IV. Amenés ainsi à regarder comme indépendantes l'une de
tenant 4 Texposition de cette dernière méthode donnée par Colcbrooke. M. Barthélémy Sajnt-Hilaire, notre «avant traducteur d'Aristote, a étudié et définiti- Tement résolu cette question. {Mémoires de V Académie des Sciences morales et politiques^ t. m, p. 238.)
Taulre , les deux grandes phases de la philosophie que l'antiquilé nous présente , leur chronologie relative est- pour nous sans im> portance ; nous ne la discuterons pas ici. Mais supposons même que la philosophie indienne ait été tout entière écrite ou enseignée dans une ère qui précède celle où commença la philosophie grecque : celle-ci néanmoins nous offre seule la science tout à fait libre, dégagée ; elle ouvre d'ailleurs notre propre histoire et les annales de notre mtelligence. La philosophie indienne, analogue à celles du moyen âge, et dont l'influence, nous Tavons vu, ne put s'exercer dans la haute antiquité grecque, viendra s'offrir à nous quand nous étudierons les philosophies théologiques , leur origine et leurs développements.
Il en serait tout autrement si nous devions admettre la vérité de celte hypothèse, simple, mais étroite, de la transmission successive et du développement continu de la civilisation dans sa marche visible à travers les peuples. L'Inde, la Perse, l'Egypte, la Judée , la Grèce, les deux Rome enfin jusqu'à nous, seraient, suivant ce système, auquel on peut donner d'ailleurs des interprétations diverses, les foyers graduellement allumés, communiqués, éteints, de toute révélation et de toute vérité. Cette hypothèse, la plus commune et la plus superficielle entre celles qu'on a décorées du nom de philosophie de l'histoire, si nous ladoptions, nous conduirait sans doute à découvrir et à expliquer l'origine de la science pure , dont on avait attribué jusqu'ici à la nation grecque la première ou la plus claire intuition. Mais la vérification de cette hypothèse ne s'est encore trouvée ni dans l'étude des langues, ni dans celle des monuments, ni dans celle des races. Nous ne parlons pas de l'histoire positive^ qui, comme on sait, fait défaut à tous nos systèmes dès que nous voulons remonter à cinq ou six siècles au-dessus du commencement de notre ère. L'antériorité de la civilisation de l'Inde à telle autre grande civilisation, celle de l'Egypte, par exemple, n'est pas prouvée. L'antériorité de la philosophie indienne à la philosophie grecque l'est à peine, et la filiation de celle-ci ne l'est pas. L'ordre des doctrines de l'Inde, sur lequel on a voulu s'appuyer quelquefois pour dérouler le plan providentiel de l'histoire et pour rendre raison des doctrines communiquées aux autres peuples, est un ordre arbitraire, auquel ré-
pugnent et la nature et les faits connus (4). En général^ le passap;o des idées de lieu en lieu, de peuple en peuple, n*a rien de nécessaire en lui-même et ne se fonde sur aucune preuve extérieure. Nous vei:rons comment on peut philosophiquement, et sans fausser ni supposer l'histoire, expliquer Torigine des arts et des sciences; et comment on peut rendre raison du développement de l'humanité, sans imposer à la liberté de Thomme une loi parfaite, arrêtée, qui n'est propre qu'à la détruire.
Au surplus, et toutes ces choses demeurant indécises, quand bien même on supposerait une origine à toute idée, comme il en fisiut supposer une à toute nation qui n'est pas autochthone, quand bien même on admettrait qu'à une époque antérieure aux époques historiques, l'Orient tout entier , l'Egypte, la Pélasgie, l'Étrurie, auraient eu une religion commune, des arts semblables, des institutions analogues, on ne trouverait pas la philosophie à cette époque. Il faudrait, pour la voir naître, assister au morcellement de la civilisation primitive, accompagner chaque peuple dans son développement propre, et scruter l'expression de ses idées jusqu'au moment oiî il reçoit du dehors ou se porte à créer spontanément la philosophie. Il appartient à l'histoire de la religion et des symboles, il appartient à l'archéologie, qui semble aujourd'hui lui devoir apporter ses plus vives lumières , de se plonger résolument dans le monde antique. Si nous ne nous trompons , une étude long-temps poursuivie fera connaître et révèle déjà , dans ce monde, une multitude de différences au lieu de l'unité que certaines écoles ont supposée ou supposent encore. Mais pour nous il suffira que nous expliquions la marche des idées scientifiques depuis les premiers temps de l'histoire jusqu'à ceux ou nous vivons. Dans le cours de nos recherches , la connaissance des mythes et des systèmes philosophiques qui n'en sont pas enlière-
(1) Nous citerons, par exemple, VEssai sur la langue et la philosophie ^/>« Indiens, de Fréd. Schlege). M. Mazure en a donné une traduction en 1837. L'ordre des doctrines de l'Inde, supposé mais non prouvé dans ce livre, est celui-ci : 1» Système de Vémanation et de la transmigration des âmes ; 2" AVfturigme, système astrologique; 3® Dualisme : Schlegel a pour celui-ci des excuses et une sorte de sympathie; 4» Matérialisme et panthéisme : ces deux systèmes très différents sont confondus. Il n'y a pas plus de phUosophie vraie que de science historique dans cette classification.
ment dégagés se présentera en son lieu et nous l'aborderons
autant qu'il nous paraîtra nécessaire.
V. Ainsi, au nom de Thistoire et de la science pure, indépendante de tout principe de foi, de tout exercice arbitraire de la volonté, nous opposons une On de non-recevoir à la doctrine de la transmission unique, successive et continue des lumières dans l'humanité. Cependant, il n'est peut-être pas inutile de revenir en quelques mots sur cette question et de la préciser. Si, en efiTet, nous devions croire à l'existence d'une race primitive unique, d'un berceau commun de Thumanité; si nous devions croire à une révélation surnaturelle de la parole faite à cette race, enfin à la connaissance d'une doctrine spiritualiste qui lui aurait été départie pour être communiquée aux autres peuples qui pouvaient plus tard se séparer d'elle, il y aurait lieu pour nous à changer le plan de ce livre. Nous serions condamné alors à tout croire sans rien savoir, à marcher avec assurance au milieu des ténèbres. Nous déroulerions avec une simplicité suprême l'ordre providentiel des destinées de Thomme, et nous suppléerions à la science par la foi, aux faits par les miracles. A défaut d*un peuple religieux, si nous placions à l'origine des connaissances un peuple savant, un peuple astronome, par exemple, dont la science rompue et dispersée aurait formé, par ses débris, toutes les sciences des autres peuples (1), alors aussi un ordre à priori s'imposerait à nos recherches; et il en serait de même si tous les mythes, si toutes les idées religieuses ou morales des hommes pouvaient être ramenées à un petit nombre de principes de philosophie naturelle connus des plus anciens penseurs (2). Il faudrait d'abord exposer cette science
(l) Tel est, par exemple, le peuple astronome de Bailly, cette nation septentrionale atlantique dont l'histoire est perdue et qui fat l'institutrice des autres nations. Voy. les Lettres sur Vorigine des sciences, et les Lettres sur l'Atlantide de Platon. Cette hypothèse, qui {^t de V Histoire de Vastronomie ancienw de Bailly un vrai roman, à la vérité un peu monotone, nVst appuyée que sur une série de continuelles hypothèses toujours arbitraires qui tendent à produire l'illusion de la science.
(2| C'est ainsi que Diipuis, Religion universelle ou Origine de tous les cultes, veut expliquer toutes les croyances par de simples observations d'astronomie. (V. la réfutaîion de Dupuis tenlermée dans VAnalyse des recherches dé M. Letronne sur les représentations zodiacales^ par E. Carteron, extrait des Annales de philosophie chrétienne. Paris, 1843.)
primitive ou ces premiers principes, puis en tracer Thiâtoire , en déduire les conséquences.
La révélation seule de la parole équivaudrait presque pour le peuple ou pour le premier homme à qui elle eût été envoyée, à la révélation d'une philosophie. Mais ceux qui , par révélation de lu parole, entendent autre chose que l'existence en quelque sorte innée, que la manifestation spontanée du langage dans la pensée, ceux qui croient que le langage, à quelque état d'imperfection qu'on le suppose, n'a jamais pu être cependant que limitation et la reproduction d'un autre Jangage , ceux qui vont même jusqu'à se persuader que la pensée ne pourrait exister sans son expression par la voix ; tous, à défaut de preuves historiques, devraient au moins produire de véritables preuves philosophiques de leur manière de sentir; ot ces preuves on les attend encore. Les partisans de cette opinion s'obligent de plus à imaginer et à nous raconter quelque miracle pour expliquer le fait de la révélation. Puis ils doivent ramener, chose impossible, toutes les langues à une langue primitive. Cependant, il faut respecter la grande division que les philologues ont établie entre le génie grammatical des langues sémitiques et celui des langues indo-germaniques ; entre le vocabulaire des unes et le vocabulaire des autres Quelque admiration que Ton ail pour la beauté de cette langue sanscrite, souche du persan, du grec, du iatm, de l'allemand; quelque impossible que l'on proclame l'invention et le perfectionnement de cette langue à une très-haute antiquité, il faut expliquer, si on la suppose révélée, comment l'hébreu a pu être révélé aussi, ou, à défaut, comment il a pu dériver du sanscrit. Entin cette simple division des langues en deux branches principales n'est pas la seule difficujté que les philologues unitaires aient à surmonter, et nous voyons les plus impartiaux et les plus savants des antiquaires amenés à regarder d'autres langues encore comme irréductibles. Tel est l'ancien égyptien, qu on appelle aujourd'hui le copte (4).
(l) Cours d'archéologie égyptienne, professé au collège de France en 1841-T842, par M Letronne, onzième et douzième leçons. C'est ici le cas de signaler aussi les langues américaines, qui, bien qu'extrê nement nombreuses et liées les unes aux autres par d'incontestables rapports d*esprit et de grammaire, ont cependant des vocabulaires si diiTérenta. Or 1 analogie de.N formes grammaticales s'explique suffisamment par l'analogie des caractères intellectuels des races qui parlent ces
ii MANU£L
L*e\islenco d*une langue primitive étant peu probable, ou pour le moins, et ceci de l'avis de tous, encore douteuse en pure philologie , la réalité d'un peuple primitif et d*un berceau conamun de rhumanilé paraissant d'autre part assez peu vraisemblable en histoire naturelle et en histoire proprement dite (4), il faut bien reconnaître aussi que la supposition d'une doctrine unique primitive, surtout spiritual iste, est absolument arbitraire. Les penseurs qui ont produit ou défendu celte hypothèse ont été hors d'état d'en avancer une preuve à proprement parler historique, ou, à défaut, d'en démontrer la nécessité philosophique. Mais au contraire, d'après le grand nombre des mylhographes , tous les cultes de l'Inde, et en particulier le vishnouïsme et la doctrine des incarnations divines, auraient été précédés par le culte de la nature et par Tadoration du Lingam, principe de la génération et de la fécondité de l'être. Et d'après le plus grand nombre des philosophes, il faudrait attribuer par des raisons à priori un tout autre commencement à l'humanité, et une nourriture moins forte que cette prétendue doctrine spiritualiste dont on ne peut rien afiBrmer , pas même la cause, pas môme la nature , pas même la pure et simple existence.
Mais nous ne voulons ici soulever que des doutes. Nous n'affirmons que l'inaptitude des sciences de faits, des sciences purement historiques, à établir la réalité d'un peuple, d'une langue, d'une doctrine au commencement des temps de l'humanité, peuple, langue et doctrine auxquels il faudrait remonter pour trouver l'origine de toutes les idées , et desquels ensuite il faudrait deslangues, et ne prouve en aucune manière que celles-ci dérivent toutes d'une mêir.e langue primitive. Quant aux vocabulaires, les recherches des étymologistes ne conduisent à des résultats certains que dans deux cas : l'un, quand il est possible de faire Thistoire complète et positive des mots en les suivant dans toutes leurs transformations, et ce travail n'est applicable qu'aux dernières lan^ gués dérivées que nous connaissons ; l'autre, quand ils peuvent parvenir à assimiler la majeure partie des racines de deux langues diflf^rentes, et cette opération n'a pu être accomplie que pour chacune des deux grandes branches, la sémitique et l'indo-germanique. Hors de là les étymologies ne sont qu'an jeu, comme il serait aisé de le prouver par des exemples.
