MAI>IU£I
réanir à Téo&, une de leurs villes, une MseiBblée générale pour toute la nation (4). Tbalès d écrivit rien, on du moios , malgré les ouvrages que des témoignages plus réœnts lui ont attribués, ses idées n'étaient connues que par tradition au temps d*Aristote (3). Le caractère de sa doctrine , comparée à celle des autres philosophes, est très-primitif, et son origine est facile à assigner.
En effet , au premier regard jeté sur la nature un besoin se fait sentir de ramener à T unité la pluralité des phénomènes , et il est naturel que ceux qui philosophent les premiers ne considèrent les choses que sous le point de vue de la matière. Ce d'où sortent tous les êtres, d'oà vient tout ce qui se produit , où aboutit tout tout ce qui se détruit, substance persistant la même sous toutes les modifications, voilà , suivant eux, Télément et le principe des êtres (3). Le principe et l'élément sont ainsi confondus (i) : le principe, c'est-à-dire l'essence première de ce qui est; l'élément, ce dont il est actuellement composé. Mais ce n'est pas tout, il faut déterminer plus exactement en quoi consiste ce fondea^it de l'être , et l'on y parviendra par l'observation de la nature. 11 est visible que toute semence végétale ou animale est humide, que les plante^ et les animaux se nourrissent d'humidité ei dépérissent en se desséchant; qu'enfin le feu , le feu lui-naèrne, le feu du soleil et des astres, s'entretient des vapeurs qu'il attire des eaux (&) ; et comme le principe d'une chose est ce dont elle se fait ou se nourrit , que tout se fait par l'humidité , et qu'enfin l'humidité n'est que l'eau elle-même (6) , il faut conchire que Teau est le principe de toutes choses, ce par quoi elles se font et ce en quoi elles doivent se résoudre un jour (t). Thaïes fut ainsi le premier de ceux qui prirent leur point de départ dans l'observalioa, et que l'antiqiiKtté ïM^muRa phfûcieM ou ^ysiohgistes. li fonda une doctrine en quelque sorte orthodoxe, pumf|B'elle n'é-
(1) Hérodote, ibid., 75 et 170.
(2) Aristote, de Cœlo, n, 16. 11 faut excepter petft-Ôtre, des livres supposés de Thaïes, un Traité de la Navigation que mentionne Simplkius, PAy«if «s, i, 6.
(3) ÂTistote, Métaphys., l, 4.
(4) Ps-Phitarque, Ojnn. de» philo»., \. 2.
(5) Aristote, loc. cit. , et Ps-Plutarque, ibid., I, 3.
(6) Alexandre d'Aphrod., Comment, in Arist. Metaph.^ i, 23.
(7) Pa^Plutarque,loc.cit.,Stobée,£cZosr. j7Ay9.,p. 26; Eusèbe, Z^rejTar.eoas;-, 1,8 ; Justin martyr, Cohort, ad g.ent., p. 7, etc.
PK PHILOSOPHIE ANCIENNE. 99
tait qoe le développement rationnel des anciennes eosmogonieS) et on nomme en effet les anciens théologiens , Hésiode surtout , comme les précurseurs de sa philosophie (4).
IV. Mais il faut se garder de penser que Thaïes crût à l'existence d'une matière telle que , plus tard , la conçurent les atomistes, et que de nos jours tous les savants l'envisagent, à savoir, une chose abstraite à laquelle on accorde deux qualités nécessaires, l'étendue, l'impénétrabilité, ou même une seule, l'étendue. Au contraire , comme tout penseur primitif. Thaïes reconnaissait la vie partout et ne concevait pas l'inerte matière. La nature vivante qui lentourait, il la nommait eau, dans son essence, pour séparer le fond des accidents de Tétre ; et celte eau n'était pas l'eau de nos chimistes , fluide incolore de telle ou telle densité ou composilion , mais la mère des vivants qui supporte la terre, in* cube les semences , engendre la chaleur et nourrit les animaux ; en un nu)t , la première et dernière raison de la vie universelle. On doit se demander ici comment Thaïes comprenait la vie ellemême et la cause des mouvements dans l'univers : le monde , unique , selon lui (%) , est animé ; c'est-à-dire qu'une âme est mêlée au tout , laquelle se révèle aussi dans les parties , dans Vaimant, par exemple, qui attire le fer. L'âme est en effet le principe du mouvement, quelque chœe qui meut, et l'aimant doit par conséquent en avoir une (3). Si Tâme peut mouvoir , c'est qu'elle est toujours mobile et mobile par ellemême (4). Cela posé, ce principe de mouvement, cette âme, tout tend à faire penser que Thaïes la considérait comme un attribut inhérent à ce qui est, n'y ayant pas de vie sans lui, et aucun être, à proprement parler, ne pouvant être autrement conçu. Il y a donc dans l'eau de Thaïes une vitalité intime qui la porte à se modifier elle-même et à faire naître les phénomènes du sein de sa première unité, une force plastique par laquelle elle se transforme et produit une variété : d'abord elle s'évapore et devient air ; et tandis que son résidu n'est qu'un limon qui dépose
(1) Aristote, loc. dt., et ses commentateurs.
(2) Ps-Rutarqae, Opin. des pML, i, 26.
13) Aristote, de Anima, i, 2 et 5 ; et Dio 7 'lie, ThaUt, !, 2T.
|4) Stobée, Sel. phyt., p. 93; et Ps-Plutarqne, Opin, de* philot., iv, 2.
la terre, la partie la plus légère de Tair devient au contraire réther (4). Les plantes et les animaux doivent ensuite être supposés engendrés du limon, comme ils le sont suivant les cosmogonies, et les dieux eux-mêmes naissent naturellement. Aussi , le mende est-il rempli de divinités, selon Thaïes (2) ; et comme il est à croire que ces divinités exercent une continuelle influence sur les hommes et qu'elles mènent une vie analogue à la vie humaine, on voit que le sage pouvait conserver les croyances religieuses vulgaires et Tanthropomorpbisme de Tlonie. Rien n'empêche même que Thaïes ait accordé une durée à l'âme après la mort , puisque la mort n'est qu'une transformation des éléments qui n'exclut pas une vie postérieure ; seulement le mode d*existence devait être changé. On s'explique ainsi comment le dogme de l'immortalité de l'âme a pu lui être attribué (3) , et Ton comprend même qu'il ait cru «î l'existence des esprits, des génies , des héros , qui se présentaient à lui comme des âmes matérielles séparées, des âmes humaines quelquefois (4). Ici se rencontre une des plus anciennes traces de la croyance aux esprits dans le monde grec. Mais un point sur lequel la doctrine de Thaïes a été certainement mal interprétée par les anciens, après Âristote, c'est celui de Tâme du monde et de la providence. L'ensemble de cette doctrine nous présente l'eau pour être unique , sans fin ni commencement , et exclut formellement un dieu distinct, âme formatrice de l'univers qui aurait pris l'eau pour sa matière. Cette dernière interprétation, dont Cicéron est l'auteur, ou le garant (5], n'est probablement qu'une fausse extension du principe vital que Thaïes regardait comme inhérent à Teau. En effet , de nombreuses traditions font dans ce sens un athée de cet ancien penseur (6) , tandis que dans tou'.e l'antiquité , et au témoignage de Cicéron lui-même , Anaxagore fut regardé comme le premier qui eût émis ridée d'une intelligence créatrice au-dessus du monde.
(1) Héraclide dePont« AUegor. homer., ch. zxii.
(2) Aristote, De Anima, i, 5. Diogène, Thaïes, i, 27.
(3) Diogène, ibid., i, 24.
(4) Ps-PIutarqae, Opin, da philos., i, 8; et Athénagore, Apologie pwr les chrétiens, ch. xxviii.
\5) Cicéron, de Nalura deorunif l, 10.
(6) Clément d'Alexandrie, Stromata, p. 364; et Augustin, Cité de Dieu^v^n, 2.
Quanl à la Providence , que Ton dit au8si que Thaïes ensei* gna (4), elle n'esl apparemment que Taction des divinités diverses sur le monde et sur les hommes. Si Dieu voit tout, entend tout, est présent à tout (2) , ce doit être au moyen de ces divinités qui sont partout.
y. Il était dans les conséquences de cette philosophie , qui posait un principe matériel vivant pour le noyau du monde , et qui reconnaissait d'ailleurs la variabilité infinie des phénomènes (3) , de considérer les dieux comme corruptibles aussi , comme destinés à céder à la destinée après un temps plus ou moins long. Thaïes ne dut pas énoncer formellement cette proposition impie : les auteurs de cosmogonies l'avaient rejetée en établissant , contrairement à l'évidence , l'immortalité de ce qui est né (4). Hippon fut plus hardi. Cet ancien penseur, dont Tâge et la patrie ne sont pas déterminés , mais qu'Aristote nomme à côté de Thaïes , malgré le peu de valeur de 8a pensée , et qui , comme Tbalès , enseignait la priorité du principe humide (5) , se trouve rangé parmi les athées dans l'antiquité (6). Sur sa pierre funéraire on lisait , dit-on , cette épitaphe : « C'est ici le tombeau d'Hippon, que la destinée, en le détruisant, a fait l'égal des dieux immortels (7). » On sait du reste combien la croyance à la fatalité, même à celle qui régit les dieux , était universelle chez les an^ ciens; parmi les sentences attribuées avec peu de critique à Thaïes par Diogène et par Plutarque , il n'en est pas qui aient un caractère plus antique que celles qui sont relatives à la puis^ sance du temps et du destin.
