‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 3)Chapitre 29 sur 39 · AGE MYTHIQUE DE LA GRECE. — POÈMES ET MYSTERES · texte numérisé non relu

AGE MYTHIQUE DE LA GRECE. — POÈMES ET MYSTERES

I. Dafas Une poôitioil ititfehthédiairë eot^e rOrifent et TOcddent, entre le noM et le raidi, contrée toute coupée d*îles, de golfeà el de mers, sôtià l'tin deâ pluà heureui climats da monde, depuis là masse compacte et glacée deâ pajrs Ihraces et Scythes que notiâ appelons rusâeë aujourd'hui, jusqu'à la vaste mer qui mène à l'idimobile Êgyple ; depuis le rivage où Tarchipel viviûë les tôtés d'Ionie et les soustrait à \à domination de l'Orient, jusqu'à la presqu'île de l'Italie méridionale et jusqu'au sein môme de seà villes, durant une période â jamais mémorable de cinq ou six siècles, se développa, pour le bbnheur et pour la grandeur des hommes, la plus originale nation de l'antiquité.

Le caractère qui distingue la nàtlbn grecque entre toutes les autres , c'est celui que l'on nomme en théologie anthropomor-^ phisme. C'est la croyance à des dieux homtties , doués de forme humaine, de passions humaines. Aucune race ne posséda cette habitude intellectuelle àh tnéme degré que là race grecqUe, dont la religion populaire, née du polylhéisrtië d'Homère, riouS représente dans iodt leur nalurël les dlëtix anthropomorphes. Si l*dh étudie attentivement l'esprit grec sous toutes les fot-mes de son dévelop{iemetit, dn y découvrira la pehséé de celte imporlalhce et de cette grandeUb de Thoirhinë que ràhthi^opbmoi*phisnie consacre toujours. Dëtas les arlâ , leâ caractères d'utilité , de solidité , de syméti-ië, la recherche dû pdi* et du bédu sans etagéi*atiort, l'^bsencë de toute idée dé grëndëùi- sdt-hhrasline et d'ihflHi, rioiiS révèlent surtout l'esprit grec ; et tout cela c'est de l'anthropomor- I)hisme. En politique, la Grèce Dolis présente des institutions

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républicaines, la liberté dea cités et celle des citoyens; ses lois témoignent du plus vif attachement au principe de Tindividualité humaine. En morale, nous admirons la liberté presque absolue de Texamen personnel, l'indépendance de la pensée, la fière domination des sages sur la nature et sur les événements, et partout nous reconnaissons Tanthropomorphisme. Cest à cette heureuse tendance enfin qu'il faut attribuer les progrès rapides de la méthode, de ranalyse de la pensée, des sciences mathématiques, et de tout ce qui est psychologie et rationalisme, en Grèce.

Ce caractère, sous le nom d'esprit universel de division eX d'inaptitude à toute grande association politique et morale, a été parfaitement reconnu aux peuples grecs par un homme à qui son tact infini a fait distinguer dans cet esprit un ennemi à combattre (\). L'esprit de division produit les sectes, et secte en grec c'est hérésie. A Vhérésie des stoïciens, les Grecs firent succéder V hérésie des ariens; et les Grecs du Bas-Empire, si fâcheux pour l'Église, étaient les descendants des philosophes. Au lieu qu'en Orient on savait sans disputer, en Grèce on disputa sans savoir- C'est à l'Orient que la Grèce emprunta tout ce qu'elle eut jamais de grand; Platon n'est beau qu'alors qu'il orientalise, et que, laissant là tout esprit de chicane, il renonce à la Grèce, ce pays de la déraison où l'on passait le temps à produire de faux raisonnements, tout en montrant comment il fallait raisonner. Celte diatribe éloquente fait nettement ressortir la différence de l'esprit grec et de l'esprit des autres nations antiques. Elle met en opposition la foi et la raison, la théologie qui dort et la philosophie si remuante. Le seul tort du prophète du passé, qui a su être aussi quelquefois le prophète de l'avenir, c'est d'oublier, ou plutôt de nier effrontément tout ce que nous devons à la science grecque. Mais ce n'est pas nous qui lui reprocherons d'avoir vivement senti les vices de l'esprit démagogique des Grecs. Nous ne voulons pas sacrifier à cet esprit, car il sait lui aussi se faire tyran et demander des victimes, toute idée de véritable domination intellectuelle ou morale, tout principe d'autorité : avouons donc et la démence populaire, et les persécutions, et les assassinats juridiques ; avouons l'ignorance

(1) De Maistre, Du Pape, iv, 7, 8 et 9.

et la variabilité des citoyens d'Athènes. On nous rappelle d'ailleurs Miltiade, Thémistocle, Aristide, Cimon, Socrate, Timothée^ Pbocion, condamnés à la mort ou à l'exil ; on nous rappelle ce mot sur les grands hommes d'Athènes qui ne pouvaient se croire en sûreté qu'à mesure qu'ils étaient éloignés de ses murs (1). Il nous appartient d'ajouter à ces noms ceux d'Anaxagore. d'Aristote et de Théophraste persécutés, et un témoignage de ce dernier qu'Âthénés n'était pas ville habitable pour un philosopJie, Mais ce sont là les excès de l'esprit grec épuisé et avili par sa fécondité même. Nous savons comment il fut puni. Rome dompta V enfant robuste qui ne savait pas devenir homme, mais elle s'arrêta pleine d'admiration devant les conquêtes de sa précoce intelligence.

Gardons-les précieusement^ nous aussi, ces conquêtes ! aimons toujours un peu cet esprit de personnalité, d'indépendance et d'examen, qui est le génie même de l'humanité nouvelle triomphant du génie de l'antique Orient. Respectons jusqu'aux sectes et aux hérésies, parce que grâce à elles l'homme commença à vivre et à penser, au lieu de dormir et de rêver, comme il avait fait auparavant; l'art échappa au symbole, à l'immobile hiératisme succéda la vie aux infinies modifications, à la théocratie le gouvernement de l'homme, sa domination sur la matière du moude et sa pleine connaissance de lui-même. Or, tous ces grands événements se produisirent d'abord dans cette admirable contrée que nous avons montrée si bien disposée pour le développement libre d'une heureuse variété d'organes. Elle s'éleva du sein de la pesante antiquité comme un grand homme qui s'agite au milieu de la masse vulgaire, compacte, impénétrable presque, des esprits et des choses. Sans doute la Grèce doit beaucoup à l'Orient , mais que ne doit pas le grand homme aux petits? Que serait un penseur hors de son siècle, hors de tous antécédents et de toutes circonstances? Mais aussi, sans la Grèce, où seraient aujourd'hui nos sociétés de l'Occident?

