LOGIQUE
2. Nous avons mis en doute toutes les connaissances que nous avions acquises jusqu'à ce jour. Les vieux raisonnements des sceptiques pourraient être ici rappelés, pour nous convaincre de la nécessité de rejeter toutes les notions, et de chercher un principe de certitude ; mais, en un mot, repoussons toute science née des sens, par la considération de nos erreurs passées, des rêves et de la folie et jusqu'aux axiomes dont la plupart des hommes estiment la vérité certaine, parla raison que, bien qu'ils nous semblent évidents quand nous portons sur eux notre attention, nous ne savons pas encore si nous ne sommes
(1) Discours de la milhodt, pag. 31 .
pas faiis ou constitués ^ de telle sorte que nous nous trompions constamment ou souvent (1).
Une certitude inébranlable m'est apparue cependant : je pense, et il est impossible que je ne sois rien, tandis que je pense être quelque chose (*2) ; et je ne déduis pas ici mon existence de ma pensée comme par la force de quelque syllogisme, mais comme une chose connue de soi; je la vois par une simple inspection de l'esprit (3).
D'où je conclus que tout ce que je conçois clairement et diS' tinctement est vrai pendant que le conçois. Jlt, par clair, j'en* tends ce qui est présent et manifeste ; et par distinct, ce qui est précis et différent de toute autre chose (4). Ainsi, je me connais moi-même en tant que je pense ou suis pensant. C'est là, proprement, ce que j'entends par mon esprit ou mon entendement, ou ma pensée (5), de sorte que, portant toute mon attention sur mon être ainsi révélé, je puis dire que je suis esprit ou pensée (6).
3. Dès que nous ne sommes assurés de notre existence qu'en tant que nous pensons, nous devons faire la revue des notions ou idées (7) qui se trouvent en nous, c'est-à-dire des seules choses qui nous soient immédiatement présentes ; et de notre intérieur, s'il est possible, nous conclurons pour l'extérieur. Au nombre de ces idées nous trouvons d'abord celle de notre pensée ou d'une chose qui pense (8), puis celle de l'étendue à trois dimensions, longueur, largeur et profondeur, laquelle existe ou n'existe pas hors de nous, mais que nous concevons très- clairement et distinctement ; nous avons l'idée de l'infini (9), c'est-à-dire de ce qui ne peut être contenu dans au-
(1) Médit, mét.y I, et principes I, 5.
(•2) Médit, met. II, 4. Recherche de la vérité, pages 365-6.
(3) RëponM aux deuxièmes objectioiu. Art. 3.
(4) Principes, I, 45.
(5) « La première chose ^ connaître, c'est Tintelligence, puisque c'est d'elle que dépend la connaissance de toutes ^ les antres choses» et non réciproquement. » Règles pour ta ditection de l*esprit, pag. 243.
(6j Recherche de la vérité, pag. 366.
(7) ■ L'idée est cette forme de chacune de nos pensées par la perception immédiate de laquelle nous avons connaissance de ce« mêmes pensées. • Méditations disposées d*uneJaçon géométrique, déf. 2.
(8) Nous pensons que nous pensons^ et une pensée peutfitre l'objet d'une autre pemée. Rép. deuxième aux ohject. d'Hobbes sur les médit.
(9) Rî'p. aux obj. de Gassendi, n» 14.
cunes limites, et cette conception est anssi très-claire et distincte; ridée de Fêtre ou de la substance en général, c^est-àdire de ce qui est par soi, ou de ce que nous pouvons concevoir distinctement sans l'idée d'aucune autre chose (4 ) ; enfin Tidée de Dieu, en comprenant par là un être étemel, infini, immuable et parfait, souverain et indépendant, tout connaissant, toutpuissant, créatetir universel de toutes choses (2).
