ENVAHISSEMENT DES SOPHISTES. — FIN DE LA PERIODE
î. Le règne des sophistes marqua la fin nécessaire du premier âge de la philosophie grecque. Leur utilité dans la société, dans la science fut grande ; elle est aujourd'hui incontestable. Les sophiste furent ignorants et menteurs par la force des choses, mais nullement par leur volonté ; ils donnèrent au savoir une
lition de l'esclavage. Ainsi seulement pouvait devenir possible une philosophie politique, à caractère démocratique.
forme qu'il ne pouvait enGa que revêtir, et grâce à eux le scepiîcisme s'établit pour la première fois à côté de la philosophie, dont il ne devait plus se séparer.
Dès qu'il n'est pas dans la science un résultat certain, pas un principe sûr, on n'enseigne plus, on discute : de là Vérislique.
Dès qu'on ne se repose plus pour convaincre sur Tascendant de la vérité pure, mais qu'on recherche une apparence artiGcielle de faits et de langage, on commence à perdre l'éloquence ; m;iis on étudie plus que jamais la parole : de là la rhétorique.
Dès qu'une thèse ne parait pas en elle-même plus vraie que la thèse contraire, mais que cependant il est utile de prouver une thèse donnée dans un cas donné , au lieu de s'abstenir, on doit savoir malgré Minerve : de là la sophistique elle-même.
Mais comme un fond de chaleur morale et de bonne foi demeure dans les esprits, comme on ne se peut empêcher de croire savoir quelque chose, de déduire de ce qu'on dit tous les jours quelques conséquences, et de propager la connaissance d'une sorte de vérité au moins négative, on dit qu'il n'existe en réalité ni morale, ni justice politique, et que la force et l'intérêt sont la loi delà nature; on dit qu'il n'y a ni providence, ni dieux, ou qu'on ignore s'il y en a, et que les choses sont d'elles-mêmes ce qu'elles sont. Ainsi l'égoïsme et l'athéisme achèvent l'enseignement des sophistes. Tels sont les résultats généraux que notre analyse va mettre en évidence.
L'état d'abaissement moral de la philosophie, suite nécessaire de la dispute systématique et du défaut de conviction dans les âmes, donna naissance à un abus qui parut d'abord indigne aux anciens. Ils le regardèrent comme le caractère dominant de la sophistique par opposition à celui de la vraie science. En effet, tandis que la vérité doit se répandre autour de celui qui la possède par amour et suivant Tinspiralion, alors au contraire, et pour la première fois, on vit se vendre la pensée. On put définir le sophiste un trafiquant de sagesse apparente (4), un marchand de denrées de Vàme et de paroles sur la vertu (2), un chasseur à
(1) Arittote, R^fulat* de$ argum, sophisL^ l.
(2) Platon, Protagare, p. 19 ; et Sophiste^ p. 187.
l'homme et au salaire, dont lart est de prendre la jeunesse riche à r appât trompeur du savoir (1). Les sophistes parcoururent la Grèce, excitant partout la curiosité et l'engouement , s'attachant par le prestige d'un esprit souple et rompu à la contradiction une foule de disciples qu'ils promettaient de rendre aussi habiles qu'ils l'étaient eux-mômes (2). Quelques-uns, chargés d'ambassades politiques auxquelles ils devaient de pouvoir parler en public, n'en échangeaient pas moins en particulier la vertu contre l'argent. Ils gagnaient ainsi de grosses sommes (3), jusqu'à devenir plus riches que Phidias et que tous les sculpteurs d'Athènes (4). Mais tout n'était pas grandeur et succès pour ces habiles gens. Il y avait bien quelque honte aux yeux d'un grand nombre de citoyens à suivre lés leçons d'un sophiste (5) ; d'autres avaient contre tout précepteur de vertu à gages une prévention Turieuse. Un tel homme était pour eux l'ennemi de la tradition politique et de l'ancien ordre social (6). De là vient que le philosophe sérieux et régénéré fut confondu par les patriotes d'Athènes avec le sophiste corrupteur des élàls : cet Anytus, qui se porta l'accusateur de Socrate, était l'ardent ennemi de la sophistique (7). Euripide, l'ami et le disciple des philosophes, \e philosophe de la scène (8), étëit tellement suspect aux Athéniens, que ceux-ci s'offetlsaient des maximes athées qu'il prêtait à ses personnages méchants (9), qu'ils se contentaient à peine de la fin tragique du scélérat dans ses drames (40], et qu'ils lui intentèrent une accusation pour avoir prêté à sdn Hippoîyte cette maxime scabreuse : Mes lèvres ont juré, mais non mon esprit (M). On sait enfin qù'Aristophâne, esprit satirique, chagrin, dont les t)lâisanteries à la
(1) Platon, Sophiste, p. 182.
(2) Id., Protagore et Buthy dénie au cohimeiicementé
(3) Id., liippias, p. 98 et 100.
(4) Id., Méium, p. 20ô.
(6) Id., Protagore, p. 16.
(6) Id.. JHénon, p. 207. .
(7) Id.. ibld., p. 205, 207, 2U.
(8| Vitruve, Archit., vili, preef*
['à) Plutarque, de l'Amour^ xii. Il s'agit du commencement de la Mélanippti tragédie perdue : kZeus, quelque soit ce Zeus, car je ne le connais que de nom.«* (10, Sénèque, EpUt.y 116; et Plutarque, de la lecture dès pbèlei. (11) Euripide^ HippolyUt t^ 612 j et Aristofe, Rhét,, m, 16.
fois cruelles et bouffonDes s'inspiraient du regret du passé, traita Socrate d^athée, de misérable sophiste et de voleur (4); qu'il livra publiquement Euripide , ce bavard immoral , à l'indignation du vieil et héroïque Eschyle ressuscité sur la scène (2), et qu'il le représenta comme un impie dont Tirréligion devait avoir pour effet de ruiner bientôt le commerce des objets sacrés (3). Cependant Socrate était, bien plus qu'Aristophane, Thomme de la sagesse et de la patrie; et c'était Euripide, ennemi seulement des dieux criminels (4), qui s'écriait avec le chœur : a Qui que » tu sois, Zeus, si difficile à connaître , nécessité de la nature, » esprit des mortels, nous t'implorons (5). »
II. L'une des origines de la sophistique a été aperçue par les anciens dans les controverses du barreau, dans la libre discussion des affaires privées. Après la chute de la tyrannie dans la Sicile, nous dit Cicéron, les affaires se plaidèrent long-temps devant des juges; et au milieu de ces populations, ingénieuses de leur nature et portées à la controverse , Corax et Tisias écrivirent les premiers des préceptes pour lart du barreau. Ensuite Protagore rédigea ces dissertations sur les points de droit les plus remarquables, qu'on appelle des lieux communs, et Gorgias imita Protagore : il ' composa pour chacun des cas qui se pouvaient présenter une accusation et une apologie (6). Aristote aperçoit en effet le plus grand rapport entre le métier de Gorgias et celui des avocats à gages, qui préparaient des discours et des questions pour les rencontres les plus ordinaires de l'éristique (7). Cette origine de sophistique n'a rien que d'honorable pour les sophistes et pour Tesprit humain^ car le déploiement plein et régulier de la contradiction devant les tribunaux est le premier signe de la liberté de la défense. C'est alors aussi que la loi cesse d'être absolue et barbare , et que le juge commence à avqir des entrailles pour l'accusé. Cependant les usages du barreap n'expliqueraient j)as
(1) Aristophane, Nuéet.
(2) Id., Grenouilles.
(3) Id., Thesmophories,
(4) Clément d'Alex., Adm., p. 60.
(5) Euripide, Troad.,'9, 884.
(6) Cicéron, Brutus^ 12, d'après Aristote.
(7) Aristote, Ré/ut. des ary. sophist.^ 34.
l'entrée de la contradiction dans la philosophie, si déjà elle n'y eût régné sous une autre forme et s'il n'était pas nécessaire qu'elle y régnât. Aussi Protagore et Gorgias n'étaient-ils pas des avocats : c'étaient surtout des philosophes , qui connaissaient, développaient, appliquaient avec une forte logique et une vive intelligence les conclusions tirées de la pensée des âges précédents. C'est en vertu de ces conclusions, rigoureuses, on le verra, que, de pur philosophe, Protagore devint un si aigre sophiste (4), et qu'il s'engagea à prendre le parti le plus faible pour en faire le plus fort (2). C'est l'incontestable apparition du pour et du contre au sein de la vérité qui changea les penseurs en ouvriers de ruse et de violence, et qui permit qu'on les pût comparer à , Nestor, à Ulysse, à Palamède (3).
Il est si vrai que les plus célèbres des sophistes n'eurent qu'à suivre une route ouverte par les philosophes, que la pensée qui leur servit de guide est double et se rapporte en toute évidence aux deux grandes écoles de l'antiquité. Protagore, disciple des Ioniens, fit faire à leur méthode un grand progrès, embrassa l'opinion d'une sorte de sensualisme idéaliste, et par là, conime cela doit être, tomba dans l'insciençç (4) la plus absolue. Gorgias, disciple des éléates, montra dans un ouvrage de sa jeunesse que l'être des éléates n'était qu'un pur non-être : il en vint au nihilisme , et par suite à l'inscience, comme Protagore, et ce fut alors qu'il prétendit ne vouloir plus étudier que les mots. Les autres sophistes ne furent pas d'aussi sérieux penseurs. On doit distinguer dans ce mouvement de l'esprit les hommes qui poursuivirent une doctrine, bien qu'elle revînt à négation de la science, de ceux qui ne virent qu'un art ou qu'un métier dans l'élude des subtilités de la parole.
in. Protagore d'Abdère (5) était porte-faix quand Démocrile , ravi de son adresse et de sa subtilité , le prit avec lui et devint
(1) Â.-Gel1e, Noctei aitica, v, 3.
(2) Id., ibid. ; et Aristote, Rhétorique, ii» 34.
(3) Platon, Phèdre, p. 45. Platon distingue, il est vrai, entre les rusés sophistes et le profond Palamède d'Élée; mais, au fond, c'est toujours la lutte.
(4) Nous employons ce mot pour éviter celui de scepticisme, qu'il faut réserver à une école profondément distincte de la sophistique.
(5) Platon, Protagore, p. ii.
son maître (4). Ce que nous savons d un livre de Protagore intitulé : De Vétre, et cité par les anciens^ nous prouve en effet qu'il commença, comme Démocrite^ par réfuter les partisans de Tunité (2). Mais le maître ne put apparemment soumettre le disciplo à son explication rationnelle de la pluralité par les atomes, et, dès que Protagore se vit une fois placé sur le terrain de la sensibilité, persuadé d'ailleurs du flux perpétuel des disciples d'Heraclite , il dut lui sufiSre de combiner leur système avec celui des images de Dérnocrite pour arriver à la relativité universelle et à l'/iomme mesure de tout. Ces deux mots résument sa doctrine, et l'on conçoit qu'afin de se la formuler à lui-même, il n'avait qu'à résister aux preuves que Démocrite pouvait donner de l'existence des atomes , pour s'en tenir à la certitude intrinsèque de l'apparence et en tant que pure apparence. De cet important point de vue, les images de Démocrite, entre les mains de son élève, auraient suscité, pour la première fois, l'idéalisme absolu dans l'antiquité. Ce n'est à la vérité que sous la forme de la sensibilité et comme prémisses d'une négation radicale de la science.