II. L'esprit grec se trouvant ainsi déterminé par un caractère qui lui est essentiellement propre, il ne paraît pas de la plus grande importance, pour la philosophie, de démêler d'une manière

(1) Cornélius Népos, Vie de Chabrias , § 3.

exacte celle inextricable iqUestioh d'histoire cjii'ôn appelle les otigines grecques. Qui doute de la conFusioh ae l'esprit grec, à l'époque de sa formation, avec l'esprit des civilisations antérieures qui le dominaient et qui devaient le trouver sans résistance? mais qui pourrait aussi ne pas voir combien peu il tarda à se développer dé lui-même et à s'isoler? Si cependant il faiil indiquer rapidement par quels points les traditions de la Grèce se renouent à des traditions plusancienne», nous signalerons d'abord sa langue, qui, cdmme la langue latine, dont elle est sœur (4], a pour souche lé sanscrit. Mais à quelle époqlie et en quelles circonstances les Grecs et les ancêtres des tlômains beçùrent dés tridiéhs celte langue, et avec elle aussi certains éléments mythologiques encore aujourd'hui feciles à distinguer? C'est cie qb'il est impossible de savoir. Quoi qu'il en soit, l'ancienne langue grecque était parlée, non-seulemëiltdansla iSrèce propreitient dite, maià aussi parles peuples de l'Asié-Mineure , qUé l'Iliade nous Hiontre réunis à Troie. En outre, Ifes Gètés et les Thracés, qùë leS plus anciennes traditions mêlent si intimement aux ISrecs, devaient la parler comme eux. C'est dis là Thrace que Fréret fait dériver iiiimêdialenlént lès premiers Grecs, de rhêitie qu'il rëtrolivë leur lahgiie dans l'esclavdn, qui est ihdo-germanique àUssi [i). Après la parenté que suppose une communauté de langage, vient belle que doit établir dans les idées une série dé colonies envoyées d'une nation avancée à un peuple encore jeUrie. Les colonies égyptiennes, libyennes, phéniciennes, se placent entre l'an i6M et l'an 4500 avant notrie ère. Cette dernière, la moins incertaine de toutes, comme partie d'un peuple essentiellemiBrit maritime que son commerce mettait en relation avec tous les autres , apjibrta l'écriture en Grèce (3) vers l'année \ 600. Les différents fcultes S'introduisirent avec ces colonies , suivant Toplttion deô Grecs. Mais s'il faut en croire le témoignage d'Hérodote quand il kious dit que des cultes comme celui de Bacchus ou de l'Hermès obscène,

(1) G. -A. Schlegel, dans son analyse des rapports du sanscrit avec le grec et le latin, a trouvé à cette dernière langue une afflhité plus grande eilcHre ittc U langue-mère, ce qui s'oppose à ce que le latin puisse être dérivé du grec.

(2) Fréret, Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. xxi.

[3] Cette opinion est ancienne. Yoyeï Hëtbdote, t\Brp6ich^i; ^.

étranj!;ers par eux-mêmes aux mœurs grecques, he peuvent èlre que d*oHgihe étrangère^ il n'en est plus de même quahd cet historien se livre â dés aridlogiéâ probablement tout extérieure^, et qu'il trolive en Egypte rorigirtë de presque toutes les divinités, fôlës et processiorife dé la Grèce (\) Qu'il nous sUfflaè de voir dans Thistoirë géhéralte de bes bbionies celle de là fixation successive des peuplades autour de certains bulles et de certams oracles d'origines diverses, celle de leur passage de la civilisation pélasgique à laclvisatioti des Hëllèties, par riniliation Successive â la culture et aux aris: EnBt), à^rès bette époqqe, \\\i\ est celle des mohuménts héroïques ou cydopéeiis, une grande révolutioh doit être encore signalée dans l'esprit gl-ec : c'est celle qui résulta de l'invasion déBhitive dës Dbî*l^nS; dëScëhdUS dès montagnes du noi-d vel^ le douziëttiè siècle Cëtië ihvdsibh esl connue sous le hom de retoiib des HéraclideS Bâhà le Példponnèôé. Un caractère grave et sévère, un esprit religiétlx, hnb forte pensée, dominent, ainsi que nous le verrons plus lard , les ëirts et les sciences d'origine dorienrié daris la Grèce.

ni. L'épb()uë défitiitiVë de la bbnstitUtioii dH^irialë dû génie grec est celle bù; les diverses divinités ayant reçb des pbèiès, leur forme i ledrS dttt-ibuts et Ifedr histoire, raHlhhJpbmol-phismë commença à s'emparer de la rëligittb vulgaire; ôb, pour mieux dire, à la composer dans son entier. L'esprit sacerdotal, si jamais toutefois il avait été bieii puissant, dévint alors ce t[u'ofi le vbit dansHbmère, subordohhéj sauf quelques bas très-rareis, auX raisons politiques; c'est-à-dire à la puissance guerrière et à la force des individus. Quelqdeidée que l'on puisse avoir de l'origine et de la nature de ia religion hellénique, il est Ihipossiblé de ne pas la regarder comme le signe d'une grande époque de là pensée humaitlë. C'est uh étrange phénomène, en effet, qUe cette religion libre, com-

(11 Hérodote, Èulerpe, 49-58. La tradition relative aux prêtresses de l>odonc et à la fondatioii de rbraclé de Juj^lt'er est d'ane iiattii-ld beaucoup plus ▼raisemblable que celle des colonies proprement dites; et quand ces colonies égyptiennes seraient bien réelles, elles devraient certainement leur fondation à dës homiiies t>eQ capables d'établir uii culte et moins encore une théologie. Nous empruntons cette remarque à Fréret,qui n'en cherche pas moins ensuite à déterminer le fond des diverse^ théogonies trdiisitilses de l'Égj'pte à là Grèce. (MétA. de tAcad.y loc. dt.)

posée par des poêles dans un petit cercle que l'esprit de FOrient entoure et étreint de tous côtés. Qu'on la nomme, si Ton veut, protestantisme y et qu'on donne \h nom ô!analytique ou de critique à la période de son développement. Il sufl&t d'appeler l'attention sur l'arbitraire de ^es principaux mythes et sur le peu de fixité de son dogme, à peine défini. Mais cette religion n'en représente pas moins pour cela une conception théologique et morale propre à une certaine nation , un système véritablement organique formé d'éléments divers tiès-bien mêlés et fondus les uns avec les autres. Sous la domination de ce système naquit et grandit un art original, se déploya une nationalité puissante , et s'établirent une vie sociale et des usages nouveaux. On voit que nous parlons de la religion commune ou exotérique, dont les poèmes d'Homère furent à la fois les créateurs, pour ainsi dire, et les produits, et à laquelle ils donnèrent une bible et des annales. Tel est, en effet, le rôle véritablement sacré qu'Homère a toujours joué dans les souvenirs de l'antiquité, et c'est à lui ainsi qu'à Hésiode, ses aînés ^ dit-il, de 400 ans et pas davantage^ qu'Hérodote attribue d'avoir mis en vers la théogonie des Hellènes, donné des noms aux dieux , assigné à cliacun d'eux des fonctions et des honneurs distincts, et décrit leurs figures (4). H est vrai qu'Hérodote refuse nettement à d'autres poètes une antiquilé plus grande, que certains de ses contemporains leur accordaient (2). Sans préjuger celte question que nous examinerons plus tard, il suffît ici qu'il nous soit permis de considérer les poèmes homériques comme les grands monuments de l'application aux idées religieuses de l'esprit anthropomorphiste de la Grèce. Nous voyons de la sorte une religion, livrée au peuple , se déployer en liberté ; le culte se déterminer par la coutume, et les opinions se propager en variant sans se trouver enchaînées par une autorité sacrée quelconque ou par un enseignement dogmatique (3). La musique, la grammaire, l'explication d'Homère, d'Hésiode et des fables d'Ésope, tel resta toujours en effet le fond

(1) Hérodote, Euterpe, 53.