Les idées de Thaïes n'ayant été connues dans l'antiquité que par tradition , nous n'aurions accordé aucune valeur aux témoignages les plus récents, si nous n'avions pu les ramener aux plus anciens, nous expliquer leur formation, les dépouiller de ce
(1) Philopon, Commentaire de anima, i.
(2) Cicéron, Lois, n, Il : et Diogène, i, 36.
(3) Stobée , Eelogœ physiea , pag. 29 ; et Fs- Plutarque, Opiniona des phi'* losopkes, I, 9.
(4) Aristote, de Cœlo, m, 1.
(5| Aristote, Métaphysique, t, 3 ; et de Anima, i, 2. 161 Plutarque, Contre les Stoïciens^ 31 ; et Simpllciiis, Physique, i, 6. i7) Alexandre d'Aphrodisée, Cemmentnirn sur In métaphysique, i»24; et Cl^-r ment d'Alexandrie, Protreptic.y p.. 36.
qu'ils ont de faux dans leur forme, en un mot les considérer comme des interprétations qu'il faut reprendre et corriger. Le dieu de Thaïes se réduit ainsi au principe aveugle et éternel des cosmogonies , seulement la raison en détermine Tessence ; ses dieux sont ceux du paganisme ; son esprit est une tendance à mouvoir attachée à la matière ; sa matière, un être vivant qui, sur un fond identique à soi, nécessaire, immuable, brode une infinité d'accidents. La preuve de l'exactitude de celte interprétation se tire d'Aristote et de Théophraste : tous deux opposent constamment aux philosophes qui, avec Thaïes, ont vu dans le moade un être unique et modifiable , ceux qui l'ont considéré comme le résultat des combinaisons de certains principes invariables (1).
VI. Ânaximandre chercha, de même que Thaïes, à découvrir le principe et l'élément du monde ; mais il ne crut pas pouvoir le déterminer en qualité d*eau ou d'air, ou de feu ou de terre, en un mot comme un des éléments finis qui sont soumis à notre attention (2) : il le nomma in/Snt (x6 dficsipov), représentant sous on nom négatif, ce qui n'a ni terme ni existence déterminée en aucune manière, soit en nombre, soit en quantité, soit en qualité, soit en relation. Tel est effectivement le vrai sens ancien de ce mot, qu'Anaximandre employa probablement le premier. L'infini est un sujet matériel qui contient en lui-même les contraires, tels que le chaud , le sec et l'humide , et les autres qui ne font que se séparer quand ils se manifestent (3). Ce n'est pas l'altération duo seul principe qui produit la génération : c'est la séparation des contraires par l'effet d'un éternel mouvement (4). En lui-même l'infini est immortel, impérissable, incorruptible; il ne peut avoir de commencement parce qu'il n'a pas de fin ; il contient et gouverne toutes choses; il est divin, et, sans dépendre d'aucun principe,
(1) V. Rittêr, Hist. de la philos» «»«., t. I. Ce» passagea d'Artitote sont tous ceax où il est quesUon de la phUosopliie ionienne et surtout ceux que boui allons dter.
(2) P»-PIutarqae, Opin, desphil.,i, 3, Cf. Simplicius, Physique, i, 6 ; Porphyre. dan8Siinp1ic.,ibid.,32.
i3) Aristote, Phys., i, 4 ; et Théophraste, Hisl, nat.; dans Simplielos, ^¥ •if «M, I, 32.
t4) Simplicius, ibid.,i, 6 ; et ThemisUus, Pmraphr, phys. i, 32.
il est le principe de toutes choses (1). Il faut donc que chaque chose ait dans Tinfim son principe particuh'er, et que par conséquent ces principes soient en nombre infini; une infinité de mondes est engendrée par leur séparation ; ils meurent et renaissent successivement après avoir achevé le temps de leur durée (2). On ne doit pas regarder ces éléments des choses, quoiqu'ils soient quelquefois comparés à des semences (3) , comme des principes finis en petit nombre dont l'infini ne serait qu'une réunion , et qui se développeraient ensuite, à la manière de l*eau de Thaïes, en vertu d'une force intérieure. L'infini est bien un mélange (4), mais qui ne voit qu'il cesserait d'être infini s'il était un mélange déterminé de quelques éléments finis? C'est aller aussi directement contre la pensée qui fît choisir l'infini pour principe du monde, et contre le sebd même du mot infini, que de vouloir y trouver la désignation d'une nature finie quelconque, intermédiaire entre l'eau ou l'air, par exemple (5), ou entre l'air et le feu (6). Une opinion de ce genre est attribuée plus exactement par une bonne autorité à l'un des physiciens de l'école de Thaïes, très-postérieur à Ànaximandre (7). Une seule circonstance, à la vérité très-im* portante, rapproche la doctrine d'Anaximandre de celle de Thaïes , c'est que tous deux font de leur principe la cause et l'élément unique de tout ce qui est. Mais celui de Thaïes se modifie par une action intérieure et se modifie intimement; celui d'Anaximandre , immuable en lui-même , a cependant ses parties éternellement livrées à un mouvement périodique par lequel elles se séparent, se groupent, se dissolvent ensuite, et produisent par leurs combinaisons une infinité de mondes-.
Ce système n'est cependant pas un système mécaniquey à proprement parler, et qui puisse comme tel être opposé à la doctrine vitaliste ou dynamique (8) de Thaïes. Le propre d'un système
11) iristote, Phys., m, 4.
(2) Augustin, eue de Dieu, viii, 2.
(3) Irénée, Advenu» ff^eseâ, ii, 19 ; Sidoine Apollinaire, zv, ven. 84. t4)Ari8tote,itf'^^,i,9.
(5) Canaye, Mém. Aead. des Inscript., t. X, p. 30-35.
(6) Alexandre, dans Sitnpiicius, Physique, i, 32; et Themistlus, loe. cit., qui se contredit au même passage.
(7) Nicolas de Damas, dans Simplicius, loc. dt.
(8) Cest ce que fait Bitter, Hùl. de la phil. ane.^ 1 1. Le mot dynamiq%»^ em-
mécanique est de ne faire résulter les qualités des êtres que da rapprochement et du mode de groupement d'un certain nombre de principes sans qualités, et tout fait présumer que les principes d'Ânaximandre n'étaient pas sans qualités, mais qu'ils avaient plus de rapport avec les homœoméries d'Anaxagore, dont nous parlerons plus tard, qu'avec les atomes de Démocrite. L'esprit qui débute dans les sciences tend inévitablement à objectiver ses connaissances , et il est à peu près impossible qu'Anaximandre ait regardé les parties de son infini comme absolument inertes et dé* pouillées d'affections. Mais il devait penser que la vie du tout , que toutes les vies particulières étaient des produits de la circulation des infinis éléments qui sont sentis et qui sentent.
VII. On pourrait croire au premier abord qu'Anaximandre avait compris la génération des parties du monde , à peu près comme Thaïes et les anciens théologiens : il est certain du moins qu'il empruntait aux cosmogonies leurs éléments ordinaires, l'eau et le feu par exemple. L'océan était pour lui le reste de l'ancienne humidité^ dont le soleil a séché la plus grande partie, et dont il transforme le reste par combustion (4); quant au feu , il croyait que^ la chaleur et le froid ayant été séparés de toute éternité lors de la formation du mondé, une sphère enflammée avait enveloppé l'air qui entoure la terre, comme Técorce enveloppe l'arbre, et que plus tard cette sphère , rompue et enfermée en de certains cer-* des avait produit le soleil , la lune et les astres (2) ; il regardait enfin les animaux comme nés dans Thumidité , entourés d'abord d'écorces épineuses dont ils s'étaient peu à peu dépouillés en se desséchant (3) ; et l'homme en particulier, Thomme qui n'a pu, si faible de sa nature, se passer de nourrice, il le donnait à engendrer à des animaux de diverses formes, et notamment à des poissons, qui, devenu grand, le jetassent à (erre en état de se suffire à lui-même (i). Mais tous ces systèmes d'Anaximandre ne
ployé i^ar les AUemands, nous semble aussi moins convenable que le mot vHa- /i«/«,en ce qu'il désigne lui-même une partie de lamé anique, science abstraite et rationneVe des forces.
(1) Ps-Plutarque, Opin. des philos., m, 16.