L'homme est la mesure de tout, disait Protagore, mesure de l'être, de ce qui est ; du non-être, de ce qui n'est pas (3). Aucun objet sensible n'est quelque chose indépendamment de l'être sentant (i); nul d'entre nous ne se trompe; tout ce que nous pensons, tout ce qui nous apparaît est la vérité (5) ; et cela est si vrai qu'aucune opinion ne peut être réfutée : chacun des interlocuteurs dit une chose, et comment pourraient- ils se contredire quand ils parlent de choses différentes dont chacune est vraie pour chacun (6)? Ainsi toutes les opinions, toutes les imaginations sont vraies et il n'y a de vérité que par relation à quelque chose (7). Mais de cette relation même, il est clair, et c'est là ce que tous les anciens n'ont
(1) Â.-Gelle, loc. cit. ; et Épicare, Epist.f dans Athénée, Banqnel des sophiB" tes, VIII, p. 354.
(2) Porphyre, dans Eusèbe, Prépar. évang.j x, 3, p. 468.
(3) Platon, Théélèle^ p. 63; Sextus, iEfyjM><yp., i, 216; et Diogène, Vis dé Protagore^ IJC, 51.
(4) Aristote, Métaph., ix, 3.
(5) Td., ibid., IV, 5.
(6) Platon, Eulhydème^ p. 390; Cf. Diogène, loc. cit.
(7) Sextns, Adv. logic, i, 60.
î?82 MANUEL
pas assez compris , il est clair que le système de Protagore ne pose qu'un terme, à savoir l'homme représenté par une sensation variable et par une pensée qui n'est pas distinguée de la sensation. L'existencedu terme opposé delà relation n'est pas certaine, puisque rien n'apparaît constant ni l^ors de nous, ni en nous où tout varie. Il n'y a que des sensations, ou, comme aurait dit Démocrite, qpe des images. Nous croyons donc qu'on a attribué à tort à Protagore le dogme d'une matière fluente propre à contenir et à dérouler les objets de nps seqs, objets et matière qui eussent eu une existence distincte (Jes sens^Mons elles-mênies (4), et que par conséquent il aurait fallq déBnir par quelque nature constante et existant en soj. Mais c'esf; là précisément ce que Protagore voulait éviter, et ce dofit on ne trouve aucune trace dans les expositions formelles (Je spi doctrine. Ce qui fluait c'était, suivant lui, la connaissance bien p}utôt que la matière , et ce dernier mot lui devenait inutile dès qu'i) n'admettait, de réel et de vrai, que l'apparence sensible et actuelle. Aussi voyons-nous que Platon n'emploie ni le mot sujet n\ le mot matière en exposant cette doctrine et en la réfi|t^i)t. Il noqs dit au contraire que rien n'est, et que tout se fait; qpe ri^n n est un, ni tel, ni affecté d'une certaine qualité; mais que, dp mouvement et du mélange de tout, se fait, par relation, ce que nous appelons improprement l'être (2). Or qui ne voit que dire qu'il existe quelque sujet extérieur , y en eût-il une infinité toujours mêlés entre eux, ce serait précisément admettre la possibilité d'une connaissance arrêtée par une certaine voie? Et en effet, lorsqu'un peu plus loin Platon cjierche à pénétrer le sens intime de Protagore, il n'a garde de nous rappeler le feu d'Heraclite ou les homœoméries d'Anaxagore; mais il nous dit que le mot être est à retrancher de la langue; que bien que tout soit relatif et double, c'est-à-dire actif et passif, il n'y a réellement ni agent ni patient; que tout est mouvement et qu'il n'y a que mouvement; que les mouvements sont infinis et de deux sortes, mouvenients d'action, mouvements de passion ; que
(1) Sextns, Hypot.^ i, 217 et 218. Du reste, Sextus n'émet ce jugement que pour mieux distinguer Protagore d'avec les sceptiques ; sa source est peut-être dans ]e ThéèlHe de Platon, mal interprété.
f2) Platon, ThéétèU, p. 65.
de leur concours , enfin , naissent ces deux choses qui coïncident , le sensible et la sensation (4).
rv. On comprend Timporlance que devaient attacher les partisans de Protdgore à l'impossibilité de discerner d'une manière certaine les songes de la veille, et d'expliquer les variations que la folie, la maladie ou même la seule diversité du sujet qui sent, et de ses circonstances peuvent amener dans la sensation. Cet argument, depuis devenu si célèbre, fut alors employé pour la première fois et nous le trouvons développé dans Platon (2). La conclusion qu'on en tirait , c'est que la sensation de chacun est vraie telle qu'elle est à l'instant et par rapport à chacun ; aucune conséquence ne devait évidemment paraître assez absurde pour faire rejeter un système aussi résolu. La plus extrême qui pût en être déduite , c'est que tout peut se dire de tout , et que rien n'est ced plutôt que cela (3). Mais cette conséquence même ne représente rien de plus que l'impossibilité de la connaissance , c'est-àdire la fin véritable de la sophistique, (.e sophiste' d'origine ionienne ne distinguait pas la science de la sensation ; ou du moins en présence de la multiplicité mobile et insaisissable des objets apparents , les idées de l'esprit lui semblaient ne répondre à aucun objet réel : dès lors, il était nécessairement amené à confondre la substance avec l'accident , ce qui fit dire à Platon que Vobjet de la sophistique était le non-être , et à Aristote , que c'était Vaccidentel (4). £n effet, une infinité de sophismes devenaient ainsi possibles. On demandait par exemple si Coriscus musicien i était bien identique à Coriscus , ou s'il en différait (5). On considérait tout changement comme une mort, et c'est mourir, disait-on , que devenir sage (6).
Nous venons de laisser dans le doute la question de savoir si
(1) Platon, ThéétèlCy 78 et 76. Le mot Ejvexiclinou<Ta, que nous traduisons avec M. Cousin i^rcoïncttfan^, rappelle la c/tu^e (txicimu) des images de Démocrite, qui étaient aussi, comme nous sav ons, identiques à la fois au sensible et au sentant. — Dans les autres détails, moins clairs quelquefois, du passage de Platon, il faut se rappeler de supprimer comme il le veut lui -même l'idée de tout sujet en soi.
(2) Id , ibid., p. 81-90.
(3) Aristote, Métaphysiquet iv, 4.
(4) Id., ibid.. vi, 2.
(6) Id., loc, cit.
(6) Platon, Euihydème, p. 384.
Protagore lui-même s*était refusé nettement à distinguer la sensation de la connaissance rationnelle : Platon ne donne celle opinion que comme une conséquence à tirer de sa doctrine (1). Mais non^seulement Protagore. avait attaqué les partisans de l'unité dans un ouvrage que nous avons cité, et établi dans un autre livre, intitulé la Vérité, son principe de V homme-mesure (2) ; il avait encore écrit contre les mathématiciens, contre les astronomes : Le cercle, disait-il, ne rencontre pas la tangente en un seul point, mais en plusieurs; les étoiles ne sont pas des points, et les calculs astronomiques ne représentent point la réalité (3). Il est donc bien certain que Protagore niait toute science; mais on pourrait alors se demander comment il lui était possible d'expliquer le fait même de Texislence de ces spéculations rationnelles sur le point et sur les figures immatérielles. De tout temps, une seule réponse a été faite à cette objection par les partisans exclusifs de la sensibilité ; et celte réponse, c'est le nominalisme. Nous n'avons à la vérité aucune raison de fait pour attribuer le nominalisme à Protagore; mais nous trouvons dans Platon une belle exposition de ce système^ dont l'auteur n'est pas désigné, et qui apporte un complément naturel à la pensée du sophiste. « Les éléments des choses, y est-il dit, sont en eux-mêmes par- » failement inconnus et inconnaissables ; et il est impossible d'en » rien dire de plus ; car ce serait les caractériser arbitrairement, » Ils n'ont ni l'être, ni le non-être; ce sont de purs noms. Mais, » de même que les composés se forment de ces premiers éléments, » de même aussi la raison des composés se forme de la combi- » son de leurs noms ; car /a raison n'est qu'un assemblage de » noms. Ainsi les éléments sont étrangers à la connaissance et à » la raison; ils ne sont que sensibles; mais les composés peuvent » être sus-énoncés et opines avec vérité (4). » Si on retranche de celle théorie l'existence réelle de la composition, qui ne peut évidemment pas être admise sans la réalité des éléments que nie
(1) Platon, Théélèle, p. 90.
(2) Id., ibid., p. 92. ^
(3) Aristote, Mélaph , ut, 2*
(4) Platon, Théét^lf,. p. 211 et 212. Nous rendons par raison le motXoYoç, qai veut dire ici tout à la lois parole, explication et compte-rendu.
D£ PHILOSOPHIE ANCIENNE. ns
cette même théorie, on aura une explication delà raison qui pect convenir à un élève de Protagore , et on admirera ce système rigoureux et complet de fanlasmatisme auquel les plus hardis des sensualistes et des nominalisles modernes n*ont rien eu d'essentiel à ajouter.
V. Pendant que Protagore arrivait ainsi aux plus extrêmes conséquences du système des sensations, le rhéteur Gorgias, appuyé sur une école bien différente, sur l'école d'Élée (1), établissait un système de nihilisme. Rien n'est, disait-il; mais si quelque chose est, elle ne peut être connue ; et si quelque chose est et peut être connue, on ne peut la manifester à autrui (2}. Son livre avait pour litre : du Non-être ou de la Nature; et voici comment ces trois thèses s'y trouvaient développées :
4° L'être n'est ni ce qui n'est pas, ni ce qui est et ce qui n'est pas à la fois; car il s'ensuivrait contradiction. L'être est donc ce qui est. Mais alors Tôtre est éternel ou engendré ou les deux à la fois. Et d'abord l'être n'est pas éternel, car, élernel, sans commencement, sans origine, il serait infini (3) ; il ne pourrait donc être ni en autrui, car rien n'est plus grand que lui, ni en luimême, car il serait à la fois corps et lieu ; il ne serait donc nulle part; il ne serait donc pas. Ensuite l'être n'est pas engendré ; car il devrait dans ce cas la naissance ou à l'être ou au non-être; mais à l'être c'est impossible, car alors il ne naîtrait pas, il serait ; et au non-être cela ne se peut davantage, car le non-être ne peut engendrer, n'étant pas. Enfin l'être n'est pas à la fois en* gendre et éternel ; car ces deux choses se détruisent : ainsi l'être n'est pas. D'ailleurs, si l'être était, il serait un ou plusieurs; mais il n'est pas un ; soit, car qu'on le regarde comme quantité discrète ou continue, ou grandeur ou corps, et il faut bien quMl soit quelque chose de cela, il paraîtra divisible ou composé; et il n'est pas plusieurs, parce que la pluralité n'existerait pas sans l'unité, qui en est la base. En résumé, si le non-être n'est pas, si l'être n'est
(1) Aristote, de Xenoph., Zen. et Gorg.^ v et vi.
(2) Id., ibid., v ; et Sexiu», Adr. loij,, r, G6.
l3) Cette conclusion est de Mélisse. V. liv. m, § ii, n" B. KHe résulte do Ift conception de l*êtrc sous la raison de l'étendue.
pas, si les deux ensemble ne peuvent être, rien autre ne pouvant
être pensé, il faut que rien n'existe (4).