(2) Id. ibid. Il s'agit des poètes moins anthropomorphistes qu*Homère et que Hésiode : Orphée, Linus, etc.

(3) Voyez le curieux article de M. L.-A. Binaut sur Homère et xa philosophie (Rei.'ue des Deux-Mondes du 15 mars 1841).

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de l'enseignement en Grèce (1). Nous voyons par là même, un peuple échapper le premier à la rigueur des symboles sacrés et sortir du sanctuaire. Bientôt, puissant par sa liberté, il crée la philosophie, la science libre; la science et les sciences : géométrie, musique, astronomie, morale; Tart libre enfin qui est le culte de la beauté pure envisagée en elle-même.

Cependant un symbole déterminé dans sa forme et dans son ioterprétation est le fondement nécessaire de tout dogme religieux. L'esprit grec ne demeura pas long-temps satisfait de l'incertaine théologie d'Homère; à peine la science et la foi furent-elles devenues un besoin pour lui qu'il dut chercher à se rappeler les dogmes, dont il n'avait reçu des anciens temps que d^informes débris ou de puériles imitations. C'est ainsi qu'après Homère parut Hésiode, et qu'après Hésiode on vit se déclarer un engouement de plus en plus vif pour les mystères. Tout mystère dévoilait aux initiés un symbole religieux ; il leur en enseignait quelquefois l'interprétation. A la religion exotérique s'ajouta ainsi une religion ésotérique propre à la compléter dans les esprits les plus élevés.

IV. Il n'y a pas de philosophie proprement dite à chercher dans les poèmes homériques ; il ne faut pas même s'attendre à les trouver marqués de Tempreinle fixe d'une pensée religieuse et morale et de Tunité d'un esprit dogmatique; leur demander celte rigueur, ce serait les livrer à l'arbitraire en quelque sorte iafmi des interprétations. Cependant toute Tantiquité religieuse, intéressée à lire dans ces poèmes ce que les rhapsodes n'ont jamais cru chanter, voulut y trouver l'expression de l'éternelle sagesse et jusqu'à des systèmes précis de physique et de morale ("2). I^es textes les plus indifférents furent mis à la torture , certains vers furent isolés, certaines pensées exagérées de telle sorte que Thaïes semblât né d'une de ces pensées, Empédocle d'une autre, Xénophane d'une troisième. Les anciens rhapsodes se trouvè-

(1) Voyez, à ce sujet, Matter, Histoire de Vécole (V Alexandrie^ 1. 1, pag. 15, sqq; deuxième édition.

(2) Métrodore de Lampsaque, qui vivait pendant le cinquième siècle avant notre ère, passe pour le premier qui ait cherché la physique dans Homère. (Voir DiogèneLaërte, Ficrf'-^TWjrffjyor/'.l Les stoïciens, plus tard, prirent pour eux cette recherche.

rent ensuite habillés en sceptiques, en stoïciens, en épicuriens et en péripatéticiens (4). Chaque secte chercha son origine dans le divin poète. Les néoplatoniciens chrétiens de Tantiquité l'assimilèrent à Moïse, et ceux mêtrie de notre dix -septième siècle le changèrent, dans leur ardeur, eh un thédlbgieh JDaî'faitement sain et orthodoxe (2). Enfin il ne manquait plus à Homère que de devenir chimiste, et il ne put pas même éviter bé sort qui du reste attendait aussi l'auteur de la Genèse (3). Nousnô pouvons, quanta nous, considérer les vers d'Homère, dans une histoire de la philosophie, que comme indices vivants en quelque sorte de la liberté naissante de l'esprit et de son application à la formation ou à l'arrangement des croyances vulgaires. Disons aussi que l'étendue, la généralité, le vague bon sens des principes moraux dans Tlliade et dans l'Odyssée; la facilité, l'indépendance au moins apparente des créations physiques et de l'emploi du mythe, hous semblent presque des preuves à ajouter à toutes celles qu'une grande école de critiques a données , depuis Tico , dé la coniposition successive des deux grands poèmes ; mais il faut reconnaître que la théogonie d'Hésiode présente, malgré quelques interpolations probables , un ensemble mieux lié , et se prête pluà aisément à une interprétation philosophique.

y. Laissant même de côté toute prétention à dévoiler la pensée pure et dégagée de symboles de l'auteur de la Théogonie (4), il est aisé de faire ressortir du seul plan du ()bème certains dogmes qui ne furent pas perdus pour les siècles siiivantâ. D'abord nous voyons la théogonie enveloppée dans une cosmogonie, et cette idée compose déjà tout un système. Les dieux se dégagent du chaos comme le monde, bien loin que leur action soit nécessaire à sa naissance et à Son développement ; un seul dieii cependant préexiste comme le chaos, et c'est l'Amour. Écoutons le poète (5) :

(l)Sénèque, lettrées.

(2) Cudworth, Systema intelleetuale, c. IV, pag. 19 de l'édition laUne donnée parMosheim.

(3) Voir, pour ce genre d'interprétation et pour quelques autres, Brucker, 1. 1, pag. 424.

(4) Voyez, pour rintérprétation de la Théogonie, la Symbolique de Creuzcr el la notice que M. Guigniaut y a jointe sur Hésiode, t. lî, part, il, dei Religions de' VanliquUè.

(5) Hésiode, Théogonie, y ^ lit), et suiv.

Tout au commencement fut le Chaos ; puis ensuite

La Terr« au large sein, base solide de tout ^t toujoun (1),

Le tenébrpus Tartare au plus profond de la terre aux larges Yo\ta,

Et l'Amour, lui le plus beau d'entre les dieux immortels,

Qui soulage les membres, et de tous les dieux et de tous les hommes, .

Dompte dans les poitrint^s la pensée et la sage volonté.

Du Chaos, et l'Érèbe et la Nuit noire naquirent ;

Et de la Kuit elle-même naquirent l'Étber et le Jour

Qu'elle engendr^, ayant conçfi unie d'amoi^r ^ l'Erèbe.

Mais la Terre, d'abord, engendra égal à elle

Le Ciel étoile, pour qu'il la recouvrit tout autour, e'c, etc.

Grâce au principe de l'Amour qui vit dans le Chaos, des ténèbres s'élance l^ Iqmièpe, pt de fa terre le ciel ; pli^d tard seulement, et unie à ce ciel qui est procédé d'elle , la terre produit rocéan stérile et les spiifces npurricières , et divers cpuples dont les dieu^, tous renferqoés dans C7ronos et Rhéa font partie. On sait comment ensite Cronos mutile Ourqnos pour le punir d'avoir plongé ses enfants dans l'abîfne, et comment pour avoir dévoré les siens, Cronos est à son tour mutité par Zeus, son propre Gis. L'histoire de ces générations et ^e ces combats forme le sujet de la théogonie, oi\ nous n'avions à chercher ici qu'up principe philosophique ; ce principe , nous l'avons trouvé : c'est l'origine de toutes clioses dans l'élément inférieur et aveugle, qu'une cause de vie, l'Aniour, f§léve jusqu'aux éléments dévelqppés et fait apparaître à la lumière ^vec des formes dp plus en plus parfaites. Ce même principe, si naturellement inspiré à des hommes qui n'ont pas encore abandonné la çpntemplation de la nature pour celle de la pensiêe et 1^ mythologie pour la méthode , se trouve être au fond celui d'une ancienne cpsmogonie attribuée à Sanchonia'thon et aux Phéniciens, et dont quelques idées, mêlées il est vrai, et en désordre, ont été conservées par Eusèbe d'après un commentateur grec, Philon de Pybbs {%) :

(1) Ici nous négligeons^ i l'exemple de plusieurs éditeurs, un vers interpolé» contraire an sens général de la Théogonie et au nom même de thiogoniey puisqu'il suppose l'existence des dieux sur l'Olympe, tandis que le poète va bientôt raconter leur génération.

