DES RÉSULTATS SCIENTIFIQUES DE LA PREMIÈRE PÉRIODE
I. Le plus ancien nom de la philosophie fut sagesse. Elle apparaissait alors comme l'unité de la science. Ce premier penseur dont la raison se replie sur elle-même, que veut-il savoir? Une seule chose : la vérité sur Têtre. Mais combien de questions en un seul mot! Cause, nature et fin du monde.et de l'homme, réalité de Dieu dans le ciel, providence ici-bas, organisation des cités, conduite dans la vie, le sage se propose à la fois tous les problèmes, et le peuple voudrait trouver toutes les solutions chez le sage. Ne nous étonnons pas de l'ambition du savoir naissant; sa modération serait plus étrange, elle serait inintelligible. Le regard, le regard unique mais profond, triste mais pénétrant, que jettera autour de lui et vers le ciel cet être qui sent et qui pense, et qui se réveille au milieu de l'immensité , perdu et s'ignorant soi-même, ce regard implore-t-il moins que la sagesse?
Mais après une longue et muette contemplation celui qui s'appelle sage reconnaît que la sagesse innée ne brille pas dans l'âme comme Lucifer au ciel, qu'elle ne resplendit pas en ellemême, incontestable, absolue, comme la vie du plus humble des éphémères ou comme le sentiment de Thomme sur la terre. Il faut chercher. La sagesse n'est plus alors que la philosophie. Mais entre les vérités, entre les pensées morlelleSj il est un tel enchaînement que le philosophe, dont la niain hardie s'est posée sur un anneau, n'a plus qu'à dérouler la chaîne vers TinOni pour passer tous les jours de sa vie de la philosophie è la sagesse. Les premiers philosophes parlent encore et enseignent
comme (les sages : ils saisissent un principe aussi élevé, aussi évident que possible, de vie et de vérité» et, par la puissance de la logique, ils se portent de la contemplation à la connaissance, et de la possession de la vérité première à la conquête du savoir uni versel .
Mais si la vérité est nécessairement une que sous peine de n'exister pas, il en est autrement de la philosophie. Les penseurs se multiplient , et la pensée avec eux; le savoir se divise, les principes s*opposent, les enseignements se combattent. Enfin , après deux siècles de tentatives sublimes et vaines, la lutte a divisé jusqu'à la pensée d'un même homme, et, de sage devenu philosopîie, le philosophe n'est plus qu'un sophiste (1). Nous allons exposer les raisons et les causes de cette première révolution de la philosophie.
II. Toute science qui existe à l'état de recherche ou qui est ordonnée pour l'enseignement, doit commencer par fixer l'objet, par déterminer le champ de l'exploration. Si cette science est fondée sur la logique, ou si seulement elle en fait usage comme d'un instrument nécessaire, il faut aussi que le principe et la nature de la certitude scientifique soient éclaircis et qu'une mér thode soit fondée. C'est dans la solution de ces premières et souveraines difiicultés que nous faisons consister le progrès réel et définitif de la philosophie dans l'ère moderne. Mais ces difficultés, qui commençaient à frapper vivement l'esprit des Aristolc et des Platon, disciples de Socrate, et les premiers qui essayèrent de relever la science abattue sous la sophistique , ces difficultés furent ignorées de tous les penseurs absolument originaux. Comment prévoir, en effet, la nécessité d'une préparation si rude, si sévère, mais si futile en apparence, et si étrangère à la sagesse? La vérité ne parle-t-elle donc pas assez haut à l'homme, le monde n'est-il pas le spectacle le plus immédiatement vu , le plus évidemment vrai ? et pourquoi tant de détours quand il suffit de saisir ce qu'il y a de plus intime en nous-mêmes et ce qu'il y
(l) Le mot sophUle se prenait en bonne part dans les temps les plas anciens, et n'était que le synonyme de sage (Diogène, pré/, de la Vie des philos.^ 12). H s'appliquait même aux poètes. Quand la fausse sagesse eut été décriée par la décadence grecque, honteuse d'elle-même, le sens de ce mot devint tout autre, et ne fut plus que celui que nous entendons aujourd*hvi dans notre langue.
DE PllILOSOPHIK ANCIENNE. ti65
a de plus visible dans la nature? Connais toi toi-même, disait l'oracle de Delphes ; mais qu'il y a loin de Ce mot dans Fenfance aux idées de Platon , aux catégories d'Aristote , au cogito de Descartes et ^xx\ jugements synthétiques de Kantl
Nous avons dû, nous qui éludions l'ancienne philosophie, et surtout qui l'étudions après beaucoup d'autres, nous demander ce que déjà le sceptique Sextus s'était proposé de savoir : quelle est la méthode de chaque penseur? avec quel critérium a-t-il jugé la certitude? Le penseur ancien ne répond pas, mais pour lui répond sa doctrine. Or la réponse à cette simple question nous a révélé deux écoles dans l'antiquité. Toutes deux se proposent de connaître le monde, et à chacune d'elles l'objet de la contemplation scientifique paraît être le monde réel , objectif, soumis aux sens de l'homme. L'une voit ce monde dans l'être universel et phénoménal, qui nécessaire en soi, naît et meurt, se développe et se change dans ses parties ; mais tantôt cette école considère l'être comme un organisme vivant analogue à celui de l'homme, où tout se lie, où tout s'unit^ uù rien ne se divise et ne se distingue au fond ; tantôt comme un mélange infini d'éléments qui ne peuvent que se grouper ou se disjoindre sans cesser d'être immuables par leur nature. Nous dirions , si nous voulions employer une comparaison mathématique , que le monde des empiriques uni^ taires est une fonction d'une seule variable qui peut cependant prendre une infinité de valeurs ; au lieu que le monde des empiriques pluralitaires est une fonction d'une infinité de variables qui ne fait que se transformer par l'intervertissement des termes. De part et d'autre la fonction est toujours la même, et les accidents sont infinis. L'autre école, au contraire, s'attache à contempler l'ordre intelligible des phénomènes : elle détermine ce qui les rend connaissables ou sujets à la science, et répudie tout le resie comme matière , comme infini ; elle ne se réserve que le nombre et l'unité, et avec eux elle construit l'univers. Celte école a de son côté l'avenir; c'est à elle qu'un jour le platonisme et la philosophie cartésienne se rattacheront , c'est elle enfin que le développement de la science destine à la palingénésie et à servir de guide à toutes les révolutions de la pensée.
IIL Nous savons avec quelle naïve obstination les philosophes
anciens déterminaient tout ce qu'il leur était donné de connaître comme objet vis-à-viâ d'eux-mêmes, c'est-à-dire comme sujet en soi, hors de leur pensée et indépendant d'elle. L'école rationaliste, constituée dans son ensemble par les pythagoriciens, les éléates et les alomistes, ignora profondément Vidéalisme subjectif et jusqu'à sa possibilité hypothétique. Si les éléates en confondant l'un avec la pefisée de l'un ont paru s'approcher de ce point de vue, leur physique absurde, ridicule à leurs propres yeux, est là pour nous apprendre qu'ils ne savaient nullement comment peuvent s'expliquer les illusions de la multiplicité sensible. Les pythagoriciens regardèrent le; nombre comme un être objectif, et lesatomisles firent courir leurs images à travers le monde, portées sur des atomes, au lieu de les définir comme des êtres idéaux qu'aucune réalisation matérielle ne saurait expliquer. Ainsi le rationalisme antique ignora la méthode, mais il la prépara en cherchant dans l'univers la pensée de l'univers et non plus seulement son apparence, En outre > il fonda la logique. Nous connaissons les déductions puissantes de Parménide, et nous avons éprouvé la force avec laquelle il posait et maintenait un principe. Nous avons reproduit les vives et pressantes argumentations de Zenon. Enfin nous avons appris comment un Archylas, un Philolaiis savaient résolument créer et raconter la nature, ainsi qu'une théorie des nombres. La logique , cette logique instinctive qui est tout le penseur, et qui, dans son application, consiste à percevoir le rapport d'enveloppement du général au particulier, ne fut pas seulement faite et rendue inébranlable par ces raisonneurs, qui ne laissèrent à d'autres que le soin de classer et de systématiser; mais la science, mais Tart des définitions et des axiomes se formèrent aussi dans leur école; et c'est par là surtout que la méthode régna avant même d'exister distinctement, et que le vrai savoir y grandit.
IV. Nous considérons comme philosophes empiriques tous ceux qui ont essayé de caractériser le monde , non par un principe de raison, mais par ce qui n'est dans le monde que phénonnénal^ sensible et variable. Anaxagore, qui croyait au règne de l'intelligence , nous est apparu comme l'un des plus vigoureux et le plus profond peut-être des penseurs de, l'empirisme , paroe qu'il
faisait servir à la déflnitioB de Tétre en soi ce que Têtre a d*exclusivemenl sensible, ce qui, par conséquent, ne dépend que de la relation et de la pensée , et ne saurait instituer une essence propre. L*esprit n'était, suivant ce philosophe, que Fordonnateur clairvoyant dont un monde pareil au sien a besoin plus que tout autre, et cet esprit ne diffère que peu de l'intelligence d'Heraclite. Celle-ci pour être appelée feu , n'en est pas nïoins ce principe essentiellement mobile et variable auquel appartiennent toute action et toute pensée dans l'univers. Entre ces deux philosophes il n'y a de différence , encore est-elle illusoire au fond , qu'en ce que l'un croit à une unité infiniment et éternellement modifiée, l'autre à une multiplicité réelle, infinie. Entre eux vient se placer Empédocle, qui définit la pluralité par le dualisme, et qui voit dans la vie universelle une lutte incessamment poursuivie et recommencée. Empédocle diffère d'Heraclite et d'Ânaxagore , de même que les pythagoriciens s'éloignent par leur dualisme savant, et deséléates, qui glacent et pétrifient l'être réel, et des atomistes qui le dispersent en corpuscules et en images dont ils semblent impuissants à faire connaître l'ordre et le lien.
Cette école ne demeura cependant tout à fait étrangère ni à la logique, sans laquelle aucune philosophie n'existe, ni surtout à certaines sciences rationnelles ; mais sa constante préoccupation fut d'étudier l'être vivant tel qu'il paraît se dérouler sous les lois de la nécessité , et d'écrire, en quelque sorte, une histoire éternelle de la changeante nature. Ceux même de ses philosophes qui firent naître l'univers du mécanisme des combinaisons, ne purent dépouiller de tout caractère vital les éléments qui les iormaient, et la vie dut échapper, dans leurs systèmes, à la pure mécanique et à toute méthode rationnelle de spéculation physique. Restaient seulement les sciences de l'esprit qui pouvaient s'établir immédiatement dans l'indépendance et sur des bases inébranlables. Du reste il eût appartenu à ces hommes, nommés alors physiciens ou naturalistes, de se livrer à l'observation précise et détaillée des faits. Mais leur empirisme n'était pas celui de notre siècle, patient et détrompé ; leur histoire naturelle était la contemplation du monde divin : la nôtre est autre chose.
V. Ces sciences de Tesprit, fermes, arrêtées et désormais comme libres de la science générale, ce sont les sciences mathématiques. Nous avons dit qu il était nécessaire et qu'il suffisait qu'un objet fût circonscrit et défini, qu'un critériumde vérité fûtreconnu, qu'une méthode d'investigation fut fondée pour qu'il existât de cet objet un savoir fixe et organisé. Ainsi s'explique le rapide établissement des sciences dont nous parlons, car toutes ces conditions sont remplies pour la géométrie naissante. L'objet de la géométrie c'est l'étendue , c'est la figure, dépouillées l'une et l'autre de toute qualité sensible; le critérium en est l'évidence, envisagée dans la claire notion des quantités définies, que l'esprit seul établit et compare à la fois; la méthode, enfin, en est la synthèse : des axiomes sont posés qui firent certaines relations premières entre quelques objets parfaitement conçus, puis la toute-puissante déduction , a l'aide des axiomes, tire la science des définitions. L'arithmétique est plus abstraite; les définitions dont elle part ne se présentent pas comme des images, subtiles et raffinées, sans doute, mais enfin comme des images, et les axiomes qu'elle impose ne portent pas sur des faits de figure et d'imagination ; mais parfaite est la clarté des notions qu'elle établit; et les abstractions qu'elle exige, un enfant les sait faire. L'arithmétique existera donc comme la géométrie, seulement elle demeurera dans l'enfance jusqu'aux temps encore éloignés où l'esprit humain sera mûr et plus maître de lui-même. '
Voilà déjà de grands résultats obtenus par la science antique ; mais si nous voulons passer à la considération des mathématiques appliquées nous ne trouverons plus une certitude aussi complète, aussi généralement reconnue. La musique mathématique est fondée par Pythagore, et l'esprit de l'antiquité poursuit long-temps son cours comme si celte science n'existait pas : il en abandonne les destinées aux mains inexpertes d'une autre école. La méeanique naît et se développe dans la Grande-Grèce, mais elle est ignorée de la mère-patrie, mais elle ne doit pas survivre à l'établissement des Romains en Italie. Enfin, lorsque les compilateurs de la Grèce composent, comme une œuvre de marqueterie, les Opiniom des philosophes, ils rapportent le dire des mathèmaH-
ciens (4), à côté des suppositions les plus arbitraires des petites écoles. Les mathématiciens ne forment qu'un parti entre tous les autres.
VI. Cest surtont quand il s'agit de l'astronomie que les mathématiciens sont cités. Et en effet l'école de Pythagore avait tout fait pour que celte science demeurât fondée , non quant anx ré^ sultats , mais quant à la méthode. L'objet s'en trouvait parfaitement déterminé dès que les astres étaient considérés comme des agrégations matérielles soumises aux lois du mouvement dans l'espace, et transportées régulièrement autour de certains autres. Thaïes s'était lui-même élevé jusqu'à cette conception, qui cependant ne put demeurer acquise à toutes les écoles. De nombreux en\piriques revinrent à ces idées , à ces hypothèses primitives, et naturelles peut-être, mais qui font rire aujourd'hui les plus ignorants. Ce fut en vain qu'Ânaxagore adopta , dans ce qu'il avait de général, le système de Thaïes et des pythagoriciens ;'ce système ne put jamais s'implanter comme la géométrie d'une manière définitive dans le monde ancien ; et même après les travaux d'Ëudoxe et de Ptolémée, après la grande hypothèse d'Aristarque, l'astronomie ne fut pas mieux fixée aux yeux du peuple que les autres branches de la philosophie; et combien y a-t-il d'hommes qui ne soient pas peuple sur ce point?
