DESCARTES LUI-MÊME
1. Dans riine des dernières années du seizième siècle (1) naquit en Touraine , de parents bretons, un enfant faible et maladif qui se nommait Descartes Duperron. Peu de. jours après sa naissance une maladie du poumon, causée par des chagrins, coûta la vie à sa mère. Lui-même garda, jusqu'à rage de vingt ans, une pâleur et une toux sèche qui faisaient craindre pour sa vie (2) ; mais enfin une admirable sérénité d'âme, une vie simple, libre et modérée, un penchant à des occupations actives, mais douces, et à des éludes vives et variées, en un mot, la plus heureuse philosophie pratique qu'il soit donné à Thomme de suivre l'emporta, et une si belle existence fut conquise sur le mal par la force de la pensée.
Bien jeune encore il dut se montrer comme un de ces esprits pénétrants et forts qui cherchent et s'approprient partout le vrai comme leur bien même, et savent, par quelques méditations fluctueuses, creuser la science de leurs maîtres, et s'en assimiler, en quelque sorte, la pure essence. Mais lorsqu'un pareil esprit se trouve en même temps doué d'une forte dose
(2) DescaiU'5, Lcllixs à l,i /ninccsic /uiu/Vitli, i, 23, tMilion de 1667.
d'indépendance et de liberté personnelle, ou, pour mieux dire» de déférence au sentiment de sa conscience intime , il fait paraître devant son tribunal intérieur les opinions , les jugements, toute la science de son siècle et du monde entier. Si alors il n'aperçoit de toutes parts que divergence et lutte, que pensera-t-il , quel parti devra -t -il prendre, lui qui veut savoir ?
2. L'éducation de Descartes fut confiée aux jésuites. Ils existaient depuis cinquante années à peine, et déjà ils tenaient l'Europe catholique par le confessionnal et par l'éducation. De même que hardiment campés sur le terrain de la morale, ils appelaient à eux ce monde qui , au milieu du doute général des esprits, échappait déjà de toutes parts au christianisme, de même ils durent s'emparer de la science à sa source et la réglementer. Si en morale ils furent novateurs ou passèrent pour tels, en métaphysique , en physique ils s'emparèrent des faits accomplis , et cherchèrent d'abord à s'y tenir. En effet, bien qu'en France il y eût eu déjà quelques tentatives de révolution philosophique, aucune n'avait été assez universelle, assez populaire, pour que Ton put avoir la ferme espérance d'arracher les écoles à l'empire d'Aristote. La secte de Ramus, d'ailleurs à peu près uniquement subversive, était entachée de protestantisme; les pétulants essais de réforme des Italiens devaient passer comme des feux follets devant la grave université de Paris ; enfin, le pouvoir d'Aristote , conquis peu à peu sur la résistance ecclésiastique, s'était tellement accru sous Técorce scolastique, dont on l'avait revêtu, qu'en 1624, c'est-à-dire treize ans avant le discours de la méthode, Jean Bitaud, et ses amis Antoine de Villon et Etienne de Claves, furent exilés par le parlement pour avoir affiché et s'être engagés à soutenir des thèses contre les principes des péripatéticiens (1).
3. Quelle était donc dans le fond cette science scolastique et aristotélicienne? c'était une philosophie de statu quo, sous la protection de la théologie, qui l'avait si laborieusement construite et dirigée avec tant de peine à l'édification, et du parlement qui venait saintement en aide à la faculté. On croyait sans doute que tout serait dit, tu his iemporibus in quibiis ad
(t) Launoy, Dcvav., Ai isl. fvit., icpt'.ina Joi Innci.
omne curioiitatis et novarum rerum genus depravaiis et liberioribus ingeniis impunè patéhat adiïv^, lorsqu'on aurait brûlé des (hèses, exilé leurs promoteurs, et défendu de tenir ni enseigner aucunes maximes contre les anciens auteurs et approuvés , ni faire aucunes disputes que celles qui sont approuvées par les docteurs de la faculté de théologie. Cet arrêt du parlement doit nous apprendre ce qu'était devenue cette brillante scolastîque , qui , d'origine arabe, et nourrie par des novateurs ou des hérétiques, avait elle-même encouru toutes ces interdictions à sa naissance. Elle avait sans doute bien changé lorsque , sous la protection du pouvoir politique , elle couvrait les écoles d'un réseau encyclopédique de questions mal liées, dont chacune avait sa source dans telle ou telle autorité, et son but dans la solution de quelque difficulté théologique.