(2) Eusèbe, Préparation évangélique, liv. I, ch. 10. Si l'on veut que Philon, ou l'auteur, quel qu'il soit, du fragment cité par Eusèbe, n'ait pas euSanchoniathom sous les yeux, il est en tout cai difficile de croire que cet auteur n'ait pas mis en œuvre quelques idées cosmogoniques anciennes. Seulement il faut se garder de le prendre pour un traducteur : c'est un syncrétiste qui veut mêler toutes les traditions. De là cet Aog* qu'en faisait l'anti^chrétien PorpUyre, au rapport

co Manuel

Sanchoniathon pose pour principe de toutes choses le noir chaos et un air ténébreux et animé ; il les fait infinis et interminables durant un âge très-long; mais quand Tesprit, dit-il, devint amoureux de ses propres principes , un mélange en résulta , el cette union s'appela le Désir. Tel fut le principe de la création universelle. Mais l'esprit ne connut pas sa propre création. De cette union naquit Mout^ et d'elle les semences de toute production. Et il y avait des animaux privés de sens^ et d'eux naquirent les animaux intelligents qui furent nommés contemplateurs du ciel j et qui étaient en forme d'œuf ; et la terre brilla avec le soleil ) etc.

Ensuite Sanchoniathon, bien que défiguré et interpolé par son commentateur , raconte comment les animaux créés sont appelés au mouvement et à la vie par le bruit du tonnerre , comment naissent les hommes et comment ils adorent les germes, ieé semences et plus tard le soleil. L'idée d'une cause intelligente créatrice du monde ne se fait jour nulle part au milieu de tous les mythes qui suivent ce commencement de la cosmogonie.

Au surplus, un très-grand nombre de traditions cosmogonie ques de même genre avaient cours dans l'antiquité, et nous pouvons citer pour preuve ou pour exemple celle qu'Aristophane a par moquerie conservée dans une de ses comédies (\) :

Le Chaos était d'abord, et la Nuit, et le noir Érèbe, et le Tartare immense,

Et il n'y avait ni terre, ni air, ni ciel. Dans le vaste sein de TÉrèbe

La Nuit aux ailes noires engendre d'abord un œuf sans germe (2) ;

Et de cet œuf, au bout d'un certain temps, s'échappe le charmant Amour,

Le dos rayonnant de ses ailes d'or, semblable à un tourbillon aérien.

Bientôt l'Amour, mêlé au noir Chaos dans le sein du Tartare,

Donnaitle jour à notre race et la produisait à la lumière avant toutes les autres;

Car il n'y eut pas de race divine avant que l'Amour eût tout inêlé.

Mais Vautre étant mêlé à Vautre, le ciel parut, et l'océan,

Et la terre, et la race immortelle de tous les dieux fortunés

d*Eusèbe et de Théodoret. Mais le passage que nous citons n'en va pas moins à notre but, si l'on admet l'antiquité des idées qu'il exprime. Sont-elles phéni' ciennes t C'est une autre question que nous aimerions mieux résoudre affirmativement que de leur donner la torture pour les ramener à la Bible, comme Cudworth, ou de les attribuer à Hermès Trismégiste, comme les anciens, Philon de Byblos en téie. Sur l'origine de ce fragment, voyez principalement Valckenaër, Uc Aristobulo; et Lobeck, Aglaophamus.

(1; Aristophane, Oiseaux, v. 691 et suiv. C'est le chœur des oiseaux qui parle.

(2) 'Yicr,vi|Aioy ùov. Ver. 693. Schol. : vitiiviiAi» naXcl-cM xà ^vf% auvov^ia^ m:

DE PHlLOSOPHIii AiNCIENNE. 61

VI. Après avoir ainsi reconnu le principe philosophique coaimun au poème d'Hésiode et à grand nombre de cosmogonies antiques, si nous revenons à Homère , il nous sera facile de montrer dans ses vers de claires applications du même principe. Il est vrai que Zeus y est appelé le plus grand des dieux; mais plus sa puissance est exaltée, plus il est clair que ce roi du monde, fils de Cronos , né de l'Océan (4 ) , élevé, nourri en Crète, époux d'Hèra , soumisà la nécessité comme le dernier des hommes, plus il est clair, disons-nous, qu'il n'est pas la cause du monde, et que cette cause est dans les éléments : c est, au surplus, ce qu'établissent, quoique avec diverses particularités, des passages très-explicites, et ceuxci célèbres entre tous :

L'Océan qui crée tout et engendre tout ce qui est créé.... L'Océan père des dieux, et leur mère Téthis (2).

L'action de l'Amour ou du Désir, principe actif et viviQcateur, se trouve aussi plus d'une fois indiquée dans Homère , et après Hésiode elle parait encore et sert de fondement à des cosmogonies demi-philosophiques dont nous parlerons bientôt. Quanta ces divinités qui naissent des éléments fécondés par l'Amour , il esta remarquer que toutes les traditions grecques, quels que soient leurs interprètes , s'accordent à présenter trois générations et trois règnes de dieux : Ouranos, Cronos et les Titans; puis Zeus, l'époux d'Hèra ; mais l'étude de cette théologie se rapporte plutôt à l'histoire des mythes qu'à celle de la philosophie.

Nous avons dit qu'après l'époque dominante de Tanthropomor^ phisme en Grèce , il dut se faire un retour marqué des esprits vers la détermination précise et vers l'interprétation réfléchie des symboles. Alors aussi on essaya de fonder une religion plus universelle et d'appliquer le mythe à l'univers et aux phéno* mènes naturels aussi bien qu'à l'homme , à ses passions et à son

(1) Homère, Iliade, chant XIV, ▼. 246.

i2i Iliade, xiv, 201, 302. Certains d'entre les anciens, afin de réduire i une même opinion Homère, Hésiode, Thaïes, Phérécyde, Orphée et d'autres encore, ont considéré le Chaos d'Hésiode comme un principe humide. Ils se sont appuyés sur une étymologie donnée par lescholiaste d'Hésinde [Théog., sch., ▼. 116) etsar l'opinion de Zenon le stoïcien citée par le scholiaste d'Apollonius de Rhodes 1, 496). Platon l'entendait certainement ainsi; car on ne peut donner un autre sens à un passage du Cralyle, p. &&, trad. de Cousin.

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histoire. Hésiode , soit qu'on le regarde avec toute rantiquité (i; comme contemporain d'Homère, soit qu'on le croie postérieur, d'après quelques caractères intimes de ses poésies , fut le premier représentant de cette tendance , qui se prononça de plus cq plus jusqu'à l'époque proprement* philosophique. A cette école qui, désignée par les anciens sous le nom de vieille théobgie, précède immédiatement les écoles philosophiques, auxquelles elle fut quelquefois liée dans les premiers temps, se rattachent d'un côlé les tentatives des auteurs réels de mythologiesou de cosmogonies, à peu près contemporains des sages de la Grèce , et d'un autre côté les personnages symboliques , tels qu'Orphée et Musée , et l'établissement des mystères. Nous devons éclaircir, de cette dernière partie de l'ancienne théologie grecque , au moins ce qui se rapporte à l'histoire générale et à celle de la philosophie.

