VIII AVERTISSEMENT
l'esprit est conduit aujourd'hui suivant la logique cartésienne. Je regarde en effet cette logique , réduite à des termes essentiels et précis, comme la science même, comme la science rigoureuse et absolue ; et j'y crois comme à la vraie méthode des sciences pour atteindre les réalités.
Tout esprit sérieux et vraiment philosophique doit avouer aujourd'hui que la philosophie n'existe pas, mais que seulement il existe ou il a existé des philosophes. Pourquoi la science des sciences n'est-elle point parvenue à l'unité , c'est-à-dire pourquoi n'est-elle point une science î Cette question me paraît envelopper la philosophie avec l'histoire, et les lois d'un esprit isolé qui spécule avec celles de l'humanité tout entière. En la traitant avec sincérité , on appellera de nouveau dans les hautes spéculations tous les bons esprits qui, depuis longtemps , en sont descendus. Je ne parle pas à tel philosophe de nom et de profession : il a sur tous les sujets des discours; il enseigne, il ne cherche plus. Je m'adresse à ceux qui veulent apprendre ; et je m'adresse aussi à ceux qui nous disent que la philosophie n'existera jamais : tous aujourd'hui doivent étudier l'histoire des essais qui furent tentés pour fonder une science , la première , la suprême. Si , parmi ceux qui ne veulent rien tenir d'elle , il en est qui cultivent les sciences isolées et qui se connaissent en rigueur, qu'ils essaient de nous montrer la vanité de la science des principes et des fins, de nous prouver que nous ne saurions connaître ni Dieu ni nous-mêmes. Qu'ils essaient ; et, pour nier la philosophie en connaissance de cause , ils se feront philosophes. Ce fut l'œuvre de Kant en Allemagne : on doit désirer
AVERTISSEMENT. ix
qu'elle se poursuive en France. Une philosophie critique susciterait des controverses et fortifierait les études ; elle engendrerait même des doctrines; elle marquerait le commencement d*une ère nouvelle de la pensée : peut* être enfin Tunité serait entrevue, au moins dans la méthode et dans les grands principes.
Ce que la spéculation peut ainsi tenter, il appartient à l'histoire de l'accomplir. 11 y a soixante ans , lorsque Kant essaya spéculativement de fonder une doctrine critique , la vraie méthode apparut plus lumineuse que ja-< mais , et l'esprit de la philosophie et des sciences fit un grand pas : il atteindra son dernier but , il saisira son objet véritable , lorsqu'à la philosophie pure s'unira définitivement l'histoire de la philosophie, lorsque le penseur se croira tenu d'expliquer, par la doctrine qu'il adoptera , les incertitudes et les variations des doctrines dans le passé , et de faire servir ces variations mêmes à la confirmation de la seule philosophie qui puisse en rendre compte.
Mais, quand il en serait autrement, l'histoire de la philosophie ne laisserait pas de satisfaire à l'un des meilleurs et des plus hauts instincts de la raison spéculative ellemême. « L'homme est toujours occupé à refaire son passé, a-troii dit excellemment : le passé lui appartient au même titre que l'avenir. »» Ce travail d'explication et, pour ainsi dire , de réordination que chacun de nous, en de certains jours critiques , fait subir à sa vie passée , auquel il soumet la suite , l'accord et les motifs de tous les accidents qui la composent, l'historien l'applique à la vie de l'humanité , et le philosophe doit l'appliquer à la pensée philosophique engendrée et régulièrement développée