Il faut avouer que la science toute abstraite, et les classifications iminobiles d'Aristote se prêtaient d^elles-mêmes à tine organisation fixe, éternelle en quelque sorte du savoir humain. Malheureusement pour le pouvoir sacerdotal et politique, qui voulait environner le monde de celte philosophie, il ne pouvait se faire un appui de ses principes fondamentaux et la faire sienne du faîte à la base. Loin de là, comme les grands esprits du temps, Ramus,Campanel1a, Gassendi le sentirent si bien, les dogmes péripatéticiens sur l'âme humaine et sur le gouvernement du monde par Dieu, étaient en contradiction flagrante avec la théologie. Et dès lors celle-ci , forcée de s'en tenir à une philosophie exclusivement dialectique et logique, ne pouvait se promettre l'avenir pour elle.
Ainsi, la philosophie des écoles, en tant qu'indépendante de la théologie, se réduisait à la logique et aux catégories. Les trois grands principes qui, et l'on ne peut s'empêcher de le reconnaître, tiennent plutôt à un point de vue abstrait de l'esprit qu'à une connaissance du monde lui-même, la matière, la forme et Xaprivation constituaient le fond même de la science ; ce qui peut être, ce qui est, et, comme principe de changement, ce qui prive, voilà la nature entière. Si dans une chose, qui est en acte quelque chose, et en puissance quelque autre chose, vous ôtez une partie de ce qu'elle est en acte, pour faire passer à l'acte une partie de ce qui est en puissance, vous produisez lin changement ; est ce là autre chose qu'une classification logi-
que 7 Sous cette distinction purement subjective qu'on portait dans la nature même de Fobjet, venaient se ranger encore toutes les qualités et propriétés des êtres telles que l'esprit les attribue involontairement aux formes diverses ; et les espèces intentionnelles qui étaient ebargées d apporter ces qualités même et ces formes jusqu'à notre connaissance. Rien ne manquait, comme on voit, à cette théorie si naïve et cependant si subtile du monde extérieur qu avait créée aux jours de sa science la plus exercée le génie à la fois enfantin et raisonneur de la Grèce. 11 fallait qu'une grande révolution se fit et mit enfin Thomme à sa place dans la nature en montrant que c'est en lui seul que se forment toutes ces entités métaphysiques qu'il personnifiait auparavant dans les choses. La révolution déjà préparée par les idéalistes italiens, puis par Telesîo et Paracelse lui-même, mais surtout par Galilée, Kepler, Bacon ; Descartes la consomma.
4. Il aperçut aisément et sans quitter les bancs de la Flèche l'anarchie immense'qui régnait dans les esprits et même qu'il n'est pas d'opinion si étrange que quelque philosophe ne l'ait soutenue (1); il lut des livres de science.de toute espèce et comprit que, quand des milliers de maîtres vivants ou morts se présentent (les uns dans les thèses ou dans les cours des écoles, les autres dans ces livres où nous allons converser avec eux pour entrer en communication des meilleures de leurs pensées ) , et qu'il est autant de doctrines que de maîtres, il faut laisser là les maîtres et n'apprendre que de soi (2). Enfin, il en vint à considérer la philosophie commune comme /« moyen déparier vraisemblablement de toutes choses et se faire admirer des moins savants (3). La logique en particulier ne lui paraissait qu'une dialectique qui enseigne les moyens de faire entendre à autrui ce quon sait^ ou même aussi de dire sans jugement plusieurs paroles touchant ce qu'on ne sait pas (4) ;
(1) Discours delà méthode f première ëditî on, pag. 17.