Cette remarque s'applique mieux encore à la physique générale qu'à l'astronomie. Les vrais fondateurs de la physique furent les atomistes, c'est-à-dire, Leucippe et Démocrile. En effet, pour que cette science existe et demeure indépendante, il faut que le principe et l'objet en soient strictement définis comme ils le sont pour la géométrie, pour l'astronomie. Or il s'agit ici d'une défini-
(1) On disait mathématiques et mathématiciensy dans Tantiquité, là où nous disons aujourd'hui la science et les savants. De part et d'autre les philosoplies sont mis à part; aussi l'ouvrage de Sexius contre les mathématiciens se divise en livres contre les grammairiens, contre les rhéteurs^ contre les géomètres^ contre les arithméticiens^ contre les astrologues et contre les musiciens, V. notre livre VII , § i et il. Cependant les géomètres et les astronomes furent plus spécialement désignés sous le nom de mathématiciens. Entre les savants, ils pouvaient prétendre à plus de certitude, à une science plus arrêtée que tous les autres. Le peuple, qui ne voit guère que les apparences ou les résultats, donna ce nom à son tour aux .savants qui spéculaient sur le ciel, et par suite, nu milieu de rinvasi.jn de toutes tes superstitions, aux partisans de Tastrologie judiciaire, aux magiciens et aux sorciers.
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tion de la matière , et les atoinisles la donnèrent alors que, rejetant de la science l'être qui dépend de la sensibilité et qui varie avec elle, ils ne conservèrent, comme objet conslant, que l'atome inerte impassible, mobile, doué de force par le choc; comme principes du devenir, que la lutte et la combinaison calculable des atomes dans le vide in6ni. Nous ne voulons pas dire que la notion du] vide et des atomes soit indispensable à la constitution d'une science exclusivement physique ; Descartes a montré qu'avec le plein , l'étendue et la circulation des parties indéfiniment divisibles et par elles-mêmes inertes , on composait un système général d'explication mécanique du monde. Mais il n'en est pas moins vrai que Tidée des atomistes comprend tout ce qui est nécessaire à l'existence d'une physique générale, indépendante, à savoir : la déûnition de la matière, te principe de l'inertie, la notion du mouvement, celle du choc et celle des tourbillons. Voilà tout ce qu'il y a de commun entre la physique mécanique des anciens et oelie des modernes ; mais cet accord , cette rencontre suffisent pour que Descartes ne soit pas nommé le premier créateur de cette science. Ajoutons que la grandeur et l'originalité ne sont pas abaissées par des précédents, quand il s'agit surtout des idées nécessaires de la nature humaine.
Par ce qui précède, il est évident que la physique mécanique appartient à une école rationaliste, et cela, qu^nd bien même nous n'aurions pas montré son germe chez les pythagoriciens et chez les éléates (t). Mais plus tard elle passa dans une école empirique, et jamais elle n'atteignit dans l'antiquité un étal d'indépendance reconnue, une force régulière de progrès qu'elle ne possède même pas de nos jours.
(1) Nous ne pouvons nous empêcher de taxer d'une véritable ignorance philosophique les historiens qui ont classé Démocrite parmi les anciens physiciens, tandis qu'il est le physicien nouveau par excellence. Ils ont ainsi mis à la suite des Ioniens, qui tous admettaient des qualités essentielles dans les corps, le I premier des philosophes qui ait formulé la noton scientifique de la matière im- j passible et inerte. Ritter ne voit en Démocrite qu'un sophiste, et il donne la tor- j tureaux textes. Brandis , le dernier des grands historiens de l'Allemagne, ne fait l'histoire dés pythiigoricieiis et des éléates qu'après celle des atomistes : étrange et absurde renversement de chronologie ! L'auteur de la Monographie française rend au moins justice à l'esprit scientifique do Démucrite (p. 115 et 116 delà Diasertal, sur l'alom.) -, mais il expose mal les principes de la physique rationnelle.
VII. On voit qu'entre les sciences rationnelles, celles qui ont la quantité pour objet furent organisées dès la première période de la philosophie grecque. Sans doute de grands problèmes demeurèrent sans solution à la base même de ces sciences ; et, par exemple, le mode de constitution de la quantité parut aux anciens une impénétrable énigme ; mats, sur cette base, ils n'en élevèrent pas moins un monument solide. Au contraire , les problèmes relatifs aux qualités des êtres amenèrent dès le premier examen tant de difficultés et de contradictions, que la métaphysique ne put parvenir à existercomme science. La raison de cette différence est très-simple : on pourrait appeler Tarithmétique , la géométrie, l'astronomie, la physique alomistique, des sciences secondes qui, dès que certains postuktk sont admis, n'ont plus qu'à marcher dans une voie unique et nettement tracée. Niez la vérité du postulât, vous trancherez en quelque sorte la réalité extéfreare du savoir ; mais vous ne toucherez pas à son existence idéale. Il en est tout autrement de la science des qualités , science éminem-. ment première, dont l'objet est de découvrir ce qu'est une chose envisagée dans sa nature intimef, dont le sujet est laf vérité uhique et sans condition. Que faire s'il se présente un écueil insurmontable? Et cetécueil se présentera certainement. Si la connaissance paraissait dès l'abord impossible, et, lorsque l'homme veut lever ^ tète au ciel, si quelque poids insurmontable la courbait, et clouait ses mains et ses yeux pour toujours à la terre qui le nourrit, l'homme se résignerait, ou même il n'aurait jamais espéré. Mais cette connaissance, dont il a l'idéal en son âme, il croit l'obtenir; il la saisit ; il est triomphant; et voilà que, sortant de ses mains, Il la voit défaillir. C'est alors que le sage chancelle; et que, de philosophe, ainsi que nous l'avons dit, il se fait sophiste. Double est l'écueil oii la philosophie vient échouer. D'abord un philosophe se produit; mais à celui-ci un autre philosophe s'oppose. Existe-t-il donc une science autre qu'individuelle, alors que la science, qui doit nécessairement naître dans un individu, vient périr dans un autre? Ensuite la science n'existe qu'à la condition de l'unité logique et de l'accord de toutes les parties entre elles. Exisle-l-il donc une science, même individuelle, dès qu'il
est prouvé que le principe, qui en est la fin, est contradictoire
au principe, qui en est l'origine ?
La lutte entre ces sciences individuelles, que l'antiquité appelait des écoles, des sectes, des hérésies, se révèle immédiatement dans les conceptions les plus élémentaires et les plus anciennes du monde. Le monde, disait l'une, est cet animal universel qui sort de l'œuf, et ne fait que se développer sans changer de nature. Non, disait l'autre, il est le mélange de tous ces éléments que vous^oyez et de tant d'autres qui vous échappent; car ils sont infinis. Qu'y a-t-il de connaissable et de réel? venait dire alors une nouvelle école. Quoi , si ce n'est Tordre, l'harmonie, le nombre, sans lesquels il n'existerait qu'une invisible étendue, dont l'infinie échapperait à toute perception de la pensée. Mais cela même est-ce la vraie science? objectaient les plus rigides. L'infini peut-il se définir et se penser? Le non-être peut-il être ? L'unité peut-elle changer et la multiplicité se faire une? Avouez que l'un existe, et qu'il n'est que l'un dans le monde et dans la pensée.
Telle est la lutte des doctrines ; mais, au cœur de chacune d'elles,. la contradiction vient imposer aussi sa nécessité. Le philosophe, qui part de l'unité la plus sévère, admettra aussi la multiplicité infinie, quand ce devrait être sous le nom illusoire de l'illusion; et le philosophe, qui part delà muUiplicité, réalisera nécessairement par la pensée une inexplicable unité. L'infini partout existe comme le fini : la pluralité, comme l'un ; et tel penseur marche devant Diogène, qui regarde le mouvement comme impossible. .
Vliï. Entre ces conceptions élémentaires, aussi profondes en réalité qu'elles paraissent naïves, par lesquelles se supplée une méthode qui manque et qui est encore impossible , et sur lesquelles roule pendant long-temps le développement scientifique de l homme, il existe donc une opposition radicale et que rien ne peut lever. Cette opposition de doctrine à doctrine» ainsi marquée dans son principe, se révèle ensuite tout le long du chemin de la spéculation. S'agit-il de la matière» chacun croit la comprendre en tant qu'elle est quelque chose de sensible sous la raison de l'étendue; mais |e^ ioniens la disent mobile, les éléates immobile et variable
en apparence seulement. Admet-on qu'elle se meuve, Ânaxagore dit qu'elle remplit Tunivers à l'infini et sans inlerstices ; Démocrite qu'elle est divisée d'une manière effective, et séparée par des vides en une inûoilé d'éléments. Ensuite ces éléments premiers des corps, l'un les regarde comme doués de toutes les qualités que nous savons tous, l'autre comme en étant dépourvus absolument. Et les quatre grands éléments, eau, terre, air et feit, sont-ils des essences distinctes? sont-ils des réservoirs d'essences, qualifiées ou non? Encore un sujet de contradiction. S'agit-il, non plus de la matière, mais de l'esprit? La définition n'en est pas unanimement arrêtée. Pour de certains philosophes, l'intelligence est la propriété, l'attribut d'un être manifesté d'ailleurs sous une forme matérielle, air ou feu : mais les pythagoriciens la prennent pour un nombre qui change de lui-même ; et ce nombre est un objet, une chose. Anaxagore considère l'esprit comme un entendement distinct et comme un moteur qui, dans la matière, apparaît et domine, ici plus et la moins ; Démocrite le regarde comme une vivante image émanée d'en haut. Il serait inutile de signaler, entre les écoles, des différences légères, qui ne sont que des conséquences des premières et des plus impor^ tantes.
Au milieu de ce combat des philosophies, il arriva, par une circonstance, bizarre en apparence, mais qui lient à des causes profondes, que celle d'entre les anciennes doctrines qui semblait choquer les opinions communes avec le plus de violence, et qui en elle-même répugnait le plus à la foi de l'humanité, fut précisément celle qui s*appuya sur une démonstration arrêtée dans l'esprit, qui posa une définition incontestée, puisse mit à la développer à l'aide d'un invincible raisonnement. On se rappelle la thèse de Parménide et les arguments de Zenon. Tout esprit indépendant devait retirer de ce spectacle un enseignement trèssimple. La doctrine éléatique, pouvait-on dire, n'est qu'une divagation; mais cette doctrine a réduit au silence les autres: reste donc qu'il n'existe pas de science métaphysique, que le savoir de l'homme est sans unité, que toute doctrine est annulée dans sa partie positive , et que la partie critique en subsiste seule.
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IX. Celte valeur critique, absi reconnue par les sophistes à la philosophie du cinquième siècle , n'eut pas pour effet seulement de rendre impossible rétablissement d'une science générale ; mais aussi de saper à leurs bases les croyances théologiques, morales et politiques qui avaient été jusque-là le grand principe de vie de la Grèce.
En effet, toutes ces philosophies, si hostiles les unes aux autres, s'accordèrent cependant en un point. Toutes, et c'était même une condition indispensable de leur existence, commencèrent par mettre à la place de l'action passionnée, variable, arbitraire des dieux de rOlympesur les hommes, unesuprême nécessité que le polythéisme avait aussi reconnue, mais qu'il n'avait pas si bien déterminée. Soit que la nécessité fût providentielle comme celle des pythagoriciens qu'on enseignait dans les mystères, soit qu'elle fût absolument aveugle et fatale, toujours est-il que les dieux perdaient leur dignité, leur action même et jusqu'à leur être propre, quand la nécessité était si bien expliquée par un philosophe que les moindres faits du monde ne dussent passer que pour les anneaux d'une chaîne éternelle et immuable successivement déroulée. Sans doute la divination et les oracles pouvaient être mamtenus ; les dieux aussi demeuraient, ou comme des idées allégoriques, ou comme des êtres supérieurs produits par la nécessité qui fait tout; et d'une manière ou d'une autre, ils trouvaient ainsi place dans ces anciennes doctrines; mais cet état de dépendance, d'incertitude et de variabilité que la philosophie faisait aux dieux en quelque sorte asservis par elle, devait insensiblement les avilir. La divinité ne semblait plus être qu'urte pièce accessoire et quelquefois embarrassante dans le système de l'univers. Enfin, tandis qu'on changeait les vieux habitants de l'Olympe en éléments, en symbole?, ou en fantômes, on tendait par le fait à leur retirer la forme et l'essence que la vénération des peuples leur avait attribuées. A Phébus on ôtait le soleil; à Jupiter, le tonnerre et la pluie ; et tandis qu'un à un, la physique détrônait ainsi les dieux grands et petits , la nécessité s'élevait comme le dieu suprême et unique d'où tout descend, où tout retourne, dont tout ce qui est n'est qu'un produit et une forme , en un mot, comme celui qui est en soi et par soi. L'être conçu comme
DE t>HlLOSOPHiK ANCIENNE. -^T.»
nécessaire, soit monde, soit au-dessus du monde, était déjà le dieu que les nations devaient adorer.
