ÉCOLE RATIONALISTE. — TROISIÈME SECTION
INFINIE MULTIPLICITÉ DE l'ÊTRE. — LEUCIPPE ET DÉHOCRITE.
I. Nous rangeons la plus ancienne école atomistique de la Grèce parmi celles qui suivirent la méthode rationaliste ; il y a pour cela deux raisons : l'une est tirée de la nature même des systèmes , l'autre est historique; et celle-ci confirme la première, en ce qu'elle met en évidence la filiation des idées. Il est impossible, en premier lieu, de rejeter les qualités sensibles des êtres comme illusoires, en tant qu'elles appartiennent à ces êtres mêmes, et de construire le monde eulier avec deux idées abstraites, celle du vide et celle de l'atome, sans renoncer à la croyance commune du peuple et des empiriques. Il est vrai que le rationalisme so présente plus net, plus rigoureux chez les philosophes, qui, réduisant tout à l'unité , font un pur jeu de la physique et du monde lui-même; mais sitôt qu'on reconnaît la pluralité des êtres comme réelle, il faut nécessairement qu'on lui conçoive un mode de relation; toute relation a lieu naturellement, par la voie des sensations; on est conduit alors à mettre ce rationalisme,
d'abord si sévère, au service de la sensation : on lui demande d'expliquer ce qu'il y a de réel dans les phénomènes sensibles. Telle est l'origine logique de l'atomisme. De même que, dans l'enfance de la méthode, les pythagoriciens transformèrent le nombre idéal en objet réel, extérieur, il ne faut pas s'étonner de voir les atomistes tomber dans une erreur opposée, dont la cause est la même, et se faire de l'objet ou un nombre ou une figure; mais on ne peut trop admirer la force et Tampleur de ces systèmes enfantés dans l'indépendance de la raison par les premiers des penseurs. On doit, d'ailleurs, distinguer essentiellement les atomistes anciens, qui, partisans de la spéculation fationnelle, accordèrent la première place de la science à la forme intelligible des phénomènes, de tous les atomistes des temps postérieurs, jetés par Épicure dans les contradictions du plus honteux empirisme. L'origine rationaliste de l'atomisme ne présente en histoire aucunedifficullé. Leucippeest universellement nommé par les anciens créateurdecettedoctrine; carie Phénicien Moschus, antérieure la guerre de Troie, n'est quelquefois regardé comme tel que d'après le témoignage de Posidonius, suspect à Cicéron, son disciple (1). Que dire , d'ailleurs, de ces atomes de Moschus, aussi nus et isolés par eux-mêmes que l'est le document qui les rapporte? Or, Leucippe dont la patrie est incertaine , mais qu'Âristote nomme le compagnon de Démocrite et dont la doctrine ne pourrait être sérieusement distinguée de la sienne, Leucippe est certainement un disciple des éléates (2). Démocrite, grand admirateur de Pythagore auquel il avait consacré l'un de ses ouvrages, nous est donné comme auditeur de Philolaiis ; il nommait Parménidc et Zenon dans ses écrits ; il n'avait eu de relations avec Anaxagore que pour les rompre avec humeur (3). L'histoire de la philosophie nous a aussi conservé la tradition d'une sorte de passage de
la doctrine pythagoricienne à l'atomisme : Ecphante de Syracuse
(1) Posidonius, dans Strabon, Géogr.^ xvi ; et dans Sextus, Adv. phyne.y i, 363. Ce Moschus a éié, par quelques syncrétistes, identifié avec Moïse !
(2) Aristote, de Gen. et corrupL, i, 8; Diogène, Vie de Leucippe, et Simpli* dus, Phys.y I, 6. Aristote rapproche seulement l'idée de Leucippe de celle des Éléates; mais en paraissant regarder l'ur.e comme une dépendance de l'autre et comme un développement critique.
(3) Diogène, Vie de Démocrite.
DE PiilLOS0t>HÎE ANCIENINË. ;i39
fut, dit-on, le premier des pythagoriciens qui regarda Jes mo~ nades comme corporelles, et qui enseigna l'existence du vide et d'une infinité de corps atomes dont il donna la direction à la providence (1). Il est impossible enfin de méconnaître un rapport in*time entre la critique des perceptions sensibles poussée si loin par Démocrite, ainsi que l'exposition va nous le montrer, et la même critique amère , impitoyable dans Xénophane, dans Parménide et chez un ancien sage peu connu de la même secte , Xéniade de Corinthe. Cet homme niait la vérité de toute notion reçue par les sens; il prétendait, contrairement à l'opinion des physiciens de l'Ionie , que tout ce qui naît, naît de rien, que tout ce qui périt retourne à rien (%),
II. Démocrite, d'Âbdère, ville de Thrace, vivait du temps de Socrate (3), mais il ne visita pas Athènes ou ne s'y fit pas con-^ naître. Comme il vécut trèsr-vieux , on peut aisément supposer que Platon, dont la doctrine différait de la sienne à tant d'égards, et notamment par la forme et par les procédés , voulût l'ignorer ou l'oublier comme on ignore ou comme on oublie un système contemporain opposé , et d'ailleurs lointain , que la célébrité n'a pas encore consacré. Il est donc inutile d'imaginer que Tenvie, cette passion des esprits bas , inféconds ou médiocres ^ ait pu pousser Platon, même un seul instant, à brûler les écrits de Démocrite, ainsi qu'un ancien l'en a accusé (4). Àrislote, venu plus tard , cite fréquemment Leucippe et Démocrite ; encore ne fait-il connaître que la partie physique de l'atomisme ; mais il attaque ouvertement le philosophe, que d'immenses et d'universelles recherches scientifiques devaient lui faire considérer comme son plus grand antagoniste et comme son futur rival en gloire. En effet , la célébrité de Démocrite paraît avoir commencé vers cette époque, mais elle augmenta bientôt démesurément. Ce qu'il y avait d'obscur dans la tradition de ses idées, peut-être même dans leur expression originale, la forme orientale que ses voyages et sa quahté d'étranger à la Grèce avaient pu le porter à
(1) Stobée, Eclog. pkys., i, p. 27 et 48.
(2) Démocrite, dans Sextus, Adv. logic, i, 53 et 399. Il s'agit sans doute des composés, en tant qu'ils ont une certaine forme sensible.
(3) A.-Gelle, Nocl. aUtc., xvii, 21, 18 ; et Diogène, Vie de Démocrile, ix, 40*
(4) Aristoxène, dans Diogène, loc. cit.
îriO MANtKL
leur donner , enfin le grand nombre de ses ouvrages et la facililé que leur profusion donnait aux falsificateurs , toutes ces raisons tendirent à poser le sage d'Abdère conome un des héros du syncrétisme. Ainsi s'expliquent la renommée de sorcier, de magicien et d'extracteur d'essences que le monde romain fit à Démocrile, et les fables souvent absurdes qui furent débitées sur sa vie, et les secrets bizarres dont on lui attribua la connaissance [\). Avant cette époque, qui est celle de toutes les exagérations, Platon, Arislote, Epicure et Zenon avaient seuls occupé les esprits. La doctrine de Démocrite avait été falsifiée par un infidèle disciple; et celte philosophie qui n'avait pas obéi à la loi de la centralisation athénienne, dans un temps où celleci devait livrer à l'oubli tous les éléments qu'elle ne s'appropriait pas, se trouva reléguée dans le domaine des contes.
Démocrite avait entrepris de grands voyages : « Entre touâ » les hommes de mon temps, écrivait-il quelque part, j'ai par- » couru bien des régions, cherchant les choses éloignées; j'ai » souvent changé d'air et de terre et j'ai entendu beaucoup » d'hommes savants; mais pour la combinaison des lignes par » démonstration, personne ne m'a surpassé, pas même les Ëgypj> tiens qui se nomment arpenteurs. Parmi eux j'ai habité cinq ans » la terre étrangère. » Après l'Egypte, on nomme la Perse et la Babylonie comme ayant eu part aux explorations de Démocrite (2); et on lui attribue un ouvrage intitulé : Discours moraux de la Babyhnie (3). Enfin , dit-on aussi, le roi Xerxès accueilli par le père de Démocrite à son passage en Grèce , lui donna quelques mages pour servir à l'instruction de l'enfant (4). Quoi qu'il en soit,
(1) Pline, Hitl. nal.y passim ; et Colnmclle, de Re ruslicOy xi, sub fin. Un des plus intelligents compilateurs de l'antiquité a réclamé contre cet entassement de fables sur la mémoire de Démocrite. A.-Gelle, Nùct. aitic, A', 12. On trouve dans le Salyricon de Pétrone un témoignage de la renommée de Démocrite comme botaniste et médecin empirique : Omnium hei'banim succos Democrilns èxpressH, et , ne lapidum vigultûrumqne vis lalerelf tsLatem in expérimenta conêumpsit. — On sait enfin que Talchimie en fit un de ses apôtres. V. G. Naudé, Apolog. pour les gr. homm. ace. de magie, c. xii.