(2) • Quoique mes maître:» ne m'aient rien eniieignë de certain , je leur dois toutefois des actions de grâces pour avoir appris d'enz li le reconnaître, et je leur en dois de pins grandes parce que les cboses qu'ils m'ont apprises sont douteuses; que si..., *Dialogu9 sur la recherche de la vérité, pag. 356,ëdilion Cous., t. XI.
(3) Discours de la méthode, pag. 7.
(4) Règle pour la direction de l'esprit, pag. 217, et 255. Lettre à V auteur de lu vtrsion des principes, et discours df la méthode, pag. lî).
et les plus grandes réputations s*abaissaient à tel point devant ce grand esprit indépendant et quelque peu dédaigneux, que Platon ne lui paraissait guère qu'un homme de sens, d'expérience et de beaucoup d'esprit qui, ayant appris de Socrate à douter, s'était borné à poser des principes vraisemblables et à déduire leurs conséquences. Quant à Aristote, il n'était qu'un ambitieux qui voulut changer la façon de débiter de son maître et feignit d'être bien convaincu de ce qu'il enseignait. Homme d'esprit, d'ailleurs, aussi bien que Platon, il usurpa comme lui, beaucoup d'autorité, de sorte que ses principes, quoique altérés par ses derniers disciples, prévalurent jusqu'àDescartes luimême.
On aime cependant à rencontrer dans un grand homme et dans un hardi novateur ce ton superficiel et un peu cavalier qui déshonorerait tout autre; c'est par ce dédain du passé qu'on s'élance librement dans l'avenir. C'est aux descendants de ces génies créateurs, à ceux qui ont le temps et n'ont rien de mieux à faire, qu'il appartient de peser judicieusement les mérites et derendre justice à tous selon les siècles . On trouve donc, sans étonnement, cette connaissance superficielle de l'histoire de la philosophie chez un homme qui devait pour ainsi dire la créer une seconde fois. Platon, il ne le connaissait guère et savait en gros seulement que, selon lui, la connaissance est dans l'entendement; encore même trouvait-il que ce point de vue n'avait pas été assez marqué ( sans doute parce que l'école de Platon était une école de douteurs ) (1), tandis qu'Epicure, qui mettait la certitude dans les sens, croyait que le soleil n'est pas plus grand qu'il ne paraît. Tel est le double développement qu'il entrevoyait dans l'histoire de la philosophie, et le double écueil où les philosophes lui semblaient s'être perdus.
Mais en revanche, il nous dit qu'il avait appris un peu de tout à l'école. C'était précisément ce qu'il fallait pour apprendre à douter de tout, à ne reconnaître ni autorité ni méthode, enfin à ne plus compter que sur la virtualité propre de son esprit (2). A cela se joignirent les voyages, l'expérience de
(1) Lettre à l* auteur de la version^ etc.
(2) f II faut cbercher sur l'objet de notre étude non pas ce qu'en ont pensé les autres ni ce que nous soupçonnons nous-mémesi mais ce que nous pouvons voir clairement et avec
DE PHILOSOPHIE UODERNE. 47
la vie active, la œnyersation des hommes, TobserYation des événements et des opinions , enfin, les réflexions solitaires. .Le génie le plus vif, et sans doute le plus intelligent de TEurope, se trouva ainsi par le fait le plus libre et le plus indépendant ; il en était venu au doute absolu sur tous les points. Alors il s'arrêta, et résolut de reconstruire le monde parla force de sa
5. Nous verrons quel fut ce monde abstrait, ce monde de la conscience que Descartes présenta d'abord comme une simple opinion, et qui ne voulait se substituer ni à Tétat, ni à la science, ni à renseignement (1). Mais ici demandons-nous ce qui constituait, à cette époque de sa vie, le fond même de Tesprit de Descartes^ car il n'y a guère d'apparence qu'il put être la table rase des philosophes. Or, à vingt-trois ans, Descartes avait appliqué Talgèbre à la géométrie (2), c'est-à-dire qu'il avait trouvé une méthode mathématique générale abstraite qui donne simultanément les lois du nombre et de la [figure. Ses pensées étaient donc alors principalement dirigées vers les mathématiques, qui, dès le collège, l'avaient attiré par le caractère de certitude de leurs démonstrations, et lui avaient même donné à croire qu'on pourrait bâtir quelque chose de plus relevé que les arts mécaniques sur des fondements si fermes et si solides (3). Par conséquent, il avait dû lire aussi de préférence les écrits des mathématiciens modernes, des astronomes et des physiciens novateurs, et c'est dans cette science, aux contours nets et arrêtés, qu'il puisait une partie de ce mépris qu'il répandait largement sur les philosophes. A la même époque il avait établi déjà dans son esprit les règles fondamentales de sa logique, qu'il suivit imperturbablement depuis (4) ', et sans anticiper sur ce que nous devons dire de la méthode, on peut remarquer ici que Thabitude de la géométrie et de ses procédés constants dut imprimer un caractère synthétique au développement de ses pensées {b) ; tandis que
ëvidence ou déduire d'une maaière certaine, i Rigle 3, pour la direction de l'etprit. Discours de la méthode, p. 11.