%^ Si quelque chose existe, elle est incompréhensible. En effet, si ce qui est pensé n'est pas l'être, disait Gorgias, l'être ne se pense donc pas ; car comment alors pourrait-il arriver que la pensée étant blanche, ce fût le blanc qui fût pensé? et si la pensée n'est pas, comment ce qui est pourrait il être pensé? Or il est clair que ce qui est pensé n'est pas l'être même, car si cela était tout ce que nous pensons existerait, l'homme aurait des ailes et les chars rouleraient sur la mer : les contraires conviennent aux contraires. Si donc ce qui est pensé existe, ce qui n'existe pas ne doit pas être pensé ; car le contraire de l'être est le nonêtre, et, si rôtre est pensé, le non-être doit être non pensé. Et comme nous déduisons de la vue et de l'ouïe^ sans appel et pour nous-mêmes, que le visible et l'ouible existent ; de même aussi nous devrions déduire de notre jugement propre que les chars courent sur la mer aussitôt que nous le pensons. Cette conséquence est absurde, et par conséquent l'être est incompréhensible [%),
3® L'être , en supposant qu'il soit compris , est indicible. Eo effet, si l'on suppose que l'objet de la connaissance est sensible, il arrive nécessairement que nous comprenons par les sens, et que nous exprimons par des mots. Mais ce n'est pas la parole qui est l'être et l'objet , et ce qui est dehors n'a pas p!us de rapport avec le discours que le visible n'en a avec l'ouïble; et cepencjant comment communiquer sans la parole? Mais, dit-on (3), nous composons le discours suivant l'occurrence des objets extérieurs. Dans celte supposition, il faut dire que le discours n'exprime pas l'objet, mais que l'objet engendre le discours;
(1) Sextus, ibid., i, 67-76; et Aristote, ibid., v. — Disons ici qu'il noas est impossible de comprendre les rérutations en deux mots que les historiens de la philosophie se con:entent d'opposer à ces beaux suphismes. L'Allemagne érudite elle-même a grand besoin, sous ce rapport, de se remettre à 1 étude de ses maîtres en philosophie. Au lieu déjuger un argument qui, par sa nature, embrasse l'équivoque, comme on juge une pièce littéraire qui doit l'éviter toujours, peutêtre alors on commencerait à apercevoir ce qu'il y a de profond et d'inhérent à l'esprit humain dans les jeux de pensée qu'on prend pour des jeux de langage.
(2) Sextus, ibid., i, 77-82.
(3) Nous lisons foaiv au lieu de oi;9lv.
DE PHILOSOPHIE a5CIE2I^£. -287
or, bien qu'il soit objectif auâ^i , le discours diflere des autres choses sensibles ; et il n'eàl pas plus capable d'en indiquer la nature que ceux-ci ne peuvent entre eux marquer et exprimer la leur (4 .
VI. Gorgias était disciple d'Empédode -T ; mais on peut juger par la nature de ses arguments et de ses idées qu'il avait absolument négligé les éléments et Fattraction imaginés par son maître. C'est ainsi que Protagore avait renoncé au vide et aux atomes du sien. Il est remarquable que les deux grands sophistes de la Grèce, tout en embrassant, le premier les excès de la doctrine ionienne, le second ceux du rationalisme d*Êlée, aient cependant participé des deux écoles à la fois, c est-à-dire, puisé la contradiction aux premières sourres. Aussi avons-nous vu Protagore admettre avec Démocrite que les sens nous révêlent de pures apparences, c'est-à-dire toute la partie critique des doctrines rationalistes, et avec les ioniens que rien n*est connu que par les sens, et qu'il n'y a de stabilité pour aucune substance. Crorgias procède, comme Protagore, ayec une méthode double ; il emploie* les arguments éléatiqoes pour réfuter la thèse des ioniens sur l'être et les arguments des ioniens pour réfuter la thèse d*Ëlée. Mais c'est toujours sur l'être , sur l'être idéal ou de conception que raisonne Gvorgias ; tandis que Protagore n'a jamais en vue que l'être sensible. Tous deux conservent ainsi le caractère dominant de l'école qu'ils ont préférée ; et cependant ils aboutissent à des conclusions dont les dernières extrémités se rencontrent : suivant l'un, tout ce qui est senti doit être ; rien n'existe absolument suivant l'autre ; mais celui-là prouve son dire en établissant que rien n'est permanent devant la sensation, et celui-ci prouve le sien, en démontrant que rien n'est fixe et déterminé selon la pure pensée. Les conséquences pourraient se ressembler ; et le sage qui se contente des illusions et le sage qui les réponse peuvent tous deux s'accorder dans la négation d'un savoir constant, ani<«
(1) Seztiu, ibid., 1, 82, 87. Nous avons mieux aimé soirre de piès le texte de Sextus que celai d*Ar jtote, parce qoe ce deraier est moins net et trè»-corlompu, bien qne d'aillcon il semble exprimer plus littéralement la pensée de Gorgias.
(2) Qpiatilien, Itui. oraLj m, 1, 8-, etIHogéne, Ftc d'BwtptdœU, tui, &&
'288 MA:SUii;L
forme et régulier, ou, pour tout dire en un mot, d'un seul et unique savoir.
Gorgias ne donna à la spéculation que les années de sa jeunesse (4) ; puis il se montra conséquent à la doctrine nihiliste en n enseignant jamais que les lieux communs, ou, comme il le disait, qne le premier des arts, celui qui soumet tout à la persuasion (^). 11 raillait la prétention des autres sophistes à vouloir enseigner la vertu, et non pas seulement la parole (3). Nous verrons cependant que renseignement de Gorgias ne laissait pas d'avoir les mêmes conséquences morales que celui des autres sophistes, et cela précisément parce que le prétendu sage mettait partout le fait et le succès au-dessus du droit, du devoir et de la vérité, et qu'il fallait bien d'ailleurs traiter les questions courantes de politique ou de morale. Quoi qu'il en soit, Protagore n'était pas si scrupuleux ; car il enseignait directement la science politique. D'autres sophistes, Hippias par exemple, donnaient des leçons de tous les arts : géométrie, musique, astronomie (i). L'ardeur de connaître, l'amour du beau dominaient alors dans la Grèce, au moment où la science s'écroulait sur elle-même , au ' moment où l'idéal de la beauté commençant à changer, la décadence des arts allait se manifester. L'enseignement multiple universel des sophistes convenait donc aux besoins des générations nouvelles ; mais il les portait malheureusement à oublier, à mépriser en tout point comme barbare la simplicité noble des générations qui les avaient précédées. D'ailleurs, au milieu des ambitions toujours si éveillées et nombreuses dans un état démocratique et parmi les discussions interminables d'une politique désormais sans principe, la jeunesse noble, riche, oisive, demandait à ses maîtres qu'ils lui apprissent à briller et à gouverner. La science devait donc à peu près s'abaisser entre les mains des sophistes; et à mesure qu'elle devenait plus populaire, il fallait aussi qu'elle devint plus superScielle. Visait-elle encore aux profondes recherches et à connaître la vérité? Alors elle n'était plus libre
(1) Olympiodore, Comment, du Gorgias de Platottf vi.
(2) Platon, Philèbe, p. 441.
(d)Id.yMénou,p.2lb,
\4) Id., Protagore^ p. 30,
DJt PHILOSOPHIE A^NClENiSE. 289
comme la sagesse d'autrefois; mais surveillée, gênée, persécutée. C'est ainsi que l'on voit Protagore, après un long succès, fuyant Athènes et la ciguë, et périssant peut-être en naufrage pour avoir osé douter de l'existence des dieux (\) : tandis que l'athée Gorgias, borné à la rhétorique, s'éleva de ses deniers, à lui-même, une statue d'or solide (2) dans le temple de Delphes, et, poursuivant jusqu'à l'âge de cent neuf ans, après la mort de Socrale, son insolent bonheur (3), s'endormit dans la mort comme un sage (4j. VII. « Pour ce qui est des dieux, disait Protagore au commencement de ce livre qui le fit bannir, sont-ils ou ne sont-ils pas? Je ne puis le savoir ; il y a de nombreux empêchements : la chose en elle-même est obscure et la vie de l'homme est courte (5). o Cet intéressant passage nous fait penser que Protagore, à la fin de sa vie, en était venu du sensualisme idéaliste à un état de doute qui en est la conséquence naturelle, et qu'il ne réduisait plus si fermement le monde aux phénomènes sensibles et la connaissance à des relations indéfinies ; il se serait ainsi rapproché de l'opinion de Métrodore de Chio, disciple comme lui de Démocrile, et qui exprimait une incertitude universelle sous celte forme sophistique : « Je nie que nous sachions si nous savons quelque chose ou si nous ne savons rien , et je nie même que nous sachions ou que nous ne sachions pas que nous savons, et s'il est quelque chose ou s'il n'est rien (6). » Telle était aussi, avonsnous vu, la première opinion de Gorgias ; mais tandis que ce dernier abandonna la science qu'il croyait impossible, afin d'enseigner à parler sans savoir , Protagore demeura toujours philosophe et chercheur, et Métrodore ce qui est plus remarquable encore, conserva, comme ayant plus de probabilité peut-être que toute autre , une méthode à lui avec un système, celui de
(1) Timon, SilteSj dans Sextus, Adv. physic., i, 57. Suivant DIogène {Vie de Protagore) il n'aurait été que chassé d'Athènes.
(2) Pline, Hist. natur,, xxxiv, 4.
(3) Quintilien, loc. cit.; et Apollodore, dans Diogène, Vie d'Empédocle^ loc. cit.
(4) Élien, Var. hist.. Il, 35.
(5) Diogène, Vie de Protagore; Aristoclès, dans Eusèbe, Prépar. évang., xiv, 19 ; Sextus, Adv, phys,^ i, 56, etc.
(6) Cicéron, Académique» ^ ii, 23; et Sextus, Adv. logic, i, 48 et 88.
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rètre et du non-ètre, du vide et des atomes (4). Ainsi 1 école de Démocrito retint au milieu de l'invasion des sophistes un rcsie d'esprit philosophique. Diagore même , Diagore de Mélos, surnommé Vathée^ qu'un désespoir fondé sur l'injustice impunie des hommes avait porté, dit-on, à professer cette opinion qui le fit chasser d'Athènes, commençait par ces singulières paroles une poésie dithyrambique : « Tout s'accomplit suivant la divinité et le hasard (2). » Ces mots doivent s'interpréter sans doute des images divines et de la rencontre des atomes de Démocrite , dont Diagore était le disciple et l'affranchi. Enfin Anaxarque, disciple de Métrodore^ nous rappelle encore Démocrite et Protagore quand il considère les objets vis-à-vis de Thomme comme des représentations scéniques, qui ne diffèrent pas de celles qui frappent les rêveurs et les fous (3). Anaxarque fut le maître de Pyrrhon ; Pyrrhon fut le premier sceptique. Ainsi l'école de Démoerile, en abandonnant l'existence réelle des atomes, traversa la sophistiquej et parvint à constituer, avec un dogme arrêté, si Ton peut dire» et avec une morale propre , la sœptique, c'est-à-dire l'école la plus scientifique de l'antiquité, celle qui comprit le mieux la méthode et la nature du savoir, et qui connut la seule conclusion rationnelle que les anciens aient pu atteindre par un développement philosophique prolongé pendant dix siècles.
Mais nous ne sommes pas encore parvenus à ce moment suprême et fatal où les intelligences durent se partager entre le doute et la croyance. Une nouvelle méthode, une seconde période de la philosophie, une seconde et dernière décomposition des écoles se présenteront encore à nous avant que nous ayons pu connaître le scepticisme dans toute sa rigueur et dans toute sa force. Ici nouâ ne sommes qu'à la fin de la première période. Les sophistes sont les sceptiques de cette ère; mais ils n'ont pas le calme résolu et désespéré que nous leur trouverons plus tard. Au sein d'une société grande et puissante, ils sentent en eut de l'ardeur, de la vie. Au lieu de se fortifier dans cette conviction
(1) Simplicius, Phys.j t, comm. 6.