X. La morale des anciens et leur politique, en tant qu'elles se rapportaient à la religion, devaient être, ainsi qu'elle, essentiellement locales. Tout nous démontre que la morale privée même se trouvait liée au culte de telle ou telle divinité , ou dépendait de l'inlérôt des mœurs civiques et des prescriptions du législateur qui avait eu-cet intérêt en vue. En un mot, la constitution do la famille et celle de la patrie, résultats pjus ou moins fixes ou variables des anciennes coutumes locales, entraînaient à leur suite une certaine pratique morale et politique dont la religion avait représenté l'idéal dans l'une des chapelles du panthéon commun de la Grèce. On voit que le philosophe devait apporter dans la société antique un élément de dissolution par cela seul qu'il tendait à faire dépendre de la raison individuelle la détermination d'un idéal très-différent peut-être de celui qu'il trouvait établi ; il était naturel aussi qu'un sage voulût faire considérer sa vie propre comme l'exemplaire de la vie humaine , et sa pensée du bien comme le type de la perfection morale. Mais nous savons que la sagesse vivait seule , et que la morale savante, soit qu'elle tendît à la dérision , au mépris, au désespoir, ou à l'indifférence visà-vis des choses humaines, n'en avait pas moins pour résultat constant d'élever un mur infranchissable entre l'être moral et les autres qui n'étaient ni ses frères ni ses semblables (\). Quant à la politique, une forte aristocratie bien enceinte avec une école compacte de philosophes enfermés dans la forteresse, ou encore une monarchie absolue, avec un philosophe seul, divinité sur la terre, tel pouvait être l'idéal de la sagesse (2). Ainsi, et même en sup-
(1) Platon, le Sophiste, t. XI, p. 162, trad. Cousin. « 11 se pourrait bien que tu eusses en ce moment pour compagnon quelqu'un de ces êtres supérieurs qui serait venu examiner par lui-même et réfuter nos misérables raisonnements, une sorte de demi-dieu de la réfutation... . Ces personnages (je ne parle pas des faux philosophes, mais des vrais) voyagent de ville en ville, en laissant tomber d'en haut leurs regards sur la vie qu'on mène en ces régions inférieures.... Il y a des gens qui' les prennent tout simple.iient pour des fous achevés. »
(2) Le premier de ces systèmes politiques nous serait représenté par celui des pythagoriciens si nous le connaissions bien ; mais le second est admirablement exposé dans la République de Platon. L«s cyniques furent les premiers ^ui réformèrent la politique des anciens ; ils ennoblirent la traveiil et tendirent à l'Abo-
posant la sagesse réellement une , celle de Xénophane ou (i'Kmpédocle , par exemple , au lieu d'une vaine philosophie livrée à la contradiction , il est encore évident que la sagesse antique devait demeurer par sa nature étrangère aux esclaves, étrangère aux artisans , et au grand nombre des citoyens et des guerriers. Le monde entier restait profane, le philosophe se faisait prêtre, et le prêtre s'allait perdre dans la nue avec les dieux. Ainsi, eussent été impossibles et la démocratie d'Athènes, à qui nous devons les états modernes, et le progrès moral et politique d'un nombre de plus en plus grand des membres solidaires de
I humanité. Mais l'unité par laquelle elle eût été menée , sans doute, à la domination, cette philosophie ne la pouvait atteindre.
II n'appartenait de là réaliser imparfaitement qu'à la religion dont Tessence n'est pas dans la raison , en elle-même croulante et divisée, mais dans la foi qui réunit et qui fonde. Lorsqu'à l'issue de la lutte des idées, on eut reconnu l'impossibilité d'organiser le savoir, la critique resta seule, active et puissante; et les philosophes faits sophistes et ne sachant enseigner aux hommes ni une morale, ni une politique, entreprirent d'en enseigner cent. Ils prouvèrent hardiment le pour et le contre; ils élevèrent des savants sans foi, des moralistes de circonstance, des hommes d'état du moment; ils furent les derniers des penseurs et les [)remiers des rhéteurs; et , démolissant toute pierre qu'ils touchaient, alors même qu'ils voulaient fonder, ils accomplirent l'œuvre providentielle de la destruction.
ËiWAHIâSEMENT DES SOPHISTES. — FIN DE LÀ PERIODE.
l. Le règne des sophistes marqua la fin nécessaire du premier âge de la philosophie grecque. Leur utilité dans la société, dans la science fut grande ; elle est aujourd'hui incontestable. Les sophiste furent ignorants et menteurs par la force des choses, mais nullement par leur volonté ; ils donnèrent au savoir une
lition de l'esclavage. Ainsi seulement pouvait devenir possible une philosophie politique, à caractère démocratique.
forme qu'il ne pouvait enfia que revêtir, et grâce à eux le ecepiicisme s'établit pour la première fois à côté de la philosophie, dont il ne devait plus se séparer.
Dès qu'il n'est pas dans la science un résultat certain, pas un principe sûr, on n'enseigne plus, on discute : de là l'^r^s^'^ue.
Dès qu'on ne se repose plus pour convaincre sur l'ascendant de la vérité pure , mais qu'on recherche une apparence artificielle de faits et de langage, on commence à perdrç l'éloquence ; m.iis OH étudie plus que jamais la parole : de là la rhétorique.
Dès qu'une thèse ne paraît pas en elle-même plus vraie que la thèse cx>ntraire, mais que cependant il est utile de prouver une thèse donnée dans un cas donné , au lieu de s'abstenir, on doit savoir malgré Minerve : de là la sophistique elle-même.
Mais comme un fond de chaleur morale et de bonne foi demeure dans les esprits, comme on ne se peut empêcher de croire savoir quelque chose, de déduire de ce qu'on dit tous les jours quelques conséquences, et de propager la connaissance d'une sorte de vérité au moins négative, on dit qu'il n'existe en réalité ni morale, ni justice politique, et que la force et l'intérêt sont la loi delà nature; on dit qu'il n'y a ni providence, ni dieux, ou qu'on ignore s'il y en a, et que les choses sont d'elles-mêmes ce qu'elles sont. Ainsi l'égoïsme et l'athéisme achèvent l'enseignement des sophistes. Tels sont les résultats généraux que notre analyse va mettre en évidence.
L'état d'abaissement moral de la philosophie, suite nécessaire de la dispute systématique et du défaut de conviction dans les âmes, donna naissance à un abus qui parut d'abord indigne aux anciens. Ils le regardèrent comme le caractère dominant de la sophistique par opposition à celui de la vraie science. £n effet, tandis que la vérité doit se répandre autour de celui qui la possède par amour et suivant Tinspiration, alors au contraire, et pour la première fois, on vit se vendre la pensée. On put définir le sophiste un trafiquant de sagesse apparente (4), un marchand de denrées de Vàme et de paroles sur la vertu (2), un chasseur à
(1) Aristote, Rifutat, des argum. sophist.y t.
(2) Platon, Proiagorty p. 19 ; et Sophiste^ p. 187.
l'homme et au salaire, dont lart est de prendre la jeunesse riche à r appât trompeur du savoir (h). Les sophistes parcoururent la Grèce, excitant partout la curiosité et l'engouenfient , s'attachant par le prestige d'un esprit souple et rompu à la contradiction une foule de disciples qu'ils promettaient de rendre aussi habiles qu'ils l'étaient eux-môroes (2). Quelques-uns, chargés d'ambassades politiques auxquelles ils devaient de pouvoir parler en public, n'en échangeaient pas moins en particulier la vertu contre l'argent. Ils gagnaient ainsi de grosses sommes (3), jusqu'à devenir plus riches que Phidias et que (ous les sculpteurs d'Athènes (4). Mais tout n'était pas grandeur et succès pour ces habiles gens, il y avait bien quelque honte aux yeux d'un grand nombre de citoyens à suivre les leçons d'un sophiste (5); d'autres avaient contre tout précepteur de vertu à gages une prévention furieuse. Un tel homme était pour eux l'ennemi de la tradition politique et de l'ancien ordre social (6). De là vient que le philosophe sérieux et régénéré fut confondu par les patriotes d'Athènes avec te sophiste corrupteur des états : cet Anytus, qui se porta l'accusateur de Socrate, était l'ardent ennemi de la sophistique (7). Euripide, l'ami et le disciple des philosophes, le philosophe de la scène (8), était tellement suspect aux Athéniens, que ceux-ci s'offensaient des maximes athées qu'il prêtait à ses personnages méchants (9), qu'ils se contentaient à peine de la fin tragique du scélérat dans ses drames (40), et qu'ils lui intentèrent une accusation pour avoir prêté à son Hippolyte cette maxime scabreuse : Mes lèvres ont juré, mais non mon esprit (4 4). On sait enfin qu'Aristophane, esprit satirique, chagrin, dont les plaisanteries à la
(1) Platon, Sophiste, p. 182.
(2) Id., Proiagore et Suthjfdhke att ckiBBieiicomeut.
(3) Id., Hippias, p. 98 et 100.
(4) Id., Ménon, p. 205.
(5) Id., Proiagore, p. 16.
(6) Id.. Ménon, p. 207.
(7) Id.. ibid., p. 20&, 207, 2U.
(8) VitruVe. ArchiL^ vtii) pnef.
(9) Plutarque, de l'Amour^ xu. Il s*agit du commencement de la Mélanippc, tragédie perdue : «Zeus^ quelque soit ce Zeus, car je ne le connais que de nt>m.»
(10, Sénèque, Epist., 115; et Plutarque, de la Lecture de» poète»', (11) Euripide, Hippolytei v, 6l2 ; et Airiitote, Hhét., m, 15.
fois cruelles et bouffonnes s'inspiraient du regret du passé, traita Socrate d'athée, de misérable sophiste et de voleur (4); qu'il livra publiquement Euripide , ce bavard immoral , à l'indigna* tion du vieil et héroïque Eschyle ressuscité sur la scène (2), et qu'il le représenta comme un impie dont l'irréligion devait avoir pour effet de ruiner bientôt le commerce des objets sacrés (3). Cependant Socrate était, bien plus qu'Aristophane, l'homme de la sagesse et de la patrie ; et c'était Euripide, ennemi seulement des dieuœ criminels (4), qui s'écriait avec le chœur : « Qui que » tu sois, Zeus, si difficile à connaître , nécessité de la nature, » esprit des mortels, nous t'implorons (5). »
IL L'une des origines de la sophistique a été aperçue par les anciens dans les controverses du barreau, dans la libre discussion des affaires privées. Après la chute de la tyrannie dans la Sicile, nous dit Cicéron, les affaires se plaidèrent long-temps devant des juges; et au milieu de ces populations, ingénieuses de leur nature et portées à la controverse , Gorax et Tisias écrivirent les premiers des préceptes pour Fart du barreau. Ensuite Protagore rédigea ces dissertations sur les points de droit les plus remarquables, qu'on appelle des lieux communs, et Gorgias imita Protagore : il composa pour chacun des cas qui se pouvaient présenter une accusation et une apologie (6). Artstote aperçoit en effet le plus grand rapport entre le métier de Gorgias et celui des avocats à gages, qui préparaient des discours et des questions pour les rencontres les plus ordinaires de l'éristique (7). Cette origine de sophistique n'a rien que il'honorable pour les sophistes et pour Tesprit humain^ car le déploiement plein et régulier de la contradiction devant les tribunaux est le premier signe de la liberté de la défense. C'est alors aussi que la loi cesse d'être absolue et barbare, et que le juge commence à avoir des entrailles pour l'accusé. Cependant les usages du barreau n'expliqueraient pas
(1) Aristophane, Nuées.
(2) Id., Grenouilles.
(3) Id., Thesmophories.
(4) Clément d'Alex., Adm., p. 60.
(5) Euripide, Troad.j v, 884.
(6) Cicéron, Brutus^ 12, d'après Aristote.
(7) Aristote, Ré/ut. des arg. sopkist., 34.
l'entrée de la contradiction dans la philosophie, si déjà elle nV eût régné sous une autre forme et s'il n'était pas nécessaire qu'elle y régnât. Aussi Protagore et Gorgias n'étaient-ils pas des avocats : c'étaient surtout des philosophes , qui connaissaient , développaient , appliquaient avec une forte logique et une vive intelligence les conclusions tirées de la pensée des âges précédents. C'est en vertu de ces conclusions, rigoureuses, on le verra, que, de pur philosophe^ Protagore devint un si aigre sophiste (\), et qu'il s'engagea à prendre le parti le plus faible pour en faire le plus fort (2). C'est l'incontestable apparition du pour et du contre nu sein de la vérité qui changea les penseurs en ouvriers de ruse et de violence, et qui permit qu'on les pût comparer à Nestor, à Ulysse, à Palamède (3).
Il est si vrai que les plus célèbres des sophistes n'eurent qu'à suivre une route ouverte par les philosophes, que la pensée qui leur servit de guide est double et se rapporte en toute évidence aux deux grandes écoles de l'antiquité. Protagore, disciple des Ioniens, fit faire à leur méthode un grand progrès, embrassa l'opinion d'une sorte de sensualisme idéaliste, et par là, comme cela doit être, tomba dans l'inscience (4) la plus absolue. Gorgias, disciple des éléates, montra dans un ouvrage de sa jeunesse que l'être des éléates n'était qu'un pur non-étre : il en vint au nihilisme , et par suite à l'inscience, comme Protagore, et ce fut alors qu'il prétendit ne vouloir plus étudier que les mots. Les autres sophistes ne furent pas d'aussi sérieux penseurs. On doit distinguer dans ce mouvement de l'esprit les hommes qui poursuivirent une doctrine, bien qu'elle revint à négation de la science, de ceux qui ne virent qu'un art ou qu'un métier dans l'étude des subtilités de la parole.
III. Protagore d'Abdère (5) était porte-faix quand Démocrite, ravi de son adresse et de sa subtilité , le prit avec lui et devint
(1) A.-GeUe, Noctes aitictc^ v,3.
(2) Id., Ibid. ; et Aristote, Rhétorique, ii. 34.
(3) Platon, Phèdre, p. 4ô. Platon dûtingue, il est vrai, entre les rasés sopliistes et le profond Palamède d'ÉUe; mais, au fond, c'est toujours la lutte.
(4) Nous employons ce mot pour éviter celui de scepticisme, qu'il faut réserver à une école profondément distincte de la sophistique.
(5) Platon, Protagore, p. ii.
son maître (4). Ce que nous savons d'un livre de Protagore inti* tulé : De l'éire, et cité par les anciens, nous prouve en effet qu'il commença, comme Démocrite, par réfuter les partisans de Tunité (2}. Mais le maître ne put apparemment soumettre le disciple à âon explication rationnelle de la pluralité par les atomes, et, dès que Protagore se vit une fois placé sur le terrain de la sensibilité, persuadé d'ailleurs du flux perpétuel des disciples d'Heraclite , il dut lui suffire de combiner leur système avec celui des images do Détnocrite pour arriver à la relativité universelle et à Vhomme mesure de tout. Ces deux mots résument sa doctrine , et l'on conçoit qu'afin de se la formuler à lui-même, il n'avait qu'à résister aux preuves que Démocrite pouvait donner de l'existence des atomes , pour s'en tenir à la certitude intrinsèque de l'apparence et en tant que pure apparence. De cet important point de vue, les images de Démocrite, entre les mains de son élève, auraient suscité, pour la première fois, l'idéalisme absolu dans l'antiquité. Ce n'est à la vérité que sous la forme de la sensibilité et comme prémisses d'une négation radicale de la science.
