‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 4)Chapitre 50 sur 94 · Venons-en à ces choses simples qui doivent servir de · texte numérisé non relu

Venons-en à ces choses simples qui doivent servir de

^ premiers principes et se présenter à l'esprit avec une pleine

évidence ; et remarquons que la méthode est déjà posée et le

champ de la science en quelque sorte mesuré avant que ces

(1) L'unilë de la science ainsi conçue est dans l'intelligence t «Les sciences toutes ensemble ne sont rien antre cbose qne l'intelligence humaine qui reste une, et tonjuurs la même, quelle que soit la variëte' des objets auxquels elle s'applique sans que cette variété apporte 2i sa nature plus de cbangements que la diversité des objets n'eu apporte au soleil qiii les ëclaire. » Règles pour la direction de l'esprit, pag. *202.

(2) Discours de la méthode, pag. 76.

(3) Lettres à Marin en réponse à ses objections sur la méthode, et Let. 114, T. I, à un jésuite de La Flèche.

58 MAIIUEL

choses nons aient été révélées, car le discours de la méthode ne s'est pas encore ici proposé de les rechercher, et Descartes en était déjà au point où nous venons de le suivre qu'il n'avait pas encore médité sur la métaphysique : par conséquent il faisait consister le critérium de la certitude dans la clarté et Tévidence des notions avant d'avoir établi son premier principe de la philosophie.

Il était cependant nécessaire que ce principe fût déterminé pour que la philosophie existât en germe et pût se développer. Or, certaines notions évidentes, communes, ou vérités claires d'elles-mêmes, qui forment le premier degré de l'instruction de Phomme, ne sont pas assez fécondes pour jouer ce rôle. Par exemple, le principe qu'une même chose ne peut pas être, et ne pas être en même temps^ laisse la science où il la prend sans pouvoir la faire avancer d'un pas, et ainsi de beaucoup d'autres. Il faut d'ailleurs que le principe soit absolument indubitable, sans cela on marche à reculons dans les sciences ; et celui qui demeure sans rien savoir a du moins cette consolation d'être plus avancé que les autres, et d'autant plus qu'il a moins dogmatisé qu'eux (1).

9. Or, en parcourant des yeux le terrain philosophique, nous sommes frappés du même spectacle qu'à la vue des philosophes eux-mêmes. Si nous voulons douter de toutes les notions où nous pouvons imaginer quelque doute, qui nous arrêtera ? Les sens? Mais ils nous ont souvent trompés, et puis, ne dormonsnous pas, et n'avons-nous pas des rêves ? Qui nous assure de la réalité de nos sensations présentes (2) ? $eraient-ce alors les vérités mathématiques? Mais certains hommes fontdies paralogismes, et, nous le savons, pourquoi n'en ferions-nous pas sans le savoir? Ainsi, nous mettrons tout en doute tant que nous n'aurons pas trouvé cette certitude inébranlable sur laquelle nous fonderons la science et notre méthode elle-même.

Or, tandis qu'il nous plait de douter de tout, et de notre corps et de l'univers, et de croire même à la fausseté de toutes choses, pouvons-nous douter que nous pensions, lorsque ce doute même est une pensée? Notre existence, en tant que nous pensons, est donc le principe que nous cherchions, et nous

(1) Lettre ail traducteur îles principes et Disc, de la méth., p. 4.

(2) Discours de la méthode, [«g. 33. Recherche de la vérité, pag

pag. 350.

pouvons dire : Je pense^ donc je guis (1). Mais qu'est-ce m nous assure de la vérité de cette proposition, sinon que uoLs la concevons très-clairement? Nous pouvons donc poser poi» règle générale que les choses que nous concevons fort claire-^ ment et fort distinctement sont toutes vraies (2) .

Ainsi le champ de la certitude est agrandi, et la méthode appuyée à la fois, et fécondée. Ce n'est pas encore ici le lieu de faire le dénombrement des notions évidentes que Descartes a admises, soit explicitement, soit implicitement à la suite de la première ; remarquons seulement, parce que ceci tient au fond même et à la raison d'être de la méthode, que ce n'est pas la notion, Je pen«e, qui constitue le critérium de cerUtude que nous aurons à appliquer à tout instant dans la philosophie. Réduit à celte seule vérité, il serait infécond, mais c'est le principe, pour penser il faut être : de sorte que toute vérité qui nous paraîtra aussi claire, c'est-à-dire parfaitement claire, car il ne peut y avoir de degrés ici, sera vraie comme notre existence elle-même (3).