(2) Plularque, dans Eusèbe, Prépar.évang.^ i, 8. (31 Ps-Plutarque, Opin. des philos,, v, 19.
[A] Plutarque, dans Fiuat>bc, loc. cit.; et Banquet, vin, 8, 6.
supposent pas que les éléments mis en jeu pour les composer soient irréductibles; et puisque ce philosophe admettait une infinité de principes, il pouvait aussi en placer une infinité dans chacun des éléments sensibles, déjà parties du monde organisé, tels que Teau. Il n'en estque plus aisé d'expliquer la formation des animaux et de tous les élres » quand on accorde la préexistence à tous les éléments divers qui les constituent. Une seule question se présente maintenant : était-ce un mouvement aveugle qui combinait ces éléments? était-ce un mouvement dirigé par des tendances vitales inhérentes à chacun d'eux et à tous? Cette dernière supposition , de beaucoup la plus vraisemblable , quand il s'agit d'un très-ancien penseur, incapable de construire un monda abstrait et machinal, doit nous faire considérer la doctrine d'Anaximandre comme une sorte de vitalisme mécanique, où le mouvement n*est plus aux ordres de la vie du tout, mais bien à ceux des parties infinies qui le composent.
Un des caractères essentiels de la doctrine d'Anaximandre est la thèse d'une évolution éternelle des parties de l'univers. Sortis de l'infinité de la nature et distingués d'elle un instant, les mondes tendent à rentrer en elle, selon la loi qui veut que rien d'engendré n'échappe à la corruption (1). Ces mondes, ces astres qui peuplent Timmensilé, qui naissent et meurent, qui se lèvent et se couchent à de longs intervalles, ont été regardés dans l'antiquité comme les dieux d'Anaximandre (2). Ce sage admettait-il aussi les dieux populaires? Il n'est aucune raison de le nier; mais il devait alors les ranger, comme les mondes, comme les astres, comme tout ce qui est né de l'infini, sous les lois de la nécessité qui entraîne tout et qui mène dans son éternel mouvement les périodes de la nature. Au contraire, suivant la seule idée que nous puissions avoir aujourd'hui de la divinité, l'unique dieu que reconnut Anaximandre, c'est l'infini ; et comme philosophe, celui-là devait lui suffire.
Tel est le système général de ce contemporain de Thaïes (3), que les uns nouiment son disciple, entraînés par le désir d'établir une
(M Simplicins, Physique, i, 6,
(2)Cicéron, de Nal. deorum, l, 10; P»-Plutarque, Opin. des philos. ^ l, 7.
l3l Apollodore, Chroniq. ; dans Diogène, Vie d'Anaximnndre, ir, 2.
série régulière de philosophes ioniens ; que d'autres appellent son compagnon, son ami, et qui, de Milet comme lui, s'occupa aussi de recherches astronomiques et géographiques. Le premier, il écrivit sur la philosophie, et il écrivit en prose, quoique avec des dénominations poétiques (4). À Thaïes et à lui se rattache toute l'école physiologique dans l'antiquité.
VIII. Au commencement du sixième siècle (2), siècle de Thaïes et d'Anaximandre, naquit Pythagore, fondateur de Técole d'Italie, de l'école mathématique, de Tidéalisme, de la méthode et presque de la philosophie elle-même. L'Italie, la Grèce, ITonie, la Phénicie, les anciens Pélasges se disputent son origine, et l'île de Samos n'est en quelque sorte que sa patrie putative, comme Smyrne celle d'Homère.
Nous avons vu la personnalité de cet homme universel fixée par une tentative de réforme et de législation dont l'âge est certain et dont la mémoire ne s'est jamais perdue. Il est impossible de rien savoir de plus sur sa vie, car tout le reste est mystique. Considéré par les Crotoniates comme Apollon venu des régions hyperborées (3), marquant son arrivée par un signe, et rendant à la mer et à la vie des milliers de poissons, fruits d'une pèche miraculeuse (4), apprivoisant les louves, appelant les aigles sur sa tète, salué par les fleuves, beau jusqu'au prodige, avec une longue chevelure et une cuisse d'or, entouré de femmes, de jeunes gens, de vieillards qui l'écoutent et qui l'adorent, il prêche, il enseigne, il fonde une loi nouvelle; il périt enfin martyr par le fer, par le feu ou par la faim (5). Entre tous ses disciples deux seulement parviennent à se sauver, Lysis et Archippe, et, de peur que le nom de la philosophie ne vienne à périr, ils cherchent à se rappeler péniblement et à écrire pour la première fois l'enseignement du maître (6). Quant à lui, mort à peine, il n*est plus un homme, il est le fils d'Apollon et de la vierge Pythaïs, des-
(1) Suidas, Mt. AtMximandre ; Themistius, Orat, xxvi; et Simplicius, loc. cit. jsj En 695 , date moyenne des limites fixées par Fréret (622-669) et dont Meiners n'est pas sorti. Acad. des Inscrip,, t. XÏY.
(3) Diogène, Vie de Pythagore, viii, 11.
(4) Porphyre, Vit. Pylhag,, 23.
(5) Jambliqueet Porphyre, Vit. PytJiag., passim.
(6) Dicœarque, dans Porphyre, Vit. Pythag.y 69.
cendante du fondateur de Samos; Mnésarque, le graveur, n'est aon père que de nom (4). Ce graveur samien devient ensuite un négociant très-riche, quand il s'agit de faire voyager le jeune Pythagore^ afin qu'il puisse recueillir les leçons de Pbérécyde, de Thaïes, d'Ànaximandre, d'Épiménide, des Phéniciens, des Ëgyp-*tiens, des Cbaldéens, des Hébreux et des Indiens; à ces diverses sources il puise, dit-on» toutes les sciences (2). Enfin, de retour à Samos» et trouvant encore sa patrie soumise à la tyrannie de Polycrate, qu'il avait fuie, il porta sa mission en Italie (3). De ces traditions et d'une infinité d'autres, dont on pourrait aisé* ment tirer le sujet d'un beau poème , nous devons conclure ici deux choses : 4 <> la nature en partie mystique de l'enseignement de Pythagore , 2<> l'envahissement postérieur de tous les faits distincts par le syncrétisme. La plupart de ces traditions remontent sans aucun doute aux premiers siècles qui ont précédé notre ère (4) ; et si nous nous rappelons les rapports supposés entre Pythagore et l'oracle de Delphes, si nous signalons cette autre version, d'après laquelle, initié par Aglaophamus aux mystères de la Thrace, il n'aurait eu d'autre objet que d'enseigner aux Grecs les doctrines orphiques qu'il aurait même consignées dans un livre intitulé Discours sacrés (5) , si enfin nous songeons à la confusion qui ne tarda pas à s'établir entre ses dogmes et les dogmes bacchiques^ et les dogmes orphiques, et plus tard ceux de Platon, l'ami des symboles, d'Aristote même et de tous les grands philosophes anciens, nous comprendrons qu'il n'eût fallu que plus d'obscurité dans l'histoire de la Grèce pour qu'une vaste religion se fût formée au sein du paganisme. Orphée, Pythagore, Pialon, Héradite, Démocrite, Aristote eussent pu n'être alors, dans la pensée des croyants, que les révélateurs à peine distincts d'une
{1) Apollonias, dans Porphyre, Vit. Pythag. Cttit tradition, adoptée^ à ce qu'il parait, par Eudoxe et par Xénocrate, élèves immédiats de Platon, remonte encore plus haut et jiisqa*aax disciples mêmes de Pythagore. (Y. Fréret, Chronolog. de Pyihag., Acad. des lnscrip.,t. XIV,)
(2) Porphyre, loc. cit. ; Cicéron, de Finibus, v, 29, et Apnlée.
(3) Aristoxène, dans Porphyre, seule tradition un peu positive. <4)Herroippe,HéracIide de Pont et Timée l'historien en sont en effet les pre»
miers propagateurs.
(5) Proclus, in Tim. Pialon,^ p. 389 et 291 } et Ion de Chio, dans Diogène, Vie de Pythagore^ Mil, 8.
seule morale et d'une seule théologie. Dans celte puissante unité tout se fût confondu; nnais le génie de la science et de l'histoire, né, développé en Grèce, a sauvé le monde d'une théocratie qui l'aurait enserré pour long-temps, et la religion chrétienne a dû se résigner à vaincre et à régner au demi-jour que projetait encore de loin l'esprit lumineux de la Grèce.