(2) Sextus, Adv,pht/s.y i, 53; et Hypolyposes^ ili, 218.
(3) là^tAdv. logic.y 1,88.
de la misère et de l'ignorance de rhomme, à laquelle il peut être donné d'engendrer la grandeur morale et la vertu , les plus faibles et les plus inexperts d'entre eux ne craignent pas de tirer du doute les désastreuses conséquences qu'il n'a pas nécessairement, mais que les âmes inférieures ne manquent jamais de lui reconnaître. L'égoïsme commence alors à tout envahir : il prépare la chute d'une société qui semblait éternelle.
VIII. Les sophistes dont l'intelligence philosophique était la moins profonde et la moins élevée, ou ceux qni s'étaient décidés, comme Gorgias, à abandonner sans retour la spéculation pour la pratique, ne tardèrent pas à prendre une habitude vicieuse : ils échangèrent un doute, auparavant digne et respectable, contre des opinions secondaires, contre des préjugés que leur suggérait le métier de la parole et de l'enseignement. Ces maîtres de l'opinion s'obligèrent de répondre à tout ; et l'homme se démoralise nécessairement quand il s'engage à parler avant d'avoir pensé. Ensuite l'incertitude absolue, métaphysique, ne saurait avoir lieu dans la vie. Celui donc qui fait effort pour vivre avec le doute , qui avec le doute aborde tous les jours les questions de morale ou de politique, dont la solution est nécessaire à la conduite privée, nécessaire au gouvernement de l'état , celui-là prend insensiblement l'habitude de croire aux faits accomplis, à ceux que l'intrigue prépare, aux causes matérielles et aux elTets visibles , et de réduire son premier doute au droit, à la justice et aux causes morales. Bientôt il réduit cette habitude même en théorie; il professe le matérialisme et Tégoïsme , et serait-ce par de simples réticences , il en enseigne implicitement les principes à ceux qui l'écoutent.
Cette puissance des faits évidents, opposée à cette faiblesse des choses invisibles, amène donc le sophiste à nier les choses dont il se contentait d'abord de douter ; et la science à son usage n'est plus alors que l'histoire matérielle des événements dans le monde et dans l'homme. Le sophiste dit, par exemple, qu'il n'existe pas de divinité ; mais que la reconnaissance a porté les hommes à donner ce nom au soleil, aux sources et aux fruits qui sont leurs bienfaiteurs : c'était l'opinion de Prodicus de
Céos (4); ou bien encore que les dieux sont des fictions du législateur, iuventées dans ta vue de prévenir les crimes secrets : c'était l'opinion de Critias, l'un des trente tyrans d'Athènes (2). Mais le système le plus répandu et le plus conforme à l'ensemble de la pratique sophistique comprend dans un même ensemble et la négation de la divinité, et celle de la justice et du droit : parmi W choses qui sont, étaient ou seront, la nature et le hasard ont produit les plus grandes et les plus belles; ce sont les éléments d'abord, ainsi que le soleil, les autres astres et la terre ; puis, par la rencontre et l'arrangement des éléments, les animaux et l'ordre céleste que nous voyons. Il n'y a dans tout cela ni intelligence, ni divinité, ni art qui aient présidé. Vart est postérieur à la nature. L'art, mortel et né de mortels, a donné naissance à de vains jouets, œuvres du dessin ou de la musique, sans vraie ressemblance et sans réalité; il n'a fait que participer à l'agriculture, à la médecine, à la gymnastique, par elles-mêmes plus rapprochées de la nature. Mais l'art a créé la politique, la législation et la religion. Les dieux sont des effets de l'art, des résultats de la loi ; le beau est autre suivant la nature, autre suivant la loi ; le juste n'est naturellement rien, et toutes ces choses varient avec les pays, les peuples et les opinions (3). Ce système de Vart et de la nature, qui ne représente, ainsi que nous l'avons dit, qu'une sorte de consécration inintelligente, irréfléchie, de la puissance et de la domination des faits sur les hommes sans foi; ce système se trouve partout, et règne sur la sophistique, ou par ses principes, ou par ses conséquences. Polus, ami de Gorgias, oppose ainsi l'art au hasard, et voit dans Vexpérience de l'homme l'origine de l'art (4). Nous savons maintenant ce que cela veut dire. Calliclès, autre sophiste, enseigne que la nature et la loi sont contraires ; que le beau, suivant l'un, n'est que le laid, suivant l'autre, et que
(1) Sextus, Adv.phys., i, 52; Cicéron, de Natur, deor., i : a £a quae prodessent hominum vitœ deorum in numéro habita esse dixit. >*
(2) Id., ibid., i, 54. Les vers de Critias cités ici par Sextus sont attribués ailleurs à Euripide, qui les aurait, dit-on, fait déclamer sur le théâtre par le personnage de Sisyphe. V. la note de Fabricius, p. 562. U.
(3) Platon, Lois. x. Ce système, analogue à noire célèbre système de la nature^ est attribué par Platon collectivement aux sages de son temps.
(4) Aristote, Mt'fnph., i, 1, et Platon, Gorgias, p. 186. ;
DE PHILOSOPHIE AKCIENNE. 293
le beau, le juste et le bon ne sont dans Tordre de la vérité que la force et le pouvoir (4). Hippias enRn s*appuie sur l'argument de la diversité des mœurs et des lois des nations pour saper à leur base les notions de justice et d'injustice consacrées par Tordre légal (2).
IX. Les conséquences d'un pareil système de morale sont Tégoïsme systématique, et, pour chacun, la recherche du profit et du plaisir. Déjà Protagore, obligé d'avouer selon sa doctrine que toutes les pensées sont vraies et qu'ainsi l'enseignement ne peut se proposer pour objet la vérité et le bien en soi , s'était réduit à soutenir que le but du sophiste était de tendre à l'utile , et de substituer aux idées nuisibles des individus ou des États certaines idées profitables. La sophistique , à ses yeux , était comme une sorte de médecine dont les remèdes sont des discours (3). Quant à Gorgias, qui n'enseignait pas la vertu^ comme on sait, il s'embarrassait dans ses réponses et n'osait montrer le fond de sa pensée. Mais les sophistes , plus jeunes et plus hardis, proressaient que le juste et le beau , dans Tordre naturel , consistent dans le bonheur, et le bonheur dans la liberté de s'abandonner aux passions (4). Sur cette même question de la vertu , un élève de Gorgias , évitant l'idée générale , entassait les détails et les faits. Il déterminait prolixement le devoir de Tenfant , de l'esclave ou de la femme; puis, poussé à bout, il définissait Y homme vertueux, celui qui désire les belles choses et se les peut procurer, ou finalement la vertu un certain pouvoir d'acquérir des biens (5). Enfin , le sophiste Philèbe , et avec lui beaucoup d'autres sans doute , plaçaient le souverain bien dans le plaisir (6).
C'est dans cette voie d'inscience et d'immoralité que la sophistique devint un art d'enchevêtrer les mots et d'obscurcir la pensée, au lieu de se fonder comme une critique de la science, au lieu de produire une méthode nouvelle ou de concevoir enfin un
(1) Platon, Gorgias, p. 292. sqq; et Aristote, Rê/ut. desarg. sophist., 12.
(2) Xénophon, Mèmor. Soerat.y rv.
(3) Platon, ThéétèU, p. 108-110.
(4) Id., Gorgias, 223. 291 et 314.
(5) Id., Afénon, p. 141. 169 et 163,
(6i Id., Philèbe, init. Hippias, Prodicus et Protagore reconnaissent d'ane commune vois {Protagore, p. 1161 que le bon et le mauvais ne sont au fond f l'agréable et le désai^'éable.
scepticisme complet, imparlial, modeste, comme le dernier degré de la raison humaine. Alors éclatèrent ces milliers de sophismes qui consistent en jeux de mots, en confusions volontaires et en équivoques. Les harangues de Gorgias , froides dans leur pompe et dans leurs ornements (4 ) , les distinctions subtiles et les déRnitions de mots de Prodicus (2) , présentent le côté littéraire des écoles sophistiques , tandis que le feu roulant d'équivoques paradoxales (les deux frères Euthydème et Dionysodore nous en font connaître |e côté philosophique. Leur grand principe à tous deux était le principe de Protagore , à savoir qu'il n'y a de vrai que ce qui est relatif (3); mais ils en concluaient également, ou que tout est , ou que rien n*est , ou que rien ne diffère de rien ; ils disaient que nul n'apprend, ni celui qui sait, parce qu'il sait, ni celui qui ignore , parce qu'il ignore ; que le mensonge est impossible parce qu'on ne peut parler que de ce qui est, et que celui qui ment dit vrai , parce qu'il parle de la chose dont il est question ; et ils enchaînaient les unes aux autres une multitude d'équivoques de langage ou de pensée en mettant à profit la liaison naturelle des idées , la substitution inévitable des termes généraux aux termes particuliers, ou des termes particuliers aux termes généraux , et enfin le double sens des mots qui servent à exprimer les relations selon qu'on les dispose. Ainsi s'obtenaient les conséquences les plus bizarres : un chien devenait le père de l'interlocuteur, et Jupiter un animal à son service (4).
X. Ces ridicules abus de Tesprit sophistique, éloigné de sa véritable origine , oublieux de son objet et de sa valeur dans la science, nous révèlent la cause d'un injuste et tenace préjugé «jui règne en philosophie. Des historiens . estimables d'ailleurs, font encourir le même discrédit, le même mépris à toutes les doctrines directement antidogmatiques , à tous les arguments qui
(1) L'authenticité des discours qui nous sont parvenus de Gorgias n*est pas universellement reconnue; mais ce caractère de pompe et de froideur dont nous parlons avait été très-remarque des anciens. V. H. Ritter, Hist. de la philos, anc.t ï, p. 5U3.
(2) Platon, Protagore^ Cralyle, Charmide^ passim.
(3) Sextus, Adv. logic.j i, b4.
(4) Platon, Cratyle, pag. 10; et Euthydème, ip&ssim. Sur rimpossibilité d'apprendre, V. Mcnon, p. 70. On ne peut chercher ce qu'on sait, parce qu'on le sait, ni ce qu'on ignore, parce qu'on ignore alors ce qu'il faut chercher.
DE PHILOSOPHIE ANCIEISNE. 295
nient la science des principes. Cependant, quelques-unes de ces doctrines, quelques-uns de ces arguments, dont le fond réside dans Topposition de Tesprit à lui-même et dans l'incompatibilité logique des notions les plus évidentes , sont et resteront irréfutables. Or, trois modes de manifestation leur sont donnés : le premier , le mode sophistique ne s élève pas à la hauteur d'une méthode; il procède par les détails, par les oppositions qui se présentent fortuitement ; de là ce double caractère de profondeur et de légèreté, qu'il peut affecter suivant que le fondement en est sérieux ou superficiel danà Tesprit du philosophe. Le second mode, le mode sceptique , sYlève graduellement au-dessus du premier ; puis il plane sur lui. Le caractère auquel on le distingue, c'est Tisolement du sage qui , ne pouvant atteindre à la science, renonce même à la foi et presque à la vie, s'entoure de vide^ compare, oppose et s'abstient. Le troisième est le mode immortel, toujours renaissant et toujours plus vigoureux, de la philosophie critique : celui ci n*est pas seulement un savoir négatif ; il est une méthode essentiellement positive et féconde , qui s'établit et repose sur Tessence de l'esprit. L'intelligence contemple en soi l'idée de la science; elle la définit; ensuite elle la compare à Tobjet lui-même ; elle relève, analyse et fixe les notions essentielles ; elle établit ainsi les conditions du savoir, et elle engendre un savoir nouveau, parce que la méthode est tout l'esprit et que l'esprit est toute la science.