10. Ainsi, le témoignage intime de la conscience est appelé pour remplacer Tautorité, comme la position personnelle de Descartes, son caractère et ses idées Texigeaient. (.a science est livrée au sens commun de tous les hommes, et l'héritage ne sera pas perdu. Seulement une méthode universelle est donnée pour le cultiver ^4), ainsi qu'une distribution générale du terrain scientifique , non pas une encyclopédie inféconde et vague, comme celles de Bacon ou des philosophes du dernier siècle , mais une encyclopédie dont l'origine est dans une méthode et dans une philosophie nouvelles et complètes : en effet, continuons à marcher dans la voie philosophique ouverte par

(1) Id., pag 354. Discours de la méthode, pag. 34.

(2) Médit, métaph, tom. III, 2.

(3) c Pour apprendre ce qu'est la douta, ce qu'est la pensée, il ne faut que penwr et douter aoi-mème; il en est ainsi de reiistence. s pag. 372. Recherche de la vérité. m Iln'jr a rien en tout ceci qui m'assnre que je dis la yrériié, sinon que je Tois trës-claîremenl que pour penser il faut être. » Disc, de la méthode, pag. 34.

(4) « Je n'ai pour rëgle des miennes (Térités) que la lumière naturelle, ce qui convient bien en quelque cliose ( avec le principe du consentement universel ), car tons les hommes ayant une même lumière naturelle, ils semblent devoir tons avoir les mêmes notions. Mais il est très-diffërcnt en ce que il n'jr a presque personne qui se serve bien de cette lumière.» Ftnff, mamitr, de l'exempt, de la bibl, instit. , éd. Cousin. VllI, 189. C'est la nictlirJe qui dirige Dofcarlos dans l'usage de ion critérium} sans elle il est inutile.

le premier principe, et nous poserons Dieu, l'âme, retendue les bases de toutes les sciences partielles ; mais il ne s'agit ici que de la méthode.

Il est donc bien vrai, comme l'annonce le titre du discours de la mélhodej que toutes les découvertes contenues dans ce beau livre ne sont que des conséquences de la méthode. Elle fonde d'abord la philosophie tout entière sur ces vérités claires et distinctes ( qui sont des révélations faites à la pensée par la pensée même), à Taide de la revue et du dénombrement des notions qui se présentent, et de l'ordre par lequel elles s'enchaînent depuis les plus stmp /es jusqu'aux plus composées. Ensuite elle fonde la géométrie sur le concert du nombre, et la physique sur ceux de retendue et du mouvement. On comprend, après cela, qu'il ne restât plus rien à faire à Descartes dans la région de l'entendement pur ; il avait fondé son édifice, il ne fallait plus qu'assembler les matériaux et bâtir; c'est une œuvre ravissante à accomplir pour l'inventeur, qui peut, dès lors, se vanter du repos et de la joie de son esprit.

Cependant il y avait beaucoup à faire encore : d'abord la haute métaphysique à pénétrer, mais il y répugnait; il laissa franchement à d'autres cette œuvre dangereuse, pour laquelle on ne voulut pas toujours, comme lui, s'en remettre aux théologiens. Puis,' tous ces matériaux à ramasser étaient si abondants en physique, quelquefois même si lourds à remuer! Aussi parut-il sentir qu'il fallait des siècles pour que toutes les vérités sortissent de ses principes ; et cependant il ne songeait pas aux nouveaux faits, souvent si importants, qui surgissent de temps à autre aux yeux du philosophe. Ailleurs, il doute moins et croit la science finie ; il ne demande que de la Uberté et les moyens d'expérimenter. La géométrie même lui parait achevée, malgré l'état d'imperfection de l'algèbre, dont il ne s'occupe pas, se livrant tout entier à considérer la perfection de sa méthode. C'est qu'il avait posé les bases inébranlables, ne lui était-il pas permis de rêver quelquefois l'édifice entier?

DE PHILOSOPHIE MODERiXE. 6^

§ III

Page 1