IX. C'est cependant à cet homme , que nous avons vu n'être bien connu dans l'histoire qu'en tant que moraliste et législateur, à cet homme qui s'était proposé pour objet essentiel de régler le culte et les sacrifices d'après un modèle emprunté à l'Egypte (1), qui avait tant d'attachement pour le mystère et pour les signes symboliques, et une si vive répugnance, au contraire, pour la religion populaire, qu'étant descendu aux enfers il y vit, dit-on, l'âme d'Hésiode attachée à une colonne d'airain et grinçant des dents , et celle d'Homère pendue à un arbre et environnée de serpents, en punition des choses qu'ils avaient dites des dieux (2); c'est à lui enfin, qui faillit enchaîner l'Occident, qu'il faut rapporter l'origine de la science la plus exacte et de la vraie philosophie en Grèce. Cette science est en effet dans la doctrine des nombres, et cette doctrine doit nécessairement remonter à Pythagore. Sans doute, un système précis, détaillé, de philosophie mathématique, une psychologie régulière, une application développée de l'idée de nombre à l'homme et à l'univers, n'ont pu appartenir qu'à la seconde école pythagoricienne, à celte secte itahque du cinquième siècle, toujours désignée par Aristote sous ce nom générique ceux qu'on appelle pythagoréens (3), et distinguée même par les écrivains des derniers temps (4) à la fois de la société primitive et des faux pythagoriciens de la Grèce , surnommés pythagoristes. Mais cependant l'originalité même de cette grande
(1) Isocrate, Éloge de Busiris.
(2) Diogène, Vie de Pythagore^ y\i\, 21, d'après Jérume de Rhodes, historien de l'école péripatéticienne.
(3) Aristote, Métaphysique^ i et xiii, Physique et autres traités : «l iwkm|ttvftt
(4) Vie anonyme de Pythagore, dans Photias, Bibîiolheca gfacoy C.d. cctix. Les disciples immédiats de Pythagore y sont nomm *s nuda-fo^ixol ; les mathématiciens, nufta-fi^ttoi, comme par Aristote, et les disciples dn dehors (oî i\v^* X^i^xal) lluOafvpurcai. Le même auteur di::tingue les élèves de Pythagore en religieux, foUliquss et savants.
DE PHILOSOPHIE ANCIENNE. l09
école de mathématiciens ou savants^ que le nom de Pythagore a toujours servi à désigner, nous oblige à rapporter à la pensée de soD premier maître ce qu'il y a de plus simple et de plus universel en même temps que de plus neuf et de plus fécond dans ses doctrines. Voici quelle est cette idée primitive : Au milieu des phénomènes du monde, il est un seul caractère qui met lordro et l'accord entre les choses, qui détermine les rapports qu'elles ont entre elles, qui donne à tout ce qui est la faculté d'être iplelligible et défini, c'est-à-dire d'entrer dans notre intelligence et de s'y fixer, enfin à notre intelligence elle-même le seul moyen qu'elle ail de connaître. Ce caractère est le nombre ; grâce à lui, l'univers peut recevoir les noms d'ordonné , d'harmonieux , de parfait, s'appeler cosme en un mot (1); grâce à lui, l'unité enserre le chaos, dont elle règle l'infinie multiplicité. Demander à connaître d'une manière intime, approfondie, le nombre tel qu'il est dans les deux cosmes, dans le grand et dans le petit, ce serait demander l'exposition d'une doctrine achevée. Pythagore ne dut point la posséder. Mais aimer, vanter le nombre, le proclamer principe de toute harmonie, pousser les esprits à l'élude de la géométrie, de Tastronomie et de la musique, où le nombre se révèle dans tout son éclat , voilà ce qui put appartenir à l'initiateur, à Pythagore lui-même. Les traditions que nous aurons bientôt à rapporter sur la première origine des spéculations mathématiques ne doivent laisser aucun doute sur cette grande vérité. Pythagore développa le premier la grande parole inspirée de la Bible : numéro^ pondère et mensura.
En opposition à l'idée élémentaire de cette doctrine, idée qui consiste à attribuer au nombre une vertu formative et spécifique des choses , on doit nécessairement poser une autre idée qui sert de complément à la première, quant à la constitution du systèrr.o du monde.
Cette notion nouvelle est celle de l'infini, c'est-à-dire d'un être
(1| Le premier emploi du mot cosme est universellement rapporté à l'école pythagoricienne, ainsi que celui du mot philosophie au lieu de sophie. L'idée de recherche devait être naturellement substituée à celle ûe science accomplie par les premiers penseurs qui se soient proposé pour objet l'investigation du nombre dans la nature, œuvre si va&te dont les bornes reculent à mesure que l'esprit avance pour l'accomplir.
indéfinissable, indéterminé, d^unc matière, qui par soi n'est rien qu^on puisse connaître, mais que l'action du nombre élève à Texistence. Le nombre est un créateur qui se sert de la matière, et la matière apparaît ainsi passive, et non plus comme le principe vivant des Ioniens. De là résulte une dualité qui devient le fondement de la connaissance rationnelle. Remarquons aussi que, de même que le nombre produit l'être fini, de même l'unité produit le nombre ; de sorte que le dualisme revient à poser, d'un côté, ruoilé, principe de l'être et de la connaissance; de l'autre, la pluralité infinie, qui n'est rien sans la participation de l'unité. Ce dualisme se retrouve, avec une définition plus ou moins précise et sous des formes variées, mais enfin se retrouve toujours dans les doctrines attribuées aux pythagoriciens ; il faut donc en rapporter le premier principe à Pythagore.
X. Mais ce n'est là qu'un aperçu scientifique, une vue pour ainsi dire subjective de l'univers; toutes les doctrines alliées aa pythagorisme nous en présentent en même temps une autre, plus physique, plus objective, qui semble cependant n'être qu'un pas plus avancé de la première vers la réalité sensible et vivante. En effet, ce qu'est l'unité dans l'intelligence, la lumière ne l'estelle pas dans le monde? La lumière, principe de la vue, qui apporte la distinction dans le mélange, Tordre dans le chaos; la lumière^ qui, intimement unie à la chaleur et au feu, jette la vie avec ses rayons, anime, illumine et féconde, et partout éclate comme la vraie créatrice de l'univers physique! Or, dès le temps des cosmogonies, on trouve désigné sous le nom d'éther, le principe commun de la vie, de la lumière et du feu. Pythagore, soit qu'il eût emprunté quelque chose aux mages, qu'on peut supposer avoir été connus hors de la Chaldée au temps des conquérants Cyrus et Cambyse, soit, ce qui est aussi probable, qu'aidé par quelques idées cosmogoniques répandues en Grèce et en Italie, et par les mythes de son contemporain Phérécyde, ou que de lui-môme, enfin, il se fût élevé à cette vue grande et élémentaire du monde, Pythagore prit Téther pour élément vital de la nature, et par suite pour symbole de la divinité.
Nous disons symbole pour nous accommoder à l'idée ordinaire que l'on se fait aujourd'hui de Id lumière et de la chaleur; mais
;{ on se rappelle que l'idée de la matière devait se présenter à 'ythagore comme purement négative , comme analogue à celle les ténèbres parmi les notions sensibles, et que cette idée n'exisait même pas pour les sages ioniens, on comprendra sans peine jue la lumière, envisagée dans ses qualités vitales et féconlantes, ait été regardée, dans un temps où l'esprit tendait à réaliser )bjeclivement toutes ses connaissances, plutôt comme l'essence nème que comme un simple symbole de Tesprit et de la divinité. \insi la lumière, l'harmonie et l'unité , les ténèbres, le désordre îtla pluralité, formaient certainement les deux faces delà dualité f)ythagoricîenne : Tune représentait à la fois ce qui est intelligible et intelligent, car il était difficile de séparer ces deux choses ; l'autre , ce qui n'est ni Tun ni l'autre , la matière ou le chaos. Plus tard , les déductions de ce dualisme primitif s'étendirent à tout le domaine de l'esprit; mais, pour ne pas donner ici des conséquences tirées par des disciples à la place d'un principe posé par le maître, ou même une interprétation assez complexe, au Ueu d'une doctrine simple et primitive , nous bornerons là ce qu'on peut attribuer à Pythagore avec quelque probabilité. Faisons remarquer seulement que, dans la dualité telle que nous l'avons exposée , rien ne nous autorise à faire jouer au principe de la multiplicité un rôle actif, à le considérer comme l'élément et la cause du mal, soit moral, soit physique. Cette doctrine, particulière aux mages, ne se trouve pas dans les meilleurs et anciens documents de la philosophie pythagoricienne.
L'enseignement religieux de Pythagore et ses relations avec les principaux sanctuaires de son temps ne permettent pas de douter qu'il ait cru à l'intelligence divine et à la Providence. Dieu devait ^ui apparaître, en soi, comn\e l'être accompli, l'invariable personne qui réside en la suprême unité, et Dieu dans l'univers comme la toute voyante lumière, le principe des nombres, le feu qui court à travers la création pour animer les intelligences, l'âme du monde en un mot dont les âmes particulières sont tirées, comme on le dit plus tard lorsque les mots furent imposés aux idées [i). Mais
m Cicéron , de Nal. deor.^ 1, il.— La croyance à îa personnalité divine et & la séparation réelle des âmes particulières distingue absolument cette doctrine du panthéisme des autres phUosophcs anciens. Elle est attribuée ici A Pythagore
quand Pythagore enseignait la religion plutôt que la doctrine du i cosme , il devait parler des dieux , des héros, d'Apollon et de ! Mercure, de Bacchus et d'Hercule, et non certes de l'unité première et des hypostases divines. De même que l'eau de Thaïes i ou l'infini d'Anaximandre avaient la puissance de produire des dieux, de même l'éther, éternel élément des âmes, avait fourni les pouvoirs supérieurs à l'homme. Ces dieux, les vrais dieux du peuple, qui n'en a jamais connu d'autres, pouvaient seuls être en relation continuelle avec la faiblesse humaine, accepter les sacrifices, in'spirer les oracles, récompenser ou punir les morts, régler par la justice et par la loi l'émission et les évolutions des âmes dans les corps.