L'homme est la mesure de tout, disait Protagore, mesure de l'être, de ce qui est ; du non-être, de ce qui n'est pas (3). Aucun objet sensible n'est quelque chose indépendamment de l'être sentant (4); nul d'entre nous ne se trompe; tout ce que nous pensons, tout ce qui nous apparaît est la vérité (5) ; et cela est si vrai qu'aucune opinion ne peut être réfutée: chacun des interlocuteurs dit une chose, et comment pourraient- ils se contredire quand ils parlent de choses différentes dont chacune est vraie pour chacun (6) ? Ainsi toutes les opinions , toutes les imaginations sont vraies et il n'y a de vérité que par relation à quelque chose (7). Mais de cette relation même, il est clair, et c'est là ce que tous les anciens n'ont
(1) A.-Gelle, loc. cit. ; et Épicure, Epist.y dans Athénée, Banquet de» sophis' tes, viil, p. 354.
(2) Porphyre, dans Eusèbe, Prépar. évang., x, 3, p. 468.
(3) Platon, ThééLHe^ p. 63; ^txtMS^ Hypotyp.,1, 216; et Diogène, VU de Protagore^ IX, 51.
(4) Aristote, Métaph., iz, ?.
(6) Id., ibid., iv, 5.
(6) Platon, Bulhydème, p. 390; Cf. Diogène, loc. cit.
(7) »eztU8, Adv. logic, i, 60.
pas assez compris , il est clair que le système de Protagore ne pise qu'un terme, à savoir l'homme représenté par une sensation variable et par une pensée qui n*esl pas distinguée de la sensation. L'existence du terme opposé de la relation n'est pas certaine, puisque rien n'apparaît constant ni hors de nous, ni en nous où tout varie. Il n'y a que des sensations, ou, comme aurait dit Démocrite, que des images. Nous croyons donc qu'on a attribué à tort à Protagore le dogme d'une matière fluente propre à contenir et à dérouler les objets de nos sens, objets et matière qui eussent eu une existence distincte des sensations elles-mêmes (i), et que par conséquent il aurait fallu définir par quelque nature constante et existant en sol. Mais c'est là précisément ce que Protagore voulait éviter, et ce dont on ne trouve aucune trace dans les expositions formelles de sa doctrine. Ce qui fiuait c'était, suivant lui, la connaissance bien plut6t que la matière , et ce dernier mot lui devenait inutile dés qu'il n'admettait, de réel et de vrai, que rapparence sensible et actuelle. Aussi voyons-nous que Platon n'emploie ni le mot sujet ni le mot matière en exposant eette doctrine et en la réfutant. II nous dit au contraire que rien n*est, et que tout se fait; que rien n est un, ni tel, ni afifecté d'une certaine qualité; mais que, du mouvement et du mélange de tout, se fait, par relation, ce que nous appelons improprement l'être (2). Or qui ne voit que dire qu'il existe quelque sujet extérieur, y en eût-il une infinité toujours mêlés entre eux, ce serait précisément admettre la possibilité d'une connaissance arrêtée par une certaine voie? Et en effet, lorsqu'un peu plus loin Platon cherche à pénétrer le sens intime de Protagore, il n'a garde de nous rappeler le feu d Heraclite ou les homœoméries d'Anaxagore; mais il nous dit que le mot être est à retrancher de la langue ; que bien que tout soit relatif et double , c'est-à-dire actif et passif, il n'y a réellement ni agent ni patient; que tout est mouvement et qu'il n'y a que mouvement; que les mouvements sont infinis et de deu^ sortes, mouvements d'action, mouvements de passion; que
(l) Sextns, Hypot., i, 217 et 218. Du reste, Sextus n'émet ce jfigem«nt que pour mieux distinguer Protagore d'avec les sceptiques ; sa source est peut-être dans le Tftéétète de Platon, mal interprété.
'2) Platon, Théétète, p. 65.
de leur concours , enfin , naissent ces deux choses qui coïncident , le sensible et la sensation (i).
IV. On comprend Timporlance que devaient attacher les partisans de Protagore à l'impossibilité de discerner d'une manière certaine les songes de la veille, et d'expliquer les variations que là folie, la maladie ou même la seule diversité du sujet qui sent, et de ses circonstances, peuvent amener dans la sensation. Cet argument, depuis devenu si célèbre, fut alors employé pour la première fois et nous le trouvons développé dans Platon (2). La conclusion qu'on en tirait , c'est que la sensation de chacun est vraie telle qu'elle est à l'instant et par rapport à chacun ; aucune conséquence ne devait évidemment paraître assez absurde pour faire rejeter un système aussi résolu. La plus extrême qui pût en être déduite, c'est que tout peut se dire de tout, et que rien n'est ceci plutôt que cela (3). Mais cette conséquence même ne représente rien de plus que l'impossibilité de la connaissance, c'est-àdire la fin véritable de la sophistique. Le sophiste d'origine ionienne ne distinguait pas la science de la sensation ; ou du moins en présence de la multiplicité mobile et insaisissable des objets apparents, les idées de l'esprit lui semblaient ne répondre à aucun objet réel : dès lors , il était nécessairement amené à confondre la substance avec l'accident , ce qui fit dire à Platon que Yobjet de la sophistique était le non-éire , et à Âristote, que c'était Y accidentel (i). En effet, une infinité de sophismes devenaient ainsi possibles. On demandait par exemple si Coriscus musicien, était bien identique à Coriscus, ou s'il en différait (5). On considérait tout changement comme une mort, et c'est mourir, disait-on , que devenir sage (6).
Nous venons de laisser dans le doute la question de savoir si
(1) Platon, Théétète, 78 et 76. Le mot bvcxiciitTouon, que nous traduisons avec M. Coasini^Q.r coïncidant, rappelle la cAu^e (txuiicio)) des images de Démocrite, <^ui étaient aussi, comme nous savons, identiques à la fois au sensible et au sentant. — Dans les autres détails, moins clairs quelquerois, du passage de Platon, il faut se rappeler de supprimer comme il le veut lui-même l'idée de tout sujet en soi.
(2) Id , ibid., p. 81-90.
(3) Aristote, Métaphysique, iv, 4.
(4| Id., ibid., VI, 2.
(5) Id.,loc.,cit.
(6) Platon, Euthydème, p. 884.
9M MA19UËL
Prolagore lui-même s'était refusé neltement à distinguer la sensatioQ de la connaissance rationnelle : Platon ne donne oiîtic opinion que comme une conséquence à tirer de sa doctrine (4). Mais non-seulement Protagore avait attaqué les partisans de Tunité dans un ouvrage que nous avons cité, et établi dans un autre livre, intitulé la Vérité^ son principe de Vhomme^usure (2) ; il avait encore écrit contre les mathématiciens, contre les astronomes : Le cercle, disait-il, ne rencontre pas la tangente en un seul point, mais en plusieurs; les étoiles ne sont pas des points, et les calculs astronomiques ne représentent point la réalité (3). Il est donc bien certain que Protagore niait toute science; mais on pourrait alors se demander comment il lui était possible d'expliquer le fait même de Texistence de ces spéculations rationnelles sur le point et sur les figures immatérielles. De tout temps, une seule réponse a été faite à celte objection par les partisans exclusifs de la sensibilité; et cette réponse, c'est le nominalismc. Nous n'avons à la vérité aucune raison de fait pour attribuer le nominalisme à Protagore; mais nous trouvons dans Platon une belle exposition de ce système^ dont l'auteur n'est pas désigné, et qui apporte un complément naturel à la pensée du sophiste. « Les éléments des choses, y est-il dit, sont en eux-mêmes par- » faitemenl inconnus et inconnaissables ; et il est impossible d'en » rien dire de plus; car ce serait les caractériser arbitrairement. » Ils n'ont ni l'être, ni le non-être; ce sont de purs noms. Mais, » de même que les composés se forment de ces premiers éléments, » de même aussi la raison des composés se forme de la combi- » son de leurs noms ; car la raison n'est qu'un assemblage de » noms. Ainsi les éléments sont étrangers à la connaissance et à » la raison; ils ne sont que sensibles; mais les composés peuvent » être sus-énoncés et opines avec vérité (4). » Si on retranche de cette théorie Texistence réelle de I.t composition, qui ne peut évidemment pas être admise sans la réalité des éléments que nie
(1) Platon, Théélke, p. 90.
(2) Td., ibid., p. 92.
|3) Aristote, Métaph , m, 2.
(4) Platon, ThééiH». r. 211 et 212. Nous rendons par raison le mot Xofo;, gui veut dire ici tout à hi lois parole, explication et contipte-rendu.
cette même théorie, on aura une explication delà raison qui petit convenir à un élève de Prolagore , et on admirera ce système rigoureux et complet de fantasmatisme auquel les plus hardis des sensuah'stes et des nominalistes modernes n'ont rien eu d'essentiel à ajouter.
Y. Pendant que Protagore arrivait ainsi aux plus extrêmes conséquences du système des sensations, le rhéteur Gorgias, appuyé sur une école bien différente, sur l'école d'Élée (4), établissait un système de nihilisme. Rien n'est, disait-il ; mais si quelque chose est, elle ne peut être connue ; et si quelque chose est et peut être connue, on ne peut la manifester à autrui (2). Son livre avait pour litre : du Non-être ou de la Nature; et voici comment ces trois thèses s'y trouvaient développées :
40 L'être n'est ni ce qui n'est pas, ni ce qui est et ce qui n'est pas à la fois; car il s'ensuivrait contradiction. L'être est donc ce qui est. Mais alors l'être est éternel ou engendré ou les deux à la fois. Et d'abord l'être n'est pas éternel, car, éternel, sans commencement, sans origine, il serait infini (3) ; il ne pourrait donc être ni en autrui, car rien n'est plus grand que lui, ni en luimême, car il serait à la fois corps et lieu ; il ne serait donc nulle part ; il ne serait donc pas. Ensuite l'être n'est pas engendré ; car il devrait dans ce cas la naissance ou à l'être ou au non-être ; mais à l'être c'est impossible, car alors il ne naîtrait pas, il serait ; et au non-être cela ne se peut davantage, car le non-être ne peut engendrer, n'étant pas. Enfin l'être n'est pas à la fois engendré et éternel ; car ces deux choses se détruisent : ainsi l'être n'est pas. D'ailleurs, si l'être était, il serait un ou plusieurs; mais il n'est pas un ; soit, car qu'on le regarde comme quantité discrète ou continue, ou grandeur ou corps, et il faut bien qu'il soit quelque chose de cela, il paraîtra divisible ou composé; et il n'est pas plusieurs, parce que la pluralité n'existerait pas sans l'unité, qui en est la base. En résumé, si le non-être n'est pas, si l'être n'est
(l)ATistote, de Xenoph., Zen, et Gorg.j vctvi. (2) Id., ibid., v ; et Sextas, Adr. log., i, 65.
l3) Cette conclusion est de Mélisse. V. liv. m, § 11, n" 8. Klle résulte de la ronception de l*être sous la raison de l'étendue.
pas, 81 les deux ensemble ne peuvent être, rien autre ne pouvant
être pensé, il faut que rien n'existe (1).
2® Si 'quelque chose existe, elle est incompréhensible. En effet, si ce qui est pensé n'est pas l'être, disait Gorgias, l'être ne se pense donc pas ; car comment alors pourrait-il arriver que la pensée étant blanche, ce fût le blanc qui fût pensé? et si la pensée n'est pas, comment ce qui est pourrait il être pensé? Or il est clair que ce qui est pensé n*est pas Têtre même, car si cela était tout ce que nous pensons existerait, Thomme aurait des ailes et les chars rouleraient sur la mer : les contraires conviennent aux contraires. Si donc ce qui est pensé existe, ce qui n'existe pas ne doit pas être pensé ; car le contraire de l'être est le nonêtre, et, si l'être est pensé, le non-être doit être non pensé. Et comme nous déduisons de la vue et de l'ouïe, sans appel et pour nous-mêmeâ, que le visible et l'ouible existent ; de même aussi nous devrions déduire de notre jugement propre que les chars courent sur la mer aussitôt que nous le pensons. Cette conséquence est absurde, et par conséquent l'être est incompréhensible (2).
3® L'être, en supposant qu'il soit compris, est indicible. En effet, si l'on suppose que l'objet de la connaissance est sensible, il arrive nécessairement que nous comprenons par les sens, et que nous exprimons par des mots. Mais ce n'est pas la parole qui est l'être et l'objet , et ce qui est dehors n'a pas plus de rapport avec le discours que le visible n'en a avec l'ouïble ; et cependant comment communiquer sans la parole? Mais, dit-on (3), nous composons le discours suivant l'occurrence des objets extérieurs. Dans cette supposition, il faut dire que le discours n'exprime pas l'objet, mais que l'objet engendre le discours;
(1) Sextus, ibid., i, 67-76; et Aristote, ibfd., v. — Disons ici qu'il nous est impossible de comprendre les réfutations en deux mots que les historiens de la philosophie se contentent d'opposer à ces beaux suphismes. L'Allemagne érudite elle-même a grand besoin, sous ce rapport, de se remettre à l'étude de ses maîtres en philosophie. Au lieu déjuger un argument qui, par sa nature, embrasse l'équivoque, comme on juge une pièce littéraire qui doit l'éviter toujours, peutêtre alors on commencerait à apercevoir ce qu'il y a de profond et dMnhérentà l'esprit humain dans les jeux de pensée qu'on prend pour des jeux de langage.
(2) Sextus, ibid., i, 77-82.
(3) Nous lisons <pa<nv au lieu de çT,fftv,
D£ PHILOSOPHIE ANCrËMNE. 287
or, bien qu'il soit objectif aussi, le discours diffère des autres choses sensibles; et il n'est pas plus capable d'en indiquer la nature que ceux-ci ne peuvent entre eux marquer et exprimer la leur (4).