(1} On sait comment Cuvier, obligé de reconnaître des nègres peints sur des monuments égyptiens qui sont antérieurs à notre ère de 3000 ans au moins, fut conduit à supposer que les nègres, pendant le déluge, étaient parvenus i se sauver sur les montagnes. |V. la Réfutation du système de Cavier dans le Cours déjà cité de M. Letronne.)
cendre par ordre , en s'arrêtant à chacune des grandes agglomérations d'hommes appelées tour à tour à exprimer d'une manière de plus en plus nette la pensée primitivement révélée. Bientôt nous examinerons , comme une question de philosophie relative à l'histoire, la forme naturelle de la révélation des idées parmi les hommes, et nous rechercherons le mode général de formation et de développement des esprits et des peuples qui peut satisfaire, à la fois^ et la philosophie et les études historiques.
VL Quoi qu'il en soit, convaincus par la nature des choses que chaque peuple a pu être son propre guide et son révélateur, et qu'il a suffi que Dieu se révélât aux premiers hommes par la pensée, révélation constante et continue ; reconnaissant à des signes certains les difficultés presque insurmontables qui s'opposent à l'enseignement et à la propagation des idées d'un homme à l'autre, et, à plus forte raison , d'un peuple à un peuple étranger ; enfin , décidés à accorder, dans la suite des choses , un rôle immense à la liberté humaine, et par suite à cette vivante irrégularité qu'on nomme le hasard , nous n'avons ici qu'à chercher une méthode pour notre exposition : elle sera la vraie, si n'anticipant point sur la loi du progrès, si laissant à chaque événement sa place et son importance, elle nous permet d'écrire une véridique histoire qui devra nécessairement se trouver d'accord avec la libre philosophie.
Or, que sommes-nous avant tout? Français, Européens, en possession d'une histoire claire et déterminée, qui, s'élevant audessus de nous, remonte, avant de devenir toute fabuleuse, une assez longue suite de siècles. C'est le monde romain qui nous enfanta ; mais, vers l'époque où commençait cet enfantement dou-^ loureux^ des éléments divers de fondation se mêlèrent. Laissons de côté tous ces peuples barbares qui n'apportèrent au corps usé de l'empire que de la vigueur, de la jeunesse et de la foi , et qui, dénués d'idées et de science^ à ce qu'on peut croire, durent soumettre et non pas imposer leur intellii^ence. L'invasion des barbares fut précédée et préparée par une autre invasion toute spirituelle, qui couvrit la république et l'empire de. Rome : nous voulons parler de la science et des croyances de la Grèce, de la Judée, de l'Egypte, de la Perse et de Tlnde. Si
maintenant nous voulons continuer de suivre, en remontant, le cours» de rbisioire, ne cherchons pas )a philosophie , la science au berceau de Rome. En ne revendiquant pour elle que la gloire d'une nation éminemnient religieuse, morale et militaire, Rome voulut accepter et continuer les traditions philosophiques de la Grèce. Laissant donc les Homains pour entrer dans l'histoire grecqup, il nous suilira de reculer jusqu'à cinq ou si^ siècles avant noire ère pour trouver la source consacrée de tout ce que nous avons appris, répété, commenté, enfin refait et développé de science et de philosophie depuis quelques siècles.
Il est assuré que vers les temps voisins dg commencement de notre ère, les nations orientales, la Judée qu'une foule ardente et victorieuse opposa comme ennemie ou voulut imposer comme mère à la Grèce, la Perse, l'Inde, TÉgypte, auxquelles tant d'emprunts furent faits par le paganisme mourant et par le christianisme naissant, introduisirent de nombreux éléments de pensée dans le monde nouveau , et exercèrent sur ses destinées une puissante influence. La philosophie en particulier fut profondément modifiée à cette époque par l'invasion des idées de l'Orient. Mais il n'en est pas moins vrai qu'à notre point de vue propre, c'est à la Grèce qu'il faut demander l'origine de la pure philosophie et de la pure science, que c'est à partir d'elle qu'il faut dérouler le cours de l'histoire, et que, par conséquent, il convient de n'appeler les autres nations pour étudier les principes de leurs religions et de leur philosophie, si elles en ont une, qu'à l'époque ou l'empire d'Alexandre rapprocha violemment, mais heureusement, tant de peuples qui auparavant se connaissaient a peine.
VII. Nous sommes ainsi conduits par la nature du but que nous poursuivons à une division des temps qui nous semble avoir, pour tout ce qui touche à l'histoire des religions ou des sciences, de grands avantages sur la division généralement consacrée. Ne songeons pas à l'époque ténébreuse des origines, et appelons du nom d'antiquité, dans chaque nation, la période qui commence au plus haut point oii puissent remonter son histoire et ses chroniques humaines, revêtues ou non de la forme poétique. Cette période s'étend jusqu'au moment où l'empire d'Alexandre fait
communiquer celte tiation aut autres nations autochthones, ou qui se prétendent telles, et prépare à l'aide d'une fusion d'idées la fusion matérielle que les Romains doivent opérer bientôt par les armes. L'ère antique a nécessairement dans chaque peuple un caractère particulier. Tant qu'elle dure, nous étudions ce peuple dans sa personnalité sans mélange; et quelle que puisse être, indépendante ou non, sa première origine, nous connaissons du moins les développements originaux qu'il a su donner aux idées primitives, soit qu'il les ait empruntées à d'autres, soit qu'il les ail naturellement trouvées et contemplées en lui-môme.
Mais toutes les grandes nations n'ont pas eu leur histoire : quelquefois elles n'ont pu nous la faire parvenir à travers les fatigues et les épreuves de tout genre que le Bas-Empire et le moyen âge imposaient aux manuscrits. Les Indiens , les Persans ont presque ignoré la différence du symbole et de la vérité historique ; seuls , les Chinois moins enlhoiisiaé^les ont écrit de pauvre.^ chroniques. Si nous paî<sons aux Égyptiens, l'histoire de Mané- Ihon a péri, et nous n'en avons que quelques fragments aujourd'hui précieux. C'est à l'archéologie, maintenant en possession de nombreuses observations et de méthodes certaines, qu'il appartient de nous faire connaître Tantlquilé de ces peuples et de les faire entrer dans l'histoire. Cette œuvre est longue; elle réclame de nombreux travailleurs, et ne fait que commencer. Restent donc les deux grandes nations, celles qui, parla nature de leur esprit, ont le mieux préparé le monde moderne : la Judée, la Grèce. Toutes deux ont leur histoire; mais une seule, et c'est la Grèce, est avant tout aKiste et savante; elle constitue cette antiquité que nou< devons étudier d'abord.
Vin. Aux temps anciens, comme nous les avons déjà définis, succèdent trois périodes politiques qui forment en quelque sorte une seule période de l'esprit. L'une de ces périodes est déterminée par l'empire d'Alexandre et les établissements de ses successeurs ; elle comprend les siècles érudits des A ttales et des Piolémées; ceux du début des trois grandes écoles qui résumèrent toute la philosophie grecque et commencèrent ô la commenter : la stoïcienne , l'épicurienne et la sceptique ; enfin ceux de la fusion de l'esprit grec et de l'esprit romain et du premier avènement dés
idées orientales. Lasecondepériodeestcellederempire universel et de la décadence de Rome; elle embrasse les siècles du néoplatonisme et du mysticisme ; il s'y fait un mélange de tous les cultes et de toutes les traditions ; un dogme nouveau s'y compose avec les éléments du passé ; un nouvel ordre intellectuel s'y fonde et s'y élève du milieu de l'anarchie. La troisième période est celle du moyen âge proprement dit, âge de la domination intellectuelle de la langue latine et de la théologie. En science elle commence et finit par des commentaires philosophiques ; et sa durée embrasse environ douze cents ans, depuis la fin du quatrième siècle jusqu'à la fin du seizième. On trouve facilement des divisions et des subdivisions pour ces trois périodes; mais il est facile de voir aussi qu'elles ont un caractère commun très-remarquable pour nous : ce caractère, c'est le mélange et par suite l'élaboration des idées dans le syncrétisme. Sous ce point de vue, le moyen âge commence à Alexandre, à Pyrrhon et aux premiers érudits d'Alexandrie, pour ne finir qu'à Luther, à G. Bruno et à Descartes. Sa fonction, que la théologie pure et la théologie philosophique ont surtout remplie, a été de former un esprit universel, catholique avec les doctrines hétérogènes que la philosophie et les cultes de l'antiquité lui avaient léguées, et de préparer ainsi l'ère moderne. Mais, dans cette durée totale de vingt siècles, qui comprennent ce qu'on pourrait appeler le moyen âge intellectuel, nous aurons à distinguer, pour le reporter à l'antiquité, tout ce qui n'est que déduction pure et simple, développement normal des anciennes doctrines philosophiques. Les dernières écoles de la Grèce et ja grande école sceptique, si puissante pendant les premiers siècles de notre ère, se rattachent ainsi aux temps anciens. Au contraire, dans l'impossibilité d'étudier l'histoire de l'antiquité orientale, qui n'a pas de chronologie certaine, nous rapporterons au moyen âge les éléments qui en peuvent être connus, et nous essaierons de saisir la philosophie, ou ce qui touche au moins à la philosophie, parmi les idées anciennes qui pénétrèrent le monde grec durant les siècles d'Alexandrie. Ainsi l'histoire se trouvera disposée de telle sorte que chaque événement intellectuel ou idéal y prenne place à l'époque même où nous le voyons entrer dans la filière de nos traditions.
IX. Ce n'est pas ici le lieu de déterminer le caractère philosophique de Tère moderne. Disons seulement que si nous donnons au moyen âge le simple rôle de préparateur ou de précurseur, nous entendons en général attribuer le même rôle à l'égard de tout grand siècle aux siècles qui l'ont précédé : l'antiquité même n'a pu remplir d*autre mission vis-à-vis du moyen âge ; mais cette mission est assez grande : elle suffît à la Providence. A l'époque où le moyen âge finissait, des idées de l'antiquité, autrefois négligées ou profanées, ont reparu pour être perlées en triomphe. Le même honneur est réservé peut-être à certaines des idées que le moyen âge a fait sortir de ses commentaires. Enfin, après les siècles de rénovation, d'indépendance ; après l'avènement d'une méthode nouvelle à l'époque de Descartes et à celle de Kant, ne sommes* nous pas, nous aussi, de bien humbles commentateurs des siècles précédents. Jusqu'où ne remontent pas nos études? Jusqu'où ne rétrogradent pas et notre admira tfon et quelquefois nos tentatives de renaissance ? Chaque grand âge de Tintelligence humaine se donne la fonction de remanier de nouveau et d'élaborer les pensées des naorts, de refaire les monuments des siècles écoulés, et de bâtir de nouveaux temples avec de vieilles pierres. C'est une grande préro* gative de Thomme que de vivre dans le passé. Puisque la môme base a été posée dans notre intelligence à tous, et qu'une commune raison nous a été donnée, il est beau d'accorder nos sympathies aux vieilles émotions et d'exhaler notre enthousiasme aux grands souvenirs. Sentir et penser dans tous les temps, c'est un don bien divin, puisqu'il nous rappelle , à un degré très-faible, il est vrai, cette providence divine pour laquelle l'avenir et le passé s'unissent dans le présent. Sans doute il est dangereux pour nous, en étudiant l'histoire, de sentir dans notre âme le principe de chaque action , la raison de chaque pensée ; il est dangereux de se faire dévot à tous les cultes , et de s'exercer à trouver le bien dans le mal et des excuses au crime. Mais ce danger diminue pour l'homme à mesure qu'il avance dans le savoir et dans la charité, l^n précipice ouvert sous ses pas l'effraie; mais^ de loin, sa vue le mesure avec calme et le sonde jusqu'au fond. Plus son intelligence approche de Tintelligence divine, plus elle apprend à connaître le mal sans en être souillée, et, pour ainsi dire, à le res-
t« MÀhlTÊt
sentir sans déchoir. Elle ôe réjouit ou s'âini|*è hors de soi, sans cesser d'être en sot immobile et sereine. C'est dans leur cause^ c*est dans leur prlnci|)e qu*ëne contemple alors la nature et Thiimanité *. comment serait-elle troublée à la vue d'Uneseule des parties de ce vaste ensemble, elle qui les embrasse et les ordonîie toutes t
OÈ LA FORMULE LA PLUS GÉNÉRALE DE DÉVBLOPPEilBNT ET DE PROGRES DANS l'hUMANITÉ.