Nous ne reviendrons pas sur la métempsycose, dont nous avons déjà indiqué Torigine et la nature (1), ni sur les fameux symboles, qui ne sont en général que des préceptes de morale très-convenables au siècle des sages, et dont une interprétation minutieuse ne pourrait être que fort arbitraire (2). Enfin nous laissons de côté le conle fameux des migrations do l'âme de Pythagore et de la réminiscence qu'il en avait conservée. Ce mythe, dont il existe plusieurs versions inconciliables, ne remonte qu'aux historiens de l'école d'Aristote , et Platon semble l'avoir ignoré (3). Sa formation 8*explique naturellement par le rapprochement du dogme de la métempsycose et de la croyance à la divinité de Pythagore. Le génie de notre époque préférera certainement à ces fables grossières les beaux vers d'Empédocle sur la grande âme de son vieux maître :
a Cet homme, plein de connaissances sublimes, renfermait en » soi , comme en un trésor, les connaissances de tous les âges; » et lorsque son esprit s'abandonnait tout entier à la méditation,
par induction, comme ayant appartenu à ïécole pythagoricienne. (V. ci-dessous, liv. m, § IV, n^S et 14.) 11 est vrai qu'Aristote accuse quelque part les pythagoriciens d'avoir enseigné T antériorité du désordre à Tordre et le développement graduel de l'intelligence dans l'univers (Métaphysique, xii.7); mais nous verrons que leur principale école admit, en même temps que la Genèse^ la perfection et l'éternité du monde.
(1) V.|i, n« 10, ci-dessus.
(2) V., pour cette interprétation, Diogène, Porphyre, Jamblique et le Commentaire d'Hiéroclès sur les vers dorés.
(3) Fréret, Chronol, de Pythag., Acad. des Tnscript., t. XIV.
B non-seulement il découvrait la nature de tous les êtres , mais » il embrassait encore d*un môoie coup d'œil dix ou vingt âges » d'hommes (1). »
XI. Après nous avoir montré dans Thaïes et dans Anaximandre les philosophes orthodooDes qui appliquèrent le raisonnement à Vexplication des cosmogonies , et dans Pylhagore un initiateur malheureux aux dogmes et à la politique de TOrient, qui créa la science en croyant fonder un état, le sixième siècle, ce siècle de la liberté de la pensée, va faire naître devant nous un esprit original et pénétrant, qui s'opposera à la fois à Pylhagore et aux ioniens, et qui, cependant, animé du génie de l'un et du génie des autres, jettera sur le monde une vue nouvelle et fondera la première école de pure métaphysique en Grèce. Xénophane naquit à Colophon, ville de l'Asie mineure. Contemporain par sa naissance d'Anaximandre et de Pythagore, il traversa dans sa vie de centenaire beaucoup d'événements et beaucoup d'opinions. Exilé de sa patrie, il erra d'abord en Sicile, puis s'établit, âgé de quatrevingts ans, à Élée, colonie des Phocéens, dans la Grande-Grèce (2). De là seulement sa renommée repassa la mer et parvint en Grèce, avec la philosophie de ses disciples, au siècle de Socrate. Aussi, quoique Xénophane eût composé un poème dont il allait, rhapsode philosophe, déclamant les vers, sans ornement musical, avec toute la simplicité sévère de la voix, il est difficile de restituer la pureté primitive de ses idées. Les fragments même que la tradition lui rapporte peuvent avoir été confondus avec ceux que lui prêtait le sceptique Timon, dans un dialogue satirique qui faisait partie de ces silks , si fameux chez les anciens (3) ; mais, quoi qu'il en soit, il est possible, en gardant un bon ordre d'exposition, d'arriver à des résultats aujourd'hui suffisants ; et si les vers de Xénophane ne sont pas toujours de lui , ils témoignent au moins des idées originales que les plus anciens écrivains lui attribuaient.
Remarquons d'abord dans Xénophane l'antagoniste de Thaïes,
(1) Empédocle, dans Porphyre, Vit. Pythag., 30.
(2) Diogène, Vie de Xénophane, iz, 18 ; et Cousin, Nouveaux Fragments philoiophiquee, p. 9, l'** éd.
(3) V. Sextus, TTypotypoees, i, 224, sqq, et les notes de Fabricins.
de Pythagore, d'Épîménide, d'Hésiode et d'Homère (4), c'est-à- | dire 1 ennemi tout à la fois de la poésie mythologique populaire, des cosmogonies, de la philosophie ionienne et des mystères. a Homère et Hésiode ont attribué aux dieux, disait-il, tout ce qui » est déshonorant parmi les hommes : le vol, l'adultère et la tra- » hison (2). » Jusque-là Pythagore eût applaudi ; mais Xénophane j raillait Pythagore sur la métempsycose : « On rapporte qu'en » passant il vit un jeuriô chien qu'on battait cruellement; il eut i » pitié, et dit : Ne frappez plus ; c'est l'âme d'un ami, je le con- I » nais à sa voix (3). » Voyons mainlenîaint comment Xénophane traitait les dieux anthropomorphes de la Grèce. «Ce sont leshom- » mes qui semblent avoir produit les dieux, et leur avoir donné » leurs sentiments, leur voix et leur air... Si les bœufs ou les » lions avaient des mains ^ s'ils savaient peindre avec les mains » et faire des ouvrages comme les hommes, les chevaux se ser- » viraient des chevaux et les bœufs des bœufs pour rep^éî^enler » leurs idées des dieux, et ils leur doiineriaient des corps tels que » ceux qu'ils ont eux-mêmes, etc., etc. (4). » Ailleurs : «Nnlhomme » n'a su-, nul homme ne saura rien de certain sur les dieux el A sur tout ce dont je parle ; et celui qui en parle le mieux n'en » sait rien^ et l'opinion règne sur tout (5). » Mais ce n'est pas tout, Xénophane s'attaque encore à l'uti deâ fondements de la société grecque. « Parce qu'un homme excelle au pugilat, ou au » pentathle^ ou à la lutte, ou mènie à la coui^e à pied, l3e qui est » le comble de l'honneur pour ceux qui veulent se distinguer » dans les combats du corps, l'État n'en aura pas de meilleures » lois ; et c'est un petit sujet de joie pour une ville qu'un de ses » citoyens ait été vainqueur à Olympie; car cola ne remplit pas » ses greniers. » Et dans le même passage, parlant toujours de l'athlète dont il vient de décrire les travaux et la gloire: « lo » tel homme ne peut entrer en coniparaison avecmoi^ dit-il; » car au-dessus de la force des hommes ou des chevaux est noire
(1) Diogène, loc. cit.
j2) Sextus, Adversus physicos, i, 193 (3) Dîogène, Vie de Pythagore, vhl, 36.
(4J Cléirtfetit d'Alexaiidrife, Slr&ma(à, v, p. 60t ; Euâèbe, Pr^pàr. érang., xtii, 13; etThéodoret, Thérapeutique^ dise. m.
\b) Sextus, Adberêu» 2o^teos, t, 49.
D sagesse. Mais on juge trop légèrement ; il n'est pas juste de )> préférer la force à la sagesse ulile (i). » A ces traits qui témoignent d'une sorte de protestantisme et d'une philosophie purement déiste, ajoutons que Xénophane niait la diviriation (î); qu'il condamnait la preuve par le serment, si commune dans les lois antiques, parce que le serment est une arme inégale entre les mains des combaltants (3); qu'il diminuait riihportahce des dieux pour augmenter, qudnd la i-aison le voulait, celle de la nature (4) et celle de l'homme (5); que sa mobale enfin était celle qui, étrangère aux dogmes, ne s'appuie que sur l'idée de la vertu et sur la notion gériérale et confuse des dieux, ïnattirés des hommes, créatures supérieures, puissahtes, vénérables : « Avant » tout, il faut que l'es hommes sages célèbrent Dieu pàf de bon- » nés paroles et de saints discours, lui faisant des libëtions et lu » demandant là force de faire cfe qui fest justfe; tàt c'est toujours » le pliis sûr ; et il n'y â pas de mal ft boire, pourvu qo'bn puisse » revenir à la maison sans Utt serviteur-, à moins qu'on he soil s vieux. Il faut louer celui qdi, après avoir bu, tlentd'atiles propos f> selorl sa mémoire, et qui discourt de la vertu , qui tie raconte » pas lips combats des Titans 6û des Géants, hi des Centaures, « Hctidhs des temps passés j bagatelles airiiableâ ^ans^utmne uti* » liîé; mais il faut toujours lavoir fôpetasée deâ dieux (6). »
XIÏ. Le plus ahcieri térrtoignàge qui ttous soit parvenu sui la manière dont Xénbphane codiprénail Tessence de Dieu et ses râppot-ts avec le morîdfe , hôus offre sa croyance envfeloppée de ce vague qui torivietll â line pensée primitive fel à une âme inspit-ée. Jetant îeii yeux sur Vimmensité da cVe/, il dit que Vunité était Dieu {!). Cette unité divine n'est pas le monde; c'est une
(l) Athénée, Banquet des sophisles, x, 2, p. 413 et 414. . (^} Cicéron, de Divinatione, i, 3; et Pseudo-Plutarque , Opinions dis philoso" Phesy\,l.