Tandis que le scepticisme préparait son règne immobile et glacial dans la science antique, issue comme lui de la sophistique, la philosophie critique apparaissait dans Socrate, telle qu'elle nous apparut dans Kant à la fin du dernier siècle. Socrate, toujours confondu avec les sophistes, dépensa, pour les terrasser, quaratiio années pleines de pensée, de courage et de dévouement. Comnîfi eux, il ignora; comme eux, il nia la science ; mais plus quV'Ux , ^u dessus d'eux , il sut qu'il ne savait pan, et son immorte lo dra* lectique renversa leur sagesse apparente. C'est qu'à l'ancienr^e science, lacérée de toutes parts, et souvent de ses projMTis mains, il vint substituer une science inébranlable, celle de fa pensée. Bonté, beauté, vérité , justice et vertu, il reconnut ws immortelles idées dans son âme. Le monde matériel disparut à ses yeux pour que la divinité se révélât dans sa conscience : ellf mti
en lui sa parole et son oracle. Alors la pensée des autres hommes, la pensée mémo des moins sages comme celle des plus savants, soumise par Socrale à la torture de Tinterrogation , lui révéla la morale innée, éternelle, écrite en nous; les sophismes tombèrent, un monde nouveau fut connu des hommes, et celui-ci issu de la pensée. Dans la religion , celte grande réforme fut une première révélation pour TOccident; dans la philosophie, ce fut la seconde doctrine au sein de laquelle de nouveaux efforts eurent bientôt amené de nouvelles contradictions.
PHILOSOPHIE CRITIQUE. — RÉFORME DE LA MÉTHODE. — RÉVÉLATION DE LA SCIENCE MORALE.
Au commencement de la dernière année du cinquième siècle avant notre ère, Socrate, du bourg d'Alopèce, pauvre citoyen d'Athènes, fils de Sophronisque, sculpteur, et de Pbénarète, accoucheuse, fut cité devant Taréopage , à Tâge de soixante-dix ans, et accusé dans les termes qui suivent :
« Mélétus, fils de Mélélus de Pilthée, accuse par serment Socrate, fils de Sophronisque d'Alopèce. Socrate est coupable, parce qu'il ne reconnaît pas les dieux que reconnaît la ville , et qu'il introduit d'autres démonies nouvelles ; il est coupable parce qu'il corrompt la jeunesse. Pour la peine, la mort (4). »
La première partie de cet acte d'accusation était difficile à soutenir en présence de la profession de foi de Socrate^ au milieu de rincrédulilé générale et au sein d'un dogme aussi peu précis et par suite aussi tolérant que le dogme du polythéisme grec. Il fallut donc aller plus loin, et accuser d'athéisme celui dont on voulait faire un ennemi public [t). Mais une autre accusation était dans la bouche du peuple entier. Socrate est coupable^ disait-on , en ce qu'il cherche à pénétrer criminellement les secrets du ciel et de la terre, en ce qu'il change une mauvaise
(1) Pharorinus, dans Diogène, Vie de Socrate^ n, 40; et Xénophon, Mémoire» sur Socrate, i, 1. Platon {Apologie de Socrale) ne diffère que dans les termes.— Nous forgeons ici le mot démonie pour exprimer, sans la déterminer en rien, toute la généralité du terme grec.
(2) Platon, Apologie, p. 85.
cause en une bonne, et qu'il enseigne sa science aux autres (4). En effet, plus de vingt ans avant Faccusation juridique, Aristophane avait, dans une comédie célèbre, présenté Socrate comme le chef de ces hommes dangereux qui vendent sans pudeur la raison juste et la raison mauvaise, comme l'un de ces misérables, de ces charlatans, au teint pâle, aux pieds nus, à Tair dédaigneux, à la démarche superbe, qui mesurent la terre entière et le saut d'une puce, qui croient que Jupiter a mérité la mort par ses crimes, et qui, niant les dieux, adorent l'éther elles nuées, et se repaissent de brouillards (2). Nous ne sommes pas de ceux qui attribuent aux poètes dramatiques plus d'influence sur le peuple que le peuple n'en exerce sur eux ; il est d'ailleurs prouvé que , deux fois présentée au théâtre, la comédie des Nuées fut silïlée deux fois (3). Nous n'accuserons donc pas Aristophane de la mort de Socrate ; mais nous considérerons sa cruelle et patriotique bouffonnerie comme l'écho de cette opinion populaire, irritée par les malheurs d'Athènes et par la décadence des anciennes mœurs, qui devait naturellement confondre un parleur, un railleur perpétuel tel que Socrate, un ennemi de tout savoir qui s'afiBche, enfin le croyant d'un nouveau démon avec la foule des devins et des sophistes dont Timpudence fatiguait la Grèce. C'est ainsi qu'on vit plus lard l'accusateur principal de Socrate lui reprocher de prendre le soleil poirrune pierre, elle confondre misérablement avec Anaxagore (4). D'ailleurs Socrate avait été réellement passionné pour la physique , avant de reconnaître le néant des explications qu'elle donnait du monde (5) ; et même en supposant qu'Anaxagore, qu'Archélaiis n'eussent pas été ses premiers maîtres, ainsi qu'on Ta cru long-temps, il n'en est pas moins vrai qu'il passait pour l'ami , quelquefois pour le collaborateur d'Euripide le sophiste {&); que Damon, musicien pythagoricien, attaché à la cause aristocratique et maître de morale, était son
(1) Platon, Apologie, p. 66.
(2) Aristophane, Nuées, trad. d*Artaiid, première édit., t. II, p. 165, 168, 174, 186, 236, etc.
(3) Fréret, Mémoire inédit s«r la condamnation de Socrate.
(4) Platon, Apologie , p. 85, dans les Nuées, 830, il est appelé le Mélien.
(5) Id., Phédon, p. 273.
(6) Diogéne, Vie de Socrate; Aristophane, Grenovillen, 897, sniv.
2»g MANUEL
maître (4); que pas un sage enfin ou pieit>! Athènes que Socrate Q*accourût auprès (U ti pour l'interroger. Athènes était alors le lci des esprits en Grèce; les doctrines s*y reiiu... s'y combattaient, s'y divisaient, s'y transfu: . de ce choc d'idées où la multitude n'a jaiiu. ce petit citoyen, qui niait la science de tou-, parler, de gouverner et de savoir ce qu'on \ passait pour le plus intraitable et pour le [ ' sophistes. Lui-même prenait si peu de soin de ces hommes, qu'il la défendait contre le des ignorants, et que, reprochant au contrain citoyens de n'agir que par routine et de ne sp/ la vertu, même à leurs propres enfants, il s'at^-menaces de cet Anytus, qui fut plus tard un de ? ^^ IL Les accusateurs de Socrate représentèrent '' trois des grands ordres de l'état dont Socrat'' haine : Mélétus était un poète, Lycon un orateur ^ magogue de la classe des artisans. Un oracle av;>'* crate la mission de convaincre d'ignorance les rhArp< et les meneurs des assemblées du peuple, et il n^-. vie à cette œuvre. Un jour, dit-il dans son apolo<yi«> consulta l'oracle du dieu de Delphes, et Apollon h Socrate était le plus sage des hommes. Socrate refii>. le dieu : il savait son ignorance. Cependant, pour nupreuve cette sagesse promise, il se rendit chez le ptiN politiques du temps; il l'inlerrc^ea en présence de ses ^ rien savoir lui-même, il le convainquit d'ignorance, i son premier ennemi. Il courut ensuite de porte en po. lerrogea les politiques, les poètes, les artistes, et toua. poètes, politiques lui parurent des hommes de routiut. quelquefois, toujours moins savants sur leurs propre> . que ceux qui, sans les avoir faits, les comprennent et »«
(1) Platon; RépubL,lHt et premier Alcibiadêt p. 70; Plutarque, i clè$. Ce Damon avait, dit-on, donné des leçons de politique à PéricU traci&é comme Aristocrate.
(2) Platon, MénoH^ p. 202-214.
Socrate apprit ainsi que l'intention du dieu avait été de déclarer que le seul sage est celui qui sait qu'il ne sait rien ; et il résolut de passer la vie à éprouver les homoies. Quelques jeunes gens Tentendirent et voulurenl Timiter; les haines s accumulèrent, et ce fut là le plus ancien texte et le plus fort de Taccusalion portée contre lui (4).
Que ce récit soit une histoire ou qu'il soit un mythe , il exprime vivement, en la présentant comme une mission divine, la vie publique de cet homme, qui, toujours hors du logis, discourant sur la place, à la promenade, aux lieux d'exercices (2), enseigna la morale du cœur en doutant de la science extérieure ; critiqua, au nom des idées, l'état et les particuliers; inventa la fine ironie et en quelque sorte la politesse, et, proclamant Texamen comme le prindpe de la vie, déclara qu'il aimerait mieux renoncer à vivre qu'à interroger, qu'à s'examiner lui-môme et qu'à examiner les hommes (3). Ce n'est pas sans émotion qu'il nous est donné de nous représenter en remontant vingt-deux siècles, l'admirable intelligence de ce sage, en qui la vie et la philosophie étaient si intimement unies: étrange personnalité, mais la plus forte peutêtre et la plus accomplie au sens moral, que nous trouvions dans l'histoire. Il est beau de contempler dans un seul homme, en leur vivante origine, la force et la simplicité des cyniques, la douceur d'esprit des cyrénaïques, les idées et le culte du beau de Platon, l'analyse et les définitions d'Aristote , la religion des stoïciens, le dur scepticisme de Pyrrhon, le scepticisme doux de la nouvelle académie, la vertu d'Épictète et la morale de lésus. Représentpns-nous, c'est un de ces spectacle que notre civilisation affaiblie ne saurait reproduire avec le calme grand et naturel de la vie antique, ce penseur qui s'avance pieds nus sur la place d'Athènes, entouré de ses amis, dissertant sur la justice, sur la Provi^ dence ou sur l'amour ! Au milieu de la molle, de l'élégante jeunesse attique, imaginons un Silène^ vieillard au gros ventre, au front rebondi, au nez retroussé, aux yeux saillants (4) ; voyon&'le
(1) Platon, Apologie, p. 69-78.
(2) Xénophon, Mémor. Socral., i, 3.
(3) Platon, Apologie, p. 112.
(4) Platon, Banquet^ p. 325. V. aussi le portrait de Socrate dans le spirituel Banquet de Xénoplion.
3t0 MâKUëL
marcher, puis s'arrêter, et s'animer en parlant jusqu'à se frapper et à se gratter la tête (1) ; cet homme qui prêle à rire aux grâces aliiéniennes, quand il parle il est armé d'une dialectique à laquelle nul n'a jamais résisté (2) ; à table il est supérieur aux excès mêmes (3) , au camp il est insensible à la fatigue et au froid; c'est lui qui , à Potidée, sauva la vie d'Alcibiade en le portant plusieurs stades sur ses épaules (4) ; c'est lui qui , à Délium, se retira comme un lion, combattante l'arrière-garde , et, dans sa retraite même, faisant face à l'ennemi (5). Ce même homme, saisi quelquefois par la force de la pensée , demeure immobile en quelque lieu qu'il se trouve, plongé dans la contemplation intérieure (6) : au point qu'un jour étant à l'armée, il passa vingt-quatre heures en extase, du lever du soleil à son lever (7). Enfin Dieu lui a donné une voix intérieure pour diriger ses actions, et cette voix lui parle souvent, et ne l'a jamais trompé (8)'; car les grâces de l'esprit se cachent sous la rudesse de ce corps , derrière ce Silène une divinité réside (9) , et ce génie qui parle dans l'âme est le génie du monde moderne. Aussi, qui n'a profondément admiré l'humanité dans la vie de Socrate ! qui n'a connu Dieu dans sa mort! qui n'a pleuré quand il a bu la ciguë!