(2) Clément d'Alex., Slromata, p. 104. Nous substituons 5 ans à 80, que porte le texte corrompu. Quelques critiques ont pensé, en effet, que le signe k d'un ancien manuscrit avait dû prêter i la méprise.
(3) Id., ibid., p. 303.
\4) Diogène, Vie de Démocriley IX, 34.
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ia philosophie de Démocrite se place trop bien dans le cycle des doctrines grecques, et en même temps elle leur ouvre une issue trop nécessaire pour qu'il faille chercher dans l'Orient la source des idées d'un disciple des pythagoriciens et des Eléates, d*un ami d'Hippocrate , d'un penseur original et passionné qui eût préféré la connaissance d'une cause uniqueà l'empire des Perses (1 ), d'un homme enfin qui écrivait en langue ionienne, d'un style éloquent et poétique, comparable à celui de Platon (2). «Je parle ici de toutes choses, » disait Démocrite, au début d'un de ces livres qui le font placer par Cicéron au-dessus de tous les petits philosophes des temps inférieurs (3). La liste interminable de ses écrits, conservée par Diogène, répond à la même idée et nous oblige à considérer ce philosophe non comme une exception au milieu du génie grec, mais bien plutôt comme la pensée encyclopédique du temps où il vécut (4).
III. La méthode de Démocrite peut être irrécusablement éta^ blie par le rapprochement et par raccor4 d'Aristote et de Sextus. Âristote après avoir analysé les diversités que l'organisation , les circonstances , les maladies nous révèlent dans les perceptions sensibles, après s'être demandé lequel est le vrai de l'amer et du doux , d'une opinion ou d'une autre , nous apprend comment Démocrite avait résolu cette difficulté : « Rien n'est vrai, selon » lui ; ou, si quelque chose est vrai, nous ne le savons pas. Et cc-^ » pendant comme la sensation n'est que la pensée et qu'en même » temps elle n'est qu'une modification du sujet, il faut nécessaire^ » ment que l'apparence sensible soit vraie (5). » Delà une double conséquence : aucune réalité certaine ne correspond à la sensation,
(1) Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, Prépar, évang., xiv, 27,
(2) Cicéron, de OraLore, l, 11 ; et Ofatùr^ 20i
(3) Id., Académiques^ iv, 23.
(4) Élien [var. hist.^ iv, 20 ) fait visiter Tlnde i Démocrite. II est tout simple que la logique du syncrétisme ait ajouté les gymnosophistes aux mages et aux autres précepteur!» du philosophe. Au surplus, le sy&tème atomistique hindou de Kanada diffère très-essentiellement de celui de Démocrite, en ce qu'il attribue des qualités aux atomes; et il en diffère encore, ainsi que de la doctrine des homœoméries d'Anaxagore, en ce qu'il donne une grandeur finie aux éléments (V. Colebrooke, Philos, des Ind.^ p. 71 de la trad. franc.). On voit combien la Grèce dépasse l'Inde en profondeur philosophique. En quel temps virait Kanada! Nous ne savons.
t5) Aristote, Met., iv, 5, passage défiguré par les traducteurs français.
et la sensation est vraie en tant qu'elle est un état de la pensée. Ainsi, nous voyons apparaître pour la première fois dans l'histoire de la philosophie le grand principe de toute physique ra~ tionnelle , le principe de Descartes. Sextus développe avec étendue cette idée de la méthode : « Démocrite, dit-il, et ses éièves, » suppriment comme Platon tout ce qui est sensible (1 ) ; Démocrite » analyse les anomalies de la sensibilité et il dit comme les scepti- » ques : plus ceci que cela (9); rien de sensible, suivant lui, n'est » vraiment objet pour nous ; nos perceptions sont des affections n vides ; et il n'y a extérieurement ni doux ni amer, ni chaud ni froid , ni blanc ni noir , mais ce ne sont là que des noms de » passions (3). Ainsi les choses intelligibles sont seules vraies (i) ; » et en un mot la vérité n'est pas dans le phénomène, mais dans ce qui est, c'est-^à-^dire dans les atomes et dans le vide. » Voici les propres paroles de Démocrite : « Selon la forme existe le y> doux , selon la forme l'amer, selon la forme le chaud , selon la «forme le froid, selon »la forme la couleur, mais au fond les » atomes et le vide. Les choses sensibles que l'opinion suppose » n'existent pas en vérité, mais il n'y a que les seuls atomes, et le » vide (5).» «Dans ses Confirmatoires , dit encore Sextus, Démo- » crite commence par déclarer qu'il veut accorder aux sens une » force pour nous convaincre ; cependant il arrive à les con- )) damner; il affirme en effet que nous ne pouvons aborder en soi » rien de ce qui est réellement, de ce qui est inébranlable : nous » pénétrons cela seul, qui vient à tomber en nous, suivant la 9 disposition de notre corps ; nous connaissons les choses qui » nous frappent eJnst et qui nous sont opposées (6) ; mais au
(1) Sextus, AdD. musîcotf 53, et Adv. logic.^ it, 355. {2) là; H j/polyposes, h 213.
(3) Id., Adv, loffic.i ii, 164. Sextas oppose Épicure à Démocrite. Cf. fhéo^ phraste) de Scniu, 63.
(4) Id., ibid., ii, 6 et 56.
(5) Id., ibid., 1, 136. Nous tivons cm rendre par le mot forme le sens particu* lier de v*t*w dans ce passage» Quant à Itfcij, att/ondy en/ail^ dans le vrai, voyc2 Fabricius, dans Sextus» Hypot.^ i, 213.
(6) Ces choses sont apparemment les idoles, dont nous parlerons au n^ 6. Quant à la contradiction relevée par Sextus, elle s'expllque^ar le passage d'Aristote (ci-dessus). Les sens ne se trompent pas quand ils jugent des seules apparences au lieu de vouloir pénétrer Tessence de l'objet.
» fond , ce qu'est cbacune d'elles , ou ce qu'elle n'est pas , nous s> ne le pénétrons point (4). »
Toutes les assertions de Démocrite doivent se rapporter uniquement aux données des sens, puisque, à les prendre à la lettre et dans toute leur extension, on devrait aussi renoncer au vide et aux atomes ; encore même n'est-ce qu'à ces données, sous leur forme élémentaire, car, en son livre des Confirmatoires, cité par Sextus, par Diogène et par Suidas, il paraît que le philosopho s'était proposé pour objet d'établir le fondement de de la certitude sur l'expérience acquise par les sens (2). Mais c'est moins la méthode que Démocrite voulait établir dans ce livre, qu'une con-firmation de la méthode empruntée à l'explication des phénomènes par les atomes. L'expérience n'était pas pour lui le critérium du vrai ; c'était plutôt le principe intellectuel qui domine et qui régit l'expérience. Il ajoutait aux sens ou à la connaissance que les sens produisent immédiatement, une connaissance réfléchie (3), ou, comme il le disait lui-même, légitimement engendrée, qu'il opposait à la connaissance illégitime et obscure. X cette dernière appartiennent la vue, Touïe, le goût, l'odorat, le tact ; l'autre en est extraite. Et, après ce passage, que nous citons littéralement, Démocrite ajoutait : « La connaissance illégitime et obscure ne » peut arriver à voir le plus petit, ni à l'entendre, ni à le flairer, » ni à le goûter, ni à le palper. » Sextus ne se trompe donc pas en donnant le nom de raison à la connaissance légitimement engendrée ; car c'est la raison qui nous enseigne un plus petit au delà de tout ce qui est sensible (4). On voit aussi que Démocrite déduisait des données sensibles le contenu de la raison, mais qu'il distinguait profondément cette raison engendrée ou réfléchie de ces données aveugles, qui ne contiennent pas la vérité. IV. Voyons maintenant comment Démocrite construisait le
(1) Sextus, Adv. logic., T, 136. C'est dans ce sens que Démocrite disait la vérité cachée au fond d'un puits (Diogène et Cicéron).