(1) Discours de la méthode, pag. 15.
(2) Id., pag.21,23.
(3) Id., pag. 9.
(«) Id., pag. 19 et 20.
(5) Id. , Troisième prëcepte logique.
Tétude de la physiqae et de ia mécanique expérimentale, qui étaient nées déjà, lui fit sentir la nécessité de la division, de Tanalysedes faits et des notions, ainsi que de ces revues et de ces dénombrements qui sont le fond même de la méthode baconienne (1). C'est à son caractère enfin, à sa position tout à fait indépendante et personnelle en philosophie, qu*il faut rapporter la grande règle de prendre pour certain tout fait de la conscience individuelle, et de douter de tout le reste (-2).
C'est le génie mathématique, ainsi que nous le verrons plus tard, qui lit de Descartes le créateur d^une physique nouvelle, et sa philosophie entière est essentiellement liée à sa géométrie. La physique a d'ailleurs une grande importance pour le développement du corps scientifique tel qu'il le conçoit (3), la métaphysique n'étant qu'une philosophie générale qui constitue les racines de l'arbre plutôt que farbre lui-même. Mais en attendant que ceci puisse être expliqué plus au long, remarquons que Descartes ne cite ou n'accepte jamais d'autre autorité que celle des réformateurs physiciens. Ainsi la mission scientifique de Bacon est pleinement comprise et adoptée dans une lettre (4). Ailleurs (5) on lui cite Gilbert, Galilée, Kepler, Hervey comme les seuls entre les modernes qui aient pu atteindre quelques vérités isolées, de même que Thaïes, Pythagore, Archrmède, dans l'antiquité. Partout, enfin, les questions physiques se présentent comme exemples sous sa plume, tandis que les questions théologiques et métaphysiques sont évitées soigneusement toutes les fois qu'elles ne se présentent pas comme nécessaires pour fonder la physique.
6. C'est ainsi que nous apparaissent, à la distance où nous sommes, et le caractère et les tendances de Descartes. Du reste, sa vie fut le développement même de sa philosophie. Indépendant, convaincu de la force de son génie d'où la science sortait armée comme du cerveau de Jupiter; jaloux presque, et toujours disposé à prendre la vérité pour sienne partout où il la rencontrait, et à la refuser aux antres, il vécut dans la solitude, remuant la science avec ses livres et les hommes avec ses
(1) Disc, de la mélh., deuxième et quatrième prëcepte*.
(2) Id., premier pre'ccpte.
(."î) Lettre à l'auteur de ta version des principes.
(4) Descartes, Lettres. II, 66 et 67, édition de 1667.
