la science, qui doit néc(»ssairement naître dans un individu, vient périr dans un autre? Ensuite la science n'existe qu'à la condition de l'unité logique et de l'accord de toutes les parties entre elles. Existe-t-il donc une science, même individuelle, dès qu'il

est prouvé que le principe, qui en est la fîn, est contradictoire

au principe, qui en est l'origine ?

La lutte entre ces sciences individuelles, que l'antiquité appelait des écoles, des sectes, des hérésies, se révèle immédiatement dans les conceptions les plus élémentaires et les plus anciennes du monde. Le monde, disait l'une, est cet animal universel qui sort de l'œuf, et ne fait que se développer ^:ans changer de nature. Non, disait l'autre, il est le mélange de tous ces éléments que vous voyez et de tant d'autres qui vous échappent ; car ils sont infinis. Qu'y a-t-il de connaissable et de réel? venait dire alors une nouvelle école. Quoi , si ce n'est Tordre, l'harmonie, le nombre, sans lesquels il n'existerait qu'une invisible étendue, dont l'infinie échapperait à toute perception de la pensée. Mais cela même est-ce la vraie science? objectaient les plus rigides. L'infini peut-il se définir et se penser? Le non-être peul-il être? L'unité peut-elle changer et la multiplicité se faire une? Avouez que l'un existe, et qu'il n'est que l'un dans le monde et dans la

Telle est la lutte des doctrines ; mais, au cœur de chacune d'elles, la contradiction vient imposer aussi sa nécessité. Le philosophe, qui part de l'unité la plus sévère, admettra aussi la multiplicité infinie, quand ce devrait être sous le nom illusoire de l'illusion; et le philosophe, qui part delà muUiphcilé, réalisera nécessairement par la pensée une inexplicable unité. L'infini partout existe comme le fini: la pluralité, comme l'un; et tel penseur marche devant Diogène, qui regarde le mouvement comme impossible.

VIIL Entre ces conceplionsélémentaires, aussi profondes en réalité qu elles paraissent naïves, par lesquelles se supplée une méthode qui manque et qui est encore impossible , et sur lesquelles roule pendant long-temps le développement scientifique de l homme , il existe donc une opposition radicale et que rien ne peut lever. Cette opposition de doctrine à doctrine, ainsi marquée dans son principe, se révèle ensuite tout le long du chemin de la spéculalion. S'agit-il de la matière, chacun croit la comprendre en tant qu'elle est quelque chose de sensible sous la raison de l'étendue; mais les ioniens la disent mobile, les éléates immobile et variable '

en apparence seulement. Admet-on qu'elle se meuve, Anaxagore dit qu elle remplit l'univers à l'infini et sans interstices ; Démocrite qu'elle est divisée d'une manière effective, et séparée par des vides en une infinité d'éléments. Ensuite ces éléments premiers des corps, l'un les regarde comme doués de toutes les qualités que nous savons tous, l'autre comme en étant dépourvus absolument. Et les quatre grands éléments, eau, terre, air et fen, sont-ils des essences distinctes? sont-ils des réservoirs d'essences, qualifiées ou non? Encore un sujet de contradiction. S'agit-ii, non plus de la matière, mais de l'e.^prit? La définition n'en est pas unanimement arrêtée. Pour de certains philosophes, l'intelligence est la propriété, l'attribut d'un être manifesté d'ailleurs sous une forme matérielle, air ou feu : mais les pythagoriciens la prennent pour un nombre qui change de lui-même ; et ce nombre est un objet, une chose. Anaxagore considère l'esprit comme un entendement distinct et comme un moteur qui, dans la matière, apparaît et domine, ici plus et la moins ; Démocrite le regarde comme une vivante image émanée d'en haut. Il serait inutile de signaler, entre les écoles, des différences légères, qui ne sont que des conséquences des premières et des plus importantes.

Au milieu de ce combat des philosophies, il arriva , par une circonstance, bizarre en apparence, mais qui tient à des causes profondes, que celle d'entre les anciennes doctrines qui semblait choquer les opinions communes avec le plus de violence, et qui en elle-même répugnait le plus à la foi de l'humanité, fut précisément celle qui s'appuya sur une démonstration arrêtée dans l'esprit, qui posa une définition incontestée, puisse mit à la développer à l'aide d'un invincible raisonnement. On se rappelle la thèse de Parménide et les arguments de Zenon. Tout esprit indépendant devait retirer de ce spectacle un enseignement trèssimple. La doctrine éléatique, pouva't-on dire, n'est qu'une divagation; mais cette doctrine a réduit au silence les autres; reste donc qu'il n'existe pas de ?cienco métaphysique, que le savoir de l'homme est sans unité, que toute doctrine est annulée dans sa partie positive, et que la partie critique en subsiste seule.

IX. Cette valeur critique, ainsi reconnue par les sophistes à la philosophie du cinquième siècle , n'eut pas pour effet seulement de rendre impossible rétablissement d'une science générale; mais aussi de saper à leurs bases les croyances théologiques, morales et politiques qui avaient été jusque-là le grand principe de vie de la Grèce.