(2) Fabricius, in Sext., p. 399, note g.
(3) Nous croyons traduire exactement ainsi le mot îiâvoia, employé par Sextus,
(4) Sextus, ibid., i, 139, d'après Démocrite en son liyre Des idées ^ ou plutôt Des idoles, selon Fabricius. Ce passage important n'a jamais été traduit, que nous sachions, avec le soin nécessaire. Ainsi, en rendant Y^<'to{ par légitime, et oxéTtoç par obscur, non-seulement on détruit l'opposition de ces deux termes, mais on ne rend que la moitié da sens du premier.
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monde par la réflexion. Que cherchait-il d'abord? Il cherchait la véritable unité, puis il voulait expliquer la pluralité des choses. Le but que poursuivait Déroocrite et son point de départ logique ne différaient donc pas de ceux des anciens philosophes; de plus, il se rattachait à eux de très-près, bien que d'une manière polémique, car il établissait contre les physiciens l'existence du vide, et contre les rationalistes unitaires, celle de la pluralité réelle. Il disait aux uns, comme l'avait fait avant lui l'école d'Élée : a Si le vide n'existe pas, il n'y aura Hî mouvement dans la » nature, ni véritable augmentation de volume; le plein ne peut » rien recevoir, à moins qu'on ne suppose que deux corps occu- » pent le môme lieu, ce qui est absurde (4).» Et il disait aux autres : a Ce vide, sans lequel il n'y a pas de mouvement, et que vous » dites ne pas exister parce qu'il est le non-être, doit exister » cependant. Qu'est-ce, en effet, que l'être vrai, sinon l'être » plein ? Il n'est donc pas étonnant que le vide n'ait rien de l'être. » Mais de ces êtres pleins il en existe une infinité, et non point » un seul; ils sont invisibles à cause de la petitesse de leur vo- » lume ; ils sont portés dans le vide ; et pour la génération ils » s'assemblent, pour la dissolution, ils se désagrègent. Ils sont ac- » tifs et passifs en tant que soumis au contact. Ainsi, l'un ne de- » vient pas plusieurs et plusieurs ne deviennent pas un, cela serait » impossible; mais, comme le vide existe, la transformation des » corps s'opère par les pores, et l'accroissement a lieu par l'inlro- » duclion des solides (2). » Ainsi encore, « toutes choses sont un et » rien, atome et vide^ être et ne pas être (3), » et « l'être n'est pas » plus que le non-être, car tous deux coexistent dans l'être (4). » On voit que le vide c'est l'espace, et que le plein c'est la matière impénétrable et mobile ; mais nous devons déterminer plus exactement l'essence de l'atome. Atome veut dire indivisible; or, ce qui est indivisible est un, et nous venons de voir précisément
(l) Aristote, Phys., iv, 6. Nous réunissons, en général, Leucîppe et Démocrite dans cet article. Il serait très-difficile, et d'ailleurs inutile de les séparer ; mais Is sont ici nommés tous deux par Aristote.
(2) Id., de Gen. et corrvpt.j i, 8.
(3) Galien, de Elem. sec. Hippocr.y i ; Aristote, Met., i, 4; Plutarque. Adv. Coîol.,fi) Alexandre; Simplicius, etc.
(4) Aristote, Mélap/i.y iv, 5.
DE PHILOSOPHIE ANCIENNE. %k:>
que l'atome était l'unité pour Dérnocrite. Il a donc pq dire que l'insécabilité provenait de la solidité, ou bien encore de Vabsence de parties^ autant que de la petitesse et de Y impassibilité (4) ; que la division avait lieu dans Têtre, autour de l'indivisible (2) , c'est-à-dire par les vides, et que, la division ne pouvant se faire sans vide, ni l'atome contenir du vide, l'atome ne pouvait être divisé (3) : c'est une déduction toute simple de l'idée de l'atome, conçu comme l'un matériel, comme le pleir^tendu par excellence. L'impassibilité dans l'atome suit évidemment l'absence des parties; quant à la petitesse, Démocrile la regardait comme infinie; et, aussi bien qu'Anaxagore, il attribuait aux composés une infinité d'éléments ou d'atomes (4). Maintenant, en quoi les atomes différent- ils les uns des autres? Ils diffèrent en grandeur et en 6gure (5) ; et, comme le nombre des figures est inûni, il existe aussi une mfinité d'atomes ou de corps premiers, simples, élémentaires (6), qui se meuvent éternellement dans l'infini du vide en se choquant et se repoussant mutuellement (7). Ce mouvement local est le seul qui existe * les atomes pèsent, le vide cède, et ils luttent entre eux tout autour (8). Cependant les atomes ne sont doués d'aucune pesanteur essentielle, pas plus qu'ils ne le sont des autres qualités sensibles (9) ; le pesant et le léger, le dur et le mou résultent dans les mixtes de la proportion distributive du vide dans les pleins (40). La seule pesanteur qui appartienne aux corps indivisibles , c'est la pesanteur par excès (>caTi 'riiv ÛTrepoj^Tiv) (41), c'est-à-dire la force qui résulte de rimpulsion par un volume supérieur d'un volume moindre, qm
(1) Simplicius, Phys., i, 6; et Cicéron, de Finibut, i, 6.
(2) Stobée, Eclog. phys., i, p. 33.
(3) Philopon, de Gen. et corrupt., I.
(4) Diogène, Vie de Démocrile', Ps-Plutarque, Op. des ph., i, 3; Théophraste, de Sensu y 67.
(5) Aristote, Phj/s., m, 4.
(6) Id., de Cash, m, 4.
(7) Id., ibid., m, 2 ; Alexandre, Mélaph., i, 31 ; Stobée, Bclflg. pkys., I, p. 33, etc. , etc.
(8) SfmpUciua, Phys., viii, 77.
|9) Alexandre et Siobée, loc. cit.
(10) Théophraste, de Sensu, 61 et 62.
(11) Aristote, de Gêner, et rorrupf., i, 8.
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vient à élre abordé par lui (4). Le poids ne subsiste pas dans Talome, mais il se manifeste dans le choc, et on ne doit pas entendre par ce mot, poids, une force unique d'une direction constante, mais cette force générale, variable de grandeur et de direction, qu'exerce tout atome qui se meut, sans, pour cela, la porter en soi comme une qualité native et essentielle hors du mouvement et des composés.
V. L'atome étant ainsi déterminé, il faut passer à la considération des groupes. Il existe en réalité trois choses dans un groupe; ce sont, suivant les termes de Démocrite : le rysme, la diathèse et le trope. Le premier de ces termes exprime la figure spéciale apportée par l'atome ; le second exprime l'ordre ou l'arrangement que peut affecter un même assemblage ; le troisième, la position variée que tel ou tel atome peut occuper (2). Ainsi, tout natt de la combinaison et de l'agencement, et l'on peut dire d'une certaine manière que les êtres composés sont des nombres, comme le prétendaient les pythagoriciens (3). C'est encore ainsi, pour essayer une comparaison, qu'on peut avec les mômes lettres, à l'aide d'un changement d'ordre, écrire une tragédie ou une comédie : en ce cas, l'apparence et la réalité ne sont qu'un (4). Il existe donc une infinité de mondes qui ont commencé dans le temps, et qui sont sujets au changement. Aucune chose ne naît de rien, et aucune ne retourne à rien. Mais les atomes oscillent et tourbillonnent dans l'univers ; ils forment, en se groupant, le feu, l'eau, l'air, la terre, concrétions que leur solidité rend impassibles et à l'abri des transformations ; et, par leurs tourbillons, portés circulairement dans l'espace, ils composent le soleil, la lune, la terre et tous les astres (5). Le tourbillon est la
(1) Cette interprétation , à défaut de laquelle Aristote et Théophraste laissent échapper le sens de Démocrite et combattent à faux sa pensée, est ici nécessaire pour concilier des témoignages contradictoires donnés quelquefois par un même «uteur. Nous avons déjà vu, à propos d'Archytas, que le poids servait à désigner (généralement la forccy et que le pythagoricien (comme ici l'atomiste), accordait la force à la matière, en tant qu'elle est en mouvement.
(2) Aristote, Métaph.^ i, 4. Nous suivons les définitions d'Aristote en les éclaircissant par les exemples qu'il en apporte lui-même.
PJ) Id., rfe Coelo, m, 4.
(4) Id.. de Gêner, et corrupi., i, 2.