(3) Aristote, Rhétorique, i, 15.
(4) Eustbate, Iliad., xi : u Ce qu'on appelle tris est un simple nuage qui présente à l'œil ui^e apparence rouge et \erte. »
(ô) Stobée, Mcl.phys., i. Il : u Non, les dieux n'ont pas tout donné aux mortels dans lorigine; c'ebt l'hoinme qui avec le temps et le travail a amélioré sa «ieitinée. «
{f>\ KihénéCf Banquet des sophistes, XI, 3, p. 462,
|7) Aristote, Mi-taphi/sique, l, 1,
nature intelligente qui « voit tout, enlend tout et ne respire » pas (1 ] ; c'est un dieu supérieur aux dieux et aux hommes, et » qui ne ressemble aux mortels ni parla figure, ni par resprit(2), » qui, sans connaître la fatigue, dirige tout par la puissance de » l'intelligence (3), toute vision, toute connaissance, toute » ouïe (4). » Ce dieu n'a pu naître ; car comment serait-il né de son semblable? comment de son dissemblable ? N'étant pas né, il ne peut périr, puisqu'il est indépendant et par soi. Etant sans doute le meilleur et le plus puissant, il est un ; car toute pluralité, soit égale, soit inégale, serait une négation de puissance. Il n'est ni infini f ni fini, puisque le premier est une négation d'existence déterminée, et que l'autre suppose la pluralité ; ni mobile, ni immobile, puisque dans un cas il serait divisible et périssable, et que dans l'autre il n'existerait même pas (5). C'est une essence sphérique (6), c'est-à-dire partout et toujours égale, identique à elle-même, sans commencement, sans fin , sans changement. Cette dernière pensée, qui est universellement attribuée à Xénophane, quoique souvent mal interprétée, nous fait connaître l'expression propre et originale de sa doctrine. Nous nous y tiendrons sans chercher à déterminer plus exactement la nature de V unité sphérique, en la confondant avec l'être unique et absolu conçu parla pensée, comme le firent les successeurs de Xénophane ; cette interprétation, devenue très-naturelle après que la philosophie de Parménide fut connue, a dû produire à la fois les passages des compilateurs où les propriétés de la sphère de Xénophane sont rapportées au monde (7), et ceux où l'unité absolue et la suprême immutabilité en sont affirmées (8). C'est assez , quand il s'agit d'une
(1) Diogène.loc.cit., 19.
(2) Clément d'Alexandrie, loc. cit.
(3) Simplicius, Physique, i, 6.
(4) Sextus, Adversus physicos, i, 144*
(5) Théophraste, dans Simplicius, loc. cit. ; et le livre sur Xénophane, ZénoH et Gorgias, dans les Œuvres d'Aristote.
(6)Ibid.; et Diogène, Vie de Xénophane, 19; Sextus, //ypotypo5«, 1,226; Cicéron, Académiques, ii, S7.
(7; Ps-Plutarque, Opin. desphil., ii, 4; Stobée, Origène, Tbéodoret, etc.
(8) Cicéron, Ps-Origène et surtout Eusèbe Prépar. évang. ,ym , 2. Deux questions ont été discutées par les commentateurs attentifs, celle de Vin^nité et celle de Vimmobilité du dieu de Xénophane. Quant à Tinfinité, soutenue par Nicolas de Damas et réfutée par Alexandre (dans Siirplicius, loc. cit.), elle ne peut se sou-
DE PHILOSOPHIE ANCïtNNE. 117
telle antiquité, que d'avoir pu connaître la tendance d'un esprit ; et nous trouvons une doctrine déjà assez indépendante et assez forte dans cette assimilation de Dieu à Tinlelligence pure et sans mélange symbolisée par la sphère et dans la distinction profonde qui on résulte entre cet être, objet de la raison, et Funivers phénoménal, mobile^ variable, inintelligible.
Nous devons penser que l'opinion souvent attribuée à Xénophane de l'incompréhensibilité absolue de toutes choses (1 ), et attribuée aussi à son dogmatique disciple Parménide , se rapporte non-seulement aux dieux populaires , dont il méprisait les histoires , mais aussi à Texplication du monde tel que Thaïes d'un côté, Pythagore de Tautre, le concevaient. Mais une fois que la raison avait dans ce monde séparé son objet propre et qu'elle n'avait plus à se proposer de l'expliquer en lui-même comme un tout harmonieux, soumis à de certaines lois do développement, résultat mobile d'un principe immobile; le monde des apparences demeurait en quelque sorte nu devant elle, et il lui était permis d'eu chercher une explication purement matérielle , c'est-à-dire d'en rattacher les effets les uns aux autres et d'en signaler les analogies. De là la physique de Xénophane et de l'école d'Êlée en général. Pour celui même qui nie l'existence réelle de la nature il reste encore à faire une histoire naturelle de l'apparence et de Tillusion. Dans cette voie, Xénophane poussa le dualisme plus loin que Pythagore ; il ne vit pas comme lui l'unité et les nombres s'objectiver dans l'univers, mais il sépara complètement l'objet de la raison de celui des sens. Sa physique , plus esclave des apparences que celle de Thaïes, semble avoir fait jouer un rôle important à chacun de ces quatre éléments, l'eau ^ la terre , lair et le feu (2) qui résultent de la première division , à laquelle une
tenir d'après le sens que les plus anciens philosophes donnaient à ce mot, sens que nous avons expliqué d'après Aristote (cl- dessus art. 6). Pour ce qui est de l'immobilité, il faut distinguer entre celle qu'on affirme de Tétre intelligent e t constant et celle qui irait jusquà nier l'intelligence même. Le première seule convient à la sphère de Xénophane. Le passage où Cicéron fait prononcer son interlocutcnr [de Natura deorum), d'ailleurs épicurien et très-léger, sur la question deTinfinité, est, quoique cité partout, inintelligible. Enfin la vraie solution est dans les passages d' Aristote et de Théophraste.
11) V. Diogène, Sextus, Cicéron, etc.
12) Diogène, loc. cit.
Il8 MANUEL
impartiale observation puisse soumettre la nature. Les compilateurs qui , menés par Thabitude , ont cherché à savoir à quel élément Xénophane donnait la préférence, ont été conduits à des résultais contradictoires , et ceux qui ont essayé de les concilier n'ont pu rien conclure de certain (1). Nous verrons bientôt comment le système du monde se présentait à Tesprit de Xénophane ; qu'il nous suffise ici de dire qu'une infinité de mondes mobiles résultait selon lui de la combinaison des quatre éléments (2). La terre, pensait- il, tantôt envahie, tantôt abandonnée par l'eau dont les traces se trouvent encore dans les fossiles des carrières de Syfaeuse et des marbres même de Paros , subit ainsi des révolutions à la suite desquelles les générations humaines doivent recommencer (3).
XÏÏI. Afin de clore cette période primitive de la philosophie il rious reste à exposer les premiers grands résultats qui furent obtenus en Grèce pour la constitution des sciences rationnelles et de celles des sciences naturelles qui en dépendent. C'est à thaïes et à Pythagore que remonte l'origine certaine de la géométrie. 11 est vrai que la première idée de celte science est attribuée aux Égyptiens , et qu'entre tous les voyages fabuleux de Thaïes et de Pythagore , le voyagé d'Egypte est le plus vraisemblable ; mais il fatit penser que la connaissance pratique de l'arpentage a seule été nécessaire aux habitants de la vallée du Nil [i) ; et s'il était vrai que là méthode, c'est-à-dire au fond la géométrie môme, eût d'abord pris naissance dans les temples d'Egypte (5) , on ne s'expliquerait pas qu'elle fût demeurée inféconde et qu'elle eût attendu pour se développer l'intervention de l'esprit grec. Cène serait pas la géométrie, ce ne serait pas une doctrine rigoureuse et générale qu'un savoir borné, sans progrès, sans recherches suivies et continues. On peut d'ailleurs opposer aux traditions qui donoeot
(1) V. Cousin, Nùuv. Fragm. philos. ^ p. 44 et suit.
