SUITE. — ÉMANCIPATION ET DISPEKSION DES ID^ES. — PREMIERS PHILOSOPHES
I. Ainsi la Grèce avait laissé le maniement de ses anciens dogmes à l'imagination des poètes; plus tard, à l'inspiration presque indépendante des mystiques. Au siècle des Sages, la morale, la législation et les institutions politiques empruntèrent leurs éléments à la raison individuelle. Enfin, Tesprit grec atteignit la philosoplue ; il se mit en possession de la forme de développement qui convenait le mieux à la liberté de ses allures naturelles. Ce qui distingue essentiellement la philosophie des autres modes de la connaissance humaine et du mode religieux en particulier, c'est que le philosophe recherche la cause, le principe et la na* ture de tous les êtres, là où le prêtre les connaît et les enseigpe. £n présence des objets, il sent que sa raison les contient, les embrasse, et qu'avec effort elle peut en découvrir la liaison^ ea scruter l'origine, en contempler l'ensemble. Il cesse alors de s'adresser à l'autorité ou d'obéir aveuglément à des jugements instinc* tifs; au contraire, appliquant à l'objet la puissance de sa réflexion, il a conscience d'une méthode de recherche indépendante , mais rigoureuse et sûre; et quand il veut enfin révéler à aa manière une vérité qu'il faut croire, expliquer les apparences du monde, il produit ses raisons, il prouve, et un nouveau genre d'enseigne-^ ment se constitue, fondé sur la similitude des principes rationnels et de leurs combinaisons dans toute intelligence humaine. £n résumé, les premiers philosophes sont ceux qui avancent les preuves de leurs opinions, les livrent à la discussion et à Texa* men, et tendent ainsi distinctement à baser sur le travail libre de rhumanité Ibs croyances et les progrès des croyances.
Mais, si la raison humaine est identique chez tous les hommes, identique à la fois dans ses principes et dans les combinaisons
qai s'en peuvent faire, comment la diversité peut-elle naître? D'où vient la pluralité des systèmes? d'où la discussion et le progrès? Posons d'abord que sans cette identité il serait impossible aux hommes non-seulement d'examiner et de discuter leurs opinions, mais même de parier et de vivre en société; remarquons d'ailleurs que jamais l'histoire ou la pratique de la vie n'ont pu nous montrer deux hommes en désaccord sur un principe premier de la raison, envisagé en lui-même, ou sur la voie à suivre pour raisonner^ pour penser scientiâquement. Une seule chose est arrivée souvent : c'est qu'à un prmcipe un autre principe a été opposé; qu'alors, se croyant forcé d'opter pour éviter la contradiction , qui répugne à l'esprit , l'homme a rejeté ce qui , isolément et à priori y n'aurait pu que lui paraître évident. Telle est l'originede la diversité. Dans cette intelligence, d'ailleurs commune à tous, siègent des principes non-^euiement divers, mais souvent opposés. Ces principes reparaissent dans le monde, qui est l'objet de l'intelligence, et dés sa naissance la philosophie a des systèmes contraires. Les idées se dispersent en même temps qu'elles s'émancipent ; dispersées, elles s'opposent.
IL Ainsi, suivant que le philosophe des premiers temps, obéissant involontairement à l'empire d'une croyance anticipée ou d'un enseignement religieux antérieur, ou même à la pente habituelle de sa pensée^ sera conduit à se placer à tel ou tel point de vue vis-à-vis des phénomènes , il sera par là même déterminé d'avance à embrasser une certaine doctrine. L'un, voulant réduire à l'unité toutes les apparences du monde , cherche , par l'observation des sens aidée des réflexions les plus simples, le principe le plus nécessaire au déploiement de là vie^ et, croyant l'avoir trouvé, il le considérera comme l'être unique dont tous les êtres primitifs ne sont que des modifications. Thaïes paraît être le premier de ces philosophes» Un autre se préoccupe moins de l'unité vivante dans le tout que de l'inûnie multiplicité des êtres qui s'y révèlent ; il ne prend alors ce tout que pour l'ensemble indéterminé de tous les élémente , et, du résultat de leurs combinaisons diverses, il déduit la variété de la création : c'est Ânaximandre. Mais voici qu'un homme d'une tout autre trempe d'esprit oublie ou méprise le fond maléricl, le sujet des modifi-
cations, pour do contempler que l'ordre, rharmouie, le nombre de ce qui est; et, dans l'intelligence comme dans la nature, il prend pour principe et pour réalité première le nombre, qui lui parait seul déterminer et caractériser l'essence de l'être. Cet homme est Pythagore; et bientôt à côté de lui, mais portant encore plus loin que lui le dédain de la réalité accidentelle et phénoménale, Xénopbane ne réduit pas seulement les êtres aux nombres, mais les êtres et les nombres à la simple unité, qu'il appelle Dieu, et par rapport à laquelle tout le reste n'est qu'illusion. Cependant cette illusion, la raison condescend à la régler, à Tordonner, et, à côté de sa métaphysiquBy Xénopbane imagine QD système physique.
Les quatre philosophes que nous venons de nommer furent à peu près contemporains. Tous vécurent au siècle des Sages^ et ils donnèrent à la philosophie grecque une impulsion qui la porta jusqu'à Socrate , et ne l'abandonna pas après lui. Nous examinerons successivement leurs doctrines, et nous montrerons comment les diverses sciences, sans se séparer encore les unes des autres, prirent naissance dans leur philosophie, et s'établirent dans l'esprit humain avec les caractères qui leur sont propres.
III. Thaïes, le plus ancien, le plus illustre des sept sages, naquit à Milet, ville d'Ionie, d'une grande famille thébaine de la race de Cadmus (4). Il traversa toute la première moitié du sixième siècle et presque toute la dernière du siècle précédent (2), et la tradition lui attribue d!avoir prédit (à une année près), pen* dant la guerre de Cyrus et de Crésus, une éclipse centrale de so^leil que les computations astronomiques fixent à l'année 640 (30 sept.) (3). Sa vie paraît avoir été méditative et principalement dirigée vers les spéculations alors naissantes de la géométrie et de l'astronomie. Seul entre les Sages il demeura éloigné du pou^ voir ; et cependant sa large intelligence politique peut se révéler encore à nous dans le conseil qu'il donna aux Ioniens de rester étrangers à la guerre des Lydiens contre les Perses, et surtout de
(1) Hérodote, Clio, 146 et 170 ; Diogéne, Vie de Thaïes, l, 22.
(2) Diogène, i, 37, d'après les Chroniques d'ApoIIodore.
(3) Hérodote, Clio, 74; et Oltmans, Mém. Acad. Berlin^ 1812-1813. Cf. Saint- Martin, Nouveaux Mém. de VAc. des luscr., t. XII.