I. Nous avons déjà fait voir qu1l n'est natbl-éllement ni nétîëssaire ni probable que l'humanité noit partie d'Une seule dHgihe, et qu'à l'aide d'une premièt-e t^vélatiurt conservée ou dévi*ioppée traditionnellement de peuple en peuple^ elle nit acrompli un progrès continu. Quoi qu'il en puisse être de cette question m elte-méme« nous avons reconnu que, dans une higtoihe positive et surtout dans une histoire de la philosophie ^ il fullait renoncëf à scruter des origines qui, de cause en cause^ nous mèneraient Jusqu'à l'infini I et nous attacher tout d'abord à l'homme et à l'humanité, tels que nous les représentent les lois les plus générales de la tie. Ce serait un fait trop simple en vérité, quand il l'agitdelû naissance et du déploiement des êtres à la lumière et à la pensée, que l'existence d'un point de départ unique et que la marche reetiligne à travers le temps, disons presque aussi à travers l'espace. Il est fort à craindre que ceux qui sont portés à recevoir une telle loi pour vraie ne se fassent illusion Sur le vrai caractère de l'or^dre et de la simplicité en général, et qu'ils n'attribuent à des êtres qui pensent et agissent d'une manière aussi complexe que les hommes une forme de développement déjà trop simple pour convenir au mouvement d'une pierre lancée dans l'atmosphère. Cette hypothèsedu progrès direct et continu des êtres, déjà proposée, mais réfutée par les faits en histoire naturelle, et qui se trouve en effet beaucoup trop courte mesure pour un plan si vaste, à plus forte raison ne peut-elle être acceptée pour l'homme et pour la société humaine. Les richesses de la vie faisaient éclater la formule ; que sera-ce si l'on ajoute la liberté? Il faut donc faire en histoire ce qu'il faut faire en histoire naturelle, et partout où i\ ne s'agit pas uniquement d'abstractions et de lois mathématiques appliquées à
des idées nialhématlqueâ; il fôut se jeter au milieu des choses, m médias res.
Ainsi, nous n*etivisagerons pas d'abord Thommeseul, mais dans la société; uous ne prendront pas son esprit pour une table rase, son corps pour une machine qui n'a jamais joué , mais nous lui donnerons la pétisôe et la parole; nous ne réludierons pas en un seul temps, en un seul lieu, mais déjà formant plusieurs groupes divers qui sont comme autant de centres d*action par rapport à rhumanité tout entière. Cest ainsi que celui qui voudrait étudier la vie comme elle est sur le globe, et cela sans remonter à une origine pour laquelle il faudrait une autre origine encore, reconUattruit d'abord une multitude de groupes isolas de plantes ou d'aniliiout ; puis il veri-ail ces groupes, compos(^s de certains organistneè qui otit entre eux des rapports et des différences, se diviser en individus, de telle sorte qu'il n'existe pas deux deceuxriqui aieht des organes identiques ou des organes sans analogie; et enfin ces individus et ces groupes se modifier, se développer successivéttiènt selon leurs propres dispositions et selon les circonsumées ertvironnanles de mouvement, de chaleur, de lumière et de vie. Dans rhumanité comme en dehors d'elle, il faut que toutes les actions Se mêlent, s'influencent, s'ajoutent ou se retranchent, se Combinent enfin de manière à produire à chaque instant une résultante qui dépend d'une infinité de rapports. Cette résultante ne peut pas en général être unique, ni la loi du développement simple et aisée à calculer.
H. Puisque nous parlons de plusieurs groupes d'hommes irrélîulièrement distribués à la surface de la terre, il faut d'abord chercher quel fonds commun d'idées put leur appartenir et quelle diversité put résulter aussi de la nature, ou des circonstances qui se rencontraient dans ces temps anciens. Les idées premières de l'homme dans l'ordre logique, c'est-à-dire, celles qui de tout temps furent nécessaires à la connaissance et à l'action, doivent tHre distinguées des idées que la réflexion reconnut les premières dans l'ordre chronologique. Nous ne devons nous occuper ici que de ces dernières. On ne peut pas supposer que l'homme, dont les relations naturelles avec les objets sont à la fois la première nécessité et le premier plaisir, ait tenté de s'analyser pour se côn-
naître lui-même) ou bien cranalyser ces objets pour les connaître tels qu'ils sont en eux , avant qu'une longue série d'événements et de pensées se soit écoulée. Il s'est d'abord connu d'une manière vague, par TefTet des plus simples relations et par la conscience de ses senlimenls et de ses pensées relativement aux autres choses. Doué de ménH)ire et d'imagination, doué de la faculté de former et d'imiter des sons , il a attaché à chaque objet un signe parlé propre à lui rappeler cet objet ou les circonstances qui lui sont liées, et à chaque sentiment, à chaque idée un au* tre signe parlé capable de les lui représenter symboliquement. De la pensée unie à la parole les langues ont pu naître, sans même qu'une convention, surtout arbitraire , ait été nécessaire. Les choses se sont alors trouvées liées les unes aux autres par la langue, et l'homme lui-même a été intimement lié à toutes ces choses par les impressions qu'elles lui ont fait éprouver et par les sons ou combinaisons des sons à l'aide desquels il a été porté à se rappeler ces impressions. Ainsi, dans les temps anciens rbomme était très-près de la nature ; il lui était uni et mêlé par les sensations qui remplissaient nécessairement toute sa vie. Il n'avait conscience de soi qu'à Toccasion d'elle; et, d'un autre côté, ne pouvant la connaître que par les passions qu'il en recevait, ni supposer, tant l'idée qu'il se formait de l'être par sa conscience propre devait avoir d'unité, que la nature fût en ellemême douée d'une sorte d'existence autre que la sienne, il avait tendance à se confondre avec elle ou à la confondre avec lui. II résulte de là que le fétichisme a dû être la première religion de l'homme dès qu*il a conçu quelque idée au delà de l'action spontanée, au delà de la satisfaction actuelle de ses besoins et de ses désirs. Le fétichisme consiste en effet à accorder aux objets du dehors qui nous touchent une puissance analogue à la nôtre et à leur attribuer une supériorité, soit pour le bien, soit pour le mal, qui les fait reconnaître et adorer comme dieux vivants, implorer dvec prières, apaiser par des expiations.
Tel est encore aujourd'hui l'état de la pensée religieuse chez tous les peuples qui portent en eux les autres caractères des nations primitives.
III. Nous pouvons expliquer par les considérations qui préoè-
dent Tusage et Timportance des symboles dans l'éducation de rhumanilé. En effet, s'il est nécessaire que les formes objectives remplissent une intelligence qui n'est pas encore revenue sur soi, qui ne s'est pas exercée à considérer ses propres facultés ou à spéculer sur l'encbainement et sur l'origine des idées, il faut absolument que toute idée au-dessus des sens soit d'abord exprimée et même conçue par une métapbore , que toute science soit un système de personnifications et d'allégories, toute doctrine théologique ou morale un mythe. Un esprit maître de lui-même peut seul se placer au centre, à l'origine logique de toutes cboses ; et un esprit qui a définitivement compris que tout ce qui est extérieur lui appartient par droit d'exploitation et de conquête peut seul créer le mot-signe, le carcict'ere conventionnelj imposer des définitions et parler enfin la pure pensée. Alors le symbole peut périr, jamais auparavant ; et cette conséquence, entièrement vé« riGée par l'histoire, sert de preuve à son tour à la prédominance des formes objectives dans les intelligences neuves, puisque l'on sait quel rôle joue le symbole dans les anciennes langues et dans les histoires primitives.
Mais il est important de fixer le sens du mot symbole^ afin de ne laisser aucun vague dans l'expression des idées que nous émettons. Ce sens est d'ailleurs assez complexe. Ainsi nous avons attribué tout à l'heure au symbole une fonction et une utilité fondamentale dans la création des langues. Il s'agissait là du symbole naturel qui consiste en un rapport invariable que l'intelligence humaine perçoit entre tel son, telle couleur, telle forme ou figure, telle odeur ou telle saveur, en un mot telle sensation d'iiD côté et tel sentiment ou telle pensée de l'âme d'un autre. Ce genre de rapports est à chaque instant saisi par l'homme même le plus éloigné de la nature, et il a été assez bien analysé . par les psychologues récents pour qu'il soit inutile de le décrire plus longuement. Disons seulement que toute expression de la physionomie humaine, tout sentiment musical et en grande partie les effets du dessin et de la peinture dépendent de la per* ception instantanée de ces symboles. L'expérience peut fortifier \es effets qui sont ainsi produits, mais elle ne peut d'ailleurs ni les produire ni les expliquer. A ce genre de symbole se rattache
celui que Ton pourrait appeler grammatical, et qui consista dans l'expression d'une idée par celle d'Une certaine image qui lui est liée; la métaphore représente dans les langues Tusage continuel de ce symbole. Enfin , si Ton ne se propose plus seulement de rappeler une vertu morale ou une faculté de l'esprit par le nom et par les qualités d'un être matériel, mais de rapprocher et de combiner plusieurs symboles de manière â former une histoire complète qui peut alors exprimer un système ihéologique , cosmogoriique ou moral, on a le véritable mythe qui peut s'élever de la simple allégorie, quelquefois si transparente, à l'énigme la plus confuse et la plus difficile. Le myihe atteint facilement à là sublimité en échelonnant symbole sur symbole, et quelquefois même il arrive â la grandeur sans perdre de sa simplicité.
Le symbole a d'autant plus d'importance aux époques primitives que, non-seulement il prend, pour l'élever, l'homme au plus bas degré de la pensée et jusqu'au sein du fétichisme le plus brutal, mais que, sachant toujours se conformer à la loi des temps, il s'ouvre oU se forme pour lui, selon la mesure de son entendement. D'une superstition ridicule ou d'une histoire banale, il peut se transformer en Une leçon ou en un système ; et il va se modifiant et s'interprétant graduellement jusqu'à ce que l'homme, enfin capable de le briser, se lève dans sa fbrce et commence à penser au grand Jour de l'intelligence.
IV. Mais si l'esprit de l'hommô, assujetti à des relations qui l'occupent tout entier et dans lesquelles il est principalement passif, livré à la répétition des mêmes exercices du corps, et tout au plus, tlans ses rat-ëS loisirs, à la contemplatioti du monde , reste longtemps l'esclave dé la nature, ce n'en est pcs moins par Taciivité qui lui est propre et à l'aide des idées fondamentales qui constituent sa raison , qu'il arrive à se représenter les objets et à les connaître, même imparfaitement. Telle est la dilference de l'ordre chronologique et de l'ordre logique dans la formation de la pensée. Cet être, qui se croit le dernier venu au monde, pourrait au fond se dire le premier, parce qu'il porte le monde en soi et qu'il lui suffira plus tard de lire dans ce monde idéal pour créer tous les arts et toutes les sciences; et celui qui se prosterne tremblant devant une pierre noire, porté daris son âme le?
DE PHILOSOPHIH ANCIENNE. 29
propositions d'Euçlide et Ie$ idées de la raison pure* C'est à l'étude de la phiiosopliie idéaliste, telle que les travaux des modernes l'ont formulée, qu'il faut demander de nous faire connaître le fpQds CQmmun de Tésprit de Tbomme dans tous les temps et dans tous les Ijeu^. Ici nous supposons cette recbercbe aecomplie. C'est à elle aussi qu'il faut demander rexplication des diversités qui peuvent na?tre et se développer sur ce fonds commun. Elles proviennent de l'opposition qui se rencontre entre certaines idées toutes primitives ou qqi résultent de certains principes évidents entra lesquels une contradiction se trouve impliquée. Dans l'impuissance de résoudre la conlradictioo ou de supprimer les principes , il faut faire un choix et suivre une voie déterminée dans la spéculation L'histoire nous révèle, en eïTet. dès les pre*miers temps du libre exercice de la raison parmi les bommes, l'existence et l'antagonisme des doctrines les plus contraires.
C'est ici que la liberté de l'bomme et que les dispositions des organismes divers dont l'humanité se compose viennent réclamer leur influence dans ses destinées. Non^eulement chaque race, mais chaque bomme apporte si la masse des esprits son caractère et ses qualités natives, et la Uherté de chacun met à profit les diversités qui se rencontrent dans le fonds commun pour se faire me vie et des idées qui lui soient propres. U faut donc considérer dans tout groupe d'hommes primitif et ce qui lui est commun avec les autres et ce qui lui est particulier: desfacuItéS) des tendances diverses, quoique analogues , s'appliquent aux mêmes priQcipes ou à des principes différents ; la liberté s*ajoute encore, et les combinaisons les plus variées se produisent, Nous pourrions aiosi nous expliquer la formation de plusieurs civilisations indépendantes ; et cependanit nous avons négligé toute une face des choses, â savoir la face extérieure^ les événements et les circonstances eliofiatériques ou locales, qui ont pu influer sur le cours des esprits à l'origine de ces civilisations. La philosophie de l'histoire a enfanté plusieurs hypothèses pour déterminer ces événements, et quelques-unes très-belles et vérifiées par un grand aombre de faits n'ont eu que le grand tort d'être e^clu^ives. Aiosi ce coup de l4)nnerre dans la forêt de Dodona qui porte dans ie s»ur de Vkmm» la frayeur et l'idée de Dieu ; ces diéluges qui
ont frappé tant de nations dans la haute antiquité et dont le souvenir a été conservé dans un si grand nombre de cérémonies et de fêtes, tantôt gaies, tantôt lugubres; la naissance, le développement de l'agriculture, de tous les usages qu'elle amène, de tous les symboles qu'elle apporte ; la contemplation et l'étude du ciel, l'importance de l'astronomie pour régler les travaux des champs et l'extension des symboles qui lui sont propres à l'histoire divine et humaine; les grands services rendus par certain&hommcs, ou leur inspiration prophétique, ou leur domination intellectuelle, enfin le culte de leur mémoire, toutes cescauses, tous ces principes de civilisation etd'autrès encore ont dû avoir leur empire et s'apphquer dans de certaines circonstances. Quant à l'influence des climats sur les races , elle a été souvent analysée, et de belles pages ont été écrites sur la position géographique de certaines contrées : la Grèce, l'Inde, la Judée.