(6) Diogènc, Viet de Leucippe et de Démocrite; et Stobée, Eclog.phys.y\^ p. 40.
ruase de la génération universelle; c'est lui que Dénoocrite appelle nécessité (1). Mais la fortune n'est rien de plus qu'une cause cachée à la raison humaine; car, de sa nature, la connaissance répugne au hasard (2) ; le hasard est un simulacre inventé pour servir de prétexte au défaut de volonté de Thomme et de voile à sa stupidité. Au contraire, un esprit sage dirige la plupart des choses de la vie (3), et une nécessité, qui est aussi la destinée, la justice et la providence, est l'ouvrière du monde. Rien ne se fait vainement : tout a lieu nécessairement et par l'effetd'une raison (4). Nous ne savons si cette Providence, dont parlaient les anciens atomistes, si cette raison qu'ils apercevaient dans les événements dépendaient, pour eux, d'une sagesse suprême et directrice ; peutêtre il les faut réduire à la conception, si naturelle à notre intelligence, d'un principe général et abstrait de l'ordre et de la dépendance des choses supposé partout oti cet ordre se révèle à nous par ses effets. La théorie atomique elle-même avait pour objet de mettre en évidence la raison matérielle de l'univers, et d'apprendre aux hommes à connaître ces poids et ces mouvements naturels, dont parle Cicéron, par lesquels tout ce qui se fait se fait (5). Une question se présentait cependant : c'est celle de l'origine du mouvement. Démocrite répondait à cette question par une fin de nou-recevoir : a Les choses, disait-il, se passaient de môme auparavant. » Pourquoi chercher un commencement quand il est certain que tout n'a pu être fait? le temps l'a-t-il été (6)? On voit que le philosophe, en signalant l'infinité de la progression, évitait la notion nécessaire de l'origine et du premier moteur de l'univers ; mais cette solution, vivement critiquée par Aristote, n'en est pas moins une de celles qui sauront toujours se faire leur place, de force ou de gré, parmi les doctrines philosophiques (7). Le monde est donc éter-
(1) Id., ibid.; et Sextas, Adv. phys., I, 113.
(2) Théodoret, Thérapeutique^ 6; et Denya d'Alexand., dansEusèbe, Prépar^ évang., xiv, 27.
(3) Stobée, Eclog. ethic, il, 4; et Denys d'Alex., dans Eusèbe, loc. cit.
(4) Id., Eclog. phys., i, p. 10. Ces derniers mots sont rapportés textuellement à Leucippe.
(5) Cicéron, Académiques^ ll, 38.
(6) Aristote, Phys., vm, 1. Cf. Cicéron, de Finihus^ l, 6.
(7) C'est l'une des antinomies de la raison pure : le monde est éteriel ; le monde a commencé. Y. les preuves. Kant, Critique de la raisonpure, t. ii, p. 23
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nel, selon Démocrite ; les mondes au contraire ont commencé; leur nombre inûni , leur composition variable , leurs luttes mutuelles les exposent à de grands, à de complets changements (4); il faut même que tout monde périsse par la victoire nécessaire du grand sur le petit {%) ; et cette stabilité que nous observons dans le nôtre n'existerait pas pour lui sans doute s'il n'était entouré d'une tunique ou membrane circulaire qui retient à leur place les atomes impliqués les uns dans les autres (3). Mais une seule chose estabsolument éternelle, c'est le mouvement des atomes dan^ le vide.
VI. Avant d'exposer ce qu'on peut savoir des détails de l'explication du monde ou de l'objet de la sensation , suivant Leucippe et Démocrite, nous devons nous demander ce que pensaient ces deux philosophes du principe même de la sensation et de rintelligence dans les choses. 11 faut ici une sorte de contrepoids nécessaire à la physique mécanique , afin que le système entier d'une philosophie se trouve accompli ; car il est clair que ni l'atome ainsi qu'il a été défini, ni un composé d'atomes, en tant que tel, n'impliquent l'idée du côté représentatif ou de ce qui se perçoit dans rètre. La solution de ce problème est considérable dans l'histoire des idées , mais elle est difficile. Nous ne croirons l'avoir obtenue qu'après avoir mis en œuvre et concilié tous les anciens témoignages.
Nous savons d'abord que Démocrite donnait à ses atomes le nom d'idées (4). Quoique ce mot n'ait reçu que de Platon une signification très-précise en philosophie, on pourrait penser, en se rapportante son étymologie, tirée du verbe voir^ î§«îv, que Démocrite attribuait à l'atome une faculté de percevoir ; mais outre que cette interprétation serait en contradiction certaine avec le contexte du passage même que nous citons et avec tous les autres témoignages qui représentent l'atome comme absolument dénué de qualité , nous devons nous rappeler ce qui a été dit de la tendance réa-
(1) Ps-Origène, Philosoph., 13.
(2) Stobée, Eciog. phys., l, p. 44.
(3) Diogène, Vu de Leuclppe; Plutarque, Opin. des philos., il, 7; et Stobée. JSelog. pkj/8., 1, 51. V. n» X de ce chapitre.
(0 Plutnrqne, Adr. Co'o'., 3; (-rà; «-r-ijioy; lîia; 'jnVnov (se. A) itaXoy^ivaç),
DR PHILOSOPHfE ANCIENNE. 7.49
liste , objectiviste j des anciens philosophes. Assurément Démocrite , plus encore que Platon , faisait de Vidée un objet , une es* pèce y une forme^ bien plutôt qu'un pur mode de la pensée ; mais Vidée n'était pas tout dans le monde de Démocrite : il y avait encore Yidole, ou , si Ton veut , Timage , le fantôme , le simulacre (4). Nous adopterons le nom d'image. Or, sans image, pas de sensation , pas de pensée; Tune et Tautrese forment des Ggures venues du dehors (2). Les images sont certainement matérielles, suivant Démocrite, d'abord parce que tout ce qui est sensible est aussi tangible (3), conséquence naturelle du système qui réduit la conception rationnelle du monde aux atomes qui se meuvent dans le vide ; ensuite parce qu'on nous les représente comme des oscillations vibratoires qui se propagent de proche en proche à de grandes distances (4). Les plus grandes et les plus merveil* leuses de ces images peuvent n'être que difficilement mortelles ; toutes cependant sont périssables; elles sont visibles, et elles émettent une voix (5). Maintenant, qu'est-ce que la vue ? qu'est-ce que l'ouïe? Démocrite considérait l'œil comme formé d'humeurs aqueuses , et c'est l'eau qui voit , disait-il. Mais comment l'eau voit-elle? elle est diaphane, elle reçoit l'image, et l'image, ou ce qui parait intérieurement, c'est la vue même (6). L*ouïe à son tour n'est que la voix tout comme la vue n'est que l'image, et la voix, composée d'atomes, c'est-à-dire de c(yrps individuels, est un flux de paroles. Les paroles coulent avec les atomes : ce sont des fragments d'air divisé en certaines parties qui sont les parties delà voix (7). Ces témoignages, dont l'un, parfaitenfkentpréciset détaillé, remonte à Aristote, nous prouvent deux choses : l'une, que Démocrite confondait, comme nous dirions aujourd'hui, la sensation avec son objet, ce qui sent et ce qui est senti ; l'autre, que ce philosophe,
(1) Fabricius (in Scxt., Adv.phyiic, 1, 19) donne les divers noms synonyme» de V idole de Dénnocrite, mais il a tort de confondre Tidole avec Vidée. Cf. Clément d'Alex., Admonit, ad gent., p. 43.
(21 Ps-PIutarque, Opin. des philos. ^ iv, 8.
(3j Aristote, de Sensu et sensibili.f 4.
(4) Id., de Divinalione per somn.^ 2.
(5) Sextus, Adv. phys., i, 19.
(6) Aristote, de Sensu et sensihili.^ 2 : ?& ôpAv Tivai xi(* l'Açavty.
(7) Aulii-Gelle, -Voc/. attic,, v,I5, 8; et Ps-Plutarqiie, Oiiin, dea philos. ,i\\ 19.
en admettant clairement qu'il n'existe rien de réel que l'atome et le vide, croyait cependant que certains assemblages d'atomes portent avec eux une force vitale d'une nature particulière. Cette conséquence déjà claire, à ce qu'il semble, nous allons l'établir directement ; puis nous ferons voir comment elle s'accorde avec la théorie générale de l'âme ; enfin nous l'expliquerons en elle-même, et nous la rapprocherons de la notion de Dieu suivant Démocrite.