VH. Hésiode était le plus ancien écrivain qui eut fait mention d'un culte secret (2) ; mais aux yeux des Grecs il suffisait que l'établissement des mystères remontât au delà des temps histonques, pour qu'ils se crussent autorisésàle placer avantla guerre de Troie : aussi aitribu^rent-ils ta fondation des plus célèbres, tels que ceux d'Eleusis ou de Gérés, à des personnages mythiques, Musée, Eumolpe, qui suivant eux, vivaient quelques générations avant cette époque. Cependant on ne trouve pas un mot qui fasse soupçonner l'existence des mystères dans les poèmes homériques, où toutes les principales idées , où toutes les circonstances notables de la vie héroïque sont certainement reproduites. Qu'on interroge les héros d'Homère , qu'on cherche à surprendre la pensée religieuse qui les dirige : on ne reconnaît chez ces hommes puissants , amis et protégés des dieux , que l'industrie de ceux'^ci tend à faire jouir le plus possible de l'existence chérie et à préserver de ce vague séjour des ombres où Achille mort doit envier le sort d'un esclave qui vit (3) , on ne reconnaît en eux, disons^nous , aucune pensée de chute et de cruelle expiation, d'immortalité de l'âme et de vie antérieure, et de vie future. Tel est cependant le fond bien conna de tous les mystères ; telles sont les révélations et les promesses

(1) kuln-Gdlt.Noctesaiticœ, xvti, 21.

(2) Lobeck, De Orphei tetale, dans VAglaopkamus , 1. 1 , p. 304-330.

(3) Odysiûy xi, 489 et suiv, t. I, p. 304-30.

que quelques aventureux étrangers , que quelques Grecs mystiques osèreni d'abord communiquer à des intelligences choisies; et peut-être aussi tels sont les faibles souvenirs d'une doctrine primitive effacée sous de nouvelles pensées, et qui reparaît quand le temps est venu. Les idées tombent parmi les hommes comme les germes des plantes sur la terre : si le terrain , si l'exposition ne sont pas convenables, le germe déposé doit mourir; s'il arrive seulement que la saison ne soit pas assez avancée , il demeure alors renfermé dans lui-même et comme anéanti, jusqu'à ce qu'un rayon de soleil et une goutte de pluie suscitent un grand arbre qui couvrira bientôt plusieurs générations de son ombre. Ainsi , soit que le germe d'une religion mystique existât d'abord en Grèce, apporté par les plus anciennes colonies, ou contenu dans les idées primitives des Pélasges , et qu'il n'eût disparu que pour un temps sous l'exubérance de la vie et de la pensée au siècle d'Homère, soit que ce germe ait été naturellement suscité à l'issue des temps héroïques, nous admettrons qu'à la théologie purement anthropomorphique succéda une autre théologie dont l'immortalité de l'âme fut le premier principe. Les héros devenus hommes cessèrent de se résigner à la mort fatale et éternelle. L'apothéose, récompense si rare de quelques-uns, devint le partage de tous, et la vie présente fut réglée par la morale en vertu de la pensée de la vie future; mais cette révélation ne fut encore que le partage du petit nombre , c'est-à-dire des initiés aux mystères.

Il ne faudrait pas cependant adopter sans restriction le classement des temps imaginé par des historiens trop rationalistes [\). Pour eux l'époque des mystères ou des cultes secrets fut le résultat d'une simple réaction contre les formes trop légères que la religion grecque avait revêtues, et cette réaction remplit naturellement Tinlervalle des temps mythiques aux temps historiques, et de la religion d'Homère à la philosophie. Il est vrai que, parmi les premiers philosophes, plusieurs, et des plus grands, furent partisans des mystères, au lieu que plus tard la philosophie témoigna souvent du mépris aux nouvelles sectes mystiques

(1) Ritter, Histoire de la philosophie ancienne, tràd. de M. Tissbt, t.I,p. 127.

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descendues des sectes anciennes. Mais ces sectes, méprisées, successivement enrichies et par leur développement propre et par de nombreux emprunts à TOrient, formaient néanmoins la vraie religion de la Grèce, et cette religion ne fut pas sans influence sur la formation et sur les progrès du christianisme. En résumé, nous avons considéré deux formes dans la religion grecque : Tune populaire , exclusivement anthropomorphique , qui se trouva de bonne heure insuffisante, au moins pour les esprits cultivés ; Tau- Ire mystique, dogmatique , aux symboles complexes et variés , et qu'il serait difficile de reconstruire à toutes ses époques. Celleci eut pour base la doctrine de l'expiation et de l'immortalité de l'âme ; elle fut enseignée dans les mystères, et finit par se fondre, durant l'ère alexandrine et romaine, avec le syncrétisme, au milieu duquel la religion chrétienne naquit , grandit , et duquel elle triompha.

VIII. Passons maintenant aux personnages mythiques , dont l'histoire est liée à celle de l'ancienne théologie grecque. Nous ne voulons pas nier absolument leur existence; mais il faut avouer que d'un côté leur vie ne présente que des événements symboliques, et que de l'autre, quand on veut s'attacher aux actes principaux et réels ou aux écrits qu'on leur attribue, il est impossible de les placer dans unp même époque. Orphée, disciple de Linus, maître de Musée le père d'Ëumolpe, est le plus important de ces personnages et celui qui représente en quelque sorle tous les autres. Si on considère Orphée comme l'époux d'Eurydice et comme le compagnon d'Hercule et de Jason dans l'expédition des Argonautes, un grand homme de ce nom peut avoir existé réellement , et existé avant la guerre de Troie , comme le veut la tradition ; mais sa vie n'a rien d'historique, et il n'entre pas dans notre plan de raconter les symboles. Si on le considère comme l'auteur des hymnes que l'antiquité lui attribuait, alors il faut le regarder comme un poète postérieur, et de beaucoup, à Homère et à Hésiode. L'historien Hérodote nous ofl're un important témoignage : « Quant aux poètes, dit-il, que Von prétend avoir existé avant ces deux hommes, ils sont venus, à mon sens du moins, après eux (1). » Aristote ne cite jamais ces hymnes que

(1) Hérodote, Euterpe, 53.