Il est dans les destinées d'ici-bas qu'un tel homme, plein de sagesse et d'amour, n'arrive à l'accomplissement de sa vie et n'atteigne le repos de la mort qu'après avoir traversé la haine de ses semblables. Tout révélateur doit être un martyr, et, comme Ta proclamé une voix triste et solennelle, il faut que l'initié soit le meurtrier de l'initiateur. La nature et la cause de ces haines qui environnèrent Socrate vivant, et qui osèrent paraître encore après sa mort, se font assez connaître aux injures qu'elles inspirèrent : Zenon, un épicurien^ appelait Socrate le bouffon
(1) Diogène, Vie de Socrate^ li, 21.
(2) Âristoxène, dans Cyrille, contre Julien^ vi.
(3) Platon, Banquet, p. 323 et 344.
(4J Id., ibid., p. 338; PluUrque, Vie d'Alcibiade; et Diogène, Vie deSocraU, 22 et 23.
(5) Platon, Banquet, p. 339 ; et Diogène, loc. cit.
(6) Platon, ibid, p. 242.
(7) Id., ibid., p. 337 ; et A. Celle, Noctesatticœ, il, 1 , 2.
(8) V. plus bas, p. 305, sur le démon de Socrate.
(9) Platon, Banquet, p. 325 et 329.
d'Athènes; un disciple d^Aristote, Aristoxène, Taccusait d'ignorance et calomniait sa vie (1). Les pbysiognomonistes lisaient sur ses traits la débauche, la stupidité, la fatuité, la colère (2), enfin Timon, le sillographe, avait écrit ces vers en parlant des trois Grâces vêtues du Parthénon, qu'une tradition prétendait avoir été sculptées par le philosophe dans sa jeunesse (3] :
Il nous est venu d'elles ce tailleur de pierres, ce raisonneur sur les lois,
Cet enchanteur de la Grèce, ce maître en impostures,
Ce bouffon habillé de rhétorique, ce persifleur et ce feint ignorant (4) I
HL On demandait quelquefois à Socrate pourquoi, plein de conseils pour autrui, instruisant la jeunesse et critiquant les gouvernements, il n'avait jamais songé à s'entremettre lui-même aux afifaires de l'État. « Ma mission est supérieure, répondait-il, et je » suis plus utile en formant des citoyens et des politiques que je v ne pourrais l'être en dirigeant d'une place inférieure et limitée » une portion de la république (5). d Mais Socrate avait une raison plus forte pour se tenir éloigné des assemblées du peuple ; et la voix intérieure qui parlait en lui l'avait toujours détourné des affaires (6) : c'est qu'en effet celui qui comme Achille préfère le juste et le bien à la mort même (7), celui qui veut en toute occasion obéir plutôt à Dieu qu'aux Athéniens (8), celui qui connaît le caractère du peuple, toujours prêt à ôter la vie aujourd'hui, sans raison, et comme il la voudrait rendre demain (9), celui-là sait qu*il est impossible d'être juste impunément en face des passions populaires (40), et, tout dévoué qu'il soit à la Justice, il doit
(l) Plutarquc, de la Méchanceté d'Hérodote^ 9. Aristoxènc était fils d'un certain Spintharus, ennemi acharné de Socrate. V. Cyrille, contre Julien^ vi ; Diogène, Vie de Socrate, 20 ; et Suidas, Aristoxènc
(2} Cicéron, de Fato, 6; Aristote, Physiognomonia, 3. V. i ce sujet ^^^^ ^^^ détails recueillis dans le livre curieuk de J. Gessner, intitulé £ioera<(>« sanctus paderasta, Gotting. 1769. Le même opuscule contient des faits intéressants au sujet de Tamour socratique.
(3) Pausanias, Description de la Grèce, i, 22, 8; et scholiastes d'Aristophane, Nuées 773.
(4) Timon, dans Diog., Vie de Socrate, 19.
(5) Xénopbon, Mém. Socr., i, sub fin.
(6) Platon, Apologie, p. 97.
17) Id., ibid., p. 90.
(8)Id., ibid.,p.92.
(9) Id., CritoH, p. 141.
(10) Id., Apologie, p. 97.
se tenir à Técart s'il ne veut offrir à Dieu un vain sacrifice plus convenable à la folie qu'à la sagesse. Le dévouement de Socrate fut entier, mais il fut utile; et quand on s*est bien représenté cette vie isolée du juste, du fort, de Timpassible au milieu de la république ingrate, mobile, que sa seule présence accusait, la condamnation et la mort de Socrate n*ont plus rien qui puisse étonner (1).
Telle est la cause dominante à laquelle ressortit toute la destinée de Thomme qui le premier entre les anciens, entre les philosophes, fut un homme véritable et lié à ses semblables, à la fois un citoyen, un sage et un révélateur, de ce républicain si soumis à la loi , de cet adorateur de Tidéal de la patrie qui plaça la paternité de TÉtat au-dessus de celle du sang (^], qui fut attaché au sol natal et à la société de ses compatriotes au point de ne pas comprendre qu*il lui fût possible de vivre ailleurs , de ne quitter Athènes qu'une seule fois en sa vie, pour voir les jeux à risthme de Corinthe (3), et de porter Tamour de la cité jusqu'à rindifférence pour les champs (4], et qui cependant, au sein de cette étroite enceinte d'une ville antique, annonça une morale pure comme la pensée divine, que l'humanité entière pouvait entendre, et qui brisait les liens des coutumes antiques. Devant ce principe souverain de la mission de la vie et de la mort du précurseur de Jésus il ne faut pas nier les motifs secondaires de la con<damnation, mais il faut les réduire à leur rang. L'un de ces motifs qu'un grand critique a fait valoir et qu'il a eu tort de consacrer à l'exclusion de tout autre, est tiré des considérations purement politiques et des liaisons connues de Socrate avec les chefs du parti aristocratique (5). U est certain que Socrate passait pour avoir formé Âlcibiade, qu'il avait long-temps fréquenté Critias
(1) Voltaire, aVec sa vive pénétration^ a saisi la Vraie cause de la condamnation de Socrate ; mais il Ta exprimée avec nne froideur et une sécheresse qui produisent un autre genre d'inexactitude. '— VoHaire, Dieu et Us AomsMt , ch. XII. Cf. Lettres de Frédéric à Voltaire, n«» 25.
(2) Platon, Criloîiy passim.
(3) Id., ibid., p. 150.
(4) Id., Phèdre, p. 10.
(5) Fréret, mémoire inédit déjà cité.
avant que ce dernier fût l*un des trente tyrans (4), et surtout qu'il attaquait en toute occasion la démocratie, Tusage de tirer les magistratures au sort, et en général le principe du gouvernement par les ignorants et par les incapables. Cependant si Socrate aimait Faristocratie, c*était certainement, comme Platon, Taristocralie du savoir et de la moralité, et nullement cette oligarchie des richesses qui seule alors luttait avec la démocratie. Socrate avait courageusement résisté aux tyrans comme il résista une autre fois au peuple, au péril de la vie {%). On ne peut donc pas croire qu'il y eût facilité pour qui que ce fûtaiors à obtenir une condamnation uniquement fondée sur ces motifs tacites. Mais, pour en venir au fait lui-même, Socrate allait être acquitté, comme le prouve TÂpoIogie de Platon, quand le sublime orgueil qui lui fit maintenir devant Taréopage toute la hauteur de sa mission détourna contre lui les suffrages d'un grand nombre de citoyens habitués à juger les accusés et non à être jugés par eux (3).
Le second motif que Ton a fait valoir pour expliquer la condamnation de Socrate est celui qu'exprime Taccusation. Socrate, a-t-on dit, nie la religion de l'État et désobéit aux lois. En supposant que cette assertion eût été prouvée au jugement, la mort de Socrate serait ju8/e. Mais faut-il examiner dans la rigueur des termes une question pareille? Il est vrai que Socrate, si, comme il est probable, il faut en croire Platon, refusait sa croyance à la mythologie populaire, c'est-à-dire à l'histoire des aventures et des combats des dieux (4)? Mais, sous ce rapport, le doute de Socrate était celui de tous les esprits cultivés de son temps, et s*il y avait quelque différence, elle était toute en sa faveur, parce que rétude incessante de lui- môme l'absorbait tout entier, le rendait indifférent aux explications symboliques ou physiques alors à la mode, et lui faisait préférer la simple opinion du vulgaire à cette science ingénieuse et arbitraire (5). Aussi avonsnous vu que l'accusateur voulut établir au jugement que Socrate
(1) Xénophon {Mém. Soeral.) et Platon en divers lieux cherchent i justifier Bocrate contre ce reproche. V. Eschine, contre Timarque^ t. HI, p. 440, éd. Planche.
(2) Platon, Apologie, p. 100 ; et Xénophon, Mém. socrat. l et iv.
(3) Platon, Apologie, p. 107, sqq.; et Diogène, Vie de Socr., 42. H) Id., Eulj/phron, p. 20.
15) Id., Phé(ion,i>. 8 et 9,
était un athée et non qu'il ne croyait pas à tel ou tel mythe (1). Ici la question change de face : si, comme on l'a dit, il n'existe pas d'athée véritable au sens philosophique du mot, il en est tout autrement au sens religieux. Sous l'empire d'une religion établie et formulée l'athée est celui qui refuse sa croyance au système gé • néral d'explication de la divinité et de son rapport avec l'homme. Dans les temps chrétiens on a toujours dû donner ce nom au philosophe qui niait un Dieu personne et providence ; dans les temps païens, au milieu delà multiplicité des cultes locaux et dans l'état d'indécision et d'obscurité des dogmes métaphysiques, on a dû le donner au citoyen qui niait l'existence de certains êtres supérieurs à l'homme, jadis manifestés au moment où le culte et la patrie s'étaient organisés et connus dans le présent par la divination. Or, dans ce sens, le seul qui puisse être admis ici, non seulement Socrate protesta de sa croyance , mais même il est facile d'en établir aujourd'hui la réalité.
IV. « J'éprouve toujours une crainte plus qu'humaine quand il s'agit de nommer un dieu par son vrai nom. » Telles sont les paroles que Platon met dans la bouche de Socrate (2) , et qui nous semblent exprimer l'état de la conscience du maître et de celle du disciple relativement au polythéisme. En effet, le polythéisme s'accorde si bien, dans son caractère essentiel, avec la philosophie des anciens en général, et nous avons pu nous en assurer jusqu'ici ; il apparaît si intimement lié à la langue et aux idées de la Grèce ; enfin il semble partie si intégrante du développement religieux et mystique du platonisme, qu'il y aurait lieu de s'étonner beaucoup s'il eût été flétri d'abord dans celle école et repoussé de la pensée de Socrate. Mais, quoique reconnue dans ce qu'elle avait d'universel, cette religion n'en demeuraitpas moins indéterminée; toutes ses formes, ou vulgaires ou nouvelles, étaient naturellement soumises au doute respectueux et à l'indéfinissable ironie de Socrate et de Platon. Le caractère essentiel du polythéisme consiste en cette croyance qu'il existe une multitude d'êtres intermédiaires entre la connaissance et le bien suprême, d'une part, et la nature humaine de l'autre ; que ces êtres , qui sont des
(1) Platon, Apologie, p. 85.