VI. Gorgias était disciple d'Empédocle ('2) ; mais on peut juger par la nature de ses arguments et de ses idées qu'il avait absolument négligé les éléments et l'attraction imaginés par son maître. C'est ainsi que Protagore avait renoncé au vide et aux ato^ mes du sien. Il est remarquable que les deux grands sophistes de la Grèce, tout en embrassant, le premier les excès de la doctrine ionienne, le second ceux du rationalisme d'Ëlée, aient cependant participé des deux écoles à la fois, c'est-à--dire, puisé la contra-' diction aux premières sources. Aussi avons^nous vu Protagore admettre avec Démocrite que les sens nous révèlent de pures ap^ parences, c'est-à-dire toute la partie critique des doctrines rationalistes, et avec les ioniens que rien n'est connu que par les sens, et qu'il n'y a de stabilité pour aucune substance. Gorgias procède, comme Protagore, avec une méthode double ; il emploie les arguments éléatiques pour réfuter la thèse dos ioniens sur rétre et les arguments des ioniens pour réfuter la thèse d'Éiée. Mais c'est toujours sur l'être , sur l'être idéal ou de conception que raisonne Gorgias ; tandis que Protagore n'a jamais en vue que rétre sensible. Tous deux conservent ainsi le caractère ûo* minant de l'école qu'ils ont préférée ; et cependant ils aboutissettt à des conclusions dont les dernières extrémités se rencontrent : suivant l'un, tout ce qui est senti doit être ; rien n'existe absplumeqt suivant l'autre ; mais celui-là prouve son dire en élabiissaat que rien n'est permanent devant la sensation, et celui-ci prouve le sien, en démontrant que rien n'est Gxe et déterminé selon la pure pensée. Les conséquences pourraient se ressembler ; et le sage qui se contente des illusions et le sage qui les repousse peuvent tous deux s'accorder dans la négation d'un savoir constant, uni-*
(1) Sextus, ibid., 1, 82» 87. Nous avons mieux aimé suivre de près le texte de Sextus que celui d'Ar.stote, parce que ce dernier est moins net et très-corrompu, biefi que d'ailleurs il semble exprimer plus liltéraleaient la pensée de Gorgias.
(2) Ciuintilien, Itut. orat,y m, 1, 8; etDiogène, Vie S*lSmj»idocle, Vlii, 68.
•i88 MâINUEL
forme et régulier, ou, pour tout dire en un mot, d'un seul et unique savoir.
Gorgias ne donna à la spéculation que les années de sa jeunesse (1) ; puis il se montra conséquent à la doctrine nihiliste en n enseignant jamais que les lieux communs, ou, comme il le disait, qne le premier des arts, celui qui soumet tout à la persuasion (%), Il raillait la prétention des autres sophistes à vouloir enseigner la vertu, et non pas seulement la parole (3). Nous verrons cependant que l'enseignement de Gorgias ne laissait pas d'avoir les mêmes conséquences morales que celui des autres sophistes, et cela précisément parce que le prétendu sage mettait partout le fait et le succès au-dessus du droit, du devoir et de la vérité, et qu'il fallait bien d'ailleurs traiter les questions courantes de politique ou de morale. Quoi qu'il en soit, Protagore n'était pas si scrupuleux ; car il enseignait directement la science politique. D'autres sophistes, Hippias par exemple, donnaient des leçons de tous les arts : géométrie, musique, astronomie (4). L'ardeur de connaître, l'amour du beau dominaient alors dans la Grèce, au moment où la science s'écroulait sur elle-même, au moment où l'idéal de la beauté commençant à changer, la décadence des arts allait se manifester. L'enseignement multiple universel des sophistes convenait donc aux besoins des générations nouvelles ; mais il les portait malheureusement à oublier, à mépriser en tout point comme barbare la simplicité noble des générations qui les avaient précédées. D'ailleurs, au milieu des ambitions toujours si éveillées et nombreuses dans un état démocratique et parmi les discussions interminables d'une politique désormais sans principe, la jeunesse noble, riche, oisive, demandait à ses maîtres qu'ils lui apprissent à briller et à gouverner. La science devait donc à peu près s'abaisser entre les mains des sophistes; et àmesure qu'elle devenait plus populaire, il fallait aussi qu'elle devint plus superGcielle. Visait-elle encore aux profondes recherches et à connaître la vérité? Alors elle n'était plus libre
(1) Olympiodore, Comment, du Gorgias de Platon, vi.
(2) Platon, Philèbe, p. 441.
(3)Id.,3/enon, p.215.
[A) Id., Prolagore, p. 30,
û£ PHILOSOPHIE a:nciëjnnë. n'J
coruQie la sagesse d'autrefois; mais surveillée, gênée, persécutée. C'est ainsi que l'on voit Protagore, après un long succès, fuyant Athènes et la ciguë, et périssant peut-être en naufrage pour avoir osé douter de l'existence des dieux {\) : tandis que l'athée Gorgias, borné à la rhétorique, s'éleva de ses deniers, à lui-même, une statue d'or solide (2) dans le temple de Delphes, et, poursuivant jusqu'à l âge de cent neuf ans, après la mort de Socrale, son insolent bonheur (3), s'endormit dans la mort comme un sage (i). VII. « Pour ce qui est des dieux, disait Protagore au commencement de ce livre qui le fit bannir, sont-ils ou ne sont-ils pas? Je ne puis le savoir ; il y a de nombreux empêchements : la chose en elle-même est obscure et la vie de l'homme est courte (5). » Cet intéressant passage nous fait penser que Protagore, à la fin de sa vie, en était venu du sensualisme idéaliste à un état de doute qui en est la conséquence naturelle, et qu'il ne réduisait plus si fermement le monde aux phénomènes sensibles et la connaissance à des relations indéfinies; il se serait ainsi rapproché de l'opinion de Métrodere de Chio, disciple comme lui de Démocrile, et qui exprimait une incertitude universelle sous cette forme sophistique : « Je nie que nou3 sachions si nous savons quelque chose ou si nous ne savons rien , et je nie même que nous sachions ou que nous ne sachions pas que nous savons, et s'il est quelque chose ou s'il n'est rien (6). » Telle était aussi, avonsnous vu, la première opinion de Gorgias; mais tandis que ce dernier abandonna la science qu'il croyait impossible, afin d'enseigner à parler sans savoir , Protagore demeura toujours philosophe et chercheur, et Métrodore ce qui est plus remarquable encore, conserva, comme ayant pks de probabilité peut-être que toute autre , une méthode à lui avec un système, celui de
(L) Timon, Siltes, dans Sextus, Adv. physic., i, 57. Suivant Diogène {Vie de Protagore) il n'aurait été que chassé d'Athènes.
(2) Pline, Bist. Tiaiur,, xxxiv, 4.
(3) Quintilien, loc. cit. ; et Apollodore, dans Diogène, Vie d'Empédocle, loc. cit.
(4) ÉUen, Var. hist,y il, 35.
(5) Diogène, Vie de Protagore; Aristoclès, dans Eusèbe, Prêpar. évang., ïiv, 19 ; Sextus, Adv, phys,^ l, 56, etc.
(6) Cicéron, Académiques, ir, 23; et Sextus, Adv, logic.^ î, 48 et 88.
000 MâNU£L
rèlre et du Don-étre, du vide et des atomes (\). Ainsi i école de Démocrite retint au milieu de l'invasion des sophistes un reste d'esprit philosophique. Diagore même , Diagore de Mélos, surnommé Vathée^ qu'un désespoir fondé sur Tinjustice impunie des hommes avait porté, dit-on, à professer cette opinion qui le fit chasser d'Athènes, commençait par ces singulières paroles une poésie dithyrambique : « Tout s'acxx)mplit suivant la divinité et le hasard (2). a Ces mots doivent s^interpréter sans doute des images divines et de la rencontre des atomes de Démocrite , dont Diagore était le disciple et Taffranchi. Enfin Anaxarque, disciple de Métrodore^ nous rappelle encore Démocrite et Protagore quand il considère les objets vis-à-vis de Thomme comme des représentations scéniques, qui ne diffèrent pas de celles qui frappent les rêveurs et les fous (3). Anaxarque fut le maître de Pyrrhon ; Pyrrhon fut le premier sceptique. Ainsi l'école de Démocrite, en abandonnant l'existence réelle des atomes, traversa la sophistique, et parvint à constituer, avec un dogme arrêté, si Ton peut dire, et avec une morale propre , la sr^ptique, c'est-à-dire l'école la plus scientifique de l'antiquité , celle qui comprit le mieux la méthode et la nature du savoir, et qui connut la seule conclusion rationnelle que les anciens aient pu atteindre par un développement philosophique prolongé pendant dix siècles.
Mais nous ne sommes pas encore parvenus à ce moment suprême et fatal où les intelligences durent se partager entre le doute et la croyance. Une nouvelle méthode, une seconde période de la philosophie, une seconde et dernière décomposition des écoles se présenteront encore à nous avant que nous ayons pu connaître le scepticisaiie dans toute sa rigueur et dans toute sa force. Ici nous neeommesqu'à la fin de la première période. Les sophistes sont les sceptiques de cette ère ; mais ils n'ont pas le calme résolu et désespéré que nous leur trouverons plus tard. Au sein d'une société grande et puissante, ils sentent en eux de l'ardeur, de la vie. Au lieu de se fortifier daas cette coBvictioD
(1) Simplicius, PAys., i, comm. 6.
(2) Sextus, Adv. phys., i, 53; et HypolyposeSj m, 218.
(3) lii,,Adv. togic., 1,88.
de la misère et de Tignorance de l'homme, à laquelle il peut être donné d'engendrer la grandeur morale et la vertu , les plus faibles et les plus inexperts d'entre eux ne craignent pus de tirer du doute les désastreuses conséquences qu'il n'a pus nécessairement, mais que les âmes inférieures ne manquent jamais de lui reconnaître. L'égoïsme commence *aiors à tout envahir : il prépare la chute d'une société qui semblait éternelle.
yill. Les sophistes dont l'intelligence philosophique était la moins profonde et la moins élevée, ou ceux qni s'étaient décidés, comme Gorgias, à abandonner sans retour la spéculation pour la pratique, ne tardèrent pas à prendre une habitude vicieuse : ils échangèrent un doute, auparavant digne et respectable, contre des opinions secondaires, contre des préjugés que leur suggérait le métier de la parole et de l'enseignement. Ces maîtres de l'opinion s'obligèrent de répondre à tout ; et l'homme se démoralise nécessairement quand il s'engage à parler avant d'avoir pensé. Ensuite l'incertitude absolue, métaphysique, ne saurait avoir lieu dans la vie. Celui donc qui fait effort pour vivre avec le doute, qui avec le doute aborde tous les jours les questions de morale ou de politique, dont la solution est nécessaire à la conduite privée, nécessaire au gouvernement de l'état, celui-là prend insensible-ment l'habitude de croire aux faits accomplis, à ceux que l'intrigue prépare, aux causes matérielles et aux eiïets visibles , et de réduire son premier doute au droit, à la justice et aux causes morales. Bientôt il réduit cetle habitude même en théorie; il professe le matérialisme et Tégoïsme , et serait-ce par de simples réticences , il en enseigne implicitement les principes à ceux qui l'écoutent.
Cetle puissance des faits évidents, opposée à cette faiblesse des choses invisibles, amène donc le sophiste à nier les choses dont il se contentait d'abord de douter ; et la science à son usage n'est plus alors que l'histoire matérielle des événements dans le monde et dans l'homme. Le sophiste dit, par exemple, qu'il n'existe pas de divinité ; mais que la reconnaissance a porté les *hommes à donner ce nom au soleil, aux sources et aux fruits qui sont leurra bienfaiteurs ; c'était l'opinion de Prodicus de
Géos (1); ou bien encore que les dieux sont des fictions du législateur, iuventées dans la^ vue de prévenir les crimes secrets : c*était l'opinion de Critias, Tun des trente tyrans d'Athènes (î). Mais le système le plus répandu et le plus conforme à l'ensemble de la pratique sophistique comprend dans un même ensemble et la négation de la divinité, et celle de la justice et du droit : parmi ^es choses qui sont, étaient ou seront, la nature et le hasard ont produit les plus grandes et les plus belles; ce sont les éléments d'abord, ainsi que le soleil, les autres astres et la terre ; puis, par la rencontre et l'arrangement des éléments, les animaux et l'ordre céleste que nous voyons. Il n'y a dans tout cela ni intelligence, ni divinité, ni art qui aient présidé. Vart est postérieur à la nature. L'art, mortel et né de mortels, a donné naissance à de vains jouets, œuvres du dessin ou de la musique, sans vraie ressemblance et sans réalité ; il n'a fait que participer à l'agriculture, à la médecine, à la gymnastique, par elles-mêmes plus rapprochées de la nature. Mais l'art a créé la politique, la législation et la religion. Les dieux sont des effets de l'art, des résultats de la loi ; le beau est autre suivant la nature, autre suivant la loi; le juste n'est naturellement rien, et toutes ces choses varient avec les pays, les peuples et les opinions (3). Ce système de Vart et de la nature, qui ne représente, ainsi que nous l'avons dit, qu'une sorte de consécration inintelligente, irréfléchie, delà puissance et de la domination des faits sur les hommes sans foi; ce système se trouve partout, et règne sur la sophistique, ou par ses principes, ou par ses conséquences. Polus, ami de Gorgias, oppose ainsi l'art au hasard, et voit dans Vexpérience de l'homme l'origine de l'art (4). Nous savons maintenant ce que cela veut dire. Calliclès, autre sophiste, enseigne que la nature et la loi sont contraires ; que le beau, suivant l'un, n'est que le laid, suivant l'autre, et que
(1) Sextus, Adv.phys., i, 52; Cicéron, de Natur. deor., i : « Ea quas prodessent hominum vitœ deorum iu numéro habita esse dixit. h
(2) Id., ibid., i, 64. Les vers de Critias cités ici par Sextus sont attribués ailleurs à Euripide, qui les aurait, dit-on, fait déclamer sur le thé&tre par le personnage de Sisyphe. V. la note de ï'abricius, p. 562. U.
(3) Platon, Loiê, x. Ce système, analogue à notre célèbre système de la nature, est attribué par Platon collectivement aux sages de son temps.