SOUS ia déàignalion de vers dits orphiques (^), et nous avons vu qu'il ne croyait pas à l'existence du poète Orphée. Enfin les syncrétistes eux-n)êmes ont été forcés de nous rapporter les noms de tous ceux auxquels ces poésies ont été attribuées : Onomacrite (2), Zopyre d'Héraclée, Prodicus de Samos, Phérécyde d'Athènes, Cercops le pythagoricien (3). Phérécyde et Onomacrite vivaient dans le siècle de Solon. Cercops, cité par Cicéron (4) , est d'un âge incertain; mais tous ces auteurs sont postérieurs aux deux grands poètes nationaux de la Grèce. N'osant résister à tant d'évidence, quelques alexandrins prétendirent qu'à la vérité les poèmes n'étaient pas d'Orphée, mais que les dogmes devaient lui être rapportés; assertion toutefois dénuée de valeur. On voit donc que les premières poésies orphiques peuvent remonter à six ou sept siècles avant notre ère ; mais ce résultat même est inutile, parce q\ïe ces poésies ont été continuellement interpolées (5) jusqu'à disparaître sous celles d'Aristobule, ou d'autres pareils écrivains, que les Pères de l'Eglise nous ont conservées. Si maintenant nous envisageons dans Orphée le fondateur des mystères, ou par luimême (6), ou par son disciple Musée, nous devons encore le placer dans le siècle qui suivit Homère et non dans ceux qui le précédèrent. Enfin, reste Orphée, auteur d*une cosmogonie et d'une théogonie sur lesquelles certains renseignements nous sont parvenus. En cette dernière qualité on peut le croire plus récent qu'Hésiode, mais difiicilement plus ancien , à moins qu'on ne veuille sans preuves le regarder comme l'initiateur de tous les autres théologiens.

IX. Nous voyons ainsi la personnalité d'Orphée s'étendre au point de disparaître de l'histoire, et nous en concluons, non qu'aucun Orphée n'a existé , mais que ce nom , plutôt réel que

il) Aristote. De Anima, l, 6, et De Generatione et corruptione, ii, 1.

■2) Onomacrite fut chassé d'Athènes par Hipparque, pour avoir falsifié les vers do Musée. Hérodote, Polymnie, 6.

(3) Clément d'Alexandrie, Slromala, i, pag. 332; Tatien, Adveraus Grœcos, ch. 41 ; et Fhilopon, in Arist. De Ajiima, loc. cit.

|4) De Nalura deorum, I, 38.

,h] V. Hcrmann, Orphica; Letronne, ObtervalioM sur Us reprétentations zodiacales, p. 87.

ffi) Aristophane, Grenouilles, v. 1046; et Euripide, Rhésus, 9i0; Hippolite^S^i', Cf. Cyclope, 639, Alceste, 984, Boissonnade.

supposéi est comme îe fcentre autour duquel la religion ésotérique dfes Grecs à grdtipé ses traditions et ses dogmes. Les sources premières de ces traditions sont multiples. L'une d'elles sort de ces cosmogonies dont les colonies orientales dnt pu apporter à la Grèce Fesprit et les symboles. Une autre est née de la réaction naturelle de la pensée religieuse contre l'anthropomorphisme, vers le temps du déclin de l'âge héroilque, au commencement d'une ère de paix, sous l'influence du culte de l'art et grâce à la spéculation des prêtres. Peut-être aussi certains étrangers, comme le Thrace Orphée , missionnaires ardents de l'immortalité de l'âme , parcoururent la Grèce, prêchèrent, au pénl de leur vie, les dogmes de l'expiation et de la purification, enseignèrent l'horreur du meurtre, et surent en même temps charmer les sens par la musique, les âmes par le mysticisme. Bientôt de nouveaux mythes vinrent broder sans doute lé fond réel de l'histoire. On a pensé de nos jours que certaines traditions historiques avaient pu se constituer peu à peu sans autre fondement qu'un ensemble d'idées préconçues; mais d'autres traditions peuvent résulter aussi de l'application des formes symboliques de l'imagination à des événements réels. Supprimons aujourd'hui l'histoire parmi nous; imaginons quelque catastrophe et un très-petit nombre d'hommes sauvés; n'accordons à ces hommes que le souvenir du malheur qui a frappé l'humanité, que la vague notion de quelque dogme, du péché originel, par exemple, qu'une espérance, celle de la vie future et de l'immortalité ; bientôt les efforts d'une imagination primitive, en quelque sorte, et presque libre, enfanteront de merveilleuses histoires; l'esprit de l'homme, fidèle à sa nature, tantôt symbolisera spontanément le réel, tantôt réalisera les symboles : ainsi les faits nouveaux, mêlés aux faits anciens, formeront d'infinies légendes. Les faits même deviendront des dogmes, et les dogmes, des faits. Enfin, de tout ce travail continué par les générations, il devra résulter une doctrine d'autant plus originale que la base traditionnelle y sera moindre, et dont le caractère propre sera déterminé par les dispositions naturelles de la race ainsi mise en expérience. Il y a peu de chose à changer à ce tableau pour l'appliquer à rhistoire des anciens hommes , et surtout à celle des GiecS , peuplades

disséminées, sans traditions nettes, au milieu d'un pays qui vient de subir des inondations et des déluges (4).

On comprend combien il est difficile de déterminer Tâge et la signification des symboles quand on sait que l'esprit toujours vivant d'un peuple les a modifiés pour les interpréter, ou mêlés d des syitiboles nouveaux qui les défigurent. Or, les traditions orphiques n'ont cessé de s'accroître et de se transformer depuis leur origine pendant près de qumze cents ans. Nous indiquerons ici les époques principales de leur développement. D'abord l'Egypte, qui depuis des siècles, et peut-être toujours, avait été fermée aux étrangers, se trouva ouverte aux Grecs sous le roi Psammitique, au milieu du septième siècle avant notre ère (2). Il est constant qu'à cette époque une colonie grecque fut établie en Egypte, et que ce pays singulier, qui offrait à la Grèce le modèle d'une civilisation originale plus profonde et plus réfléchie que la sienne, excita son admiration et devint le point de mire de tous les voyageurs qui cherchaient hors de chez eux la religion et ta science. Le culte de Bacchus et celui de Cérès, et les mystères qui se rattachaient à ces cultes, durent alors recevoir une nouvelle impulsion, un nouveau développement; alors aussi dut commencer line ère nouvelle pour les mystères orphiques , si toutetoia ils existaient avant cette époque. Plus tard , lorsque la société pythagoricienne eut été dispersée, comme nous aurons à le raconter, un grand nombre de mystiques, vrais ou prétendus pythagoriciens, couvrirerit la Grèce, et les mystères orphiques reçurent encore un nouvel élément. Ce grand événement est de la fin du sixième siècle ; c'est durant le cinquième que les conséquences durent s'en faire sentir, et ce siècle est aussi le premier qui nous présente le nom d'Orphée chez un de ses écrivains, dans les odes de Pindare (3). Nous ne serons pas étonné, d'après ce qui précède, £i le grand historien des nobles guerres de la Grèce, cet homlne

(1) V. sur les déluges de la Grèce la note de M. Henry Martin, Études sur le Tintée de Platon, 1. 1, p. 252. Fréret, Acad. des Inscnpt., t. XXIII, p. 129 et suiv.

{2} La date da règne de Psammitlque seul, et vainqueur de ses rivaux, est fixée à Tannée 670.