De l'origine que nous avons fixée aux diverses nations et des principes de développement que nous leur avons reconnus doivent évidemment résulter des cultes locaux très-différents et des civilisations fort diverses. Ici les castes et la théocratie, là l'aristocratie et le polythéisme*, ailleurs d'autres idées religieuses et d'autres institutions morales ou politiques dont nous n'avons pas à rechercher les causes.
y. Nous appelons du nom de civilisation l'état de tout peuple qui, sorti du fétichisme, s'est porté, sous l'influence de causes quelconques, à l'adoption d'un système religieux et social, et qui a commencé d'exercer la liberté de son intelligence dans la création de ce système. La guerre, qui primitivement était à peu près le but unique de l'existence humaine, ne reparaît plus que par intervalles dès que l'anthropophagie est abandonnée, dès que, par le travail, l'homme a su se créer des ressources sur le sol même, et qu'il existe des agriculteurs et des bergers. L'esprit s'étend et s'élève, quelques machines sont inventées, et le loisir du travailleur augmente, de telle sorte que la liberté morale et les sciences peuvent se déployer pour la première fois là où la nécessité de la vie n'occupe plus toutes les pensées et tous les bras. Quelquefois de puissantes classes sacerdotales se placent absolument audessus de la vie matérielle, et la spéculation peut commencer au fond de quelque sanctuaire. La différence entre des civilisations
qui n'ont pas la même origine pourrait se perpétuer long-temps, si de puissantes causes ne venaient les rapprocher ou les mêler intimement.
La première de ces causes est le commerce, qui naît naturellement de Tavantage que trouvent à échanger leurs produits les habitants de contrées diversement douées ou situées. Mais cette cause, qui n'agit que très-extérieurement sur les hommes et no les met en contact qu'à la surface, pour ainsi dire, ne suffirait pas pour amener entre eux une fusion. Il faut se rappeler quVtranger veut dire en général ennemi dans l'antiquité. De là vient aussi que la seconde cause à mentionner n'agit que difficilement : nous voulons parler de l'enseignement scientifique ou religieux apporté du dehors chez un peuple ancien. Les voyages présentent de grandes difficultés ; et, quand une civilisation est déjà organisée et puissante , il est difficile qu'une doctrine étrangère puisse rompre la trame des idées qu'elle a fixées dans tous les esprits. Un seul cas ferait exception cependant : c'est celui où il s'agirait de la propagation de la vérité par une méthode rationnelle, sévère, et, par exemple, de renseignement de la géométrie. Mais les dogmes religieux et les sentences philosophiques ne sont jamais à celte époque, ils ne sont môme pas de long-temps susceptibles dune forme rigoureuse qui puisse assimiler leur transmission à celle de la géométrie. Quand la géométrie s'éveille dans un esprit, aucun ennemi ne peut s'y rencontrer pour elle, tandis qu'une idée religieuse en rencontre une autre qui lui est hostile. Enfin, à voir combien la discussion est infructueuse ou faible dans son effet quand elle a lieu, même au temps où nous sommes, entre deux grands esprits , l'un et l'autre arrêtés , clos et défendus de toutes parts, on admettra difficilement que les nations antiques, durant l'époque de leurs premières et originales civilisations, aient pu tenir la science et la pensée de l'enseignement étranger de quelques voyageurs. Une troisième cause de fusion pour ces peuples est l'invasion armée suivie de l'établissement permanent d'un ennemi ; mais d'ordinaire, vainqueurs et vaincus ont de tels préjugés que l'hostilité intellectuelle s'accroît par le rapprochement. Une race gouverne, exploite, détruit même si sa domination a quelque durée, une autre race souffre; mais il n'y a pas
de fusion entre elles tant que chacune se conserve dans la vigueur de sa civilisation propre.
Pour que deux civilisations d'origine et de nature diverses yieqnept 3 se mêler et à se confondre, il faut qu'elles repassent par un état analogue à celui de leur naissance; il faut qu'elles soient, ou que Tune des deux au moins soit en décadence. Or, la décadeppe d'une civilisation est le produit de causes tout intérieure(i qui ont agi sur elle. Quand la marche naturelle des esprits a été telle que leurs idées fondamentales ont cédé quelque chose de leur puissance à des idées nouvelles développées peu à peu ; quand de certains usagies ou sont tombés en désuétude ou pe sont plus suivis que pour la forme sans que leur signifîcation antique soit présente à l'intelligence; quand les institutions se sont affaiblies par défaut de croyances assez vives, ou modiâées par des causes secondaires et variables , alors est venu le moulent d'une invasion, d'une prédication, d'une réforme, et la civiiliaUon dont nous parlons se retrouve vis-à-vis des autres ce qu-6l|a était à son origine, c'est-à-dire ouverte et sans défense.
VI. A la suite de la fusion qui s'opère aux époques de cette décadenoe, ou plutôt pendant cette fusion même, i^n travail de pecomposilion s'arcomplit. Mais comme il est nécessaire que le principe des diversités humaines soit maintenu , on do^t trouver natiirel que, d'une part, plusieurs civilisations plus ou moins renouvelées ou conservées se foraient au sein du mélange, et que, d'autre papt, dans chacune de ces civilisations, surtout si elle est suffisamment compréhensive à son origine, de nouvelles variétés se manifestant, que des nations entières s'y parquent en quelque sorte et s'y élèvent jusqu'à ce que les actions extérieures, unie^ au progrès intérieur de chacune d'elles, amènent une ou plusieurs nouvelles fusions.
Bien que la loi que nous attribuons au développement dp l'humanité semble peut-être vague et peu distincte, il ne serait pas difficile d'en trouver une expression mécanique. Assimilons nos agglomérations primitives d'hommes à des centres de force et d'aetion répartis irrégulièrement dans l'espace. Supposons que leyr développement propre , à la suite des premières influences qu'ils ont subies et dont pous ne nous occupons pas ici, soit repré-
sente par des rayons émis au dehors dans cërtaincfs directions. Les rayons partis de ces divers centres divergent plus ou hfioins les unà des autres, puis ils peuvent commencer à se courber, à conyerger ; enfin, après un temps indéterminé et lorsquMls se sont infléchis eh différentes façons, ils peuvent en venir à se rencontrer et à former par leur réunion de nouveaux centres, uti seul peut-être et peut-être plusieurs. Ces centres de formation nouvelle se comporteront comme les anciens , et, se divisant en plusieurs ou Se réunissant en un seul, ils ne laisseront pas de tendre peut-être à la convergence, ou du moins à émettre des rayons parallèles qui représentent des forces de même direction.
Vn. L'application de cette image à la véritable histoire, à rhistoire en chair et en os, est d'une simplicité parfaite. L'antiquité nous présente des civilisations très-distinctes : indienne, persane, égyptienne, phénicienne, grecque, etc. Les rapports qu'elles ont eus entre elles à Tépoque de leur formation n'ont en eux-mêmes rien de nécessaire et doivent être recherchés par les moyens ordinaires en archéologie, en philologie, en ethnologie, etc. Avancées déjà, chacune dans ses voies propres, il est difficile qu'elles se soient influencées réciproquement (1). Enfin la conquête d'Alexandre arriva, et ce fut là la vraie fortune du conquérant et celle du monde, à Tépoque où , à leur déclin pour la plupart , les civilisations orientales se trouvaient disposées à se laisser pénétrer par celle du peuple grec, tandis que, de son côié, ce peuple était tolérant au milieu de la décadence de ses propres institutions , et n'avait d'ailleurs que de la vénération pour ces antiques idées de l'Orient, auxquelles il avait, lui disaiton, jadis emprunté les siennes. Que tel fût l'état des nations de l'antiquité à l'époque où commença l'ère d'Alexandrie, on peut le prouver par ce qui a été dit, et par la facilité que trouvèrent les Grecs à réaliser, à conserver des conquêtes, et par la fusion
(1) Est-il nécessaire de dire qu'avant l'expédition d» Alexandre la fusidn dé la Grèce avec les peuples étrangers (avec certains du moins) était commehcéet Dès que les Grecs se trouvèrent libres d'esprit, ils allèrent souvent chercher la science au loin, mais surtout en Egypte; seulement nous ne pensons pâs qne leur philosophie se soit beaucoup ressentie de ces communications. C'est un point sur lequel nous aurons souvent à revenir.
qui dès lors commença entre tant d^idées issues de civilisations différentes. L'empire romain succéda à Tempire d'Alexandre. Puis en ce nouveau centre aggloméré par la conquête, en ce centre où mille rayons venaient se rencontrer de toutes les parties du monde, de nouvelles divisions se produisirent dans les esprits et dans les mœurs. De nouvelles nationalités se formèrent à la suile de Finvasion des barbares dans FOccident. Seules, quelques races anciennes de l'Orient se conservèrent dans leur pureté et ne retirèrent du grand conflit que des idées et des réformes partielles. Ainsi Bnit Tantiquité, ou ce que Ton peut appeler la première partie du moyen âge.
Deux centres principaux se trouvent organisés pendant la seconde partie du moyen âge : l'un, formé par le peuple arabe, s'étend successivement en Orient et détruit ou affaiblit les restes des civilisations indienne et persane dans les lieux où elles ont régné ; l'Egypte, l'Afrique romaine, une partie de TEurope méridionale subissent le même sort; l'autre, plus lent à se constituer, mais aussi doué d'une force d'attraction 'plus considérable, se place en Europe entre les peuples chrétiens. C'est là que l'action mutuelle des nations, que le mouvement commun de l'esprit qui les entraîne, que l'organisation démocratique du premier des pouvoirs, le pouvoir religieux, la conquête de la liberté enfin, semblent avoir fixé désormais le vrai siège de la force morale et l'espoir du monde. Aujourd'hui que l'islamisme est vaincu ou débordé de toutes parts, on peut le nommer la plus puissante de ces hérésies qui tendaient à établir de nouvelles scissions entre les nations comme entre les intelligences. On sait que l'apparition des hérésies s'est prolongée durant tout le moyen âge et que son dernier jour a été marqué par l'une d'elles.