(4) Aristote, MtUnph., I, 1, et Platon, Gorgias, p. 186. \
le beau, le juste et le bon ne sont dans Tordre de la vérité que la force et le pouvoir (\). Hippias enfin s*appuie sur l'argument de la diversité des mœurs et des lois des nations pour saper à leur base les notions de justice et d'injustice consacrées par Tordre légal (2).
IX. Les conséquences d'un pareil système de morale sont régoïsme systématique, et, pour chacun , la recherche du profit et du plaisir. Déjà Protagore, obligé d'avouer selon sa doctrine que toutes les pensées sont vraies et qu'ainsi l'enseignement ne peut se proposer pour objet la vérité et le bien en soi , s'était réduit à soutenir que le but du sophiste était de tendre à l'utile , et de substituer aux idées nuisibles des individus ou des États certaines idées profitables. La sophistique , à ses yeux , était comme une sorte de médecine dont les remèdes sont des discours (3). Quant à Gorgias, qui n'enseignait pas la vertUy comme on sait , il s'embarrassait dans ses réponses et n'osait montrer le fond de sa pensée. Mais les sophistes , plus jeunes et plus hardis, professaient que le juste et le beau , dans Tordre naturel , consistent dans le bonheur , et le bonheur dans la liberté de s'abandonner aux passions (4). Sur cette même question de la vertu, un élève de Gorgias , évitant Tidée générale , entassait les détails et les faits. Il déterminait prolixement le devoir de l'enfant , de l'esclave ou de la femme; puis, poussé à bout, il définissait V homme verttieuos, celui qui désire les belles choses et se les peut procurer, ou finalement la vertu un certain pouvoir d'acquérir des biens (5). Enfin , le sophiste Philèbe , et avec lui beaucoup d'autres sans doute , plaçaient le souverain bien dans le plaisir (6).
C'est dans cette voie d'inscience et d'immoralité que la sophistique devint un art d'enchevêtrer les mots et d'obscurcir la pensée, au lieu de se fonder comme une critique de la science, au lieu de produire une méthode nouvelle ou de concevoir enfin un
(1) Platon, Gcrgiast p. 292. sqq; et Aristote, Ré/ut. des arg. sophist.^ 12.
(2) XénophoDf Métnor. Soerat.^ rv.
(3) Platon, Théétèle, p. 108-110.
(4) Id., Gorgias, 2:^3. 291 et 314.
(6) Id., Ménon, p. 141. 159 et 163,
(6i Id., Philèbe^ init. Hippias, Prodicus et Protagore reconnai.ssent d'une commune voix (Protagore^ p. 116) que le bon et le mauvais ne sont au fond que l'agréable et le désagréable.
scepticisme complet, imparlial, modeste, comme le dernier degré de la raison humaine. Alors éclatèrent ces milliers de sophismes qui consistent en jeux de mots, en confusions volontaires et en équivoques. Les harangues de Gorgias , froides dans leur pompe et dans leurs ornements (\ ) , les distinctions subtiles et les définitions de mots de Prodicus (2) . présentent le côté littéraire des écoles sophistiques , tandis que le feu roulant d'équivoques paradoxales (les deux frères Euthydème et Dionysodore nous en font connaître |e côté philosophique. Leur grand principe à tous deux était le principe de Protagore, à savoir qu'il n*y a de vrai que ce qui est relatif (3); mais ils en concluaient également, ou que tout Mf, ou que rien n'est, ou que rien ne diffère de rien; ils disaient que nul n'apprend, ni celui qui sait, parce qu'il sait, ni celui qui ignore , parce qu'il ignore ; que le mensonge est impossible parce qu'on ne peut parler que de ce qui est, et que celui qui ment dit vrai , parce qu'il parle de la chose dont il est question ; et ils enchaînaient les unes aux autres une multitude d'équivoques de langage ou de pensée en mettant à profit la liaison naturelle des idées , la substitution inévitable des termes généraux aux termes particuliers, ou des termes particuliers aux termes généraux , et enfin le double sens des mots qui servent à exprimer les relations selon qu'on les dispose. Ainsi s'obtenaient les conséquences les plus bizarres : un chien devenait le père de l'interlocuteur, et Jupiter un animal à son service (4).
X. Ces ridicules abus de Pesprit sophistique, éloigné de sa véritable origine , oublieux de son objet et de sa valeur dans la science, nous révèlent la cause d'un injuste et tenace préjugé tjui règne en philosophie. Des historiens, estimables d'ailleurs, font encourir le même discrédit, le même mépris à toutes les doctrines directement antidogmatiques , à tous les arguments qui
(1) L'authenticité des discours qui nous sont parvenus de Gorgias n'est pas tiniverselle nient reconnue; mais ce caractère de poinueet de froideur dont nous parlons avait été très-remarqiié des anciens. V. H, Rittor, ffist. de la philos, anc.i i, P- &^3.
(2) Platon, Protagore, Cratyle, Charmide, passim.
(3) Sextus, Adv. logic.y i, 64.
(4) Platon, Cratyle, pag. 10; et Euthydème, passim. Sur l'impossibilité d'apprendre, V. Ménon, p. 70. On ne peut chercher ce qu'on «ait, parce qu'on le sait, ni ce qu'on ignore, parce qu'on ignore alors ce qu'il faut chercher-
nient la science des principes. Cependant, quelques-unes de ces doctrines, quelques-uns de ces arguments, dont le fond réside dans Topposition de l'esprit à lui-même et dans l'incompaiibilitc logique des notions les plus évidentes , sont et resteront irréfutables. Or, trois modes de manifestation leur sont donnés : le premier , le mode sophistique ne s'élève pas à la hauteur d'une méthode ; il procède par les détails, par les oppositions qui se présentent fortuitement ; de là ce double caractère de profondeur et de légèreté, qu'il peut affecter suivant que le fondement en est sérieux ou superficiel danà l'esprit du philosophe. Le second mode, le modescejfhtique , s'élève graduellement an-dessus du premier ; puis il plane sur lui. 1.6 caractère auquel on le distingue, c'est l'isoleinent du sage qui , ne pouvant atteindre à la science, renonce même à la foi et presque à la vie, s'entoure de vide, compare, oppose et s'abstient. Le troisième est le mode immortel, toujours renaissant et toujours pluâ vigoureux, de la philosophie critique : celtii-ci n'est pas seulement un savoir négatif; il est une méthode essentiellement positive et féconde , qui s'établit et repose sur l'essence de l'esprit. L'intelligence contemple en soi Fidée de la science; elle' la définit; ensuite elle la compare à l'objet lui-même ; elle relève, analyse et fixe les notions essentielles ; elle établit ainsi les conditions du savoir , et elle engendre un savoir nouveau, parce que la méthode est tout l'esprit et que l'esprit est toute la science.
Tandis que le scepticisme préparait son règne immobile et glacial dans la science antique, issue comme lui de la sophistique, la philosophie critiqué apparaissait dans Socrate, telle qu'elle nous apparut dans Kant à la fin du dernier siècle. Socrate, toujours confondu avec les sophistes, dépensa, pour les terrasser, quarante années pleines de pensée , de courage et de dévouement. Comme eux , il ignora ; comme eux , il nia la science ; mais plus qu'eux , au dessus d'eux , il sut qu'il ne savait pas, et son immortelle dialectique renversa leur sagesse apparente. C'est qu'à l'ancienne science, lacérée de toutes parts, et souvent de ses propres mains , il vint substituer une science inébranlable , celle de la pensée. Bonté, beauté, vérité , justice et vertu, il reconnut ces immortelles idées dans son âme. Le monde matériel disparut à ses yeux pour que la divinité se révélât dans sa conscience : elle eut
en lui sa parole ei son oracle. Alors la pensée des autres hommes, la pensée même des moins sages comme celle des plus savants , soumise par Socrate à la torture de rinterrogation , lui révéla la morale innée, éternelle, écrite en nous; les sophismes tombèrent, un monde nouveau fut connu des hommes , et celui-ci issu de la pensée. Dans la religion , cette grande rérorme fut une première révélation pour TOccidenl ; dans la philosophie , ce fut la seconde doctrine au sein de laquelle de nouveaux efforts eurent bientôt amené de nouvelles contradictions.
§in.
PHILOSOPHIE CRITIQUE. — RÉFORME DE LA MÉTHODE. — RÉVÉLATION DE LA SCIENCE MORALE.
Au commencement de la dernière année du cinquième siècle avant notre ère, Socrate, du bourg d'Alopèce, pauvre citoyen d'Athènes, fils de Sophronisque, sculpteur, et de Phénarète, accoucheuse, fut cité devant Taréopage, à Tâge de soixante-dix ans, et accusé dans les termes qui suivent :
a Mélétus, fils de Mélétus de Pitlhée, accuse par serment Socrate, fils de Sopbronisque d'Alopèce. Socrate est coupable, parce qu'il ne reconnaît pas les dieux que reconnaît la ville , et qu'il introduit d'autres démonies nouvelles; il est coupable parce qu'il corrompt la jeunesse. Pour la peine, la mort (i). »
La première partie de cet acte d'accusation était difficile à soutenir en présence de la profession de foi de Socrate, au milieu de rincrédulilé générale et au sein d'un dogme aussi peu précis et par suite aussi tolérant que le dogme du polythéisme grec. Il fallut donc aller plus loin, et accuser d'athéisme celui dont on voulait faire un ennemi public (i). Mais une autre accusation était dans la bouche du peuple entier. Socrate est coupable, disait-on, en ce qu'il cherche à pénétrer criminellement les secrets du ciel et de la terre, en ce qu'il change une mauvaise
(1) Phavorinus, dans Diogène, Vie de SocraiCy ii, 40 ; et Xénophon, Mémoires gur Socrate^ i, 1. Platon {Apologie de Socrate) ne diffère que dans les termes.— Nous forgeons ici le mot démonie pour exprimer, sans la déterminer en rien, toute la généralité du terme grec.
(2) P]siton, Apologie, p. 85.
cause en une bonne, et qu'il enseigne sa science aux autres (4). En effet, plus de vingt ans avant Taccusation juridique, Aristophane avait, dans une comédie célèbre, présenté Socrate comme le chef de ces hommes dangereux qui vendent sans pudeur la raison juste et la raison mauvaise, comme Tun de ces misérables, de ces charlatans, au teint pâle, aux pieds nus, à Tair dédaigneux, à la démarche superbe, qui mesurent la terre entière et le saut d^une puce, qui croient que Jupiter a mérité la mort par ses crimes, et qui, niant les dieux, adorent Téther et les nuées, et se repaissent de brouillards (2). Nous ne sommes pas de ceux qui attribuent aux poètes dramatiques plus d'influence sur le peuple que le peuple n'en exerce sur eux ; il est d'ailleurs prouvé que , deux fois présentée au théâtre, la comédie des Nuées fut sifïlée deux fois (3). Nous n'accuserons donc pas Aristophane de la mort de Socrate ; mais nous considérerons sa cruelle et patriotique bouffonnerie comme l'écho de cette opinion populaire, irritée par les malheurs d'Athènes et par la décadence des anciennes mœurs, qui devait naturellement confondre un parleur, un railleur perpétuel tel que Socrate, un ennemi de tout savoir qui s'affiche, enfin le croyant d'un nouveau démon avec la foule des devins et des sophistes dont Timpudence fatiguait la Grèce. C'est ainsi qu'on vit plus tard l'accusateur principal de Socrate lui reprocher de prendre le soleil pour une pierre, elle confondre misérablement avec Anaxagore (4). D'ailleurs Socrate avait été réellement passionné pour la physique , avant de reconnaître le néant des explications qu'elle donnait du monde (5) ; et même en supposant qu'Anaxagore, qu'Archélaiis n'eussent pas été ses premiers maîtres, ainsi qu'on l'a cru long-temps, il n'en est pas moins vrai qu'd passait pour l'ami , quelquefois pour le collaborateur d'Euripide le sophiste {&); que Damon, musicien pythagoricien, attaché à la cause aristocratique et maître de morale, était son
(i) Platon, Apologie, p. 66.
(2) Aristophane, Nuées, trad. d'Artaud, première édit., t. II, p. 165, 168, 174, 186, 236, etc.
(3) Fréret, Mémoire inédit sur la condamnation de Socrate.
(4) Platon, Apologie , p. 86, dans les Nuées, 830, il est appela le Mélien,
(5) Id., Phédon, p. 273.
(6) Diogène, Vie de Socrntfl; Aristophane, Grmonilles^ 897, sniv.
2ita MANUEL
maître (4); que pas un sage enfin ou prétendu tel n'arrivait à Athènes que Socrate n'accourût auprès de lui pour lentendre et pour l'interroger. Athènes était alors le centre du mouvement des esprits en Grèce; les doctrines s'y rendaient de toutes parts, s'y combattaient, s'y divisaient, s'y transformaient, et, au milieu de ce choc d'idées où la multitude n'a jamais rien su démêler, ce petit citoyen, qui niait la science de tous, et jusqu'à l'art de parler, de gouverner et de savoir ce qu'on veut et ce qu'on fait, passait pour le plus intraitable et pour le plus dangereux des sophistes. Lui-même prenait si peu de soin de séparer sa cause de ces hommes, qu'il la défendait contre les passions aveugles des ignorants, et que, reprochant au contraire aux plus vertueux citoyens de n'agir que par routine et de ne savoir pas enseigner la vertu, même à leurs propres enfants, il s'attirait les grossières menaces de cet Anytus, qui fut plus tard un de ses accusateurs (2). II. Les accusateurs de Socrate représentèrent devant l'aréopage trois des grands ordres de l'état dont Socrate s'était attiré la haine : Mélétus était un poète, Lycon un orateur, Anytus un démagogue de la classe des artisans. Un oracle avait donné à Socrate la mission de convaincre d'ignorance les rhéteurs, les poètes et les meneurs des assemblées du peuple, et il avait dévoué sa vie à cette œuvre. Un jour, dit-il dans son apologie, Chéréphon consulta l'oracle du dieu de Delphes, et Apollon lui révéla que Socrate était le plus sage des hommes. Socrate refusa d'en croire le dieu : il savait son ignorance. Cependant, pour mettre à Tépreuve cette sagesse promise, il se rendit chez le plus grand des politiques du temps; il l'interrogea en présence de ses amis; sans rien savoir lui-même, il le convainquit d'ignorance, et ce fut là son premier ennemi. Il courut ensuite de porte en porte; il interrogea les politiques, les poètes, les artistes, et tous, artistes, poètes, politiques lui parurent des hommes de routine, inspirés quelquefois, toujours moins savants sur leurs propres ouvrages que ceux qui, sans les avoir faits, les comprennent et les jugent.