,3) Fréret, Acad. des iMcript., t. XXIII, p. 262, Mém., qui cite à tort Vlsthmique, IV, 62 ; c'est Pythique, IV, 315, Heyne.

aussi sage, aussi positif déjà qu'il est encore naïf et poète, écrivant dans le même siècle, nous signale les rapports qui unissent entre elles et à l'Egypte toutes les sectes mystiques, en les désignant sous les noms d'orphiques et hucchiques, et en même temps d'égyptiaques et pythagoriques (1). Sans doute il y avait là de nombreuses sectes ; mais ce n'est pas un initié qui parle, c'est un contemporain qui saisit ce qu'elles ont de commun, de saillant, de connu pour tous. Â cette époque seulement il devient possible de connaître , encore est-ce vaguement, l'esprit religieux ou philosophique des doctrines orphiques. Aucun grand événeo^ent ne vient, du reste, troubler le cours des traditions, mais tout conspire à les mêlera des traditions étrangères; l'Egypte, puis la Judée, la Chaldée, toutes les nations antiques, enBn la philosophie elle-même, apportent leur influence et leur esprit d'interprétation, et la religion d'Orphée se confond avec le syncrétisme. X. Nous appelons religion la doctrine orphique ; il ne nous sera pas difficile de montrer en elle, dès le siècle où nous parlons, le cinquième siècle, tout ce qui constitue une religion véritable. D'abord, pour ce qui regarde la destinée de l'homme, elle nous présente le dogme de l'immortalité de l'âme sous la forme de la métempsycose et uni à l'idée des peines et des récompenses futures. Ce dogme, d'origine égyptienne (2), est commun aux orphiques et aux pythagoriciens dispersés. Il ne varie chez les divers écrivains qui nous le rapportent que sur la nature et la durée des migrations et sur les intervalles qui les séparent. Pindare nous montrant Tantale aux enfers raconte que son supplice est le quatrième qu'il subit, et celui-là doit être éternellement doubureux (3). Mais «ceux, ajoute-t-il ailleurs, qui, ayant habité » jusqu'à trois fois le double monde , ont eu la force de préser- » ver leur âme de toute injustice, s'avancent, par les sentiers )) de Jupiter, vers la cité de Saturne. Là sont les Iles des heu- » reux, que rafraîchissent les vents de l'Océan » (4). Suivant le

(1) Hérodote, Euterpe, 81.

(2)Id.,ibid., 123.

(3) Pindare, Olympique P*>, à Hiéron.

(4)Id. Olympique IIj àThéron d'Agrigentc, v. 123-130. Traduction de M.Boissonnade.

système égyptien rapporté par Hérodote, Tâme, pendant trois mille ans, habite des corps d'animaux ; elle revient animer un homme après cette période. Platon, dans celui de ses dialogues qui porte l'empreinte la plus marquée du mysticisme, et qu'il composa, jeune encore, réduit à mille ans le chiffre d'Hérodote. Il graliGe du retour à la perfection et au séjour divin les âmes qui ont trois fois choisi sur la terre la classe des philosophes et des amants de la beauté (1). On sait comment la métempsycose fit depuis lors partie du bagage des poètes : nous la [rencontrerons aussi dans la philosophie. Â la métempsycose touche de fort prés un autre dogme qu'on trouve rapporté dans quelques-uns des passages mythiques de Platon, et qu'il attribue formellement aux disciples d'Orphée (2) : nous voulons parler de la chute des âmes dans les corps, de la vie envisagée comme pénitence, et de la nécessité d'une vie sainte comme expiation de fautes autrefois commises. A ce dogme se rattachaient, dans les sectes orphiques, des pratiques de purification et d'expiation, à la suite desquelles on promettait aux initiés une vie éternellement heureuse dans Vautre monde (3); et Orphée fut effectivement considéré dans l'antiquité comme le premier qui eût enseigné l'existence des peines et des récompenses après la vie (4).

Passons maintenant au système du monde et à la théologie. Nous avons dit qu'une cosmogonie avait été conservée sous le nom d'Orphée; mais il faut dans cette cosmogonie distinguer deux éléments : l'un remonte à une haute antiquité , l'autre , au contraire, appartient aux temps de la philosophie. Les philosophes syncrétiques des premiers siècles de notre ère essayèrent de concilier les anciennes traditions, toujours subsistantes, qui présentaient , sous le nom d'Orphée, un dogme matérialiste au sujet de l'origine du monde , polythéiste au sujet de la nature des dieux , avec les doctrines orphiques de* formation plus ré-

(1) Platon, Phèdre, p. 64, et Républiqtte, liv. X.

(2) Platon, Cratyle, p. 50.

(3) Cette promesse inspira le bon mot attribué à plusieurs anciens qu'on engageait à se faire initier. V., par exemple, Plutarque, Apopkthegmen laconiques, Léotychidas, 3. Cf. Diogène de Laërte, Vie de Diogène le cyniqve , VI, 39 ; éd. Wetstein. 1692; et Théophraste, Caractère du supersiih'eitT.

l4) Diodore de Sicile, liv. I, $ 96, p. 127, Dindorf.

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cëhte, ct^ii àdtfietfcnient unb cause éfBdenlë unique et intelligente. Ilâ attribuèrent à Orphée de lointaines pérégrinâliong , comme à tous les anciens sages : ils supposèrent qu'à son retour d^Êgypte Ife poète avait remplacé la théogonie par les hymnes, et abhorré son ancienne superstition. De là la fameuse pah'nodte d'Orphée (1); de là les interprétations spiritualistes de la cosmogonie, interprétations que Ton voulut bien regarder comme conformes à la pensée d'Orphée, à sa pensée la plus intime. Mais un écrivain chrétien d'un génie plus sévère nous déclare expressément que là doctrine d'Orphée fait naître les dieux et qu'elle place l'origine du monde dans les éléments. Lui-même nous fait connaître cette cosmogonie (2), dont on retrouve ensuite les fragments et les autorités dans les livres syncrétiques ; il est vrai que les mêmes écrivains, et Alhénagore aussi, en reproduisent plusieurs versions, mais ces versions ne diffèrent pas essentiellement.

XI. L'eau est le premier principe de toutes choses. De l'eau croupissante est né Hys (le limon), et, de ces deux, l'animal dragon, qui avait une tête de lion et au milieu du corps la face d'un dieu. Ce dieu a hom Hercule ou le Temps. D'Hercule naquit un œuf immense qui , couvé par son père, se rompit ed deux parties sous ses efforts. La partie supérieure s'accomplit en un ciel parfait , et l'inférieure tomba et fut la tet-re. Et ainsi la Terre parut, déesse au corps divin. Le Ciel s'accoupla avec elle, et engendra les femelles Clotho , Lachésis et Âtropos , et les mâles aux cent mains Cottus , Gygès, Briarée, et les cyclopes Brontès, Stéropès et Argus (3), et il les précipita tous dans le Tartare quand il eut compris qu'il devait être par eux dépossédé de Tempire. Alors la Terre irritée lui donna pour fils les Titans :

Alors la Terre auguste engendra les jeunes Uraniens Que d'autres appellent du surnom de Titans, Pour qu'ils tirassent vengeance du grand Ciel étoile.

La même cosmogonie se retrouve avec quelques variantes , et

(1) y. surtout Justin martyr, Exhortation aux gentils, p. 15 et 104 ; éd. de Cologne, 16b6.

12) Atliénagore, Apologie pour les chrétiens; éd. dfe Henri Etienne, p. 20 et 21. (3) Tous ces noms sont dans ttésiode; Théog.y 217, l48, 189.