VII. Cicéron, parlant quelque part du concours fortuit des corps individuels ronds et légers, qui sont précisément ceux que Démocrite supposait les plus propres à l'animation , ajoute ces quelques paroles : £t cependant Démocrite a voulu que ce concours fût respirable et chaud, c'est-à-dire animal (4). Augustin, s'appuyant il est vrai , comme on peut le croire, sur l'autorité de Cicéron, nous parle à son tour de la force spirituelle et animale, qui a son siège dans les assemblages d'atomes ; et il pense que cette force, suivant Démocrite, entretient la divinité dans les images, dans celles au moins qui descendent des dieux. Au sein do toutes choses, ajoute-t-il, auxquelles il attribue la divinité, Démocrite reconnaît des principes d'intelligence (2). On peut conclure de ce passage que le philosophe faisait intervenir du même coup l'esprit et l'essence divine dans les combinaisons d'atomes dont il voulait expliquer la nature évidemment supérieure à la matière.
Passons maintenant à la théorie de l'âme. Démocrite, ainsi qu'Anaxagore , identifiait l'âme à l'intelligence ; il lui attribuait la faculté de produire le mouvement, au moins dans les animaux. Source de la puissance vitale, il la considérait comme la cause de la chaleur du corps , ou plutôt comme cette chaleur même. Il la croyait enfin composée par les corps indivisibles , primitifs , mais
(1) Cicéron, Tuscuîanes, i, 18 : « lUam vero fanditus ejiciamus individuorum corporum levium concursionem fortuitam, quam tamen Democritus concalefactam et spirabilem, id est, animalem esse volnit.»
(2) Augustin, Epist. ad Dioscor., 118, edit. Bened. : «Inesse concursioni atomorum vim quamdam animalem et spiritualem, qua vi eum credo et imagines ipsas divinitate prseditas dicere, non omnes omnium rerum, sed deorumjet principia mentis esse in universis quibiis divinitatem tribuit... Epicurus vero neque aliquid in principiis rerum ponit nisi atomos....» Augustin semble avoir en vue un autre passage de Cicéron {de Nahira deonim), que nous citerons cidessous, au n*> VIII.*
surtout par de certaines figures sphériques extrêmement petites, douées entre toutes de la plus grande facilité à s'insinuer parmi les autres, à les mouvoir, à être mues elles-mêmes, à représenter ainsi Tintelligence et le feu (1). Intelligence, feu , ce sont choses en apparence fort étrangères à la nature des atomes ronds ; mais rappelons-nous les images et comment se fait la sensation. Nous trouvons d'ailleurs, pour arriver à ce rapprochement , une transition bien naturelle dans l'idée de Tinstabilité de l'âme et de la vie, suivant Démdcrite : L'air est rempli, pensait-il, de ces ato« mes ronds qui composent l'âme , premiers éléments des petits corps qu'on voit tourbillonner à la clarté d'un rayon de soleil; ils sont le séminaire universel de la nature, et, toujours en mouvement par essence, inaptes à tout repos, ce sont eux qui s'introduisent dans le corps à la suite de l'inspiration. Ces atomes exercent tout autour une pression; ils entrent pour communiquer le mouvement, et par celte pression même ils s'opposent à l'évasion de rame. La vie ou la mort résident ainsi dans l'inspiration ou dans Texpiration. Si la pression l'emporte tout à fait, et que les atomes extérieurs viennent tous à envahir le corps au lieu de tenir l'âme enfermée, il faut que la mort arrive : la mort est le résultat de la sortie des figures du corps à la suite de la pression des figures environnantes {%). On voit qu'il s'opère à chaque instant une sorte de recomposition partielle de l'âme ; la vie et la mort se succèdent continuellement , et la force animale change chaque fois que se produit l'impulsion motrice et calorifique. Ainsi l'âme est expliquée comme une puissance mécanique. La chaleur est son premier produit; la chaleur, vertu inhérente à certains assemblages. Quant à l'âme comme force de sentiment et d'in* lelligence, on sait qu'elle consiste dans l'image actuelle. En effet, de toutes choses , selon Démocrite, s'échappe un certain écoulement (3). C'est une émanation d'images par l'incurrence desquelles nous voyons et nous pensons (4). Qu'une figure vienne à tom-
(1) Aristote* de Anima, i,2, passim ; et Ps-Plutatque, Opin. des philos., îv, 3.
(2) Id., de Anima, i, 2 ; et de Respiratitiney i.
(3) Théophraste, de Sensu. 50.
(4) Cicéron, de Divinatione, i, 2.— Démocrite ramenait l'idée du temps à une image quand il définissait le temps un fantôme de forme de jour et de nuit
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ber en nous, aussitôt notre transformation s*opère. Toute chose sensible est une passion de la sensation transformée. Ainsi naît l'imagination (4). Quant à la raison , nous la possédons si notre âme est placée symétriquement par le mouvement ; mais nous changeons suivant que la chaleur ou le froid nous entourent : les anciens ont admirablement compris que changer ainsi c'est devenir une autre raison qu'on n'était d'abord (2).
VIIL On voit que la doctrine de Démocrite était une espèce de fantasmatisme assez analogue à celui que certaines écoles modernes ont obtenu par le mélange de l'idéalisme et du sensualisme; mais, de plus, elle détruisait, au moins en apparence, l'unité du sujet vivant qui fut toujours un principe pour les philosophes de notre ère. On comprend aussi que la pensée, l'imagination et sans doute la mémoire se trouvant ramenées à la simple présence de certaines images , le philosophe pouvait ne pas établir entre le mort et le vivant une distinction aussi tranchée que celle à laquelle tous les hommes croient. En effet, Démocrite semble avoir admis la formation des images, non-seulement dans les animaux et dans les plantes (3) , mais même dans les corps morts , qui, disait-il , participent encore d'un peu de chaleur, d'un peu de sentiment et d'une sorte d'âme (4). 11 plaçait dans la tète tout entière le siège de Tintelligence (5)^ mais probablement il en répandait certaines facultés dans le reste du corps (6). Ne fallait-il pas, selon son système, que l'image et l'imagination, ce qui est senti et ce qui sent, coïncidassent dans chaque organe ! De même
(Sextus, Adv. phys,. H? 183), et il avait la même tendance à méconnaitie les idées géoérales quand il disait que VKontme est ce que nous savons tous {id.y Hyp-^ U, 23); c'est- à-^ire apparemment ce que l'expérience nous montre et quand il combattait la démonstration. (Id., Adv. logic, ii, 327.)
(1) Théophraste, de Sensu, 63. Nous traduisons «UolcMtf par transformation. Mais on voit que Démocrite entendait au propre, autant que possible, ce mot éX?Loc et ses dérivés.
(2) Id., ibid., SB. Cf. Aristote, de Anima,, i, 2 ; et Metaph.y iv, 5. Le terme grec est «Uofçovuv. MM. fierron et Zévort l'ont trouvé dans Homère, Riade, junii, 686 ; mais il ne se rencontre pas à l'endroit cité par Aristote.
13) Aristote, de Plantis, i, 1 ; et Clément d'Alex., Stromata, v, p. 69©. (4) Ps-Plutarque, Opin, des philos.^ iv, 4.Cicéron, Tusculanes^ i, 34; et Théophraste, de Sensu, 71.
^) Ibid., IV, h; etXhéodoret, Thérap.^ v.
^6) Id., Opin. des philos»^ iv, 4.
que Tœil enferme le voyant identique au vu , ainsi , partout où le tact a lieu, le touché devait èlre senti.
Occupons-nous maintenant de rémission des images et de leur origine. Il résulte évidemment de l'analyse qui précède, que Démocrite entendait à la fois par image tout ce qui est intelligible et tout ce qui est intelligent dans l'univers,, et qu'indépendamment des atomes dont il composait ses Ggures, il leur accordait une propriété supérieure. Cette propriété, il la caractérisait par le nom de divin , s*il est vrai que suivant lui la divinité résultât de l'animation dans les images, et qu'à la divinité Tintelligence fût unie (4). Il devenait ainsi très-facile à Démocrite d'expliquer la croyance à la pluralité des dieux qui régnait de toute antiquité parmi les Grecs : ces prétendus dieux lui semblaient être les images grandes , merveilleuses , presque immortelles, dont nous avons déjà parlé , qui se voient et s'entendent , qui sont les unes bien> faisantes, les autres malfaisantes ; et, « puisse-t-il m'en échoir de bonnes, » ajoutait-il. Ces images annoncent l'avenir aux hommes; elles sont les causes des songes. Ce sont elles qui, venant à frapper l'imagination , ont été prises pour des dieux , bien qu'il n'existe aucun autre dieu qu'elles , aucun dieu de nature impérissable (2). Que l'on se borne à faire l'application de cette doctrine aux dieux du paganisme, au lieu de l'étendre à l'essence divine en elle-même; on ne verra dès lors aucun obstacle à ce que Démocrite, après avoir combattu l'existence des dieux «mmortds ait enseigné cette triple proposition : les images sont dieu ; et dieu encore, cet être qui émet les images ; et dieu notre intelligence et notre savoir (3). Au contraire, il nous parait évident
(D Augu&tinyEpist.ad Dioicor.^ 118.