12) Diogène, loc, cit. Nous disons mobiles en adoptant une correction tout à fait nécessaire, selon nous , db Brandis au texte de Diogène. \3) Ps-Orlgène, Philosophoumetta, 4.
(4) Hérodote ( Ekterpe, 109 ) eà attribue l'invention à Sésostris, qui lit un partage des terres ; et Diogène (d'a)[>rès Anticllde), dans la Vie de Pythagore^ au roi Mœris.
(5) Aristote, Métaphysique, i, l.
à la science une source égyptienne, celles qui nous montrent Thaïes apprenant aux prêtres les éléments de la doctrine des proportions en mesurant la hauteur des pyramides par l'étendue de leur mobre (i). En résumé, nous devons accorder aux vulgarisateurs et aux initiateurs systématiques le premier mérite d'une découverte dont les fondements sont dans l'esprit et qui n'appartient en propre à personne.
On se fait ordinairement une faible idée de Timportance des premières découvertes théoriques en géométrie. Cependant , nonseulement ces découvertes sont fondamentales, mais encore elles supposent que la science existe déjà tout entière par son principe et selon sa méthode dans Tintelligence de l'inventeur ; il ne faut plus que du temps pour qu'elle se déploie. Ainsi , que Thaïes découvre que tous les angles inscrits dans le demi-cercle sont droits (2) , et qu'il le démontre , car on sait que les deux choses sont inséparables dès que la théorie existe; quePylhagore découvre qje des trois carrés qu'on peut construire sur les côtés d'an triangle rectangle, celui du plus grand côté équivaut en surface à la somme des deux autres (3) , voilà deux propositions qui , pour être conçues dans toute leur rigueur , exigent que l'entendement ait abstrait son objet, qu'il ait posé des axionies, défini la matière de sa spéculation , point , ligne, surface; enfin comparé , scruté les rapports, et, pour parler la langue de Pythagore, déterminé les harmonies du fini.
Des deux propositions que nous venons d'énoncer , Tune , celle de Pythagore, a un caractère particulier ; elle pose un rappo;*t de nombres en même temps qu'un rapport géométrique : elle convient donc au génie de l'inventeur , qui semble avoir cpncu seul entre tous les anciens , non pas cette algèbre, dpnt ia conception la plus générale , et la méthode et la coordination systématique appartiennent aux modernes , mais au moins la possibilité d'une science universelle de tous les rapports, de toutes les harmonies du monde envisagés dans les nombres. Le système des i^pmbres ne
(1) Diogène, Vie de Thaïes^ 1, 27, d*après Jérôme de Rhodes.
(2)Id.,ibid.,i, 24.
(3) Id., Vie de Pythagore^ viii, l2. Tout le inonde connaît U sacrifice d'une hécatombe que fit Pythagore à dette occasion ; c'est une histoire fabuleuse et sujette à de nombreuses Versions.
11) MAMtL
contient pas l'algèbre, mais il contient le principe essentiel de Talgèbre et de ses applications. Il n'est donc pas étonnant que Pylhagore ait, le premier, mêlé aux notions géométriques les notions arithmétiques. Celles-ci , sans doute, étaient jusque-là demeurées isolées et bornées à la pratique depuis Fépoque où les Phéniciens avaient introduit la numération avec l'écriture dans la Grèce (1).
Le plus ancien système de numération desTxrecs, comme celui des Romains et de plusieurs autres fîeuples, était penténaire. Les pythagoriciens au contraire, et d'après leur maître apparemment, attachaient une grande importance au système décimai. Mais il est impossible de savoir si l^s idé/es premières de l'arithmétique de position, si les procédés de calcul qui composent la numération moderne, et dont nons verrons que la possession peut être rapportée avec vraisemblance à l'école de Pylha.;ore, si en6n la détermination des principaux nombres cosmiques appartenaient aussi à l'admirable inventeur du carré de V hypoténuse Nous enj présenterons ailleurs les développements (2). *
XIV. L'astronomie grecque, à ses débuts, se compose d'observations élémentaires sur la marche du soleil , de la lune et des principales planètes, puis d'hypothèses sur la forme et sur la nature de la terre et des astres, et sur les causes des principaux phénomènes. Thaïes , s'il faut en croire des témoignages assez récents , dans son monde unique , plein (3) , issu de l'eau, plaçait la terre au centre (4) ; il la croyait ronde (5) , et supportée par Teau comme un navire; il attribuait aux mouvements de cet océan souterrain les tremblements de terre et les éruptions des sources (6) ; les astres étaient pour lui des terres enflammées (7) et la lune un corps opaque illuminé par le solçil (8), dont l'interposition entre cet astre et nous est la cause des éclipses (9). Ces éclipses , il était même en état de les prédire , ainsi que nous
(1) G. Yossius, de Scient, malkem.^ chap. viii, pag. 32 et 83, éd. Blaeu, 1660.
(2) "V. ci-dessouf, 1. m, § iv,n« 8.
13) Ps-Plutarqne, Opin.des phiL, l, 18.
(41 Id., ibld., III, 11.
(5) Id.. ibid., m, 10.
(6) Aristote, de Cœlo, II, 12; et Sënèque, Quest. nalur., vi, 6.
(7) Ps-Plutatque, Op. des phiî., ii, 13.
,8) Id., ibid., II, 28.
19) Id., ibid., u, 24; et Cicércn, République^ i, 16.
DE PHILOSOt>HlË ANCIENNE. i»il
l'avons vu , grâce peut-être à quelque période approximative déduite des chroniques sacerdotales des Égyptiens (4).
Si nous ajoutons à ces connaissances la découverte de la constellation de la petite Ourse (2) ou de l'éloile polaire , le calcul de la durée de Tannée et des époques des solstices et des équinoxes (3), l'évaluation approximative du diamètre apparent du soleil (4) et des grandeurs relatives de cet astre et de la lune (5) , nous devons reconnaître dans la doctrine physique de Thaïes un mélange déjà très-heureux de l'observation et de Thypothèse. Ânaximandre n'était pas aussi avancé, s'il est vrai qu'il ait cru la terre cylindrique (6) et regardé le scleil et la lune comme deux roues, Tune vingt-huit fois, l'autre dix-neuf aussi grandes que la terre, creuses à l'intérieur et remplies d'un feu qui s'exhale par un certain soupirail central, et qu'il ait ensuite expliqué les éclipses par la conversion de ces roues (7). Sa météorologie avait pour fondement le fluide aériforme, dont le soleil meut et dissout les parties les plus subtiles et les plus humides : de là cette fluxion de Tair, qui est le vent. Lorsque le souffle vient à être enfermé dans un
(1) V. ci*dessuS) n" 3.
|2) Diogène, Vie de Thaïes, l, 23. Cf. Strabon, l, cli. 1.
(31 Eudème, dans Diogène, loc. cit. — Eudème confirmait aussi les prédictions d'écIipses solaires attribuées à Thaïes. Ibid.,et Clément d'Alexandrie, Slronota, 1.
(4) Apulée, Florida, liv. tv. Ce passage , où il est aussi Vaguement question des éclipses et des phases lunaires, est très- emphatique et vise au merveilleuxi
i&) Diogène, loc. cit., i, 24. Ce rapport evtfixé à 1/720, mais il n*est pas dit Comment il fut obtenu.
(6) Plutarque, dans Knsèbe, Prépar. évang.s i» S, et Opin, dès phil., m, 10. îiiogène, Vie d'Anaximandre, il, 1, lui fait partager l'opinion de Thaïes sur la rondeur de la terre, et prétend qu'il croyait le soleil un fou pur aussi grand que la terre, et la lune douée d'une lumière seulement réfléchie. Par malheur Diugène î^e cite pas ses autorités.
(7) Opinions des philosophes , il, 21, ^ et 26. — Montucla, Itisl, des maUiém.^ ^•I> p. 107, rejette avec mépris Ces imputations. Il nous semble confondre à tort, dans cette antique science, la partie de rhj-pothèse avec celle de l'observation directe et des faits ; il oublie que les mathématiques appliquées n'atteignirent jamais dans les écoles de la philosophie ancienne la constance et l'indépendance qu'elles ont chez les modernes. C'était beaucoup que d'appliquer la géométrie ^u système du monde ; et Thaïes et Anaxinnandre se partagent 1rs premiers la gloire de l'avoir tenté. Au surplus, l'hypothèse même des roues a pu être présentée d'une manière moins bizarre qu'elle ne l'est ] ar le compilateur. Serait- il donc impossible de donner une tournure étrange aux hypothèses même les n.eilleures émises par les physiciens les plus récents î
Duage épais, le bruit naît de la déchirure qu'il produit par sa finesse et sa légèreté; la lumière, de la divulsion qui sopère dans cette noire nuée (1). Une force descend ainsi de réther dans les choses d*en bas : Téclair, le tonnerre et la foudre résultent du choc de Tair et des nuages (2). Mais ce ne sont là que les premiers efforts de rinlelligence qui scrute les causes cachées; tant que les preuves manquent et que les faits sont rares ou peu distinctement observés, il doit y avoir erreur et (Jivergence dans les opinions. Pour tout ce qui regarde l'observation plutôt que les théories, Anaximandre fut, au contraire, le digne ami de Thaïes. Le premier, il construisit une carte géographique (3) ; il apporta en Grèce le gnomon (i), déjà connu à Babylone (5), et il essaya de calculer Tobliquité de récliptique et les distances dos astres (6).