YIII. Ces civilisations de seconde formation empruntent un caractère particulier à l'influence qu'exercent nécessairement sur elles les souvenirs des civilisations antérieures. Toujours à portée d'inventorier de nouveau leur héritage , elles peuvent en adopter, en rejeter à leur gré les parties. Doué d'une liberté plus illimitée, en présence des contradictions qu'il voit s'être révélées dans la science et dans l'opinion, l'esprit de l'homme se passionne alors pour des idées qu'il fait renaître ou pour des institutions
qu'il entreprend de restaurer. De là viennent ces renaissances, dont Tune surtout a marqué le passage du moyen âge aux temps modernes. Un autre grand fait, analogue au premier, peut encore être signalé dans Thistoire. C'est Tinfluence exercée tout à coup sur un peuple arrivé à la connaissance réfléchie, et à la libre action sur lui-même, par la découverte d'un peuple nouveau ou par rétude des langues et des anciens monuments. Un fait de science ou d'érudition, une révolution littéraire sont toujours de grands événements pour une nation parvenue à cet état dé culture. Or, cette sorte de renaissance peut d'autant mieux se produire, et en général des peuples diflérents^qui viennent à s'étudier peuvent d'autant plus aisément se modifier qu'ils sont l'un et l'autre plus avancés en âge et en réflexion ; ils sont alors moins forts et moins originaux, mais ausssi plus propres à recevoir renseignement des idées qui leur manquent, sans être incapables de propager la pensée de tout ce qu'ils portent en eux de grand et de vrai. L'universalité de la loi de développement que nous avons exposée permet d'expliquer sans difficulté quelques faits qui seraient insolubles dans d'autres hypothèses. Certains peuples, après avoir parcouru la longue période de leur civilisation originale , sont demeurés sans se fondre et se renouveler dans le mouvement commun des esprits pendant l'ère alexandrine ; ils ont pu se modifier en quelques points, subir à cette époque, ou même plus tôt , comme la Chine , Taclion d'une science, d'une religion étrangères; mais leur esprit n'a pas changé de place : et ils continuent à nous présenter le tableau d'une époque de rinleiligence depuis long-temps passée pour nous. Telles sont aujourd'hui quelques nations de l'Orient. D'autres peuples , sauvages ou barbares, sont restés plus arriérés encore, et nous donnent à étudier ou des civilisations très-simples ou des cultes fétichistes. Or, il ne doit pas nous sembler étonnant que de certains centres primitifs soient restés sans communication avec d'autres, ou que de certains centres formés postérieurement n'aient pas émis de rayons dans la direction de ceux dont notre tradition propre est émanée ; il n'y avait là rien de nécessaire, et de tels faits, loin de constituer de rigoureuses anomalies, viennent tenir la place de ce qui demeure indéterminé dans une loi si gêné-
raie ; i\È apportent la preuve de la libre et vivante irrégularité des éi^éaëidéâtâ buiûâitid. Mais ce qui n'est pas encore arrivé^ revenir nous lé tient peut-être en réserve, il semble que de nos jours l'humanité la plus avancée, c'est-à-dire celle qui a traversé té pliis grand nombre de phases, se sente appelée à régir syâlëmatiquement la terre entière, à soumettre les peuples retardataires à son intelligence, et à recueillir aussi de toutes parts les germes d'art, de science ou de religion demeurés vivants chez ces peuples. IX. La poursuite ardente de la vérité dans l'histoire et dans les sciences Tétudé active du passé, l'explication des tinonUments, et pour ainsi dire la divination des langues ne dont pas les traits caractéristiques des naiiotis modernes. Sous ce rapport, au contraire, elles ne font que rétablir et continuer sur un plus vaste plan l'érudition alexandrine, celle de la scolastique et celle de la renaissance. 6ous les alexandrins ^ c'est^-à-dire pendant plus de six siècles, deux au delà de notre ère et quatre en deçà, rhistorien ne cesse d'assister à ce mélange, à ce syncrétisme dont nous avons plusieurs fois parlé. Après Titivasion^ quand de nouvelles Sociétés se formèrent et que l'ordre sortit du chaos , il semble à la première vue que la pensée ait dû se trouver fixée pour l'avenir oti dirigée par un nouveau principe ; mais combien d'eSbrts furent faits alors même, et malgré des difficultés toutes matérielles, pour l'étude et pour la re:itauration des idées des anciens et de leurs institutions 1 Qu'est-ce, en effet, que l'empire de Charlemagne? qu'est-ce que la science de Béda, de Cassiodore et d'ÂU cuin? que représentent les livres de Porphyre, de Bo'éce et certains faux traités de saint Augustin, sinon la conservation de la science antique? On ne respirait , il est vrai, que sous l'autorité, et en elle et par elle ; mais cette autorité, ce n'était précisément que l'autorité de Jérusalem, ou de Rome, ou d'Athènes Au treizième siècle, puis au seizième, l'amour, l'étude, l'imitation de l'antiquité trouvèrent de nouveaux aliments et une nouvelle force, et l'on appela renaissance ce qui n'était que l'ancienne vie avec plus de conscience d'elle-même. Les savants dès lors et les artistes eurent jusqu'à trois patries, une grecque, une romaine et celle où ils étaient nés; aujourd'hui nous en avons plus de quatre depuis que la renaissance orientale est commencée , et no u
ne faisons ainsi que continuer le seizième siècle , lequel continuait letnoyen âgé, qui n'était lui-même qU*une suite de Tantiquité. Le vrai caractère des peuples modernes, c*est le retour à Toriginalité par le libre exercice de la raison. Imitateurs en cela des Grecs et des Romains, si c'est imiter que de penser librement comme d'autres ont librement pensé avant iious, nous cherchons à nous composer l'une de ces civilisations originales dont un si long tempâ nous sépare. Seulement, tandis que les événements extérieurs, ou la pente intellectuelle propre â de certaines races, avaient pour ainsi dire Talalement produit ces civilisations, aujourd'btii nous savons tout ce que les hommes ont pu faire et tout ce qu'ils ont fait, nous connaissons les mille Voies de la pensée, nous choisissons , nous mêlons les éléments les plus divers de la littérature, nous poursuivons la science avec pleine conscience de nos travaux, de nos efforts, et c'est systématiquement que nous parlons d'associer les hommes, d'organiser une société, de fonder même Une religion. En un mot, depuis Descartes, et par l'effet de cet entier développement de toutes les parties de la philosophie qui a dû suivre nécessairement l'adoptioh d'une méthode indépendante et sévère, maîtres de la pensée phiiotophlquè et de la pensée religieuse, de tous leurs abords, de tous leurs détours, nous nous trouvons désormais en possession de régler positivement et par nous-mêmes notre savoir et notre vie sans qu'aucune révolution dans cette méthode nous paraisse possible. On peut dire que nous sommes parvenus à une civilisation de troisième et de dernière formation.
Il nous est donc permis d'approuver dans ce sens les savants qui annoncent à l'humanité l'avènement d'une ère positive (1). Mais nous ne pouvons avec eux opposer cette ère à celle de la métaphysique et à celle de la théologie. La métaphysique n'est que la science elle-même envisagée dans ses fondements : du moins, c'est sous ce nom , tout bizarre qu'il soit , que la philosophie première est habituellement désignée. Quant à la théolo^ gie, science religieuse dont les symboles constituent le fond, par opposition à la vérité nue de la philosophie , nous ne pouvons
(1) A. Comte, Court dephiloiopMepôiilive. Paris, Bachelier, 1880-1848.
croire que son règne soit uni. Nous ne nous contenterons pas de dire qu'une religion qu'on s'est trop pressé d'appeler morte nous entoure de tous côtés et nous gouverne par la figure seule de son prétendu cadavre, ou que la forme religieuse de Tidée, tant en morale qu'en métaphysique , nous semble indispensable au plus grand nombre des hommes. On pourrait croire qu'il ne s'agit encore là que d'un fait temporaire; mais nous ferons remarquer que la philosophie a ses mystères comme la religion , et que pour peu qu'il veuille approfondir la pensée, le philosophe devient facilement un philomythe (4). A une certaine hauteur, nous ne savons trop si c'est la religion qui se fait philosophie, ou si ce n'est pas plutôt la philosophie qui se fait religion. Tout modernes que nous soyons, nous n'avons pas rompu avec nos ancêtres, et nous sommes hommes aussi bien qu'eux. Notre cœur a les mêmes fibres que les leurs , notre pensée a les mêmes racines ; il est vrai que nos pères ont modifié la théologie de leurs devanciers, mais nous pouvons modifier la leur. En présence des découvertes qui ont agrandi notre esprit et le monde à nos yeux, devant les résultats des fructueuses études qui nous ont dévoilé l'origine et la formation de la doctrine chrétienne, pénétrés des idées nécessaires de notre temps, nos pères se sentiraient revivre encore eh leurs fils; ils seraient les premiers à retoucher à leur ouvrage. Appelons donc la réforme et ne parlons pas de détruire.
X. 11 ne suffit pas d'avoir déterminé, comme nous nous l'étions proposé, la loi du développement de l'humanité la plus conforme à rhistoire et à la philosophie; il faut encore déclarer si ce développement constitue un véritable progrès, et en quoi ce progrès consiste. L'idée précise du progrès humain n'est pas ancienne , et ce mot lui-même , avec la signification générale que nous lai attribuons, est nouveau dans notre langue; mais les germes on étaient depuis long-temps déposés dans les esprits. Ainsi la métaphysique d'Aristote est empreinte dans toutes ses parties d'une pensée de reconnaissance du philosophe pour les recherches et pour les efforts des philosophes qui l'ont précédé. Chacun des systèmes anciens paraît même à ce grand observateur l'origine de
(1) Expression et idée d'Aristote, Métaphysique, I, 2.
quelqu*une des parties de sa propre doctrine. En général, l'école péripatéticienne, vouée entre toutes à Tétude des faits, s'approcha de l'idée du progrès autant peut-être qu'on pouvait le faire dans l'antiquité. Cette idée fut ensuite ol^urcie jusqu'à la renaissance, et il devait en être ainsi dans un temps où toute question se traitait et se résolvait par Tappel à l'autorité. Gampanella, Gassendi, Bacon surtout, après eux tous les physiciens s'empressèrent de reconnaître une vérité devenue le fondement des sciences d'observation. Viète, Descaries, Galilée, Pascal, Leibniz, Newton , vers le même temps, conduisirent les sciences mathématiques au delà du terme où les anciens les avaient laissées. Leurs décou* vertes fructifièrent rapidement, et l'idée du progrès étendue à ce genre de recherches fut enfin reçue sans difficulté quant à ceux des travaux de la pensée que le génie peut reprendre et perfectionner de génération en génération. Un vaste déploiement de la science et de rindustrie pendant deux siècles vint justifier les espérances que Bacon avait osé concevoir.
Il devait arriver naturellement qu'une hypothèse admise , appliquée, vérifiée dans quelques-uns des domaines de Tintelligence humaine , fût conçue d'une manière générale et clairement exprimée par les philosophes. Les premiers , Pascal et Leibniz , la formulèrent en quelques passages souvent cités de leurs écrits; mais ils ne s'y arrêtèrent pas. La question devenait beaucoup plus difficile ainsi posée, puisqull fallait déterminer pour chaque chose en quoi consiste un état plus avancé de Thumanité, et examiner ensuite si les étals successifs témoignés par l'histoire pouvaient satisfaire à l'hypothèse du progrès. Le problème, qui fut alors long-temps et vivement agité de la supériorité des anciens sur les modernes en littérature , supposait celte recherche , à laquelle aucun écrivain du dix-septième siècle ne fut en état de se livrer philosophiquement et d'une manière approfondie.
Vers la fin du dix-huitième siècle, les travaux des économistes, et de Turgot surtout, jetèrent un nouveau jour sur la question. Elle fut du moins envisagée par de certains côtés que le siècle précédent n'avait pas étudiés. Condorcet, dans son esquisse, essaya de faire connaître les stations que l'humanité avait occupées, et le progrès qu'elle avait accompli do l'une à l'autre; mais
ce fut là plutôt un ouvrage de sentiment et de passion que de recherche vraiment scientifique. Les philosophes allemands Kant, Herder, Lessing, premiers successeurs , non disciples du grand Vico, firent de l'hisloire une vraie science; ils l'arrachèrent â Tempirisme. Enfin , au commencement de notre siècle, Saint- Simon posa hardiment dans Thistoire du progrès quelques points de repère â jamais inébranlables; il reconnut que dans Tordre politique, dans celui de Torganisalion sociale et de la morale môme, il était possible de tracer certaines séries de faits évidemment progressifs au point de vue de la raison moderne. La décadence des institutions purement militaires et de Tinsti net guerrier, la prédominance corrélative des travaux industriels et scientifiques, Taffaiblissement graduel de Texploitation de Thomme par Thomme, Télévation de la condition sociale de la femme, telles sont les principales de ces séries qu'il est possible de porter jusqu'à la démonstration. En même temps qu1l esquissait ainsi les grandes lignes de l'histoire, Saint-Simon fixait hardiment au progrès un but final qu'il hésitait cependant à déterminer, et qu'on a voulu depuis lui marquer avec beaucoup trop de précision.
XI. On voit que nous croyons à la possibilité d'envisager le développement de l'espèce humaine) comme Un progrès véritable, et ce progrès nous paraît surtout facile à découvrir dans les sciences positives, dans les efi'orts et dans les succès de l'industrie, dans l'état social et dans les lois qui régissent les faits sociaux de la plus haute importance, enfin dans les idées religieuses et dans les relations morales des hommes. Mais pour ce qui touche à la spéculation pure, qui doit être individuelle et spontanée, ou aux créations de l'art considérées absolument et sans rapports avec la société, ou même aux diverses formes politiques abstraites et isolées, il ne nous semble pas qu'on puisse déterminer cette condition de mieux qui sert de fondement à l'idée du progrès. En un mot, l'humanité est progressive ; et l'homme , partout et toujours le même en soi, n'est progressif que par rapport à l'humanité, et suivant les idées qu'il lui doit et qu'il développe dans son sein. Si l'on veut au contraire étendre l'hypothèse du progrès à l'âme humaine elle-même et aux systèmes d'art ou de science qu'elle peut créer, envisagés d'une manière absolue, on blessera la foi
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d^sérudits et des penseurs qui éprouvent de radoiiration et quelquefpjs d^ l'enthousiasme pour le^ inoRumepts ou pour les ipstitulions dii pasaé.