En effet, toutes ces philosophies, si hostiles les unes aux autres, s'accordèrent cependant en un point. Toutes, et c'était même une condition indispensable de leur existence, commencèrent par mettre à la place de l'action passionnée, variable, arbitraire des dieux de l'Olympe sur les hommes, une suprême nécessité que le polythéisme avait aussi reconnue, mais qu'il n'avait pas si bien déterminée. Soit que la nécessité fut providentielle comme celle des pythagoriciens qu'on enseignait dans les mystères, soit qu'elle fût absolument aveugle et fatale, toujours e?t-il que les dieux perdaient leur dignité, leur action même et jusqu'à leur être propre, quand la nécessité était si bien expliquée par un philosophe que les moindres faits du monde ne dussent passer que pour les anneaux d'une chaîne éternelle et immuable successivement déroulée. Sans doute la divination et les oracles pouvaient être maintenus ; les dieux aussi demeuraient, ou comme des idées allégoriques, ou comme des êtres supérieurs produits par la nécessité qui fait tout; et d'une manière ou d'une autre, ils trouvaient ainsi place dans ces anciennes doctrines; mais cet état de dépendance, d'incertitude et de variabilité que la philosophie faisait aux dieux en quelque sorte asservis par elle, devait insensiblement lesavi- Hr. La divinité ne semblait plus être qu'une pièce accessoire et quelquefois embarrassante dans le système de l'univers. Enfin, tandis qu'on changeait les vieux habitants de l'Olympe en éléments, en symbole.-, ou en fantômes, on tendait par le fait à leur retirer la forme et l'essence que la vénération des peuples leur avait attribuées. A Phébus on ôtait le soleil; à Jupiter, le tonnerre et la pluie ; et tandis qu'un à un, la physique détrônait ainsi les dieux grands et petits , la nécessité s'élevait comme le dieu suprême et unique d'où tout descend, où tout retourne, dont tout ce qui est n'est qu'un produit et une forme , en un mot, comme celui qui est en soi et par soi. L'être conçu comme

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nécessaire, soit monde, soit au-dessus du monde, était déjà le dieu que les nations devaient adorer.

X. La morale des anciens et leur politique, en tant qu'elles se rapportaient à la religion, devaient être, ainsi qu'elle, essentiellement locales. Tout nous démontre que la morale privée même se trouvait liée au culte de telle ou telle divinité , ou dépendait de l'inlérêt des mœurs civiques et des prescriptions du législateur qui avait eu cet intérêt en vue. En un mot, la constitution de la famille et celle de la patrie, résultats plus ou moins fixes ou variables des anciennes coutumes locales, entraînaient à leur suite une certaine pratique morale et politique dont la religion avait représenté l'idéal dans Tune des chapelles du panthéon commun de la Grèce. On voit que le philosophe devait apporter dans la société antique un élément de dissolution par cela seul qu'il tendait à faire dépendre de la raison individuelle la détermination d'un idéal très-différent peut-être de celui qu'il trouvait établi ; il était naturel aussi qu'un sage voulût ftiire considéref sa vie propre comme l'exemplaire de la vie humaine , et sa pensée du bien comme le type de la perfection morale. Mais nous savons que la sagesse vivait seule, et que la morale savante, soit qti'ellè tendit à la dérision, au mépris, au désespoir, ou à l'indifférence visà-vis des choses humaines, n'en avdit pas moins pour résultat constant d'élever un mur infranchissable entre l'être moral et les autres qui n'étaient ni ses frères ni ses semblables (1). Quant à la politique, une forte aristocratie bien enceinte avec une école compacte de philosophes enfermés dans la forteresse, ou encore une monarchie absolue, avec un philosophe seul, divinité sur la terre, tel pouvait être l'idéal de la sagesse (2). Ainsi, et même en sup-

(1) Platon, le Sophiste, t. XI, p. 162, trad. Cousin, u 11 se pourrait bien que tu eusses en ce moment pour compagnon quelqu'un de ces êtres supérieurs qui serait venu examiner par lui-même et réfuter nos misérables raisonnements, une sorte de demi-dieu de la réfutai ion,... Ces personnages (je ne parle pas des faux philosophes, mais des vrais) voyagent de ville en ville, en laissant tomber d'en haut leurs regards sur la vie qu'on mène en ces régions inférieures.... il y a des gens qui les prennent tout simplement pour des fous achevés. »

(2) Le premier de ces systèmes politiques nous serait représenté par celui des pythagoriciens si nous le connaissions bien ; mais le second est admirablement exposé danA la République de Platon. Les cyniques furent les premiers qui féformèrent la politique des anciens ; ils ennoblirent !<: travail et tendirent ft l'àbo-

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\)(L^'ài\t la sagesse réellement une , celle de Xénopliane ou d'Empcdocle . par exemple , au lieu d'une vaine philosophie livrée à la contradiction, il est encore évident que la sagesse antique devait demeurer par sa nature étrangère aux esclaves, étrangère aux artisans , et au grand nombre des citoyens et des guerriers. Le monde entier restait profane, le philosophe se faisait prêtre, et le prêtre s'allait perdre dans la nue avec les dieux. Ainsi, eussent été impossibles et la démocratie d'Athènes, à qui nous devons les états modernes, et le progrès moral et politique d'un nombre de plus en plus grand des membres solidaires de l'humanité. Mais l'unité par laquelle elle eût été menée , sans doute, à la domination, cette philosophie ne la pouvait atteindre. 11 n'appartenait de la réaliser imparfaitement qu'à la religion dont l'essence n'est pas dans la raison , en elle-même croulante et divisée, mais dans la foi qui réunit et qui fonde. Lorsqu'à l'issue de la lutte des idées, on eut reconnu l'impossibilité d'organiser le savoir, la critique resta seule, active et puissante; et les philosophes faits sophistes et ne sachant enseigner aux hommes ni une morale, ni une politique, entreprirent d'en enseigner cent. Ils prouvèrent hardiment le pour et le contre; ils élevèrent des savants sans foi, des moralistes de circonstance^ des hommes d'état du moment; ils furent les derniers des penseurs et les premiers des rhéteurs; et , démolissant toute pierre qu'ils touchaient, alors même qu'ils voulaient fonder, ils accomplirent l'œuvre providentielle de la destruction.

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