(5) Lettre servant de préface au traité des passions.
lettres. S'il se montra quelquefois au monde et aux savants, ce fut presque à regret (1), et fâché plutôt qu'étonné que ce monde ne sût l'employer à rien et se bornât à le colporter pour observer son visage, de sorte qu'on paraissait, disait-il, vouloir le garder en France , non pour y être bon à quelque chose, mais comme un éléphant ou une panthère pour la rareté. De retour dans la solitude d'où des affaires domestiques ou de fausses espérances de pension qui se réduisaient à Tachât de coûteux parchemins pouvaient à peine l'arracher, il se plongeait dans une de ces cités populeuses de la Hollande, où, seul peut-être, au milieu d^nne foule occupée de commerce et d'intérêts (2), il poursuivait en lui-même les intérêts éternels de la pensée humaine, et marchait absolument libre dans cette multitude vaste désert d'hommes, comme on Ta dit si poétiquement de nos jours. Ou bien, campagnard amoureux de l'oisiveté, du repos et des pensées rares et fructueuses , suivant la voie ouverte à son génie, et désormais libre et facile pour lui, il ne donnait que peu d'heures par jour aux pensées qui occupent Vimaginaiion, et fort peu d'heures par an à celles qui occupent l'entendement seul. Ainsi, dans le relâche des sens et le repos de l'esprit (3), il laissait là l'aride terrain métaphysique une fois exploré, et se recréait à bâtir son monde physique : où, comme il le dit plaisamment lui-même, il oubliait les études qui nous apprennent à connaître l'âme sans le corps ou le corps sans l'âme pour apprendre, en usant de la vie, à concevoir l'union de Vàme avec le corps.
Cependant le temps passait de méditer librement dans le poêle où naquit le discours de la méthode, de parcourir le monde en militaire amateur, la tête pleine de problèmes mathématiques, de bâtir avec plein désintéressement et presque sans vues pour l'avenir un nouveau système scientilique, et même de répandre des idées par un commerce de lettres au milieu duquel se trouve cette douce et paisible correspondance avec la princesse Elisabeth. Le monde s'était ému, il fallait attaquer et défendre. Il y avait les jésuites à attirer, l'école et Gassendi et Roberval à combattre, les morsures des théologiens
(1) Lettres à l'ambassadeur de Suède,
('2) Lettre à Bahac,
(3) Lettres h la princesse Elisaietfi.
d'Ulrechtà éviter. On avait beau mépriser lç& honneurs, les distinctions, les titres (1), il fallait se faire des protecteurs poissants pour pousser la nouvelle philosophie dans le monde. Une femme avait déjà aimé et compris le philosophe, une autre se présenta, une reine qui voulut slnstruire et fonder une académie. Descartes, appelé en Suède, hésita longtemps : mais enfin il accomplit le grand sacrifice, et succomba, au bout de quelques mois, à la fatigue, au froid et à la saignée. « Je soupire encore, écrivait l'ambassadeur de Suède au beau-frère de Pascal, je soupire en vous récrivant, car sa doctrine et son esprit étaient encore au-dessous de sa grandeur, de sa bonté, et de Tinnocence de sa vie (2) » En 1667, les restes de Descartes furent transportés du cimetière des enfants de Stockholm à Sainte-Geneviève de Paris, mais Louis XIV défendit de prononcer publiquement Téloge du plus grand homme que la France ait jamais produit.
DÉFINiriON ET DIVISION DE LA PHILOSOPHIE. — METHODE.
1. Il est pour rhomme jeté sur la terre trois moyens généraux de connaître. D'abord l'intuition immédiate des vérités qui se présentent d'elles-mêmes et s'acquièrent sans méditation ; puis Tusage et l'expérience des sens. Voilà pour les deux faces de nous-mêmes ; puis viennent en tant que nous sommes en société, la conversation et la lecture (3).
Ainsi nous parvenons à diverses connaissances ; mais la connaissance en elle-même ou la sagesse telle que de tout temps les philosophes l'ont poursuivie, consisterait en la possession des vrais principes et causes premières dont on pourrait déduire les raisons de tout ce qu'il est possible de savoir. C'est là le souverain bien de la raison humaine et l'objet de la philosophie.
(1) Lettre sur son portrait,
(2) Lettre de Chanut à M, Perier, œuvres de Pascal, tom. 4.