On doit, en admettant le progrès, opposer au progrès constant et continu les raisons qui ont déjà servi à repousser rbypotbèse du développement rectiligne de rhumanilé. Il est conforme à l'histoire, à ta liberté humaine, et à la loi générale qui régit toute manifestation de forces dans le monde, de croire à plusieurs lignes de progrès qui successivement se rencontrent , s'assemblent et s'écartent ensuite pour se retrouver plus loin, de reconnaître la division des efforts sur des points différents, et des systèmes d'action et de réaction sur un môme point. Un observateur placé plus haut que nous pourrait seul , en négligeant une infinité de variations et de discordances , distinguer dans la marche des événenqepts une tendance à des résultats certains. C'est là ce que nos contemporains ont essayé de faire, historien^ ou prophètes, lorsqu'oubliant a dessein l'incertitude des intermédiaires il ont fièrement planté tes jalons dQ l'humanité dans le passé , e^ jusque dans l'avenir. Mais prétendre que les inodernes soient en tout sqpériaurs aux anciens, c'est regarder le développement de l'humanité çorpme terminé, les nations comme réunies en une seule, et la terre en un point , et le temps en un instant, qui sont les nôtres. Il n'en est pas ainsi: l'humanité, chaque jour, remonte aux arts et à la science des anciens; elle se fait sa morale, sa politique et sa religion , et chaque jour elle met et remet en œuvre le passé pour faire l'avenir. Quand sera-t-il permis aux modernes d'oublier la grandeur d'Homère ou d'Eschyle; la régularité, Tordre, la sage beauté de l'architecture antique; les hautes inspirations de l'art .du moyen âge; la splendeur, l'ample et vigoureux développement , le mouvement et la passion des langues synthé tiques des anciens? Quand pourront-ils dénier à la société grecque, à la vie morale et matérielle du plus grand nombre de ses membres, une noblesse, une élévation qui nous sont inconnues au milieu de Tignorance et de la misère de nos agriculteurs et de DOS artisans, dans nos villes boueuses, à l'odeur fétide, au bruit discordant? Enfin les plus brillantes doctrines et les plus généreuses n'ont-elles pas paru dans Tantiquité? Le sentiment de
bien, la pensée du vrai, le goût du beau ne s'y sont-ils pas révélés à la fois avec plus de force, de constance et d'universalité que parmi nous? n'avons- nous pas été par elle initiés aux grandes choses? En vain nous chercherions en tout cela des progrès accomplis , nous n'y trouverions que des progrès à faire. Mais il faut avouer que nous n'avons tant perdu d'un côté que pour gagner beaucoup de l'-autre. A la lumière de l'histoire, il ne nous semble pas possible de donner une autre solution au problème de la supériorité des anciens ou des modernes.
XII. Nous ne devons donc pas être surpris si Thomme , doué d'un fonds invariable de sentiments et de pensées, partout où la société lui octroiera le loisir de dogmatiser, s'élance avec la même force vers les hautes vérités qui se manifestent naturellement à lui ; si un sage indien comme Kapila , ou grec comme Parménide , s'élèvent à peu près à la même idée de Dieu que Spinoza plus de vingt siècles après eux. Mais qu'était la société humaine autour de ces deux hommes , et qu'était-elle autour de Spinoza ? C'est ici que les choses changent et que le progrès se manifeste. Nous pensons aussitôt aux castes et à l'esclavage. Il ne faudrait pas non plus, pour juger du progrès , comparer la doctrine théologique de Platon à celle de saint Augustin, mais rechercher plutôt les rapports de ces penseurs et de leurs doctrines avec le monde qui les écoute, il faudrait comparer leur public et leurs œuvres , et encore une fois la question changerait de face.
C'est qu'en efiFet le but final du progrès ne regarde pas seulement l'homme , mais avant tout l'humanité. La loi de son développement est telle que tous les centres dispersés doivent tendre à se réduire en un seul centre, toutes les races qui subsistent en une race, et par conséquent toutes les idées, tous les principes à s'associer pour ne former qu'une harmonie ; mais la détermination d'ailleurs très-vague de cette fin ne doit jamais faire oublier que la diversité a sa place éternellement marquée entre les hommes. La diversité ne saurait être anéantie sans laisser, dans les lieux où florissait la vie, un désert, l'inaction et la mort parmi les êtres.
Quant au progrès de l'homme, il est, nous Tavonsdit, principalement relatif à la société dans laquelle il vit et se développe.
Si ToQ cherche à déterminer ce qui le constitue, il ne faut pas plus s'en remettre à la seule considération de Tindividu qu'à celle de l'humanité qui, sans Tindividu, n'est elle-même qu'une fiction. Ainsi le progrès n'est pas plutôt le triomphe successif de la liberté individuelle, vis-à-vis du semblable ou de la nature, qu'elle n'est le triomphe de l'autorité d'un seul ou de tous sur les penchants de chacun ; mais il faut concilier les termes contraires en les exaltant tous deux autant que possible. L'autorité librement aimée et suivie n'est-elle pas, par exemple, la plus puissante? Et la liberté ne serait-elle pas aussi la plus illimitée qu'on puisse désirer dans une société où tout individu parviendrait à l'entier déploiement, au plein exercice de toutes ses facultés, sans jamais avoir un obstacle à surmonter? Tel est l'idéal dont nous devons nous rapprocher autant qu'il est en nous. Ne prétendons pas l'atteindre ; mais, guidés par la pensée que nous en avons, modifions à diverses reprises nos institutions. C'est de même que nous cherchons en histoire à remplacer un progrès continu, qui n'est qu'idéal aussi, par la détermination des stations principales que les grandes masses d'hommes ont occupées dans leur marche à travers le passé.
DBS SOURCES A CONSULTER POUR l'hISTOIRE DE LA PENSÉE AN- TIQUE ET DE LEUR AUTHENTICITÉ. — DE LA MÉTHODE HISTO- RIQUE.
I. En cherchant à déterminer suivant quelle loi les idées naissent et se propagent dans l'humanité, et quelle est la vraie na-* ture du progrès des intelligences, notre intention n'a pas été de jeter une nouvelle hypothèse parmi toutes celles qu'on a déjà proposées, ni même de faire de la pure philosophie sans application préméditée, mais seulement d'exposer la formule qui nous semble seule d'accord avec la philosophie d'un côté, avec l'histoire purement inductive de l'autre. Plus celte formule est générale, moins elle gêne la liberté humaine, moins elle est exposée à se trouver dépassée par les faits nouveaux, même importants, qui pourraient être découverts; enfin nous pouvons en dé-
diljre aisément quel dojt ètfp qo^r^ poiol^ d§ 4ép^r^} quelle marcha pous deyon§ suivra, et qiie)le3 ragiops npus devons tr^Yorser.
la délimitation que nous avons appliquée au moyen âge et à rantjquité nous donne d'abord à étudier la philosophie isolément dans chacun des peuples originaux qui l'ont cultivée jusqu'à Tère alexandrine, en y comprenant néanmoins, comme nous Tavons dit , tout ce qui n*est durant cette ère que le développeipent naturel des idées antérieures. Ensuite cette considératioD; que deux n^tions, seules entre toutes, ont pu nous léguer une histQire et une chronologie positives, que seules elles commencent notre tradition , et que de ces deux nations il n*y en a ail'une, ainsi que nous le prouverons m jeux encore plus tard, qui ait fondé la vr^ie scjence et la méthode , nous détermine à réduire notre étude de l'antiquité à celle de l'antiquité grecque. La théologie, la philosophie niythique, ou même les recherches scientifiques d'âge incertain qui pppartieîJnent aux autres nations antiques, nous les retrouyepops aq moyen âge, à l'époque oii elles furent connues et mises en œuvre dans la fusion générale, et quelquefois peut-être inspirées à ces mêmes nations qui prétendirent plus tard les faire remonter à la plus haute antiquité. Mais pour aucune des parties dp l'histoire intellectuelle, même en présence des plus importants monuments, nous n'aurons la prétention d'atteindre à une précision déjà diflBcile quand il s'agit de la Grèce. S'il est possible en effet de connaître les anciens par eux-mêmes et sur leur témoignage, c'est à la condition de négliger le plus gr^nd fiQïQhre de faits de détail pour ne s'attacher qji'à de cert^in(3s ^nasses. Comp3rons le squelette de l'histoire à eelui d'un individq, f^iais d'un individu qui n'pst plus coucl^é sqms npsyeuxetsur lat^ble d'uq amphithéâtre; que deviendrions-nous s'il nous fallait composer une rigoureuse anatomje à Taide de quelques traités généralement falsifiés , tronqués ou mal copiés , en contradiction les uns Qveo les autres, non-seulement sur les plps petites circonstances, mais souvent sur la place et sur l'emploi des organes principaux? que deviendrions-nous surtout si de cette anatoipie plus qu'incertaine i| fa|l^|.t déc|ujre une physiologie? Te) pst cependant le sppp|ice aiiquel se trppyer^jt cou^s^mné un
historien empirique de la philosophie qui voudrait suivre sa méthode en toute rigueuf.
II. Mdis quelque méthode qu^on adopte, il feut toujoiii-s passer par tous ces faits dé détail ; il faut traverser ce désert aHde, sur lequel la J)lupart des anciens compilateurs n'ont semé que des pierres qu'il appartient aux modernes de ramasser et de comparer. On ignorait dans l'antiquité Titliportànce de l'histoire : étudier le passé pour lui-même, adopter et suivre cdurageusemehl une méthode sévère pour arriver â déletminer dans toute sa précision tel fait dés plus surannés et des plus inutiles, c'était une œuvre qui hè pouvait convenir à des hotames préoccupés avant tout de moi-ale et de politique, d'at)plications immédiates à la vie (le rhommfe et de la cité, du bonheur ou â la vertu. Ce n'est pas qiie les anciens méprisassent le passé. Au cohtrslihe, ils avaient pour leurs prettiiers ancêtres une Vénération si grande qu'ils aimaient à leur attribuer hon-sëulenient l'exercice des vertus les plus pures, mais aussi la découverte des plus nobles idées, en un mot, Tinitiëtion à toute vérité cotnme à toute pratique, trappes d'admiration quand ils songeaient à l'invention des arts, dé l'agriculture, dU càlendHer, toutes grahdés choses qufe nous sup-^ posons à peine aujourd'hui pouvoir nous manquer et pouvoir être inventées, ils divinisaient les premières i-aces d'hommes et plaçaient l'âgé d'or à l'origine dés temps. Dans ces jeunes villes de la Grèce et de l'Italie, l'homme se sentait faible et nouveau ; l'antiquité n'était pour lui qu'urië vieille inère encore vivante, â laquelle il obéissait sans la scruter et sans l'analyser ; mère souvent dure, impénétrable dans ses desseitis, violente dans ses leçons, mais au fond tendre, toujours néicessait-e, et pour laquelle ii se sentait pénétré de recohnaissance. On conçoit donc sans peiné que les anciens fussent religieux là où nous sommes archéoloi;ues; mais cette circonstance même rend leur témoignage en bien des cas suspect d'aveuglement et de passion. Enfin, continuateurs d'une tradition vivante, fils, héritiers des morts, les anciens devaient user de leur héritage comme il leur convenait et comme il leur semblait utile de le faire. Là correction d'un texte, l'interpolation d'un passage , quelquefois même la supposition d'une pièce, tout cela pouvait paraître licite et même honnête quand il
fallait régler la croyance et la vie des enfants à Paide de paroles autrefois prononcées par les pères. Or, ce que la religion et la politique opérèrent pendant long-temps^ les convictions person> Délies, les passions, le prosélytisme le continuèrent par la suite.
111. Les ouvrages des anciens sont de deux classes : la première comprend les compositions publiques et nationales : les grands poèmes, les tragédies célèbres, qui inspirèrent au peuple un grand respect, et dont la forme littéraire aurait dû échapper, à ce qu'il semble, à toute modification sacrilège. On sait cependant combien de travaux le texte d'Homère a subis depuis Pisistrate jusqu'au grand critique d'Alexandrie, Aristarque ; on sait combien d'ouvrages si différents de l'Iliade et de l'Odyssée, soit par Tespril, soit par le style, furent attribués au même auteur sans que souvent les meilleurs juges de l'antiquité s'aperçussent de la fraude (\). Des livres entiers furent de même attribués faussement à Hésiode, et cela dès plusieurs siècles avant notre ère. Enfin Thistoire de certaines interpolations dans les textes consacrés nous a été transmise (2), et dès lors il nous est permis de les supposer plus nombreuses qu'on ne peut le vérifier. Les œuvres des grands tragiques et des historiens échappèrent plus aisément aux remaniements , grâce à leur nature et à leur date relativement moderne, que ces poèmes d'Homère, dont l'antiquité, dont l'importance même devaient causer fréquemment la mutilation. Cependant ils n'en furent pas entièrement exempts quand il y eut quelque intérêt à les falsifier (3).