(2) Id., Philèbp, p. 293,
DE PHILOSOPHIE ANCIhNNE. 305
dieux , veillent de près sur notre vie , et qu'ils dirigent par les songes, par les oracles ou par d'autres moyens, les actions des hommes pieux. Or, Socrate admettait l'existence de ces dieux et de ces modes de révélation divine. Averti par une voix qu'il attribuait à quelque chose de démonique en lui , par une voix qui lui parlait d'elle-même dans les circonstances importantes, mais plutôt pour le détourner de ce qu'il aurait entrepris que pour l'y engager (<) , il croyait reconnaître à ce signe la sollicitude d'une divinité présente à son âme : toujours disposé d'ailleurs à humilier son savoir propre et à rabaisser la valeur de ses leçons , il semblait penser que les progrès rapides faits auprès de lui , sous l'influence de son regard et de son contact, par les esprits jeunes et sympathiques auxquels il enseignait l'amour , progrès si fugitifs quand ces esprits venaient à perdre sa présence , étaient dus à Faction continuelle de son démon qui les protégeait {%) ; et quand il eut comparu devant le tribunal, quand il eut prononcé son apologie et provoqué sa sentence de mort sans que la voix se fût fait entendre, il crut que le dieu était content, qu'il acceptait son sacrifice, et qu'il lui permettait de mourir (3). Enfin il est si vrai que cette voix était pour lui la voix d'un dieu , bien qu'il ne pût exactement déterminer la nature de celte divinité ni son mode de présence en lui, qu'il répondait à l'accusation d'athéisme : « Comment croirais-je qu'il y a quelque chose de démonique en moi si je ne croyais aux démons , et comment croirais-je aux démons si je ne croyais d'abord en Dieu (4)?»
•La voix intérieure de Socrate était donc une révélation analogue aux autres révélations divines reçues par le culte athénien , et peut-être ne différait-elle de ces dernières qu'en ce qu'elle lui était personnelle (5). Socrate était si loin de nier, soit les autres révélations, soit le culte en général , que , consulté par ses amis,
(1) Td., ApologiCy p. 97; Théagès, p. 267 sqq., etXénophon, Mem. Socral. i init. Cu dernier passage n*cst pas contraire au sens de Platon; car un avertissement négatif peut très-bien équivaloir à un conseil exprès et positif dans certains cas.
(2) Platon, Théagèsj p. 262. Nous remettons à l'article de Platon tous déve» loppements sur Tamour socratique.
(3) Id.» Apologie, p. 116 et 117 ; et Xénophon, Memor. Sorral., iv.
(4) Id., ibid., 87, sqq. ; et Xénophon, loc. cit.
(6) Nous ne décidons ainsi la nature tant controversée du démon de Socrate
et la voix ne disant rien , il les envoyait à Foracle de Delphes, et voulait qu'ils interrogeassent Apollon d'une manière sérieuse et précise comme leurs ancêtres l'avaient loujours fait («); il croyait à la divination et aux songes, il croyait que les dieux veillent attentivement et de près sur l'homme de bien et qu'ils inspirent toutes ses actions (2) : de telle sorte que toute la différence entre les autres hommes et lui pouvait dans sa pensée se réduire à ce qu'il était l'objet d'une ponession divine plus spéciale dont son élude profonde et suivie de lui-même avait pu le rendre digne. Aussi Socrate offrait-il souvent aux dieux , soit publiquement, soit dans sa maison , de simples sacrifices, hommages d'un cœur pénétré aux auteurs et aux bienfaiteurs de l'homme; il les priait de lui accorder k bien (3). En un mot, cet amant soumis et passionné de la patrie, ce citoyen dévoué aux lois, et que le Criton nous montre refusant de les éluder après les avoir bravées, cet homme enfin qui avait toute la foi de l'antiquité en révélant une morale qui préparait sa ruine, cet homme pratiquait le culte de son siècle et de son pays, et il croyait au polythéisme comme de très-grands esprits y crurent encore depuis au sein même du christianisme (4).
y. Le résultat de noire exposition , au point où nous l'avons menée, doit être la détermination du grand caractère commun à la vie et à l'enseignement de Socrate, Ce caractère est celui de réformateur. Or cette réforme ne s'appliquait pas seulement à la science, mais encore à la pratique de la vie : et ainsi s'explique le martyre qui couronna la sienne.
que suiTant la pensée que Socrate lui-même en avait apparemment; quant à l'opinion qu'on peut s'en faire uujourd hui, citons, il est vrai «ans la comprendre, celle que Ritter a exprimée : u II taut entendre par cette voix une irritabilité particulière du sentiment, qui s'annonçait comir.e une sorte de pressentiment.» Toute explication rationnelle du démon de Socrate est nécessairement insignifiante et manque son but. Toute explication physiologique se réduit à produire des confirmations et des exemples, toute explication mystique est personnelle à celui qui la donne.
(1) Xénophon , Retraite de» dix mille^ ni , Cf ; Cicéron, de Divinatione^ I, 54.
(2) Xénophon, Memor. Socr., i. et iv ; pour les songes, Platon, Crilon^ p. 129 et 130. La notion de ce que les chrétiens ont appelé Vange gardien est formellement exprimée parMénandre, dans Plutarquc, de la Tranquillité de Vâme.
(i) Xénophon, Memor. Socr., I.
(4) Notamment les néoplatoniciens Italiens au !&* siAcle, et, avec quelques réserves, tous les catholiques sans exception.
On doit pouvoir distinguer toujours deux parlieâ dans la prédication d'une réforme : l'une critique , parce que nul homme n*a annoncé l'avenir sans rejeter du même coup le passé , et que rbistoire nous apprend que les grands mouvements de l'esprit sont toujours mêlés de réaction à leur origine; l'autre organique, parce que la négation , même en supposant qu'elle prédomine , doit nécessairement entraîner quelque affirmation à sa suite. Mais il s'en faut bien que la négation l'emporte dans l'œuvre de Socrate; réformateur philosophe, on peut assembler sa doctrine sous trois chefs : une critique de la philosophie telle qu'il la trouva établie , une méthode expliquant l'essence du savoir et les voies de la recherche , un enseignement direct et positif de la morale et des dogmes qui y sont engagés. Telle nous parait être aussi la nature de ce qu'on nomme aujourd'hui une philosophie critique , et qu'il faut se garder de confondre avec le scepticisme.
Socrate opposa le* premier l'étude du petit monde à celle du grand monde ; il développa le principe immortel du temple de Delphes, connais^toi toi-même , et sur ce principe il fonda une morale nouvelle. 11 était donc naturel que Socrate appliquât la sévérité de son esprit à la critique de cette science du grand monde qui jusqu'à lui avait exclusivement occupé tous les philosophes et qui, pensait-il , les avait détournés de l'objet le plus précieux des spéculations humaines. Créateur de la méthode , il devait reprocher à ses prédécesseurs de ne l'avoir point connue. Au surplus , quand il commença à s'informer dans sa jeunesse des grands résultats que ces savants avaient obtenus , il apprit que leur science se niait d'elle-même par la grossière contradiction de ses organes. Comme des fous, disait-il, les philosophes répondent oui et non sur les questions les plus claires, et il faisait l'énuméralion de tous ces jugements insensés (1) ; il cherchait à montrer en môme temps que la recherche des causes matérielles n'était bonne qu'à engendrer le doute, et il reprochait d Ânaxagore de ne lui avoir su donner qu'une espéra ce, avec son voue qui laissait tout à faire à de stupides éléments (2). D'ailleurs
(1) Xéiiophon Memor. Socr.^ 1, l,
(2) Platon, Phé'lon, p. 274-27S. V. ci-dessus au § d'Ânaxagore, 1. m, $ v,
308 Manuel
sonl-ils donc si bien instruits des choses humaines, ces ambitieux chercheurs, demandait-il, pour s'aller perdre dans le ciel, et pour tenter de découvrir les secrets du Cosme , comme l'appellent les sophistes? Que nous rapportera leur contemplation, et quel bien en nattra pour la pratique (1)? Celui-là n'est-il pas assez géomètre qui sait mesurer et partager la terre, assez astronome qui reconnaît aux étoiles Theure, la date ou la saison, assez arithméticien qui sait compter , et nV a-t-il pas peut-être un peu d'impiété à rechercher à travers tant de difficultés des connaissances que les dieux semblent s'être réservées? L'étude des mystères contenus dans les figures, dans les nombres, dans les mouvements, exige enfin des méditations assidues et le sacrifice de toute la vie; mais tel n'est pas le devoir d'un homme et d'un citoyen (2). Cette tendance résolue à Vutik et au seul utile en toutes choses, c'est-à-dire à ce qui touche réellement la nature de l'homme; ce blâme jeté sur la spéculation pure dans un temps ou la spéculation venait de subir son premier échec , et dans la pensée d'un sage, qui , pénétré d'une méthode nouvelle, devait reconnaître la faiblesse des connaissances acquises par une voie différente et ne chercher dans la nature, quand il s'occupait d'elle, qu'une preuve, un exemple ou un appui pour ses croyances, tout cela est naturel, tout cela devait être. Cette idée critique du réformateur, développée à l'exclusion des autres et portée à sa plus haute puissance, devint en effet l'apanage d'une école qui se rattacha immédiatement à Socrate, de l'école cynique (3) . Xénophon, homme de pratique et d'action plus que philosophe et qui n'était pas gêné par le désir de rattacher ses propres spéculations à la réforme socratique, semble nous faire connaître exactement, sinon complètement, la personne de son maître, Xénophon a reproduit aussi avec les traits les plus
(1) Xénophon, loc. cit.
(2) Id., ibid., iv, 7.
(3) Cicéron , Académiques , i, 4. Socrates mihi videtur, id quod constat inier omnes, primus a rébus occultis et ab ipsa natura involutis, in quitus omnes ante eum philosophi occupati fuerimt, avocavisse philosophiam et ad vitam communem adduxisse, ut de virtutibus et vitiis, omninoqne de bonis rébus et malis quœreret. Gœlestia autem Tel procul esse a nostra cognitione, vel si cognita maxime essent, nihil tamen ad bene vivendum conferre. Cf. Diogène, Vie de Socraie, 32; Sextus, Adv. logic., i, 8, 9, 10; Augustin, Cité de Dieu, vni, S. Les preuyes sopt ferneillies par Stapfer dans le livre cité ci-de'-sous, p. 117, sqq.
DE PHILOSOPHIE ANCIEiNNE. 309
vifs celle face de son enseignement. Plalon lui-môme n'y contredit pas ; mais , créateur de la doctrine des idées qui fait rentrer systématiquement l'univers dans l'homme et la physique dans la morale , exprimant sous le nom de Socrate un dogme qu'il veut' attacher à sa mémoire bien-aimée et à sa pensée très-agrandie , il est clair que Plalon doit étendre le cercle de l'utile , tracé par gon maître , et que la spéculation physique doit être à ses yeux nécessaire à l'entier développement des facultés de l'homme. Après Platon, l'antiquité tout entière a fait valoir cette opposition formelle de Socrate^ le fondateur de la morale, à la science vaine des physiciens (4) ; et c'est avec raison peut-être que l'on attribue l'acharnement , sinon d'Âristoxène le musicien , au moins du mystique Porphyre, contre la mémoire de Socrate, à la proscription dont le sage avait frappé toutes les recherches cosmiques.