(2) Sextus, Adv.phys., i, 19. Pour les songes, voyez Aristote, de DiviniU.per somn.f 2.
(3)Cicéron, de Natur. deor.^ i :« Quid Democritus, qui tum imagines earnmque circuitus in deorum numéro rcfert, tum illam naturam qu» imagines fundat ac mittat, tum scientiam intcUigentiamque nostramt... n Kt un peu plus loin: « Nutare videtur in natara deorum ; tum enim censet imagines divinitate pr»ditas inesse universitati rerum, tum principia mentesque quse sunt in eodem uniyerso, tum animantes imagines qiise vel prodesse nobis soient vel nocere, tum ingentes quasdam imagines tantasque ut universum mundum complectantur extrinsecus : quae quidem omnia sunt patria Democriti quam Democrito digniora. »
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que telle était la dernière et haute ressource du philosophe qui voulait ajouter la connaissance à ses tourbillons : il arrivait ainsi à contempler les choses par deux côtés cx)rrélatifs, l'être et le phénomène, ce qui est en soi et ce qui parait , les mouvemenU atomiques et les représentations vivantes. Si ces représentations sont divines, comme tout ce qui est représentatif représente quelque chose, et qu*en elles-mêmes les images ne reproduisent pas le pur atome avec la force, le choc et le tourbillon-, mais tout autre chose , il faut que ce quelque chose soit divin aussi. De là résulte clairement la notion de la pensée ou de l'intelligence en soi , source divine des images. Et comme enfin notre entendement propre se confond avec l'image même, ainsi que nous l'avons vu, et par conséquent avec le principe de l'image, il faut bien que l'essence de Dieu lui soit encore attribuée.
Cette explication échappa aux anciens, qui se trouvèrent ainsi dans l'impossibilité de concilier les assertions émises séparément par Démocrite au sujet de la nature divine. Aujourd'hui elle doit nous apparaître comme le centre, comme le nœud principal de la philosophie atomique , si obscure sans elle. Il semble aussi que nous soyons conduits à légitimer le rapprochement établi par Bayle entre la doctrine de Démocrite et celle de Malebranche; mais Bayle n'a pas aperçu les différences fondamentales qui rendent impossible toute comparaison sérieuse (4). Malebranche, suivant la méthode cartésienne , voit en Dieu les idées pures. Par suite il doit considérer ces idées eemme Dieu même sous un certain aspect. Démocrite, au contraire, parlait surtouft des images. Malebranche «:roit fermement à l'unité divine et à l'unité de l'esprit humain ; au lieu que Démocrite méconnaissait l'une et l'autre au moins selon les apparences. Nous lisons bien quelque part que Démocrite donnait le plus habituellement le nom de dieu à l'intelligence, à cette nature qui émet les images (2); et ailleurs , encore , que Démocrite regardait comme Dieu
(1) Bayle^ Dictionnaire critique, art. Démocrite. Berkeley, disciple à la fois de Locke et de Descartes, semble s'être approché depuis de la doctrine des images. Mais, en revanche, ce philosophe ne croyait [.as aux atomes ^ à la ma/tère.
(2) Minutius Félix, Octa^nus^ p. 12. u Quaoïvis atomorum inventor, nonne plerumque naturam quœ imagines fundat et intelligentiam deum loquilur! n
TinteHigence , sphère de forme ignée (4), ce qui représenterait dans son système une sorte d'âme du monde ; mais, même en admettant ces témoignages comme excellents, il reste que nous ne pouvons avoir d*autre idée de cet être regardé par le philosophe comme la source des images que Tidée que ces images mômes nous en donnent (2). Ainsi disparaît toute unité et tout vrai Dieu. Tout au plus l'intelligence humaine , que Démocrite croyait certainement capable de parvenir à une vue rationnelle de l'univers, tout au plus cette intelligence pouvait-elle lui représenter une sorte d'unité, au moins possible, malgré sa fragmentation , sa division de tous les instants au milieu du désordre du monde. C'est là ce que sa morale nous apprendra ; mais jusqu'ici tout ce que nous savons c'est qu'un grand nombre de figures dl^ verses sorties de l'immensité de l'univers sont descendues dans notre monde (3) ; et nous ne connaissons autre chose que des images, des images divines, mais variables, tantôt bonnes, tantôt malfaisantes, que tous les corps émettent, et qui émanent en particulier du corps humain. Lancées quelquefois par les yeux des sorciers et remplies de leur envie et de leur méchanceté , ces images s'attachent misérablement aux corps des patients; elles portent le trouble dans leur entendement (4).
En résumé, la doctrine de Démocrite ne nous parait pas ce qu'elle paratt au plus grand nombre des historiens de la philosophie, un essai de matérialisme systématique et grossier, mais une théorie du monde fondée sur la conception rationnelle de la multiplicité absolue. De cette multiplicité, le retour à l'unité est impossible. L'unité de Tatome est individuelle, et les individus n'ont entre eux de rapports que par la lutte, de laquelle aucune harmonie, durable ne peut naître. L'unité de l'image, ou du
(i) Stobée, Ecîog. phys., i, p. 2 ; et Ps-PIutarque, Opin. des philos., i, 7.
(2) Augustin, loc.^ cit. Ce passage renferroe une belle réfutatiop des systèmes de Démocrite et d'Epicure.
(3) Irénée, Adrersus hareses. II, 19. « Pemocritus enim primns ait multas et varias ab universitate figuras exprtssas descendisse iu hune mundum. n Ce remarquable témoignage nous est comme un résu'né de la métaphysique de Démocrite. Il nous présente, et c'est un point de vue intéressant, la théorie des images comme un antécédent de la théorie des idées de Platon ; seulement entre Démocrite et Platon parut Socrate.
(4) Plutarque, Banquet, v, 6, 7.
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côté représentatif de l'être^ est toute de nature sensible; cesl assez dire qu'elle n'est pas cette unité réelle, éternelle , que les idées de l'esprit pur, les conceptions générales, les déGnitions seraient seules capables de constituer; mais enfin, tout naorcelé, tout incohérent qu'on peut le nommer , le monde de Démocrite est encore celui qu'un puissant penseur, libre, indépendant j mais élève à la fois de Pythagore et de Parménide pouvait imaginer. La conception d'un tel monde ferme le cycle de l'ancienne pensée grecque, bien loin de n'être qu'un système de sophistique, ou même qu'une philosophie étrangère fondée sur des idées que l'Abdéritain n'aurait ni créées ni bien comprises. Les sophistes ont suivi Démocrite comme ils ont suivi Parménide , Heraclite et Anaxagore. Quant à la fausse science des épicuriens et des matérialistes, elle ne satisfait à aucune des conditions du savoir grec avant Socrale(4).
X. Exposons rapidement ce qu'on peut savoir de la physique spéciale et de l'astronomie des anciens atomistes. Il paraît que le principe fondamental du groupement des atomes était pour eux la réunion naturelle des figures semblables ; ils cherchaient à montrer par Texpérience que les corps ronds vont avec les ronds, les longs avec les longs , et qu'il en est des atomes comme des animaux organisés , tels que les pigeons et les grues. Cette loi s'expliquait peut-être en ce que tout assemblage déjà constitué est à l'égard des atomes survenants comme un crible où les figures différentes ne peuvent pas également passer (2). On peut conclure aussi d'un certain exemple, pris des corps qui surnagent à l'eau, que l'existence de divers courants d atomes fournissait
(1) Tennemann et Bitter ont absolument ignoré rexplication de la sensibilité et de la pensée suivant Démocrite , et Tauteur d'une monographie française {Diss. sur la ihéor. atomùt.y 1833.), M. Lafaist, a dissimulé tous les témoignages qui n'étaient pas à sa convenance. Pour nous, indépendamment de la seule explication possible de Vàme et de la pensée tirée des images animées et de la seule explication possible des images animées tirées de la divinité, nous trouvons une confirmation de notre manière de voir dans cette seule considération : c'est que si les passages de Cicéron, d'Augustin et d'Irénée ne se rapportent pas réellement à Démocrite, ils ne peuvent avoir été suggérés, avec quelque vraisemblance, que par le platonisme. Nous laissons i décider si le rapport que l'on croirait ainsi apercevoir est exact et suffisant : sMl ne Test pas, où trouver la source d'un système de théologie si original!