Si la critique est déjà délicate quand il s'agit de raulhenticilé ou de l'intégrité des grands livres de l'antiquité, elle le devient bien plus encore quand on entreprend d'examiner certains ouvrages qui représentent un état plus intime de la pensée en religion ou en philosophie. Au lieu d'une publicité classique et d'une
(1) LaBatrachomyomachie, les hymnes, les épigrammes, le Margitès. Âristote ne doute pas que ce dernier ouvrage ne soit d'Homère [Rhétorique, IV, 3), et Thucydide (III, 104) lui attribue Ihymne à Apollon. Cf. Diod. Sic, I, 16 ; III, 66 ; Hérodote. Melpomène, 32.
(2) Voyez Heyne et Dugas sur Tlliade, II, 558.
(3) Lejuif Aristobule, grand hellénisant du premier siècle et très-connu comme philosophe et littérateur faussaire, a composé, entre autres pièces fausses, des passages de Sophocle et d'Ëuripidé qu'on trouve cités dans les pères de l'Église. Voyez la dissertation de Valckenaer.
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parfaite notoriété, on ne trouve plus alors qu'une Irnnsmis^ion incertaine et de main en main d'un nonabre très-restreint de manuscrits. Des héritiers ignorants , dédaigneux ou avides deviennent les propriétaires de la pensée des grands hommes. Quelquefois aussi cette pensée voilée au fond du sanctuaire d'une école religieuse et mystique, ne parait au jour qu'alors qu'elle a déjà changé de caractère ou que des doctrines toutes différentes se sont entées sur elle ; et, dans le mouvement des esprits qu'amène et qu'entretient le progrès chez un peuple ardent, attaché à la sainteté de ses traditions, toute pensée nouvelle veut revêtir une forme antique et se produire sous l'enveloppe de quelque doctrine révérée dont on ne connaît plus que le nom. Aussi qu'arrive-t-il? La gloire de la théologie d'Orphée grandit tous les jours : d'abord ignorés, des hymnes que Ton veut avoir précédé l'Iliade deviennent de plus en plus nombreux et célèbres, tandis qu'entre les anciens, si crédules cependant fK)ur ces sortes de choses, Aristote a déjà déclaré ne pas croire à l'existence du poète Orphée (4). D'un autre côté, les livres si nombreux et si admirés d'un contemporain de Socrate, de Démocrite, ne vivent même pas quelques générations ; les ouvrages des pythagoriciens, et des derniers, existent à peine et se vendent au poids de For; encore un siècle, et on ne lira plus que les noms de leurs auteurs sur des ouvrages supposés. Les livres d'.4ristote, malgré la perpétuité de l'école péripatéticienne, deviennent assez rares pour qu'on puisse les supposer retirés pendant long-temps de la circulation (2); leur texte nous arrive dans un état d'inextricable désordre, et les plus importants d'entre eux portent aujourd'hui les traces ineffaçables d'un stupide remaniement. Enfin les admirables compositions de Platon sont, il est vrai , protégées contre l'interpolation par une forme littéraire universellement
(1) Aristote, cité par Cicéron, De natura deorum, 1-, 38. On a abusé de ce p<isnige amphibologique : Orpheum poelam docet Aristoteles nunquamjuisse. Clavier, Hist. desprem. temps de la Grèce, 1. 1, p. SI, 2« éd.
|2j V. les récits de Strabon, de Plutarque et de Suidas sur le sort des manii- Krits d'Aristote avant qu'Andronicus et Tyrannion no les eussent copiés et corrigés i Borne. M^me en supposant ces récits faux ou exagérés, comme on le fuit généralement, il reste que les anciens ont pu les trouver au moins vraisemblables, et c'est tout ce qu'il nous faut ici. (Strabon, Géographie^ XIII, p. 419, éd. Casaiibon ; Plutarque, Vie de %//a, c. 26; Suidas, Lexiquêy art. Sylia.)
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respectée ; mais du moins il sera permis encore aux modernes de contester l'authenticité des plus importants de des dialogues.
IV. On peut à peine aujourd'hui s'imaginer la facilité de l'égarement temporaire de certains manuscrits dans Tantiquité, ou, ce qui revient au même, l'impossibilité de collationner sur des originaux certains ceux des manuscrits qui circulaient parmi les savants. Il ne faudrait pas juger de ces choses par ce qui se passait au moyen âge, avant le xv* siècle: alors en efiet, une autorité puissante, unie, profondément instruite et constamment dirigée par les mêmes vues , maintenait dans ses bibliothèques la rigueur de la lettre des écrits religieux ou philosophiques importants^ tous sortis de son sein, tous acceptés après contrôle, ou repoussés et condamnés par des motifs parfaitement connus, hiendetoutfcfela ne se rencontre dans ranliquilé. D'abord^ et dès les premiers temps, la religion ne s'y montre qu'étrangère à tout esprit scientifique; la pensée y est morcelée, comme les cultes, comme les nationalités; et la scienbe divisée entre des écoles très-diverses se propage sans rap()ui de l'autorité: Eo outre, eh l'absence de toute croyance au progrès , chez les anciens, on ne se faisait presque aucun scrupule dé supposer les écrits de tel ou tel homme célèbre^ de développer en son nom des idées fort différentes des siennes, ou d'augmenter et de modifier son œuvre de manière à donner plus de vogue à une pensée nouvelle: c'était là comme une sorte de baptême. Au lieu qu'aujourd'hui on attache une grande importance, encore n'est-ce toutefois que depuis peu, à conserver à chaque chose son âge, sa couleur, sa vérité relative , alors on ne trouvait rien de plus simple et de mieux que de rajeunir en interprétant, que de défigurer en copiant, que de vouloir trouver partout la vérité absolue comme on l'entendait soi-même.
De ces diverses tendances des anciens résulte chez eux un défaut singulier de critique parfaitement connu de ceux qui ont seulement ouvert les livres de leurs plus célèbres écrivains et à plus forte raison de leurs compilateurs. Il suffirait pour constater ce fait d'en appeler aux interminables querelles des érudits modernes sur quelques-unes de ces questions si nombreuses dans lesquelles leurs devanciet-s ont introduit le trouble, ou par né-
gligence, ou par bel esprit. Aussi a-t-on pu dire de notre lemps que rhistoire de Bôme était mieux connue à tel professeur d'une université d'Allemagne qu'à Tite-Live, à Cicéron ou à César, et que les grands systèmes métaphysiques n'étaient pas plus mal compris du moindre écolier intelligent que de certaihs compilateurs anciens de l'histoire philosophique. Enfin il est important de remëk*()Uer l'àbaissenleht dé la vieille philosophie qui fut le résultat de la décomposition rapide ded sectes propres de Platon et d'AristotOi de l'envahissement des écoles par les rhéteurs, et de la subordination de l'esprit des sciences aux doctrines surtout morales d'Êpicure et de Zénbn. La Grèce en était venue à ce point lorsque l'intelligence romaine, à laquelle elle soumit la sienne, vint hâter sa décadence. Cette épbtilie est un des grandà nœuds de l'histoire ; et la tradition y est plus détournée qu'on ne pensé, quoiqu'elle hé semble que se continuer sUr un théâtre plus vaste.
V. Au milieu de l'état des esprits que nous venons d'analyser, il faut encbre se représenter cei-taines circdhstances matérielles d'une extrême imporiénce : l'imprimerie n'existe pas ; les manuscrits sont très-rares ; peu recherchés pendant plusieuhs siècles, les voilà tout à coup demandés et généreusement payés par des rois qui fondent des bibliothèque^. D'un autre côté, il n'existe aucun moyen paléographique de reconnaître l'âge d'un manuscrit^ même approximativement. Il n'existe aucune métBode critique à l'aide de laquelle on puisse distinguer sûrement ce qui est lé pensée d'un homme, d'une école, d'Une époque ; enfin la concurrence des chercheurs de livres les porte à tout accepter, à tout faire valoir ; et tandis qUe la cupidité tente les falsificateurs [\), de grands intêt-êts religieux et sociaux se trouvent mis en/ jeu pouf retrouver dahs la plus haute antiquité les témoignages formels d6 certaines doctrines, et bientôt même pour créer au paganisme un dogme qui lui manqué au milieu de ses cultes locaux et dé sa honteuse morale, en face de la simplicité, de l'unité du christianisme.
Toutes ces considérations semblent nous conduire naturelle-
(1) Galien le dit formellement dans ses Commentaires sur Hippocrate, t. III, p. 128 ; édit. de René CharUer, Paris, 1679, Cf. Porphyre, Vie de Plotin, 16.
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ment à l'adoption d'un système meurtrier de défiance à l'égard des documents originaux qui nous sont parvenus de Tantiquilé ; comme elles expliquent sans peine -les contradictions inconciliables que les compilateurs nous ont transmises sur l'histoire de ja philosophie, on peut croire d'abord que la critique moderne doit désespérer de la reconstruire jamais ; et en effet il faudrait y renoncer si tous les témoignages des anciens avaient la même valeur et si l'histoire devait, pour être utile et vraie, reproduire avec une exactitude mathématique la série entière des événements et des pensées. C'est donc ici le lieu de déterminer Je but que nous voulons atteindre, la méthode que nous suivrons et d'abord les rangs que nous donnons aux divers documents dont les historiens de la philosophie ont tiré des conclusions si différentes.
Vl. En premier lieu, il est de la plus haute importance de remonter autant que possible aux écrits originaux qui nous sont parvenus en entier ou dont les compilateurs nous ont transmis des fragments ; mais il ne faut employer que ceux dont l'existence et l'authenticité ont été universellement reconnues depuis les contemporains jusqu'à nous. Si ces fragments ne se rencontrent que cités par des historiens modernes, il faut qu'ils soient complètement d'accord avec le sens général attribué d'ailleurs à la doctrine qui s'y trouve exposée, et qu'ils ne contiennent aucune idée, aucune expression marquées du cachet d'un siècle postérieur : la circonstance la plus heureuse est celle où divers fragments s'accordent entre eux, se complètent ou se supposent les uns les autres. En second lieu, si, au nombre de ces documents originaux, il s'en trouve qui par leur forme et leur texture témoignent d'une recomposition dans laquelle des éléments hétérogènes ont été juxtaposés, et de nouveaux éléments ajoutés peut-être par des imitateurs, des élèves ou des faussaires, il ne faut s'alta • cher qu'au sens général qui s'y trouve renfermé, n'employer certains passages particuliers qu'autant qu'ils sont conformes à ce sens ou aux tendances bien constatées de l'écrivain ; enfin contrôler toute idée douteuse par l'ensemble des circonstances éclaircies relativement à chaque philosophe ou au temps dans lequel il a vécu.
Dans le cas où les écrite originaux fonl défaut, on peut diviser en trois catégories les témoignages qui nous sont parvenus sur les anciens philosophes. La première comprend tout ce qu'on peut trouver de renseignements précieux dans les ouvrages d'Aristote et de Platon. Malheureusement il existe plus d'une raison de croire qu'Aristote, suivant la tendance commune à de nombreux penseurs profondément pénétrés de Tesprit d*un système qui leur est personnel, n'a pu saisir et apprécier la véritable pensée de ses devanciers, ni, par conséquent , l'exposer dans toute son étendue et dans toute sa pureté. L'esprit poétique de Platon engendre au contraire la fiction, et cause des écarts de méthode dans ses, récits ; de graves modifications introduites sans scrupule parmi les idées des philosophes qui l'ont précédé sont encore plus fâcheuses pour nous que Tétroite mesure où Aristote les force d'entrer. Nous ne croyons donc pas que l'on puisse faire aveuglément usage des témoignages d'ailleurs si précieux de ces deux hommes, ni surtout sacrifier, comme quelques-uns le voudraient faire au^ jourd'hui, toutes les autorités possibles à celle d'Aristote. La seconde catégorie comprend les compilateurs proprement dits : Plutarque, Diogènede Laërte, Aulu-Gelle,Élieu, Stobée, Suidas, parmi lesquels on peut compter de grands écrivains, philosophes ou poètes, qui n'ont pu que compiler aussi quand ils ont parlé de l'ancienne philosophie. Cicéron est le plus important de ceux-ci. Or le défaut général des compilateurs est de ne comprendre passablement de chaque doctrine que la partie morale, et de se montrer inintelligents et frivoles pour tout ce qui est pure métaphysique, surtout quand il s'agit de la période anté-socralique. Nous exceptons de ce reproche général tous les sceptiques, résumée par Sextus ; en effet, les sceptiques sont, en quelque sorte par état, historiens et historiens très-impartiaux de la philosophie ; ils at-< tachent une grande importance à pénétrer le véritable esprit d'une doctrine et à la porter autant que possible jusqu'à la démonstration, afin de l'opposer ensuite aux autres doctrines qui leur semblent démontrées à aussi bon titre. Aussi ferons-nous un grand usage des hypotyposes pyrrhoniennes et des livres contre les philosophea et les savants. Enfin la dernière catégorie se compose des écrivains de l'école d'Alexandrie, de leurs successeurs de l'école d'Athènes,
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et des Pères de TÉglIse. Les dlexandHnS , que I*histoirë tiomme aussi quelquefois néoplatoniciens et éclectiques, et dont l^esprit se propage jusqu'à la clôture des écoles païennes sdiis Justinien, sont fort à considérer comme étant les derniers des anciens et lès premiers des antiquaires dans Tantiquité. Mais on doit les abandonner dès qu'on aperçoit chez eux une tendance au syncrétisme. Tous en eifet, païens et philosophes, attachés à des systèmes croulants, à des doctrines qui tessent d'intéresser le monde, que veulent-ils? Ils veulent que l'étude des tratfitions serve avant tout à restaurer une certaine théologie, une certaine morale des anciens temps, qui, long-temps oubliées ou obscures, se seraient cependant conservées et plus tard relevées dans les écoles de Py thagore et de Platon . L'érudition se met au service du mysticisme ou tout au moins de la religion ; et elle cesse de pouvoir être impartiale dès qu'elle se fondé sur cette hypothèse, que toute idée vraie , que tout précepte pur ont leur origine dans la plus haute antiquité, et n'ont pu être que retrouvés postérieurement. Au milieu de cette disposition générale des esprits, les Pères de l'Église eurent le choix entre deux méthodes : les plus sévères d'entre eux prirent le parti de ttiépriser la philosophie comme le paganisme et d'opposer la pure unité des traditions juives aux monstruosités de l'histoire religieuse et philosophique des païens ; d'autres, au contraire^ lettrés ou érudits eux-mêmes, obligés de reconnaître une portion de la vérité chrétienne dans les philosophies de Socrate, de Platon, dé Pythagore, se laissèrent aller au syncrétisme comme les alexandrins. Dès lors ils se persuadèrent , ils cherchèrent à prouver dans leurs écrits que la philosophie antique, grecque ou barbare, tirait son origine de l'enseignement de Moïse, et que sa première source était dans la Bible des Hébreux. Il est donc important, quand on fait usage de la science des Pères de l'Église, d'Augustin, par exemple, et surtout de Clément d'Alexandrie et d'Eusèbe , de ne les suivre qu'autant que leur foi ne peut les abuser sur l'histoire ou les porter à mettre à profit des travaux antérieurs entachés de syncrétisme.