(1) Platon; Républ^yiil, ei premier Alcibiade^ p. 70; Hutarque, Vie de Périclès. Ce Bamon avait, dit-oUi donné des leçons de politique à Périclès. Il Tut ostracisé comme Aristocrate.
(2) Platon, Ménon,^. 202-214.
Socrate apprit ainsi que l'intention du dieu avait été de déclarer que le seul sage est celui qui sait qu'il ne sait rien ; et il résolut de passer la vie à éprouver les hommes. Quelques jeunes gens l'entendirent bt voulurent l'imiter; les haines s'accumulèrent, et ce fut là le plus ancien texte et le plus fort de l'accusalion portée contre lui (4).
Que ce récit soit une histoire ou qu'il soit un mythe , il exprime vivement, en la présentant comme une mission divine, la vie publique de cet homme, qui, toujours hors du logis, discourant sur la place, à la promenade, aux lieux d'exercices (2), enseigna la morale du cœur en doutant de la science extérieure ; critiqua, au nom des idées, l'état et les particuliers; inventa la fine ironie et en quelque sorte la politesse, et, proclamant l'examen comme le principe de la vie, déclara qu'il aimerait mieux renoncer à vivre qu'à interroger, qu'à s'examiner lui-même et qu'à examiner les hommes (3). Ce n'est pas sans émotion qu*il nous est donné de nous représenter en remontant vingt-deux siècles, l'admirable intelligence de ce sage, en qui la vie et la philosophie étaient si intimement unies: étrange personnalité, mais la plus forte peutêtre et la plus accomplie au sens moral, que nous trouvions dans l'histoire. Il est beau de contempler dans un seul homme, en leur vivante origine, la force et la simplicité des cyniques, la douceur d'esprit des cyrénaïques, les idées et le culte du beau de Platon, l'analyse et les définitions d'Aristote , la religion des stoïciens, le dur scepticisme de Pyrrhon, le scepticisme doux de la nouvelle académie, la vertu d'Épictèle et la morale de Jésus. Représentons-nous, c'est un de ces spectacle que notre civilisation affaiblie ne saurait reproduire avec le calme grand et nattirel de la vie antique, ce penseur qui s'avance pieds nus sur la place d'Âthè-^ nés, entouré de ses amis, dissertant sur la justice, sur la Providence ou sur l'amour ! Au milieu de la molle, de l'élégante jeunesse uttique, imaginons un Silène, vieillard an gros ventre, au front rebondi, au nez retroussé, aux yeux saillants (4) ; voyons-le
(1) 'P\aLioïit Apologie, p. 69-78.
(2) Xénophon, Mémor. Socral., i, 3.
(3) Platon, Apologie, p. 112.
(4) Platon, Banquet^ p. 325. T. -aussi le portrait de Socrate dans le spirituel Banquet de Xénophon.
3t0 MâKUËL
marcher, puis s'arrêter, et s'animer en parlant jusqu'à se frapper et a se gratter la tôle (1) ; cet homme qui prêle à rire aux grâces athéniennes, quand il parle il est armé d'une dialectique à laquelle nul n'a jamais résisté (2) ; à table il est supérieur aux excès mêmes (3) , au camp il est insensible à la fatigue et au froid ; c'est lui qui , à Potidée, sauva la vie d'Alcibiade en le portant plusieurs stades sur ses épaules (4) ; c'est lui qui , à Délium, se retira comme un lion, combattant à l'arrière-garde , et, dans sa retraite même, faisant face à l'ennemi (5). Ce même homme, saisi quelquefois par la force de la pensée , demeure immobile en quelque lieu qu'il se trouve, plongé dans la contemplation intérieure (6) : au point qu'un jour étant à l'armée, il passa vingt-quatre heures en extase, du lever du soleil à son lever (7). Enfin Dieu lui a donné une voix intérieure pour diriger ses actions, et cette voix lui parle souvent, et ne l'a jamais trompé (8) ; car les grâces de l'esprit se cachent sous la rudesse de ce corps , derrière ce Silène une divinité réside (9) , et ce génie qui parle dans l'âme est le génie du monde moderne. Aussi, qui n'a profondément admiré l'humanité dans la vie de Socrate 1 qui n'a connu Dieu dans sa mort! qui n'a pleuré quand il a bu la ciguë!
Il est dans les destinées d'ici-bas qu'un tel homme, plein de sagesse et d'amour, n'arrive à l'accomplissement de sa vie et n'atteigne le repos de la mort qu'après avoir traversé la haine de ses semblables. Tout révélateur doit être un martyr , et , comme l'a proclamé une voix triste et solennelle, il faut que l'initié soit le meurtrier de l'initiateur. La nature et la cause de ces haines qui environnèrent Socrate vivant, et qui osèrent paraître encore après sa mort, se fout assez connaître aux injures qu'elles inspirèrent : Zenon, un épicurien^ appelait Socrate le bouffon
(1) Diogène, Vie de SocraUf li, 21.
(2) Aristozène, dans Cyrille, contre Julien^ vi.
(3) Platon, Banquety p. 323 et 344.
(4) Id., ibid., p. 338; Plutarque, Vie d'Alcibiade j et Diogène, Vie de Socrate, 22 et 23.
(5) Platon, Banquet, p. 339 ; et Diogène, loc. cit.
(6) Platon, ibid , p. 242.
(7) Id., ibid., p. 337 ; et A. Gelle, Noctes atlicœ, il, 1, 2.
(8) V. plus bas, p. 305, sur le démon de Socrate.
(9) Platon, Banqiicty p. 325 et 329.
d'Athènes; un disciple d*Aristote, Ariàtoxène, raccusait d'ignorance et calomniait sa vie (1). Les physiognomonistes lisaient sur ses traits la débauche, la stupidité, la fatuité, la colère (2), enfin Timon, le sillographe, avait écrit ces vers en parlant des trois Grâces vêtues du Parthénon, qu'une tradition prétendait avoir été sculptées par le philosophe dans sa jeunesse (3) :
Il nous est venu d'elles ce tailleur de pierres, ce raisonneur sur les lois,
Cet enchanteur de la Grèce, ce maître en impostures,
Ce bouffon habillé de rhétorique, ce persifleur et ce feint ignorant (4) !
III. On demandait quelquefois à Socrate pourquoi, plein de conseils pour autrui, instruisant la jeunesse et critiquant les gouvernements, il n'avait jamais songé à s'entremettre lui-même aux affaires de l'État. « Ma mission est supérieure, répondait-il, et je » suis plus utile en formant des citoyens et des politiques que je p ne pourrais l'être en dirigeant d'une place inférieure et limitée » une portion de la république (5). » Mais Socrate avait une raison plus forte pour se tenir éloigné des assemblées du peuple ; et la voix intérieure qui parlait en lui l'avait toujours détourné des affaires (6) : c'est qu'en effet celui qui comme Achille préfère le juste et le bien à la mort même (7), celui qui veut en toute occasion obéir plutôt à Dieu qu'aux Athéniens (8), celui qui connaît le caractère du peuple, toujours prêt à ôter la vie aujourd'hui, sans raison, et comme il la voudrait rendre demain (9), celui-là sait qu'il est impossible d'être juste impunément en face des passions populaires (iO), et, tout dévoué qu'il soit à la justice, il doit
(1) Flutarque, de la Méchanceté d* Hérodote^ 9. Aristoxène était fils d'un certain Spintharus, ennemi acharné de Socrate. V. Cyiille, contre Julien^ vi ; Diogène, Vie de Socrate^ 20 ; et Suidas, Aristoxène*
(2) Cicéron, de Fato, 6; Aristote, Physiognomonia, 3. V. à ce sujet tous les détails recueillis datas le livre curieux de J. Gessner, intitulé SoCrates sanctus peederasitty Gotting. 1769. Le même opuscule contient des faits intéressants au sujet de l'amour socratique.
(3) Pausanias, Description de la Grècêy i, 22, 8 ; et scholiastes d'Aristophane, Nuéee 773.
(4) Timon, dans Diog., Vie de Socrate^ 19.
(ô) Xénopbon, Mém. Socr.j i, sub fin.
(6) Platon, Apologie^ p. 97.
(7) Id., ibid., p. 90.
(8)Id., ibid.,p.92.
(9) Id., Crilony p. 141.
(10) Id., Apologie^ p. 97.
se tenir à Técart s'il ne veut offrir à Dieu un vain sacrifice plus convenable à la folie qu a la sagesse. Le dévouement de Socrate fut entier, mais il fut utile; et quand on s'est bien représenté cette vie isolée du juste, du fort, de Timpassible au milieu de la république ingrate, mobile, que sa seule présence accusait, la condamnation et la mort de Socrate n'ont plus rien qui puisse étonner (\),
Telle est la cause dominante à laquelle ressortit toute la destinée de l'homme qui le premier entre les anciens, entre les philosophes, fut un homme véritable et lié à ses semblables, à la fois un citoyen , un sage et un révélateur , de ce républicain si soumis à la loi , de cet adorateur de Tidéal de la patrie qui plaça la paternité de TÉtat au-dessus de celle du sang (2), qui fut attaché au sol natal et à la société de ses compatriotes au point de ne pas comprendre qu'il lui fût possible de vivre ailleurs , de ne quitter Athènes qu'une seule fois en sa vie, pour voir les jeux à l'isthme de Corinthe (3), et de porter Tamour de la cité jusqu'à rindifférence pour les champs (4), et qui cependant, au sein de cette étroite enceinte d'une ville antique, annonça une morale pure comme la pensée divine, que Thumanité entière pouvait entendre, et qui brisait les liens des coutumes antiques. Devant ce principe souverain de la mission de la vie et de la mort du précurseur de lésus il ne faut pas nier les molifs secondaires de la condamnation, mais il faut les réduire è leur rang. L'un de ces motifs qu'un grand critique a fait valoir et qu'il a eu tort de consacrer à l'exclusion de tout autre, est tiré des considérations purement politiques et des liaisons connues de Socrate avec les chefs du parti aristocratique (5). Il est oertaio que Socrate passait pour avoir formé Alcibiade, qu'il avait lon^-temps fréquenté Critiaa
(1) Voltaire, avec sa vive pénétration, & saisi la Vraie cause de la cctedamliatien de Socrate ; mais il Ta exprimée avec ti«e Aroideur et une sécheresse qai produisent un autre genre d'inexactitude. — V«ltaite, Dieu et he hommes, eh. XII. Cf. Lettres de Frédéric à Voltaire, n« 25.
(2) Platon, Criloiiy passim.
(3) Id., ibid., p. lôO.
(4) Id., PhMre, p. 10.
(5) Fréret, mémoire inédit déjà cité.
avant que ce dernier fût Tun des trente tyrand (4) , et surtout qu'il attaquait en toute occasion la démocratie, l'usage de tirer les magistratures au sort, et en général le principe du gouvernement par les ignorants et par le^ incapableSé Cependant si Socrate aimait raristocratie, c'était certainement, comme Platon, l'aristocratie du savoir et de la moralité, et nullement cette oligarchie des richesses qui seule alors luttait avec la démocratie. Socrate avait courageusement résisté aux tyrans comme il résista une autre fois au peuple, au péril de la vie (2). On ne peut donc pas croire qu'il y eût facilité pour qui que ce fût alors à obtenir une condamna* tion uniquement fondée sur ces motifs tacites. Mais, pour en venir au fait lui-même, Socrate allait être acquitté, comme le prouve l'Apologie de Platon, quand le sublime orgueil qui lui fit maintenir devant l'aréopage toute la hauteur de sa mission détourna contre lui les suffrages d'un grand nombre de citoyens habitués à juger les accusés et non à être jugés par eux (3).
Le second motif que l'on a fait valoir pour expliquer la condamnation de Socrate est celui qu'exprime Taccusation. Socrate, a-t-on dit, nie la religion de l'État et désobéit aux lois. En supposant que cette assertion eût été prouvée au jugement, la mort de Socrate serait jus/e. Mais faut-il examiner dans la rigueur des termes une question pareille? Il est vrai que Socrate, si, comme il est probable, il faut en croire Platon, refusait sa croyance à la mythologie populaire, c'est-à-dire à l'histoire des aventures et des combats des dieux (4) ? Mais , sous ce rapport, le doute de Socrate était celui de tous les esprits cultivés de son temps, et. s'il y avait quelque différence, elle était toute en sa faveur, parce que l'étude incessante de lui* môme l'absorbait tout entier, le rendait indifférent aux explications symboliques ou physiques alors à la mode, et lui faisait préférer la simple opinion du vulgaire à cette science ingénieuse et arbitraire (5). Aussi avonsnous vu que l'accusateur voulut établir au jugement que Socrate
(1) Xënophon {Mém. Socrat.) et Platon en divers lieux cherchent à justifier Socrate contre ce reproche. Y. Eschine, contre Timarquef t. III, p. 440, éd. Planche.
(2) Platon, Apologie, p. 100 j et Xénophon, Mém, socrat. l et IV.
(3) Platon, Apologie, p. 107, sqq.; et Diogène, Vie de Socr,, 42,
(4) Id., Eutyphron, p. 20.
(5) Id., PUdon, p. 8 et 9,
était un alhf^e et non qu'il ne croyait pas à tel ou tel mythe (i). Ici la question change de face : si, comme on Ta dit» il n'existe pas d*athée véritable au sens philosophique du mot, il en est tout autrement au sens religieux. Sons l'empire d'une religion établie et formulée l'alhée est celui qui refuse sa croyance au système gé • néral d'explication de la divinité et de son rapport avec l'homme. Dans les temps chrétiens on a toujours dû donner ce nom au philosophe qui niait un Dieu personne et providence ; dans les temps païens, au milieu delà multiplicité des cultes locaux et dans l'état d'indécision et d'obscurité des dogmes métaphysiques, on a dû le donner au citoyen qui niait l'existence de certains êtres supérieurs à l'homme, jadis manifestés au moment oii le culte et la patrie s'étaient organisés et connus dans le présent par la divination. Or, dans ce sens, le seul qui puisse être admis ici, non seulement Socrate protesta de sa croyance , mais même il est facile d'en établir aujourd'hui la réalité.