(2) Sextus, Adv. logic.^ i, 117,
aux atomistes un moyen général d'explication. Ainsi, dans le cas dont nous parlons, un courant de particules chaudes, c'est-à-dire rondes, s'élève, dit-on, du fond de l'eau. DOà vient qu'entre les corps posés à la surface du liquide , ceux-là surnagent qui présentent par leur largeur ui\e prise suffisante à l'action des atomes ascendants (4). Nous ne savons pas si ce courant était rattaché lui-même à quelque autre cause qui dépendît de la nature du liquide; et, en général, tous les détails qui eussent été si précieux pour nous ont disparu avec les livres de Démocrite (2). Cependant il est certain qu'aucune forme particulière n'était attribuée à chacun des éléments grossiers autre que le feu, mais qu'ils étaient regardés tous comme des séminaires d'atomes (3). Ainsi une source abondante était ouverte à l'arbitraire et l'explication des phénomènes terrestres était bien facilitée.
Nous savons que le seul mouvement réel reconnu par Démocrite est celui qui communique à l'atome une impulsion , dont la cause est une impulsion précédente, sans qu'il soit nécessaire ni possible de remonter à l'impulsion première. Gela posé, des impulsions continuelles qui ont lieu dans le vide entre les atomes, doit résulter pour chacun d'eux cette oscillation que des interprètes ont crue plus tard inhérente à la nature de l'atome , mais qui se déduit aisément du fait même du choc. Il ne faut donc pas supposer que Démocrite avait en cela violé sa règle suprême de n'accorder aucune qualité à l'atome envisagé en lui-même (4). En6n, de
(1) Aristote, de Calo, rv, 6.
(2) On trooTe quelques faits de physique et de météorologie relatifs à Démocrite, mais isolés les uns des autres, dan; Senèque, Quest, natur., iv, 9; v, 2; VI, 20; VII, 3, etc , etc.
(3) Id., ibid., m, 4.
(4) L'auteur de la monographie déjà citée de Démocrite fait, au contraire, ré> snlter l'impulsion de roscillation, et regarde celle-ci comme propre à l'atome et faisant partie de sa nature. Cette idée ^est inintelligible au point de vue physique et atomistique, et pins inintelligible encore au point de vue métaphysique, tandis que de tout temps on a compris ou cru comprendre le mouvement communiqué. Cependant le même auteur, pour ne pas attribuer de qualité à l'atome de Démocrite, oppose une fin de non-recevoir à la pesanteur essentielle dont parle Aristote {de Gêner, etcorrupt,, i, 8) dans le passage important que nous avons cru devoir a Imettre en l'interprétant. V. ci-dessus, p. 245 et 246. Nous insistons sur ce point, parce que personne jusqu'ici n'a compris l'atomisme, faute de sVx pliquer la vraie nature du mouvement des atomes.
l*oscillation ou plutôt de l'ensemble des oscillations des atomes qui voltigent dans le vide immense , naît sans doute ce tourbillon général qui est l'origine du monde de Leucippe. Par ce tourbillon s'effectue, suivant lui, la séparation du semblable et du dissemblable; puis ceux d'entre les atomes qui se font équilibre entre eux, ne pouvant être tous ensemble entraînés, demeurent au milieu tandis que les plus légers passent dans le vide extérieur. Alors la formation centrale de la terre s'explique par la concrétion sphérique d'une masse d'atomes égaux, et celle de ratnfio?phère par le tourbillon des atomes de l'air que repousse ta résistanc6 de la terre. Ce tourbillon tourne autour du globe terfesire, en l'enveloppant comme line membrane ; et il entraîne, en les fixant tous, les corps isolés qtii lu? viennent du dehors (t). Les deux points capitaux de cette cosmogonie semblent être : le premier, le fait initial d'un assemblage solide ; le second, le monvement circulaire auquel les atomes sont forcés par lar doubte action du dehors qui pousse et du noyau central qui fésiste. On Toit âfussi que la membrane conservatrice du mbtiâe n*est qtre le tourbillon même par lequel II est entouré.
XI. Il résulte du système général des tourbillons de Leticippeet de Démocrite que les corps les plus éloignés de la terre doivent toujours être et les plus subtils et ceux qu'emporte le mouvement le plus rapide. Aussi la formation des astres se ramène dans ce système à Tinflammation de certains amas de matière par l'effet d'une violente agitation (2) ; de sorte que, dans le ciel comme sur la terre, la chaleur est la suite du mouvement, tes atomistes regardaient le nombre des astres comme extrêmement grand ; car ils expliquaient la voie lactée et même les comètes par des agglomérations d'étoiles (3); mais il est difficile de décider s'ils considéraient le soleil et la lune comme doués d'une lumière propre (4) ou comme tirant leur feu des autres astres (5). Ce qui est certain, c'est qu'ils en faisaient des corps très-grands,
(1) Diogène, Vie de Leucippe, ix, SI.
{2)Id.. ibid.. ix, 32.
(3) Ps-Plutarque, Opin. des philos. , m, 1 et 2. Cf. Aristote, Métèorol,, I, 8; Stobée, Eclog. phys., I, p. 62.
|4) Ps-Plutarque, Opin. des philos., il, 20 et 26 ; et Stobée, Eclog. phys,, l, p. 56. (5) Diogène, Vie de LeucippCy tx, 33.
et que Démocrite assimilait la lune à une terre qui a ses plaines, ses vallées et ses monts, dont les ombres portées forment les taches qui nous sont visibles (1). Ce philosophe, ainsi qu'Anaxagore, croyait la terre immobile, retenue qu'elle est au centre de Fatmosphère par son étendue , qui s'oppose à ce qu'elle puisse diviser l'air en commençant à se mouvoir (2). Mais il serait possible que cette immobilité ne dût pas être entendue d'une manière absolue, et qu'un léger mouvement de rotation sur elle-même pût être attribué à la terre comme une suite des eflbrts du tourbillon (3). De cette sorte, le globe qne pous habitons aurait participé, quoique très-peu , de la révolution générale d'orient en occident. Une telle supposition est d'autant plus admissible que Démocrite regardait la violence des révolutions célestes comme augmentant progressivement depuis la terre jusqu'aux astres les plus éloignés, qui sont les fixes, et qu'alors il expliquait d'une manière fort remarquable les mouvements propres d'qçcident en, orient, dont les planètes, le soleil et la lune semblent doués ^ divers degrés. Il considérait ces divers mouvements comme des apparences produites par le plus ou moins de facilité et de vitesse avec lesquelles les différents astres se prêtent au mouvement universel circulaire dont le type est fourni par la révolution des vingtquatre heures (4). D'après cette théorie, l'ordrç des distances des sphères célestes à la terre est facile à déterminer ; il est celui des durées des révolutions sidérales des planètes ; et Péniocrite était conduit à fixer les ran^s comme il suit : la lune, mercure, venus, le soleil, mars, Jupiter et saturne. La place insolite occupée par venus et par mercure dans la cosmologie des atomjstes, put induire en erreur les historiens ; et nous nous expliquons ainsi qu'on ait attribué à Leucippe d'avoir placé généralement tous les astres entre le soleil et la lune (5), opinion, qui serait d'ailleurs sans raison dans le système que nous venons d'exposer.
(1) Stobée, Eclog.phys,^ p. 59 et 60; et Ps-Plutarque, Op. des pML, il, 26.
(2) Aristote, de Cœlo, il, 13. La largeur de la terre, dont il est question dani ce passage, ne détermine en rien sa figure.
(3 Diogène, Vie de Leucippe. La forme cylindrique, attribuée à la terre en ce passage comme dans le Ps-Plutarque, Opin. desphiloi.^ Ill, 10, se trouve contredite un peu plus loin, quand Diogène expose la formation de la terre.
(4) Lucrèce, de Natura rerum, v, 613-635.
