VI AVERTISSEMENT
selle a été spontanée dans la pensée des Grecs ; et cette vérité , dont il existe d'autres preuves , on ne saurait l'établir mieux qu'en faisant voir que Tesprit humain a été , pour ainsi dire , épuisé tout entier par un seul peuple à une même époque.
Je conclus encore de ce fait , et de ce peuple ainsi mis en expérience , que Tesprit humain , livré à luimême, s'est trouvé conduit à créer plusieurs philosophies, plusieurs sciences de la science, et de l'être, et du monde, et de l'homme, et de Dieu, tandis qu'il ne fondait qu'une seule géométrie. D'autres fois, depuis lors, chez d'autres peuples , en d'autres temps , les choses ne se sont point autrement passées.
Je continue a fixer mes regards sur la Grèce , et je vois qu'à l'expiration des premiers temps de la recherche , la philosophie , réduite à avouer son impuissance ou mise en demeure d* expliquer sa multiplicité, se trouble, engendi'e la sophistique, oppose enfin à la science et à la sophistique à îa fois un système critique et une doctrine morale fondés sur une nouvelle méthode. Telle est, en deux mots , la réforme de Socrate , et tel nous apparaît le plus grand moment de Tintelligence humaine.
Mais la méthode aussi peut être mise en doute ; d'ailleurs l'objet du savoir, quel qu'il soit, doit être atteint ou déclaré impossible à atteindre : c'est un impérieux besoin de la pensée sous l'empire de toutes les méthodes. Alors les anciennes doctrines reparaissent ; Tesprit plus libre et plus incertam les analyse dans toutes leurs parties, les rejette ou les accueille , les compare , les étend et les mêle : ainsi naît l'éclectisme. Les épicuriens ,.les stoïciens , les académiciens , toutes les sectes sont éclecti-
AVëRTISSEMSKT. tu
ques dans ce sens ; et réclectiAme existe aussi sous son propre nom, et il existe dans les écoles syncrétiques , qui prennent le parti de réduire, en quelque sorte de force et malgré les philosophes , la philosophie à Tunité.
Cependant le problème de la certitude est de plus en plus agité , et les penseurs ne s'accordent pas à en présenter une solution. La contradiction se perpétue entre les écoles : elle porte sur la méthode , sur le fond de la connaissance , sur tout ce qui par£dt Tobjet du savoir. Alors le scepticisme, qui depuis long-temps a paru, combattant toutes les doctrines , semble triompher : il est la fin logique de la philosophie des anciens. A moins d'en appeler à la croyance pour établir les principes de la philosophie, à moins de reconnaître qu'il existe pour l'esprit des principes essentiels et contraires, il est impossible d'accorder à quelque philosophie que ce puisse être une réalité autre qu'individuelle ou que relative à la personne du penseur; celui-ci, dès qu'il en affirme et en prétend imposer la certitude, ne paraît plus alors qu'un fou à tous autres yeux que les siens.
Telle est , ce me semble , l'unité de la philosophie des anciens ; j'écris donc à la fois sur l'histoire et sur la méthode. Je traite par la phibsophie l'histoire de la philosophie , et réciproquement. Et voilà pourquoi je donne à ce livre le titre de JUanuel de philosophie ancienne, et non point de Manuel d'histoire de la philosophie ancienne. C'est par la même raison que , il y a trois ans , j'appelais Manv£l de philosophie moderne un autre petit traité dont la base était un mémoire sur le cartésianisme , et dont l'objet était de déterminer, en mêlant l'histoire à la spéculation , quels sont les résultats où