VII. On voit par ce qui précède qu'il n'est pas impossible à qui use des précautions convenables de se diriger au milieu des contradictions de l'histoire de la philosot)hie ancienne. Mais si l'on
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songe aux difficultés qui peuvent se rencontrer quelquefois, si l'on spnge à ce grand nombre de questions sur lesquelles on ne peut espérer aucun éclaircissement, parce que les compilateurs ne nous en ont transmis aucun, on restera convaincu de Timpossibilité de tracer une histoire à la fois certaine et complète. Mais une telle histoire est-elle nécessaire ? La hn que nous nous proposons dans nos études n'est-elle pas avant tout d'apprendre à connaître l'esprit de Thomme en assistant à ses productions et à ses divers développeipents, et de rechercher dans quel ordre, suivant quelles lois la pensée se forme, se propage ^t s'agrandit dans l'humanité ? Si tel est réellenient notre objet, il ne nous importe p^s (^nt de savoir d'une manière précise l'année de la mort ou de la naissance d'un sage , Torigine extérieure d'une idée, la patrie d'un homme, ou même la filiation positive d'une doctrine, que de former un tableau de l'état général des idées dans le temps et dans Tespace , de leurs principes et de leurs conséquences , de leur marche^ de leur encfiaînement et de leur fusion successive. Hq un mot, si , au Ijeu de se proposer en histoire et surtout quand il s'9git de pl^jlosophie, la recherche de faits et de dates parfaitement détern^inés, on se proposait celle des relations générales de lieux, de temps et d'événements, on pourrait donner aux résultats obtenus une probabilité bien plus grande, et Ton éviterait de se prononcer dans un grand nombre de questions sans importance, que les savants trop préoccupés des détails se sont toujours posées.
VIII. Sans doute il faut se garder de croire que la preuve en histoire puisse être mesurée mathématiquement, et par suite à peu près annulée, à Taide de quelques lois établies sur la valeur des lémoign^ges et sur sofi ^écroisseiqnent avec le temps. Le grand critique à qui nous devqps le renouvellement de l'histoire en France pt l'introduction d'une méthode plus sévère a fait sentir ce qu'une pareille prétention a de f^ux et d'exprbitant (^) ; mais il n'en est pas moins vrai que plus un fait que l'on suppose est déterminé, plus il devient difficile d'en établir les preuves par la tradition et les témoiguages combinés , au point qu'il soit impos-
|1) Fréret, Réflexions sur l'étude des anciennes histoires et sur le degré de certitude de leurs preuves. (Acad. des Inscript., t. VI.)
sible dans un grand nombre de cas de faire un choix motivé parmi les opinions auxquelles ce fait a pu donner lieu. Le critique dont nous parlons a su lui-même, notamment quand il s'est agi de questions philosophiques, abandonner toute prétention à une précision absolue pour ne chercher à déterminer que les limiUs du fait en question (4).
Concluons donc que la méthode purement empirique appliquée à l'histoire ne serait propre qu'à nous conduire à l'erreur eu nous portant à préciser ce qui ne peut pas l'être, et à donner comme probable un fait peut-être faux , peut-être impossible. Que voulons-nous donc? Proposer des hypothèses ? Pas davantage ; car une hypothèse, qui n'est pas bien appuyée sur le plus grand nombre et sur les meilleurs des témoignages et des faits, demeure absolument sans valeur, tant que cette vérification lui manque. Reste la vraie méthode, qui participe des deux autres ; elle consiste, dans une histoire philosophique , à régler d'avance quels problèmes sont à résoudre en général , et quelles questions particulières sont à examiner et selon quel esprit ; ensuite à procéder par examen de témoignages, par comparaison, par induction, afin d'arriver aux détails et aux faits. Mais ni l'hypothèse ne vaut, si elle n'est, avant même d'être posée, d'accord avec l'ensemble des vérités particulières et suggérée par elles ; ni tel fait, quand même il semblerait constaté, s'il est en contradiction avec cet ensemble et avec la raison philosophique qui l'appuie nécessairement et en donne l'expression vraie en tant qu'il est le représentant même de l'histoire.
IX. Il s'en faut de beaucoup que cette méthode ait été suivie par tous ceux qui ont écrit l'histoire de la philosophie , mais elle a été appliquée, autant qu'elle pouvait l'être en son temps, par le véritable fondateur de cette histoire (2). On reproche à Brucker d'avoir dirigé avec un esprit trop peu philosophique son immense érudition (3). En effet Brucker ne pénètre pas jusqu'au sens
(1) Frérei, Recherches sur Vâge et la chronologie de Pylhagore. (Âcad. des Inscript., t. XIV.)
(2) Brucker, Historia critica phiînsophiœ à niundi incunabulis ad noslram usqun «Blatem perducla. Lips., 1767. 6 vol. in-4*'.
(3) Teiinemann, Manuel de Vhisloire de la philosophie, trad. de Cousin, t, I, p. 24, deuxième édit.
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intime des doctrines, il manque d'enthousiasme et de génie; mais il expose les faits avec une parfaite exactitude , avec une impartialité au-dessus de tout éloge. S'il ne comprend pas quelquefois, il sait toujours , et son sens d'érudit est à la fois net et sûr. On lui reproche aussi d'avoir donné aux diverses théologies , aux idées religieuses vagues et à tout ce qu'il appelle philosophie barbare, une place étendue dans son histoire, comme si la vraie philosophie eût existé dès le temps du déluge et avant le déluge même {\ ) ; mais dans tout cela Brucker expose et réfute les idées de ses contemporains plutôt qu'il lie parle en son nom. Les seuls passages auxquels il attache , et avec raison , de l'importance dans cette partie de son livre, sont ceux où il cherche à éclaircir Forigine de la philosophie grecque. Celle-ci lui parait ôtre la vraie philosophie selon la définition, tandis que les barbares n'ont pu fournir à la Grèce que quelques germes des connaissances divines et humaines. Au contraire , quand il s'agit de la philosophie mythique des premiers âges de la Grèce, Brucker repousse avec une méthode très^rationnelle les prétentions des alexandrins de Tantiquité et des syncrétistes de son temps; il traite les poètes orphiques de faussaires, et se montre moins crédule que la plupart des faiseurs de systèmes que nous avons aujourd'hui en France et en Allemagne (2). Enfin, une très-petite partie de l'ouvrage de Brucker est consacrée à l'examen des doctrines orientales, qui ont incontestablement rapport à la philosophie malgré leurs formes peu scientifiques , et il les éciaircit autant qu'on pouvait le faire avant que l'archéologie eût pris le grand développement qu'elle a de nos jours.
Brucker a de la sorte évité le défaut général que nous avons reproché aux syncrétistes, défaut dont se trouvent entachées les recherches des critiques célèbres qui ont entrepris de ramener toute philosophie et toute théologie à une source hébraïque, et continué par là les travaux d'Eusèbe et de Clément (3) ; et d'un
ill Cousin, Introduction à l'histoire de la philosophie, Cours de 1828, douzième leçon.
i2) Uistoria critica, 1. 1 et II, P. 1, de philosophin harbarica^ antediluviana fl jmtdiluvium; 1^.2, dephilosophia Grœcorum/abulari. (V. surtout les pag. 49, 363 et 364.)
(3) Nou3 citerons, par exemple, \a. Demonslratio evangeiica et les Quœstiones
aHife côté il es|. cacqrc ^ijpérieur au]^ ))i!)(oriens sy^téqualiques récents, qui, sans génie, e\, pénétrés (}'pne doctrine étrqite, ont ipuliléle^philo^phies qu'ils croyaient expps0r(1]- ËplççUque dans la nfieilleiire ppceptiop du moi, il ^ été sage daqs sa cfitiqye et réservé dans ses jugei^epts. C'est pqx histqrieqs de notre siècle à sipporter plus (|*ardeur et un sentiment plus pfofond à des recherches don^ |l leur p préparé la partie le plus péqi()le ; c'est à un éclectisme plus libre encore et plqs élevé que le sien de relever dans sa grâc^ et dans ^a beauté les plus beaiis^ morceaux d(3 rédilipe du passé; enOn c'est à ceux qui n'opt pas ^ faire ce qu'il a fait qu'il appartient d'a|Ier plys loin, et 4'fijQHtep à son ip^parM^la histoire une philosophie siipéfieufe, pfopre à 1^ compléter et à 1^ résumer.
alnelaiiœ , de P. Huet ; le Syslema inlclUcluale kujus universt, de Çudworth, traduit par Mosheim ; les Commentaires de Marsile Ficin sur Platon, et les travaux de Dacier et de mademoiselle f^efèvre. IJoe foul^ de Uvr^ cpo$.u4 dans le même esprit remplissent les bibliothèques.
(Il Tiedemann'est de Pécole sensualiste ; Tennemann est kantien, et Técoie propre de Kant n'a jamais valu Kant ; H. Bitter doit é^re loué quant 4 Tindépendance ; ^nais quoique peu, beaucoup trop peu philosophe à notre avis, il ne laisse pas d'avoir ses préférences et ses antipathies. Buhle, oublié aujourd'hui, a éci jt de bonnes pages sur la philosophie ancienne d^ns son introduction à l'bis^ toire de la philosophie moderne. Ces historiens ont le mérite d'avoir recherché et mis en œuvre les fragments des plus anciens philosophes et les témoignages de certains compilateurs dont Brucker n'avait pas fait asseï d'usage. Parmi nous, M. de Gérando , trop dédaigné par les éçoUtsrs pionogrqpfies de la secte éclectique, a montré quelquefois beaucoup d'intelligence; mais il faut avouer que son érudition est mauvaise, ses tfaductions trop libres, et que sa méthode, excellente en elle*méme, est viciée par ses croyai^c^s philosophiques. Cependant nous préférons la première édition de son livre à la seconde. Parmi les essais récents de quelque étendue, si nous exceptons les traductions et les purs commentaires, au reste peu nombreux en Francp, nous ne pouvons citer que le livre de M. Ravaisson sur la métaphysique d'Âristote; mais si l'histoirp entière de la philosophie pouvait être traitée avec un sentiment si vif et si profond des idées des anciens e^ des questions philosophiqqes en général, notre pays s^ trouverait encore une fois à la tête de ces hautes études dans la nouvelle direction qu'elles prennent de nos jours. Au défaut de cette œuvre, à laquelle nous n'aurions pu suffire ^n aucun sens, nous en essayons uuf pl|i4 lyiQdfS^te, doi^t notre préface indique Ip but.
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LtVht: DEUXIÈME.
IJES ORIGINES De LA PHILOSOPHIE GRECQUE.