(3) Préface des principes. Celte prëface peut remplacer, selon Descartes, le traita de VEntdition ({u'il ayait un instant promis et laisse ensuite par la crainte de l'Ecole, yojet Lettres à la princesse Elisabeth. Aussi y trouve-t-nn de prëcienses g^nëralitds sur 'a science. — Ne faudrait-il pas voir ce traité dans le Dialogue sur la rechercJte de la tfériti? Le rôle que le savant y joue dans la personne A^Epistcmon pourrait le faire croire.
DE PHILOSOPHIE MODERNE. 5i
Philosopher, c'est donc étudier la sagesse, c'est rechercher les premières causes qui sont aussi les principes ; et ou doit les reconnaître à ce double caractère d'êlre si clairs et si évidents, que Tesprit humain ne puisse douter de leur vérité, et d'être tels qu'aucune chose ne soit requise pour leur connaissance tandis qu'ils soient requis pour la connaissance de toute chose (i).
Les principes connus, il faut en déduire avec évidence la connaissance des choses qui en dépendent et qui sont utiles à la conduite de la vie, à la conservation de la santé, à l'invention des arts (2).
La philosophie est donc la science même, la science universelle, la science des sciences, celle qui leur fixe à toutes leur terrain et leurs attributions ; car la philosophie seule remonte aux causes, et suivant l'axiome reconnu par Descartes et énoncé formellement par Spinosa (5), la connaissance d'un effet dépend de la connaissance de sa cause^ et implique cette même cause. De sorte qull n^y a pas d'autre principe de connaissance, toute chose à connaître étant inévitablement un effet.
2. Cela posé, le corps philosophique doit être précédé d'une philosophie générale qui remplit le but de la recherche des premiers principes, et détermine ainsi le champ des sciences partielles. Cest là ce que Descartes a appelé sa métaphysique. A la vérité, les notions de Dieu, de l'âme, de la vérité, de la matière y sont établies, mais les pures notions, et seulement en tant qu'elles paraissent nécessaires à Fexposition des autres parties de la philosophie. Du reste, ni le rapport de Vàme â Dieu et des âmes entre elles, ni le rapport de Vesprit à la matière, ni la question dépassé et de l'avenir des àmesy ni celle du gouvernement du monde par Dieu^ n'y sont abordées. En un mot, dans ses écrits Descartes ne traite ni de la théologie ni de la pneumatologie, si ce n'est à la dérobée, dans quelques lettres,' ou en répondant à des objections et toujours à son grand regret (4).
(1) C'est la, l'intuition ou conception claire et distincte d'un esprit attentif. Règle d| pour la direction de l'esprit.
(2) La dédnction est oomparde \ noe cbatne dont cbaqne anneau doit être connu intuitÏTcment, et l'esprit qui les a tous parconnw sait qu'ils se suivent. Id.
(3) Spinosa, Ethica, liv. 1, aa. 4.
(4) On le voit cependant, dans tin ouvrage poslhumet promettre ■ d'eisajer de rendre
52 MAMJEL
Le corps de doctrine contenu dans les méditations philosophiques^ et exposé en tête de toutes les déductions que Descartes en a tirées dans le discours de la mélhode et dsms les principes, nous paraît donc une philosophie générale plutôt qu'âne métaphysique selon le sens plus étendu ou plus restreint qui a toujours été attribué à ce mot (1). Après le complet développement de cette philosophie mère, que restera- t-il donc à exploiter dans la science humaine ? Deux mondes encore, deux mondes vierges. Celui de la pensée et celui de retendue. Le premier comprend Dieu, lésâmes, le côté moral et qualitatif des choses, la cause et la fin des êtres. Le second embrasse Puni vers, les corps, les quantités. Et encore faudrait-il exposer Tharmonie de ces deux mondes, les lois de leur union et leur fin commune.