SOUS bonne garantie dan^ ut\ autre écrivain (1), de sorte qu'on ne peut douter ni de son au|,heoticité pp ti|n( qu'prphique , ni de son antiquité qui se révèle à première vue. L'existence dii priur cipe humide, au commencement des choses, l'action divine de la Force, et du Temps, enfin la production d'un œuf qui contient le monde en germe , ce sont là des jdées tqqtps primitives. Quelques traditions plaçaient l'osuf au premier commencement (2), c^ qui revenait à supprimer le court symbole par lequel Athénagore en explique la naissance, et qui peut-être ne fut ajouté qu'un peu plus tard; mais il faut qpe cet œuf soit porté sur l'élément humide ou sur la v^sp. Il n'y a aucune opposition entpe cette cosmogonie et quelques idées qu'on trouve çà et là attribqées à Orphée. Si , par exemple, trois premiers principes sont mentionnés, la Nuit ^ la Terre et le Ciel (3), on pept penser qu'au sein de la nuit primitive la terre et le ciel préexistent dans l'cpuf dont il n'est pas parlé. Damascius, d'après un disciple d'Arislote, Eudème, attribue aussi la nuit comme premier principe à Orphée, et en même temps à Homère. Mais les traditions qui, après avoir supposé le temps avant tout, font ensuite arriver l'air ou l'éther d'un côté comme principe actif, formateur, théogonique ; de l'autre le chaos, hiatus immense qui n'a nifond^ ni terme^ ni place comme principe passif (4) ; celles-là nous semblent se rapporter à une cosmogonie différente de la première, et probablement moins ancienne.

Quoi qu'il en soit, il est facile de reconnaître dans ces doctrines cosmogoniques plusieurs idées analogues à celles d'Hésiode. Comme dans le poème d'Hésiode, une théogonie suivait la Cosmogonie d'Orphée, et cette théogqnie était si conforme aux idées les plus anciennes des Grecs sur les dieux, qu'un païen même, au siècle des Anlonins, n'en parle qu'avec indignation (5); mais bientôt l'interprétation survint, et peut-être durant le siècle où les orphiques enseignaient l'immortalité de l'àme et l'expiation , leur théologie s'était déjà beaucoup modifiée (6).

(1) Hel1a^ic^s, historiographe des plu9 ^njriens cité par Painasciu^» De Princi' piiSi p. 381 ; éd. Kopp, 1826.

(2) Platarquç, Banquet, II, 3.

(3) Lydus, De Mensibus, p. 19.

(4) SimpliciuS) Physique (commeiitaire de celle d'Aristote), 1. VIT, text. 7. 1&) Diogène de Laëcte , Viçs, préface, 6.

(6) Ainsi Platon nous apprend {Phédon, p. I9ô ; édit. Cousin) que les myntères

l'I MANUEL

Le premier grand progrès accompli par la science théologique des orphiques dut consister dans l'étabh'ssement d'une cause efficiente propre à commencer et à régler l'évolution des éléments, d'une divinité sans origine, supérieure aux divinités nées, et distincte} non dans ses manifestations, mais dans son essence, de l'œuf symbole de la vie universelle. Les plus anciennes cosmogonies n'admettaient pas qu'il y eût chose au monde exempte de naissance ; seulement parmi les choses nées elles en reconnaissaient de certaines pour incorruptibles (4). La tradition rapportait à Musée un poème sur la génération des dieux, à Tbamiris une guerre des géants ; Eumolpe passait pour le fondateur des mystères d'Eleusis, où la nature était adorée ; enfin nous avons exposé quelques-unes de ces cosmogonies dégagées des additions postérieures. Mais quand les systèmes des philosophes eurent exercé sur Tesprit grec une influence décisive^ après la fusion des pythagoriciens avec les orphiques, après les raisonnements des éléates, surtout après la doctrine d'Hermotime etd'Ânaxagore, ou seulement sous l'action des causes qui produisaient ces doctrines, ridée de la création et celle de la providence s'introduisirent nécessairement dans les mystères, au toutou moins dans ceux de certaines sectes.

C'est probablement aussi à l'influence exercée sur les opinions orphiques par les pythagoriciens dispersés qu'il faut attribuer Tintroductiôn parmi elles de la croyance à la pluralité des mondes. On sait en effet que , selon de certains vers orphiques , chacun des astres était un monde (2). Mais l'opinion qui s'y trouve aussi consignée de la conflagration future de la terre n'a peut-être pas la même antiquité, du moins on pourrait la croire de source stoïcienne.

XIL Mais interrompons cette déduction du mouvement des idées orphiques pour dire un mot de quelques philosophes mythi-

enseign aient de son temps i considérer la vie comme an postt où Itiomme a été placé, et qu'il ne peut abandonner sans permission.

[l] Aristote, De cœlOy m, I. Aristote reconnaît en général que les anciens (héologienst ainsi qu'il les nomme, procédaient à la création en passant du désordrc à l'ordre et du non-étre à l'être. (V. Métaphysique ^ xii, 6, 7 et 10 )

\2) Siohée, Ecloga physica^ I, p. &4 ; édit. d'Anvers, 1675; et Pseudo- Plutarque, Opinions des philosophes^ ii, 13.

qaes ou auteurs de cosmogonies qui vécurent avant l'époque où Dous sommes parvenus ; on peut les considérer comme servant d'interoiédiaires entre les initiateurs et les philosophes, ou comme signes premiers de l'entrée de la spéculation dans les choses religieuses. L'un des plus anciens est Épiménide le Cretois, contemporain de Selon, surnommé r^Gcpia^eur, célèbre par sa longue Tie(1) et par un sommeil symbolique de cinquante-sept ans dans une caverne. Ce sage mystique fut appelé durant une peste dans la ville d'Athènes, qu'il puriBa à l'aide d'autels sans dédicace, de nombreux sacrifices, et peut-être du sang de deux hommes (2). Rien ne peint mieux et la Grèce et cette époque qu'un appel ainsi fait à un homme, à un étranger qui tient de lui-même sa mission de prêtre. On reconnaît une religion en travail, et cette dure loi de crainte sous l'empire de laquelle un peuple regarde tout mal comme une punition et fait élever des autels sanglants à une divinité inconnue par un inconnu habile dans les secrets divins. Épiménide était extatique, inspiré; en délire, dit-on, il prédisait l'avenir (3) et passait pour un homme au-dessus de la condition humaine. Il laissa un long poème théogonique, un autre sur Minos et Rhadamante, un troisième sur les Argonautes, et un traité des sacrifices; l'Air et la Nuit étaient les principes premiers de sa cosmogonie (4).

Quelques mots , livrés aux interprétations les plus diverses , sont tout ce qu'on peut connaître de ces grands poèmes, mais ces quelques mots seuls prouvent déjà la liberté d'esprit qui présidait aux conceptions des poètes divins. Si l'Air et la Nuit étaient les principes d'Épiménide, le Feu, TEau et la Terre étaient ceux d'Onomacrite , l'un des auteurs» des poésies orphiques (5), et celui-là même qui fut chassé d'Athènes pour avoir falsifié les prédictions de Musée. Deux historiographes très-anciens aussi , £u-

(1) La version la moins exagérée fixe la durée de sa vie à cent cinquante-quatre wu, d'après une tradition rapportée par Xénophane. V. Corsini, Fast Âitic. t. III, p. 72.

(2) Diogène, Vie d'Épiménide ^ et les notes de Ménage, I, 109-116.

(3) Cicéron, De Divinatione, ï, 18; Cf Platon, Lois, I, p. 49.

(4) Bamascius, De Prineipiis^ p. 383, d'après Endème.

(&|8extU8, Hypotypoies, III, 30; et Adversus physicos, 1, 35l, édit. de Fubridas. '

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