4. A ridée de la substance se rattachent celles des attributs et des modes ou accidents. Car l'idée de la substance n'est pas en nous toute nue, et nous concevons la substance qui pense ou la substance qui est étendue. Gela posé, Tattribut c'est ce que nous remarquons dans la substance, ou ce que nons concevons lui appartenir. Parmi tous les attributs ou propriétés que nous pensons appartenir à une substance, nous en trouvons un en chacune^ qui constitue sa nature et son essence et de qui tous les autres dépendent. Par exemple, tout ce que nous attribuons au corps, comme la figure, le mouvement, la divisibilité, ne peut être conçu qu'après l'étendue, tandis que rétendue se conçoit sans figure ou sans mouvement. L'étendue est donc l'attribut fondamental de la substance dite corporelle. De même, ne pouvant rien concevoir de ce qui se passe en notre intérieur, notamment les phénomènes de volonté, ou d'imagination, ou de jugement, sans que cela implique la pensée, nous devons conclure que la pensée est l'attribut fondamental de l'esprit. C'est par cet attribut qu'il s'est révélé à luimême, sans impliquer autre chose absolument ; par conséquent, il peut lui servir de définition, comme retendue, à la substance figurée et mobile (3).
n nous est impossible de connaître la substance autrement que par son attribut, puisque l'attribut est ce que nous concevons d'elle, et que nous ne pouvons l'aborder autrement. Nous n'avons donc aucun moyen non plus de reconnaître ses propriétés et qualités, que la considération de cet attribut tel qu'il est en nous ; il nous apprend ce qu'est chaque chose, non en elle-même, sans doute, mais en nous objectivement^ c'est-à-dire par représentation et à la manière dont les choses y sont.
(i) Principes, l, ôi, *
(2) Méditations métaphysiques, III» 2G.
(3) Principes, I, 83.
L'attribut étant ce que nous concevons dans la substance et comme ne dépendant que d'elle seule, les modes ou accidents seront ce que nous trouvons en elle, en tant qu'elle est autrement disposée ou diversifiée ; et un mode s'appelle qualité quand la substance peut, de lui, être appelée telle (1).
5. Ainsi toutes nos idée^ ne représentent pas des êtres ou des substances, puisque nous pouvons concevoir à part ou abstraire (abstrahere intellectu) des attributs et des modes. Mais nous concevons alors clairement et distinctement qu'ils ne peuvent exister indépendamment de ces substances, auxquelles ils se rapportent. Par exemple, la durée (2) n'est qu'un mode dont nous considérons une chose, en tant qu'elle continue d'être; et le temps, que nous mesurons par le mouvement, n'est luimême qu'un mode de penser à cette durée, en tant que nous la comparons à certains mouvements. De même, l'espace n'est qu'un mode, dont nous considérons une chose, en tant qu'elle est étendue, et c'est à tort que l'on croirait qu'il peut exister, sans une substance étendue à laquelle il se rapporte, ainsi que la figure et le mouvement (3), Enfin, le lieu ne peut êlre que relatif ainsi que le temps.
6. Il en est de même du nombre, de la vérité, de la perfection, de ï ordre (A), qui ne peuvent être sans les choses nombrées, vraies, parfaites, ordonnées ; et il serait difficile de faire l'énumération de toutes les notions pareilles, qu'on trouve comprises avec celles de la durée et de la substance, dans les idées des choses. En général, voici Torigine de ces termes qu'on nomme universaux (o). Nous remarquons que des idées que
(1) Principes, I, 56,
(2) C'est dans la pensëe qoe la durëe nous apparaît pour la première fois : « Le devant et l'aprës de toutes les durées me paraU par le devant et Taprès de la durée successive que je découvre dans ma pensée avec laquelle toutes les antres dorées sont coexisUntes. » Lettres, II, 6, à Arnaud,
(3) Princ,, II, 9, 10—14.
(4) Prine., I. ^,-. Médit., III. 11. — Lettres à ClerseUer,
(5) Les universaux ne peuvent avoir de réalité, on le voit, qu'en tant que modes de penser d'abord, et ensuite, en tant qn'ik expriment 2i leur façon une réalité on un être auquel ils se rapportent, c'est-Wlire dont ils nomment un attribut perçu par notre pensée. On peut dire, pour résumer la doctrine de Descartes sur les plus importants des termes universaux, que l'espace et b durée ne sont que des modes de penser k la substance, en tant qu'elle s'étend et qu'elle continue d'être ; que le lien est un mode de penser aux corp et k leur situation respective ; enfin, le temps, nn mode de penser an mouvement ou changement de lien, en tant qu'il a de la durée. (Princip., I, 57. et II, 13.)