(5) Diogène, loc. cit. Ainsi, quand ii est dit que le cercle du soleil est le plus
La théorie des éclipses est obscure dans Técole atomistique, ainsi que celle des causes de Tillumination de la lune et du soleil ; mais il est difficile de croire que le mathématicien Démocrite, Tami des pythagoriciens et le contemporain d'Ânaxagore, ait pu méconnaître entièrement la véritable explication de ces phénomènes. Cependant les témoignages clairs et positifs nous font ici défaut, et nous ne pouvons suppléer à leur absence (4).
XIL Les témoignages qui nous ont été transmis sur la morale de Démocrite apportent un complément nécessaire à Texposition de sa doctrine générale. Il résulte en effet de ces témoignages que le philosophe dont la méthode était rationaliste, mais dont la physique livrait le monde à la dissolution, arrivait pour conclusion dernière à reconstituer l'unité de Tintelligence dans Tunilé morale. Nous savons ce que pensait Démocrite de cette fiction du hasard qui déguise à Thomme son ignorance et sa paresse, qui le dispense de diriger une vie dont sa volonté pourrait conduire le cours (2). Aussi la liberté humaine n'était à ses yeux que la demi-servante de la nécessité (3) ; il regardait la nature et la doctrine comme choses semblables, c'est-à-dire apparemment qu'il accordait à l'homme une action pour se former lui-même (4), et pour diriger ce qu'il appelait le mouvement de la pensée (5). Sans la croyance à la liberté, quelle eût été la valeur des règles éthiques, dont la fin même est, comme on va le voir, de constituer la personne humaine dans une complète indépendance? Ainsi, nous pensons que Démocrite reconnaissait tout au moins dans cette partie de la divinité qui est l'intelligence de l'homme, une faculté directrice élevée au-dessus du hasard des images qui tombent sur l'âme ou même qui la constituent. Bien plus, et quoi qu'on ait pu dire, par une interprétation qui paraissait naturelle.
éloigné, il faut entendre par rapport à la lune et aux deux petites planètes. Cf. Ps-Plutarque, Opin. des philos., il, 15.
(1) Diogène, loc. cit., donne une explication inintelligible de Leuclppe; mais ce passage nous semble altéré.
(2) Ci-dessus, n*> 5.
(3) Œnoiraûs, dans Théodoret, Thérap., vi. Œnomaûs, auteur d'un livre contre les oracles, est du 2« siècle.
(4) Clément d'Alex., Siromat., p. 534; et Théodoret, Thérap,, iv, init. (6) Sextus, Adv. logic, ii, 139.
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sur la croyance de ce philosophe à la mortalité de Tâme (4), il serait peut-être imprudent d'affirmer la fausseté de la tradition d*aprèsjaquelle il aurait enseigné la palingénésie, la résurrection future des corps (2). Cette croyance d'origine égyptienne se serait très-bien expliquée dans le système des atomes en supposant une dissolution temporaire et une reconstitution à venir de Tâme. Il aurait suffi pour embrasser toutes ces conséquences que Démocrite eût admis un ordre éternel dans la combinaison des atomes dans l'émission des images; et cet ordre a pu résulter dans sa pensée de la notion morale de la nécessité qu'il avait fortement conçue. Les caractères essentiels de l'éthique de Démocrite sont les mêmes que nous avons reconnues à la plupart des doctrines de l'antiquité ; ils se réduisent tous au principe de l'isolement ou de l'égoïsme. Ce mépris de la vie commune et des hommes vulgaires qui coulait dans les larmes symboliques d'Heraclite, on sait qu'il s'exhalait en railleries muettes avec le rire perpétuel de Démocrite (3) ; et le double mythe du désespoir et du dédain nous représente presque toute la morale de l'antiquité avant Socrate. C*est à la science seule que le génie de Démocrite avait voulu sacrifier. Pour elle il avait dépensé son patrimoine et encouru la sévérité des lois (4); pour elle il avait voyagé au loin, et plus utilement qu'Ulysse et Ménélas (5) ; pour elle enfin il s'était privé de la vue, si nous voulions accepter à la lettre ce beau symbole de la méditation (6). Il regardait la connaissance comme une source féconde de plaisir (7) ; et c'est en s'y élevant sans doute qu'il croyait atteindre au vrai bonheur, à ce bonheur qui ne consiste pas dans les choses passagères et périssables (8). Mais l'amour de la science , qui avait valu à Démocrite le surnom de philosophe parmi les Abdéritains (9),
(1) Ps-Plutarque, Opin. dei philos., iv, 7.
|2) Pline, Hist. nat., vu, 65.
(3) Voyez particulièrement Sénèque, de Ira^ il, 10; Elien, Hist, divers., iv, 20; et Juvénal, Satyr. x. v. 28.
(4) Diogène, Vie de Démocrite; Athénée, Banquet des sophistes, iv, 9.
(5) Théophraste, dans Elien, loc. cit.
(6) A.-Gelle, Noctes attÎM, x, 17.
(7) Platarque, de Prof, in virt., 10.
(8) Stobée, SermweSy v, 24.
(9) Élien, loc. cit.
ne le rendit pas utile à ses concitoyens; car il réprouvait moralement et le mariage, dont Tobjet immédiat est une petite épilepsie (1) , dont Tobjet dernier, c*est-à-dire l'éducation des enfants, n'est qu'un trouble pour le sage , et l'amour même de la patrie, ce nœud indispensable de la société antique , en un mot toutes les passions et leurs suites (Tj. Celui qui veut' bien vivre, écrivait-il au commencement de son livre de VEuthumie, n'agira que peu, soit dans la vie publique, soit dans la vie privée (3). Il nommait euthumie ce calme de l'esprit (4) qui résulte de la mesure dans le plaisir, de la symétrie dans la vie (5), de la modération en tout. Bien-être, harmonie, ataraxie, c'est-à-dire imperturbabilité (6), athambie, c'est-à-dire détachement de toute crainte (7), tels étaient les noms des hautes vertus du sage, suivant Démocrite. Ainsi Tégoïsme philosophique, plus condamnable encore que l'égoïsme religieux, livrait sans regrette monde à la lutte des passions. Le sage cherchait par un retour sur luimôme cette félicité dernière qui n'est ni dans l'or, ai dans les troupeaux, mais dans la divinité qui habite l'âme (8).
(1) Clém. d'Alex., Padagog., ii, p. 193.
(2) Stobée, SermoneSj passim; et Clément d'Alex., Strom., n, p. 421.
(3) SéDèque, de Tranq, anim,, jeu, et de Ira, )il, 6.
(4) Id., de Tranq. anim., il.
(6) Stobée, Sermones, l, 40.
(6) Id., Eclog. ethic., il. p. 164; Cf. Diogène, Vie de DémocriU,
(7) Cicéron, de Finibus bon. et mal., v, 29.
(8) Stobée, E.:log. ethic., loc. cit. — En terminant cet essai sur Démocrite et sur Tatomisme, nous devons dire que notre attention fut d'abord appelée sur la m^ iaphysique de Démocrite par un travail relatif à ce philosophe, que M. P. Leroux a publié dans V Encyclopédie nouvelle (t. IV, p. 263, 27" livraison). Le seul défaut grave que nous ayons à reprocher à ce travail, d'ailleurs très-supérieur à tous ceux que nous connaissons, ou qui signale les importants témoignages que nous avons mis k profit, c'est de se ressentir de la foi que son auteur porte au syncrétisme alexandrin ou aux opinions qui en sont dérivées. M. Leroux fait de Démocnte un prophète de l'Orient. Nous qui croyons à la Grèce, en philosophie comme ailleurs, nous trouvons, en y regardant de près, qu^ le philosophe des atomes et des images se place à la suite des écoles pythagoricienne et d'Élée, à peu près comme Spinoza et Leibniz i la suite de Descartes et de Bruno. Aussi le caractère proprement philosophique de Démocrite échappe à M. Leroux, qui cherche partout Torientalisme au lieu de la méthode. Ce caractère consiste, si nous osons risquer ce mot, en une sorte d'harmonie préétablie, ou d'ordre naturel et nécessaire , soumis à une loi , périodique peut-être, de développement et de palingénésie, entre les combinaisons d'atomes d'une part et les images à la fois sensibles et sentantes de Tautre. Nous hasardons ce résumé , que nous ne voulons pas cependant insérer littéralement dans le texte , parce qu'il nous explique seul le rapport de la physique de Démocrite à sa métaphysique.