Sans doute la philosophie de Descartes a remué tout cela, et Spinosa, et Malebranche, et Leibnitz, rentrent dans le cercle qu'elle a tracé, aussi est-ce en eux que nous devrons chercher le véritable développement métaphysique des idées de Descartes ; en lui seul était le germe, car on doit trouver tout dans une philosophie fondamentale qui ouvre une époque, qui crée les principes de l'esprit humain renouvelé, qui, en un mot, porte dans son sein tout ce qui est possible, mais en eux est Tarbre immense né d'un germe faible et méconnu à son origine.
3. C'est donc dans le monde ouvert par la notion de l'étendue, que Descartes se jette et se meut avec tant de plaisir. Mais rétendue peut être envisagée sous deux points de vue : in absiracto, elle mène à la considération du volume, de la surface, de la ligne, elle engendre alors la géométrie ; et les lois des figures abstractivement envisagées elles-mêmes, c'est-à-dire en tant qu'elles donnent lieu à certaines proportions numériques, se ramènent en général aux mathématiques (2) ; de sorte que toutes les quantités sont réduites à une même science gé-
compte de la relation des cboses sensibles aux intellectuelles, et des une» et des autres au Créateur, de l'immortalitë des créatures et de leur e'tat après la consommation des siècles. » Recherches de la yéritéf pag. 334. Mais ce bel onvrage est donlourensement interrompu ■ près un exorde qui est tout au moins k la hauteur ordinaire de l'esprit de Descarles.
(1) Lettres, lïf 45 et 47. Descartea y veut qu'on intitule ses médiUtions : Meditationes di prima philosophia,
(2) Discours de la méthode, pag. !21.
nérale et abstraite. In concretOy elle produit, réunie à tous ses modes, la physique entière qui, ainsi envisagée, se présente comme une déduction des mathématiques. C'est là, outre la méthode, la seule et immense découverte que Descartes s'attribue. Elle consiste, en deux mots, à ramener la géométrie à l'algèbre, la physique à la géométrie, et Talgèbre même à sa méthode. C'est là ce que nous aurons à exposer plus au long à propos de la physique et des mathématiques.
Ainsi Descartes est éminemment physicien et mathématicien, et il se distingue de Bacon en ce qu'il part d'une méthode universelle, qui lui permet de soustraire d'un seul coup la pliysique aux qualités réelles et aux formes substantielles pour la rattacher délinitivement aux lois mathématiques du nombre, de la figure et du mouvement.
4. A ces parties de la philosophie il faut encore ajouter l'éthique et la politique, pour avoir ce que Ton appelait alors un cours complet de philosophie. Pour ce' qui est de la politique, elle était bien loin d'être le sujet ordinaire des méditations de Descartes; trop convaincu de l'impuissance absolue d'un particulier à réformer l'Etat, ou même les opinions et les passions des hommes, jamais il ne porta ni dans cette sphère ni dans celle de la foi religieuse son mépris de l'autorité et sa doctrine de l'examen personnel. L'arche sainte était alors inviolable en France, et Dieu et le roi si hauts et si unis, qu'il semblait que les pensées philosophiques, même les plus hardies, ne dussent jamais les atteindre. Aussi Descartes se montra-t-il essentiellement homme du monde, de son siècle et de son pays avant tout, lorsqu'il s'agit d'une question d'intérêt actuel, en fait ou même en puissance (1).
Quant à l'éthique, elle ne peut être complètement développée qu'à l'aide d un système théologique et métaphysique qui soit suHisamment explicite sur les questions du bien et du mal, de la Providence et de l'avenir de l'âme. Aussi Descartes traitet-il la morale (il l'avoue lui-même) plutôt en physicien qu'en philosophe moraliste ou en orateur y dans le livre qu'il lui a consacré (2), et tout ce qui, dans ses passions de Vàme^ ne se rapporte pas à la physique, est le produit immédiat de sa méthode
(1) Lettre à ta princesse Elisabeth sur le Li\rc du Prince de Machiavel.
(2) Passions de Vante.