DE PHILOSOPHIE MODERIfE. C5
nous avons en nous conviennent sous certains rapports, de sorte qu'une même idée iioui sert à penser à plu$ieurs ehosei particulières ; le nom de cette idée s'applique alors à toutes ces choses ; ainsi, ayant Tidée de deux pierres, en tant qu'elles sont deux, et sans penser autrement à leur nature, nous formons ridée générale du nombre dtuœ, que nous voyons convenir tout aussi bien à deux arbres ou à deux oiseaux, considérés sous le même rapport (1).
L'idée d'une figure de trois côtés, en tant seulement qu*elle a trois côtés, c'est Tidée du triangle : si l'un des angles est conçu comme droit, c'est celle du triangle rectangle : si nous cherchons ce qui est contenu dans l'idée de ce triangle, nous trouvons que le carré du côté opposé à Tangle droit est égal à la somme des carrés des autres côtés \ enfin ce triangle, supposé qu'il existe, peut se mouvoir ou non. Voilà les idées geiiire (triangle), espèce ( triangle rectangle), d///ëren ce (angle droit), propre (la conséquence contenue dans le concept), ti accident (le mouvement ou le repos).
7. Toutes ces idées étant en nous sans que nous nous connaissions autrement, qu'en tant que nous sommes une chose qui pense, et sans que nous considérions les choses extérieures, soit qu'elles existent, soit qu'elles n'existent pas en effet, autrement que comme idées qui nous représentent des choses, on voit que nous savons classer ces idées, et qu'elles nous représentent plus ou moins de perfection ou de réalité les unes que les autres. Mais il y a plus : ces idées se lient entre elles, ne dépendent pas de notre vouloir, et nous forcent à tirer des conséquences qu'embrasse la conception que nous en avons, et à énoncer des propositions dont nous ne pouvons douter. De même que nous avons vu clairement et diuiuctement que pour penser il faut être^ nous voyons aussi que ce qui est fait ne peut pas ue pas avoir été fait, et qu'une même chose ne peut pas simultanénwnt être et n'être pas, etc. Mais le premier de ces principes que notre âme existe comme étant le plus notoire, est le fondement de la philosophie, tandis que Içs^utres ne peuvent servir qu'à confirmer des vérités déjà connues. Mais voyons comment nous pourrons transporter enfin-.le terrain de la logique hors de nous-mêmes,
(1) Principes, 1, Ô9.
Or, aus»ilôi que nous pemom concevoir clairemetil quelque vériléj nous sommes naturellement portés à la croire, et si cette croyance est si ferme que nous ne puissions jamais avoir aucune raison de douter de ce que nous croyons de la sorte ^ il n'y a rien à rechercher davantage^ nous avons toute la certitude qui se peut raisonnablement souhaiter (1). D'un autre côté, nous sommes assurés que nous ne pouvons avoir aucune connaissance de ce qui est hors de nous que par Ventremise des idées que nous avons en nous, de sorte que nous devons conclure que tout ce qui se trouve en ces idées est nécessairement dans les choses (2). Il faut seulement examiner si cette idée est complète, ou n'est pas rendue incomplète en étant tirée d'une idée plus complète, dont une partie serait plus présente à Tesprit, qui se détournerait de l'autre. Mais o'est ce qu'il est toujours facile de voir, et ce qui ne peut d'ailleurs arriver que pour ridée d'un mode et non d une substance (3).
Ainsi, nous devons ne juger des choses que par les idées que nous en avons, et penser que tout ce qui répugne à ces idées est absolument impossible et implique contradiction. Par exemple, nous n'avons aucune raison pour assurer qu'il n'y a point de montagne sans vallée, sinon que nous voyons que leurs idées ne sont pas complètes, quand nous les considérons l'une sans l'autre, et de même nous devons conclure la divisibilité à l'infini de la substance étendue, de ce que cette divisibilité est contenue dans Tidée que nous en avons (4).
C'est donc aussi dans notre seule pensée que nous pouvons et devons chercher si les choses existent ou n'existent pas. Or nous avons déjà reconnu que certaines idées se forment en nous par abstraction, et nous avons compris que ni les modes ni les universaux, en tant qu'universaux, ne peuvent exister hors lie notre esprit, ni les attributs hors des substances. Mais les substances elles-mêmes existent-elles ? Comme ce qui n'est rien ou le pur néant ne peut avoir aucun attribut, nous penserons que ce dont nous concevons un attribut existe en effet (5).