IV. « J'éprouve toujours une crainte plus qu'humaine quand il s'agit de nommer un dieu par son vrai nom. » Telles sont les paroles que Platon met dans la bouche de Socrate [2], et qui nous semblent exprimer Tétat delà conscience du mîiître et de celle du disciple relativement au polythéisme. En eiTet, le polythéisme s'accorde si bien, dans son caractère essentiel, avec la philosophie des anciens en général, et nous avons pu nous en assurer jusqu'ici ; il apparaît si intimement lié à la langue et aux idées de la Grèce; enfin il semble partie si intégrante du développement religieux et mystique du platonisme, qu'il y Burail lieu de s'étonner beaucoup s'il eût été flétri d'abord dans celte école et repoussé de la pensée de Socrate. Mais, quoique reconnue dans ce qu'elle avait d'universel, cette religion n'en demeuraitpas moins indéterminée; toutes ses formes, ou vulgaires ou nouvelles, étaient naturellement soumises au doute respectueux et à l'indéfinissable ironie de Socrale et de Platon. Le caractère essentiel du polythéisme consiste en cette croyance qu'il existe une multitude d'êtres intermédiaires entre la connaissance et le bien suprême, d'une part, et la nature humaine de l'autre ; que ces êtres , qui sont des
(1) Platon, Apologie., p. 85.
(2) Id., PhiUhe, p. 293,
DE PHILOSOPHIE ANCïhNNE. SOri
dieux , veillent de près sur notre vie , et qu*iis dirigent par les songes, par les oracles ou par d'autres moyens, les actions des hommes pieux. Or, Socrate admettait l'existence de ces dieux et de ces modes de révélation divine. Averti par une voix qu'il attribuait à qmlque chose de démonique en lui , par une voix qui lui parlait d'elle-même dans les circonstances importantes, mais plutôt pour le détourner de ce qu'il aurait entrepris que pour l'y engager (4) , il croyait reconnaître à ce signe la sollicitude d'une divinité présente à son âme : toujours disposé d'ailleurs à humilier son savoir propre et à rabaisser la valeur de ses leçons , il semblait penser que les progrès rapides faits auprès de lui , sous l'influence de son regard et de son contact, par les esprits jeunes et sympathiques auxquels il enseignait l'amour , progrès si fugitifs quand ces esprits venaient à perdre sa présence , étaient dus à l'action continuelle de son démon qui les protégeait (2] ; et quand il eut comparu devant le tribunal, quand il eut prononcé «on apologie et provoqué sa sentence de mort sans que la voix se fût fait entendre, il crut que le dieu était content, qu'il acceptait son sacrifice, et qu'il lui permettait de mourir (3). Enfin il est si vrai que cette voix était pour lui la voix d'un dieu , bien qu'il ne pût exactement déterminer la nature de cette divinité ni son mode de présence en lui, qu'il répondait à l'accusation d'athéisme : « Comment croirais-je qu'il y a quelque chose de démonique en moi si je ne croyais aux démons, et comment croirais-je aux démons si je ne croyais d'abord en Dieu (4)?»
La voix intérieure de Socrate était donc une révélation analogue aux autres révélations divines reçues par le culte athénien , et peut-être ne différait-elle de ces dernières qu'en ce qu'elle lui était personnelle (5). Socrate était si loin de nier, soit les autres révélations, soit le culte en général, que, consulté par ses amis,
(1) Td., Apologie, p. 97 ; Tkéagès, p. 257 sqq., et Xénoplion, Ment, Socrat. i init. Ce dernier passage n*cst pas contraire au sens de Platon; car un avertissement négatif peut très-bien équivaloir à un conseil exprès et positif dans certains cas.
(2) Platon, Tkéagès, p. 262. Nous remettons à l'article de Platon tous développennents sur Tamour socratique.
(3) Id., Apologie, p. 116 et 117; et Xénophon, Memor. Socrat., iv.
(4) Id., ibid., 87, sqq. ; et Xénophon, loc. cit.
(6) Nous ne décidons ainsi la nature tant controversée du démon de Socrate
et la voix ne disant rieo , il les envoyait à Toracte de Delphes, et voulait qu*il8 interrogeassent Apollon d'une manière sérieuse et précise comme leurs ancêtres l'avaient toujours fait (f ); il croyait à la divination et aux songes, il croyait que les dieux veillent attentivement et de près sur Thomme de bien et qu'ils inspirent toutes ses actions (S) : de telle sorte que toute la différence entre les autres hommes et lui pouvait dans sa pensée se réduire à ce qu*il était l'objet d'une poneisian divine plus spéciale dont son étude profonde et suivie de lui-même avait pu le rendre digne. Aussi Socrate offrait-il sodvent aux dieux , soit publiquement, soit dans sa maison, desimpies sacrifices, hommages d'un cœur pénétré aux auteurs et aux t^ienfaiteurs de l'homme ; il les priait de lui accorder le hien (3). En un mot, cet amant soumis et pa^onné de la patrie, ce citoyen dévoué aux lois, et que le Criton nous montre refusant de les éluder après les avoir bravées, cet homme enfin qui avait toute la foi de l'antiquité en révélaot une morale qui préparait sa ruine, cet homme pratiquait le culte de son siècle et de son pays, et il croyait au polythéisme comme de très-grands esprits y crurent encore depuis au sein même du christianisme (4).
V. Le résultat de notre exposition , au point où nous Tavons menée, doit être la détermination du grand caractère commun à la vie et à l'enseignement de Socrate. Ce caractère est celui de réformateur. Or cette réforme ne s'appliquait pas seulement à la science, mais encore à la pratique de la vie : et ainsi s'explique le martyre qui couronna la sienne.
que saivant la pensée qae Socrate lui-même en avait apparemment ; quant à l'opinion qu*on peut s'en faire aujourd'hui, citons, il est yrai tans la comprendre, celle que Ritter a exprimée : « 11 Jaut entendre par cette voix une irritabilité particulière du sentiment, qui s'annonçait comme une sorte de pressentiment.» Toute explication rationnelle du démon de Socrate est nécessairement insignifiante et manque son but. Toute explication physiologique se réduit à produire des confirmations et des exemples, toute explication mystique est personnelle à celui qui la donne.
(1) Xénophon , Retraite des dix mille, ni , Cf ; Cicéron, de Divinali(me, I, 54.
(2) Xénophon, Memor. Socr., i, et iv ; pour les songes, Platon, Criton, p. 129 et 130. 1a notion de ce que les chrétiens ont appelé l'ange gardien est formellement exprimée par Ménandre, dans Plutarque, de la Tranquillité de l'âme,
(i) Xénophon, Memor. Socr., I.
(4) Notamment les néoplatoniciens italiens au 16" siècle, et, avec quelques réserves, tous les catholiques sans exception.
On doit pouvoir distinguer toujours deux parties dans la prédiration d'une réforme : l'une critique , parce que nul homme n*a annoncé l'avenir sans rejeter du môme coup le passé , et que rhistoire nous apprend que les grands mouvements de Tesprit sont toujours mêlés de réaction à leur origine; l'autre organique, parce que la négation , même en supposant qu'elle prédomine , doit nécessairement entraîner quelque affirmation à sa suite. Mais il s'en faut bien que la néi;alion l'emporte dans l'oeuvre de Socrate; réformateur philosophe, on peut assembler sa doctrine sous trois chefs : une critique de la philosophie telle qu'il la trouva établie, une méthode e^ipliquant l'essence du savoir et les voies de la recherche , un enseignement direct et positif de la morale et des dogmes qui y sont engagés. Telle nous parait être aussi la nature de ce qu'on nomnoe aujourd'hui une philosophie critique, et qu'il faut se garder de canfondre avec le scepticisme.
Socrate opposa le premier l'étude du petit monde à celle du grand monde ; il développa le principe immortel du temple de Delphes, connai9-toi toi-même ^ et sur ce principe il fonda une morale nouvelle. 11 était donc naturel que Socrate appliquât la sévérité de son esprit à la critique de cette science du grand monde qui jusqu*à lui avait exclusivement occupé tous les philosophes et qui , pensait-il , les avait détournés de l'objet le plus précieux des spéculations humaines. Créateur de la méthode , il devait reprocher à ses prédécesseurs de ne l'avoir point connue. Au surplus , quand il commença à s'informer dans sa jeunesse des grands résultats que ces savants avaient obtenus , il apprit que leur science se niait d'elle-même par la grossière contradiction de ses organes. Comme des fous, disait-il , les philosophes répondent oui et non sur les questions les plus claires, et il faisait rénumération de tous ces jugements insensés (4); il cherchait à montrer en môme temps que la recherche des causes matérielles n'était bonne qu'à engendrer ie doute, et il reprochait â Anaxagore de ne lui avoir su donner qu'une espérance, avec son vouç qui laissait tout à faire à de stupldes éléments (2). D'ailleurs
(1) XéuophQQ, Mtmor. Socr., 1, i.
(2) Platon, Phédonf p. 274*278. V. cMesaoa »u § d^Anaxagore, I. m, § y, »« &.
sonUiis donc si bien instruits des choses humaines, ces ambitieux chercheurs, demandait-il, pour s'aller perdre dans le ciel, et pour tenter de découvrir les secrets du Cosme , comme rappellent les sophistes? Que nous rapportera leur contemplation, et quel bien en naîtra pour la pratique (4)? Celui-là n'est-il pas assez géomètre qui sait mesurer et partager la terre, assez astronome qui reconnaît aux étoiles Theure, la date ou la saison, assez arithméticien qui sait compter , et n'y a-t-il pas peut-être un peu d'ioipiélé à rechercher à travers tant de difficultés des connaissances que les dieux semblent s'être réservées? L'étude des mystères contenus dans les figures, dans les nombres, dans les mouvements, exige en6n des méditations assidues et le sacrifice de toute la vie; mais tel n'est pas le devoir d'un homme et d'un citoyen (2). Cette tendance résolue à Y utile et au seul utile en toutes choses, c'est-à-dire à ce qui touche réellement la nature de l'homme; ce blâme jeté sur la spéculation pure dans un temps ou la spéculation venait de subir son premier échec , et dans la pensée d'un sage, qui , pénétré d'une méthode nouvelle, devait reconnaître la faiblesse des connaissances acquises par une voie différente et ne chercher dans la nature, quand il s'occupait d'elle, qu'une preuve, un exemple ou un appui pour ses croyances, tout cela est naturel, tout cela devait être. Cette idée critique du réformateur, développée à l'exclusion des autres et portée à sa plus haute puissance, devint en effet l'apanage d'une école qui se rattacha immédiatement à Socrate, de l'école cynique (3). Xénophon, homme de pratique et d'action plus que philosophe et qui n'était pas gêné par le désir de rattacher ses propres spéculations à la réforme socratique, semble nous faire connaître exactement, sinon complètement, la personne de son maître, Xénophon a reproduit aussi avec les traits les plus
(1) Xénophon, loc. cit.
(2) ld.,ibid., iv, 7.
(3) Cicéron , Académiques , l, 4. Socrates mihi videtur, id quod ccmslal inter omnes, primus a rebns occultis et ab ipsa natura involutis, in quibus omnes ante eum philosophi occupât! faerunt, avocavisse philosophiam et ad vitam cominunem adduxisse, ut de virtutibus et vitiis, omninoqne de bonis rébus et malis qnsereret. Cœlestia autem vel procul esse a nostra cognitione^ vel si cognita maxime essent, nihil tamen ad bene vivendum conferre, Cf. Diogène, Vie de Soerate, 32; Sextus. Adv. logic, i, b, 9, 10; Augustin, Cité de Dieu^ VTii, 3. Les preuves sont recueillies par Stapfer dans le livre cité ci-dessous, p. 117, sqq.
vifs cette face de son enseignement. Platon lui-même n'y contredit pas ; mais , créateur de la doctrine des idées qui fait rentrer systématiquement l'univers dans l'homme et la physique dans la morale, exprimant sous le nom de Socrate un dogme qu'il veut attacher à sa mémoire bien-aimée et à sa pensée très-agrandie , il est clair que Platon doit étendre le cercle de l'utile , tracé par son maître^ et que la spéculation physique doit être à ses yeux nécessaire à l'entier développement des facultés de l'homme. Après Platon, Tantiquité tout entière a fait valoir cette opposition formelle de Socrate, le fondateur de la morale, à la science vaine des physiciens (1) ; et c'est avec raison peut-être que l'on attribue l'acharnement, sinon d'Aristoxène le musicien, au moins du mystique Porphyre, contre la mémoire de Socrate, à la proscription dont le sage avait frappé toutes les recherches cosmiques.
VI. La science physique et théologique étant ainsi écartée par la critique de Socrate, en tant du moins qu'on la considérait comme pouvant être obtenue directement et servir à l'édification des mœurs , restaient à examiner la science de l'homme et celle de rétat. Mais ici la critique avait encore une grande place ^ tenir. En effet, l'organisation sociale et politique d'Athènes, en cela fort inférieure à celle de Lacédémone par exemple , impliquait tacitement, mais clairement, l'inutilité de cette science que poursuivait Socrate. Le grand vice des Étals démocratiques , vice que toute l'école platonicienne a condamné dans l'antiquité et que notre nation n'a quelquefois que trop bien reconnu, consiste à supposer à chaque citoyen l'aptitude et l'instruction préliminaire d'un chef de l'État. Le moindre des artisans, celui dont les fonctions matérielles et les exercices mécaniques avaient dû occuper tous les instants , celui-là même était considéré à Athènes comme assez instruit pour participer à la direction des affaires publiques. Le principe du bien , l'essence de la justice devaient être entrés dans son âme avec la vertu ; et la vertu, il la devait tenir par tradition de sa famille ou des grands citoyens de la république. Aussi , le démagogue se trouvait-il atteint dans sa
tl) Stapfer, de Philosophia Socratis liber singularis, p. 44 et 45, Cf. ; Aristoclès, dans Eusèbc, Prrpar. évanç., ^i, 3,