54 MAIfUEL
et de sa philosophie générale, ou représente simplement les opinions d'an homme du monde philosophe. Il faut donc voir en Descartes, avant de scruter ses plus secrètes pensées, et d'entrer dans Texamen des profondes doctrines qui naquirent de la sienne, il faut voir le philosophe qui entreprend, après Bacon, la réforme complète des sciences, en ajoutant à Texpérience un principe pour la dominer; il faut exposer sa méthode et sa philosophie première, et montrer comment tout le savoir humain s'y renferme et en découle :
5. Venons-en donc à la méthode. — Puisque le principe de Tautorité doit être repoussé en philosophie par le fait même du dissentiment des doctes , ^ et de la diversité des opinions et coutumes du genre humain, qui se laisse en général conduire par les préjugés ; •— puisqu'il s'agit, d'ailleurs, de la science fondée sur les principes et non de celle qu'on acquiert par les quatre voies communes : la conscience, les sens, la conversation et les livres (1);
Il faut entreprendre d'en élever seul l'édifice tout entier. Tel est l'unique moyen d'obtenir, au lieu d'une de ces tours de Babel confuses, où l'on a travaillé sans se comprendre, au lieu d'une de ces villes où les maisons sont entassées sans ordre et sans raison selon les volontés variables des générations humaines (2), un monument complet et régulier aussi parfait dans son ensemble que dans ses détails.
Tel est l'esprit des premières pages de la méthode, et on voit clairement se dessiner la position intellectuelle de Descartes, dans son siècle et dans son pays. On se rappelle Tétat de confusion de toutes les questions philosophiques dans Vécole^ et les immenses efforts des platoniciens, des sceptiques, des péripatéticiens purs et des nouveaux physiciens pour l'envahir. De là le doute vis-à-vis de l'autorité. L'antiquité d'abord exaltée, abandonnée ensuite et dépassée sur plus d'un point; les modernes en désaccord, et la France se débattant entre l'école analytique de Montaigne (c'est-à-dire la critique libre de la religion, de l'école et du procédé d'enseignement in baroco)y d'un côté, et une ferme volonté conservatrice et catholique de Tautre.
Descartes, qui était malhémalioien, géomèlrc, physicien, uu
(1) Lettre au tiadiu /< m ila j-i itni/h-s^
(2) Disioars dr la nièlhixic, i>a-. 13.
coarant des recherches et des découvertes nouvelles, s*aperçut qu'an milieu du chaos général, la méthode des géomètres fondait seule avec solidité (1) ; il rechercha alors quelle en était Tessence, et mettant à part la considération continuelle des figures qui, en exerçant rentendement, fatigue Vimagination dans l'analyse de» anciens^ aussi bien que ces règles et ces chiffres qui jettent de la confusion dans r algèbre des modernes (2), il produisit Tessence même de la méthode mathématique (3) car c'est elle qui est renfermée, et, pour la première fois, exposée au monde dans les quatre fameux préceptes :
— 1. Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie qu'on ne la connaisse évidemment être telle; c'est-à-dire éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et ne comprendre rien de plus en ses jugements que ce qui se présente si clairement et si distinctement à Vesprit, qu'on n'ait aucune occasion de le mettre en doute (4) .
— 2. Diviser chacune des difficultés que Von examine^ en autant de parcelles qu'il se peut et qu'il est requis pour les mieux résoudre,
— 5. Conduire par ordre ses pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu comme par degrés , jusqu'à la connaissance des plus composés , et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
— 4. Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que Von soit assuré de ne rien omettre.
Voilà la logique moderne qui seule a produit toute science depuis deux siècles, et telle que Descartes Topposa à la logique de V école ( qui apprend à en«6t(7ner ce qu'on sait), comme étant la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, c est-à-dire, en un mot, la métliode d'invention (5).
Écoutons-le parler encore, pour être bien instruits de la
(1) t Que les seuls malWmattciens ont pu trouver quelques de'monstralions. » Disc» (le la méihedti. pag. 21.
(2) Discours de la inélfioile, pag. 19.
(3) « Les niatliemaliqneSioiU Tenveloppe de celle miHbodc. » Recherche de Ut féiité. l^ag. 219.
(4) Jjiicotirs de la mclhodc, pgrs 20 ot 21.
(5) M., pag. 19.