Tandis que Thaïes, qui faisait reposer la terre sur l'eau primitive et originelle, n'avait à rechercher les raisons ni de sa position ni de sa stabilité ordinaire, Anaximandre, qui adoptait uo tout autre système, fut le vrai fondateur de l'astronomie commune des Grecs. Il plaça \s( terre au centre du monde, et il y expliqua son équilibre par une raison mathématique très-remarquable : c'est qu'étant semblabloment située par rapport aux extrémités, il n'existe ppur elle ni o^otif dç se moyvoir d'un coté plutôt que de l'autre, oi possibilité de se mouvoir des deux côtés à la fois (7). Cette opinioa du repos central de la terre, commune à toute l'école des naturalistes dans Tantiquité, est aussi celle de Xéoophane, mais avec une grossière variante. Suivant lui, la terre prolonge nons no? pieds ses racines à l'inBni, tandis qu'un air,
(1) Opinions des philosophes y ni, 3 et s liv.
(2) Sénèque, Questions naturelles, ii, 18 et 19. (3t ératosthène, dans Strabon Géogr.^ i, ],.
(4) Phavorinus, dans Diogène, loc. cit.
(5) Hérodote, Eulerpe, 109.
(6) Eudème, dans Simplicius, de Cœlo,
(7) Aristote, de Cœlo, ii, 13. On trouve, i la vérité, un passage dç Théon de Smyrne {Bibliolh. de Fabricius, m), dans lequel l'opinion de la mobilité deU terre est attribuée à Anaximandre d'après Eudème, disciple d'Aristote et historien derastrologiefmais ce passage doit être nécessairçmeot modiAé. (V. Montucla,loc. cit.)
infini comme elte, s'élève ali-deâsus de nos tètes (1). De la terre et de leau s'élèvent des exhalaisons humides, des nuages, qui, enflammés, composent la matière des astres : tantôt ils s'éteignent, tantôt ils se rallument comme de simples charbons, et lorsqu'ils s'allument nous nous figurons qu'ils se lèvent, et qu'ils se couchent quand ils s'éteignent (2). S'il faut recevoir ces dernières traditions pour vraies et rejeter sans hésitation quelques témoignages contraires, tels que ceux qui nous présentent la lune de Xénophane comme couverte de maisons et de villes (3), noua considérerons cette manière.de voir chez ce philosophe comme un essai tel quel d'explication des illusions du monde, et non comme un dogme sérieux. Xénophane se distingue ici par une physique barbare (4), comme par son idéalisme métaphysique absolu , el des naturalistes^ qui cherchent soigneusement la vérité dans l'apparence, et des mathématiciens^ Pylhagore et son école, qui regardent comme objectivement réalisées dans l'univers leâ lois de l'intelligence.
XV. Le principe fondamentabde la philosophie des pythagoriciens, principe que nous avons vu devoir être attribué, suivant toute apparence, à Pythagore lui-même, couduisait le penseur à chercher les rapports numériques des distances et des temps, Tordre des mouvements des astres, c'est-à-dire, en d'autres termes, à créer l'astronomie mathématique. De plus, habitués à considérer le feu comme le centre de vie du monde, et désireux de connaître les lois plutôt que les faits et de s'élever au-dessus des apparences sensibles , les pythagoriciens devaient être conduits à placer la terre au rang des planètes. Nous verrons ces grandes conséquences se développer dans l'école de Pythagore;
(1) Xénophane, dans Achill. Tat., in Arati Phanom,^ xil; Aristote, àe Ccelo, II, 12, et de Xenoph., Zen. et Gorg., 2.
(2) Achilles Tatius, loc. cit., xi ; et Ps-Plutarque, 'Opin. det phil.yii, là.
(3) Cicéron, Académiques y 39. Il y a là peut-être une confusion de noms. Lactance {InsiiL. divin., m, 23) fait aussi dire à Xénophane que la lune est plus prande que la terre, ce qui ne peut s'accorder avec l'infinité de» racines de celle-ci.
(4) Xénophane ne senîbîe-t-it pas vouloir tourner en dérision toutes les lois naturelles cherchées par ses contemporains, lorsque, non content d'éteindre et âe rallumer les astres soir et matin, il reut encore que chaque climat ait Son soleil à lui, et que ce soleil marche toujours tout droit, de sorte que par l'effet de son éloignement il semble tourner 1 [Opin. des philos,, ii,24.)
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inaiâ ici nous ne pouvons en rapporter au maître, avec quelque
certitude, que l'origine et le principe (1).
La géométrie et l'astronomie sont les deux sciences positives par lesquelles Thomme applique sa raison et les lois de sa pensée à un objet défini qu'il envisage dans l'espace. À Tétude des rapports généraux d'étendue, de position et de figure que la géométrie fait connaître, l'astronomie ajoute celle des rapports de durée , de succession et de mouvement. Mais ce n'est pas tout : une découverte de Pythagore vient étendre encore le cercle de la science, et révéler une nouvelle apparition de la raison dans le monde matériel. Une tradition dont le fond paraît incontestable, nous présente, eneflfet, Pythagore comme le premier auteur de la théorie rationnelle de l'acoustique. Soit que la considération attentive d'un instrument à cordes lui eût fait connaître les conditions numériques imposées aux longueurs des cordes qui rendent les sons consonnanls, soit que le point de départ de sa spéculation eût été, comme on le raconte, la vérification des poids proportionnels des marteaux à l'aide desquels des ouvriers forgerons avaient exécuté devant lui une harmonie sur leur enclume, il est certain qu'il reconnut et détermina les raisons de nombres auxquelles satisfont conslamment et se soumettent les moyens matériels do l'harmonie (2). Ces raisons s'appliquent aux poids quand il s'agit des marteaux, et. aux longueurs quand il s'agit des cordes; car il n'est nullement probable que Pythagore ait cherché à fixer la loi des poids qui serviraient à tendre une même corde pour qu'elle rendît successivement les divers sons consonnants. Cette loi n'est pas tout à fait ausfi simple que celle qui régit les longueurs des cordes tendues par un même poids, et nous n'en trouverons aucune trace quand nous parlerons du système musical de l'école pythagoricienne (3).
Ainsi la musique, cet art qui semblait de nature à ne pouvoir
(1) V. liv. III, § IV, n«> 9.
(2) Jamblique {Vit. Pylhag.) et Nicomaque {Manual. îiarmon.) se fourvoient grossièrement, commfr l'a fait voir Montncla {Hist. des math,, i, pag. 123)en voulant analyser le procédé ind actif par lequel Pythagore passa des marteaux aux cordes. Mais, que cette erreur vraiment étrange infirme ou non l'anecdote qu'ils nous racontent, il n'importe guère.
(3) V. liv. m, § IV, ji» U,
DE PHILOSOPHIE ANCIENNE. \n
subir la loi du nombre que par le rhythme et la mesure^ qui eu sont les éléments les plus extérieurs, en quelque sorte, s*y trouva soumise encore dans son élément le plus intime, dans celui qui ne dépend en apparence que de la sensibilité, la hauteur ou la gravité des sons La spéculation mathématique s*appliqua donc, dès sa naissance, à trois grandes branches de la connaissance; et les arts les plus chers aux anciens, ceux qui se déploient dans le temps connme ceux qui se déploient dans l'espace, obtinrent dans Tesprit des modes scientifiques correspondants. L'objet de la sculpture,- du dessin, de l'architecture, est en effet le même que celui de la géométrie ; Tobjet de la musique est le même que celui de l'arithmétique ; et l'objet de la danse se trouve à la fois dans l'arithmétique et dans la géométrie, et dans l'astronomie, qui les rassemble ; car elle est pythagoricienne, cette immortelle conception des chœurs des planètes , et de la danse considérée comme l'art suprême et réel de l'univers, manifesté dans l'accord sublime des mouvements et des figures (1).
(1) Il est très-probable que le fameux passage de la Titanomachie, cité par Clément d'Alexandrie (Stromata^ i, 306|, passage sur le sens duquel Newton et Fréret ont si long-temps disenté, se rapporte à ces idées des premiers pythagoriciens. Les mti'^ax, dXû(fcicou, que Chiron apprit aux hommes, sont les danses, les figures de danse, que décrivent les astres. Voyez M. Lelronne (jinalyse dfis tableaux de Dendéra et d'Esné^ 1844, inil. )