VI. La science physique et théologique étant ainsi écartée par la critique de Socrate, en tant du moins qu'on la considérait comme pouvant être obtenue directement et servir à l'édificalion des mœurs , restaient à examiner la science de l'homme et celle de l'état. Mais ici la critique avait encore une grande place à tenir. En effet , Torganisation sociale et politique d'Athènes , en cela fort inférieure à celle de Lacédémone par exemple , impliquait tacitement , mais clairement, l'inutilité de cette science que poursuivait Socrate. Le grand vice des États démocraliques , vice que toute Técole platonicienne a condamné dans l'antiquité et que notre nation n'a quelquefois que trop bien reconnu , consiste à supposer à chaque citoyen l'aptitude et l'instruction préliminaire d'un chef de l'État. Le moindre des artisans , celui dont les fonctions matérielles et les exercices mécaniques avaient dû occuper tous les instanis , celui-là même était considéré à Athènes comme assez instruit pour participer à la direction des affaires publiques. Le principe du bien , l'essence de la justice devaient être entrés dans son âme avec la vertu ; et la vertu, il la devait tenir par tradition de sa famille ou des grands citoyens de la république. Aussi , le démagogue se trouvait-il atteint dans sa
(l) Stapfer, de Philosophin Soeratis liber singularis, p. 44 et 45, Cf. ; Aristocîès, dans Eusèbc, Prôpar. évanç., xi, 3,
conscience, et gravement offensé par conséquent , quand on parvenait à lui prouver qu'il ignorait ce qu'est la vertu, et si la vertu s'enseigne ou non; et quand on lui montrait que ces grands citoyens dont il élait ^ fier n'avaient jamais su enseigner, même à leurs fils , une science qu'ils avaient si bien possédée pour euxmêmes (4).
Socrate avait deux grands moyens pour ramener toutes les questions de politique et de morale à la notion de la science et pour convaincre ainsi ses contradicteurs d'ignorance sans se départir de l'ironie délicate et bienveillante qui était l'un des traits admirables de son caractère. Le premier était un moyen brusque, qui amenait tout d'un coup la discussion à une hauteur où Socrate était le seul maître. Avait-on dit , par exemple , que tel homme était bon citoyen : Quelle qualité fait le bon citoyen? demandaitil aussitôt; et il devenait impossible de résoudre la plus simple question posée sans avoir défini la justice ou la vertu. C'était un appel direct aux idées générales qui servent de fondement d toute science (2) ; d'autres fois, au contraire, c'était par en bas que commençait son argumentation , mais elle remontait alors bientôt par les inductions les plus simples et les plus vives. Quand il fallait critiquer l'usage de tirer les magistratures au sort, Socrate demandait qui les Athéniens avaient coutume de consulter quand ils étaient malades? qui ils appelaient pour un édifice à construire? qui, pour un navire à diriger? puis il s'étonnait que les médecins, les maçons et les pilotes en sussent toujours assez , sans avoir rien appris, pour fonder, diriger, guérir une république, et alors la même question ne manquait pas de paraître : Quelle est la nature de la science , et la vertu s'enseigne-t-elle ? C'est ainsi que les charpentiers et les cordonniers revenaient sans cesse dans ses discours comme un infaillible moyen d'argumenter et comme un défi perpétuel aux élégants parleurs qui levaient les épaules (3).
(1) Voyez le passage déjà plusieurs fois cité ; Platon, Ménon, p. 202-214. Cf. Protagorej p. 82. et Alcibiade, p. 70-72. C'est une idée sur laquelle apparemment Socrate devait souvent revenir.
(2) Xénophon, Mernor. Socr., iv.
(3) Id., Memor. Socr. , i. i II faudra que tu laisses là tant de pauvres artisans, tant de maçons, de cordonniers, » etc., dit le tyran Critias à Socrate, en lui défendant d'enseigner.
Le but poursuivi par Socrate était donc de prouver que le bien, la justice et le gouvernement sont de vraies sciences , enseignement qui, depuis plus de deux mille ans, est bien loin d'avoir encore porté tous ses fruits ; puis d'établir par des raisons dirigées contre les hommes eux-mêmes que les politiques, les orateurs, les poètes, les artistes ne sont tous que des ouvriers de t routine, qui mettent en œuvre une matière inconnue par des procédés qu'ils n'ont jamais analysés. Se trouvait-il un esprit jeune, ardent, avide d'action et de renommée, qui^ se croyant assez instruit dans la vertu par la voix du peuple, pré!endît à mener Tétat par des discours ? Socrate lui faisait avouer son ignorance en économie, en art militaire, en industrie; puis il lui demandait par quel principe il saurait diriger son choix enire la guerre et la paix (4). £t quand l'ambition commença à dominer Âlcibiade : Sur quoi parleras-tu aux Athéniens? lui demanda Socrate, Est-ce en musique ou eu navigation que tu te crois plus instruit qu'eux? Et s'il s'agit des affaires de l'état, dis-moi de quelle atfaire? Et s'il faut, dis-tu, se prononcer entre la paix ou la guerre, n'estrce pas justement qu'on doit se prononcer, tout comme musicalement en musique ou médicalement en médecine? Mais où donc alors as-tu appris cette justice que tu ignorais dans l'enfance, dont jamais tu n'as eu de maître, et que jamais tu n'as recherchée, parce que jamais tu n'as cru l'ignorer? Le peuple, réponds-tu, te l'a enseignée. Mais le peuple la sait-il, lui qui, depuis la guerre de Troie, n'a pas laissé passer un jour sans en disputer? Voudrais-tu alors te proposer pour objet Vutile et non le juste? Mais le juste est beau, le beau est bon, le bon est utile. Apprends donc à te connaître avant de gouverner le monde (2). VU. Ce que nous avons dit de la critique socratique établit déjà une distinction profonde entre cette critique et te scepticisme. Si Socrale se refuse à reconnaître la science fausse qui règne autour de lui, c'est qu'il possède le principe de la vraie. S'il est quelque chose que je croie savoir, dit-il en effet , c'est en quoi l'opinion vraie diffère de la science. En toute rencontre, To-
(1) Id., ibid., m.
(2) Platon, premier Alcibiade.
3i'2 MANt£L
pinion vraie semble ia suppléer; elle conduit au même résultat, elle s appuie sur le môme état de l'âme ; mais ces états sont entre eux sans lien ; ces opinions vraiei sont indépendantes les unes des autres; elles sont caduques, et, livrées à elles-mêmes, elles peuvent s^évanouir à chaque instant. Au contraire tous les termes de la science se tiennent ; arrêtez-en un, et tous avec lui s*arréteront dans Tesprit, désormais immobiles comme ces vieilles statues de Dédale dont les pieds ne sont pas encore séparés (1). Socrate savait donc ce qu'est la science ; et, en effet, comme on Ta si bien dit, eût-il su sans cela qu'il savait ne rien savoir (2)? Tel est le principe de la méthode qui , pour la première fois dans l'histoire de la philosophie, se montre ici à découvert. La question de la certitude des connaissances, la dialectique méthodique, la logique enfin prennent place dès lors et à jamais dans l'ensemble du développement scientifique de l'homme , et , pour la première fois aussi, vérité que cependant on méconnaîtra plus d'une fois encore, l'étude de l'esprit humain se pose comme l'étude primitive et comme la seule certaine.
Puisque toutes les vérités s'enchaînent invariablement dans l'intelligence , et qu'à cette condition seule elles constituent la science, il faut que celte chaîne des vérités ait un commencement, et qu'elle s'attache quelque part : de là les principes; de là les idées premières, irréductibles, auxquelles on doit ramener toutes les autres. Aussi Socrate disait-*il : « Il faut partir de propositions 0 reconnues de tous et assez générales pour être incontestables : » là est toute la force du raisonnement (3). » Socrate, nous apprend Aristote, qui seul a caractérisé sa méthode en termes clairs et décisifs, Socrate dont les travaux embrassaient la morale et non l'ensemble de la nature > s'était toutefois proposé le général comme but de ses recherches, et le premier il avait eu la pensée de donner des définitions (4). Il voulait d'abord déterminer l'essence, puis argumenter j et ce fut certainement lui qui découvrit ces deux principes de toute scienco, qu'il ne sépara jamais de l'eoten-*
(1) Platon, Ménon^ p. 222-225.
(2) Ritter, Hisl. de la phil. anc., t. II, p. 43 et 4A.
(3) Xénophon, Memor. Socr.f iv.
(4) Aristote, liétaphy tique, i, 6.
D£ PHILOSOPHIE ANCi£MN£. 313
dément où ils se rencontrent, la définition générale et Vinduction (4). Ces derniers mots expriment en effet la méthode dans toute son étendue, et font penser au double mouvement de l'esprit qui la suit. La définition générale, l'essence, comme dit Aristote (% est-elle obtenue, formulée, alors l'intelligence descend la chaîne des déductions raisonnées, et le savoir se déroule. Au contraire, ignore-t-on la définition, on s'attache à la question proposée, on la tourne et on la retourne ; on en distingue les éléments, on en dégage les parties essentielles ; puis tout à coup, quittant l'analyse, on énonce le principe qui comprend, domine, produit , explique les vérités inférieures dont on est parti. C'est l'induction qui succède à l'analyse. Socrate faisait le plus grand usage de la partie analytique de la méthode, et il en devait d'autant plus être ainsi qu'il critiquait toujours et qu'il n'enseignait jamais directement. De là vient le reproche que les sophistes, grands théoriciens et parleurs, qui cherchaient à se donner un ton de maîtres, adressaient à une méthode si embarrassante pour eux. Socrate, lui disaient-ils^ tu ne sais que morceler les idées et les choses ; tu coupes, tu détaches le savoir qu'on te présente ; et rien n'étant cohérent dans ton esprit, au lieu d'un discours suivi, tu ne nous présentes que des rognures de discours (3).
La tradition la plus unanime et la plus sûre nous prouve que Socrate était parvenu à une incompréhensible perfection dans l'art de conduire et d'enchaîner des raisonnements, de percevoir tous les aboutissants des idées, de saisir tous leurs rapports soit en montant, soit en descendant, et que, maître ainsi de tous les chemins qu'on pouvait suivre, il était assuré de pouvoir perdre à son gré ses adversaires et de les conduire à se retrouver eux-mêmes où il lui plairait. Interrogé par un sophiste, examiné, manié en
(1) Td., ibid.» xiii, 4. Citons le texte de ces deux passages, à cause de leur importance : Zux^dTOvç H icc^l (nlv xà ifitxà icpaYi&aTCUO|&ivov, ictpl Si t%i okr^ç f votwf •ù^tv, iv i&iv TOI TO&Toif TÔ xoftiXov Çi|TOûvTO(, xtti icc^l &^i<r(fcdv Itnnifntvxoi i:^to\i Tt^v Xtdvoiav... "Exilvof tù^i-pç iK"^*^, fà tI lati. ou>Xo7ltco6at fà^ V^-^tii... èito -(à^ Ivriv, a it« «v «ieoS<iit} ÎUMC^TOU Xualw(, toO; T'IicaxTUOvcXiifovc, »ai to i^t^at xaft^Xou* ^aÛTa féf IffTiv â{i^ itc^l «fx^v linoTi4|i.i|<. i'kV é {ilv Iwxf&tiiç -ta xoMko't du yw^urri licotti, ov^l iou( ô^ur(Aouf .
(2) Id., ibld., àfpi Bï tAv S'AXoYisuiûy, tô v. ivxt.
(3) Platon, Ilippias, p. 158 et 168.