ONTOLOGIE
11. Toutes ces choses nous paraissent claires et distinctes, et tant que notre pensée ne les perd pas de vue, nous ne pouvons douter de leur vérité. Cependant, dans Fignorance où nous sommes de notre nature et de son origine, nous ne pouvons savoir si nous ne sommes pas trompés, de sorte qu'il nous resterait toujours, quand les conclusions de notre savoir nous reviendraient à la mémoire, une occasion de douter si nous ne la faisions disparaître le plus tôt possible. C'est ce que nous ferons en prouvant qu'il y a un Dieu et qu'il ne peut nous tromper (1).
42. Nous pouvons d'^abord déduire son existence de cela seul que son idée est en nous. En effet, cette idée nous représente une substance infinie, éternelle, immwible, indépendante, toute connaissante, toute-puissante^ et par laquelle moi-même et toutes les autres choses qui sont {s'il est vrai quHl y en ait qui existent) ont été créées et produites (2) . Or , la cause formelle de cette idée ne peut se trouver en moi qui suis fini, et qui ai conscience d'être bien éloigné de ces perfections dont l'idée me fait au contraire sentir toute mon infériorité. En outre, je ne la conçois pas à laide d'une simple négation du fini, car il y a plus de réalité dans la notion de l'infini que dans celle du finij et, par conséquent, l'infini doit être conçu avant le fini et en est la cause (3). Enfin, je ne puis pas avoir composé cette idée de celles de plusieurs autres choses comme une chimère, un
(1) Principes, It i3.-~ Médit, mét.t III, 4 et b. — Rép. aux obj. de JtTenennct 3 et 4.
(2) Médit., III, 26.
(3)«I)e cela seul que je conçois l'élre ou ce ^ui est sans penser s'il est fini ou infini, c'est r^tre infini que je conçois... • Lettre à Clerselier, I, 119. Vojei aussi Lettres 11, 16.
eentaare, etc., car on pourrait toujours sigoaleren pareil cas ces choses qui entreraient dans la composition (1), et d'ailleurs il s^agit d'un être essentiellement un (2). Je dois donc conclure que la cause de cette idée est dans une substance qui a éminemment en elle toutes les perfections qui sont objectivement dans ma pensée, c'est-à-dire que Dieu existe.
13. Nous pouvons encore déduire Texistence de Dieu de sa seule essence ; car la conception de Tessence divine uUmplique pas seulement, comme toutes les autres essences, une existence possible, mais encore une existence nécessaire, c'est-à-dire que nous ne pouvons concevoir Dieu que comme existant, puisque Fexistence ne peut manquer d'appartenir à Têtre qui renferme en lui toutes les réalités. En un mot :
Tout ce que nous concevons clairement et distinctement être renfermé dans Tidée d'une chose, est vrai de cette chose.
Or, nous concevons clairement et distinctement que Pexistence de Dieu est contenue dans Tidée que nous en avons.
Donc Dieu existe (3).
De Tessence de Dieu on peut encore, par une autre voie, conclure son existence. En effet. Dieu peut exister, car l'existence possible doit lui appartenir comme à toutes les autres essences que nous concevons : or, il est infiniment puissant, et peut exister par sa propre force ; donc il existe (4).
Enfin, nous déduirons Texistence de Dieu de ce que nous, qui en avons l'idée, nous existons. En effet, je ne puis pas être moi-même l'auteur de mon être ; car alors, à plus forte raison me serais-je aussi donné les perfections qui me manquent pour être Dieu, étant assurément plus difficile de me tirer moi-même du néant que de me donner ces perfections dont j'ai l'idée; d'ailleurs, il ne suffit pas de s'être donné Têtre, il faut encore le conserver, ce qui est une seule et même opération, puisque un instant de la durée n'étant en aucune façon lié à celui qui va suivre, il faut nécessairement que celui qui a créé conserve continuellement par une action qui ne diffère pas de la création. Or, j'ai la conscience claire et distincte de tout ce qui est
(1) Rép. aux obj. de Caterus, 6.
{2) Midit.,111, 40.
(3) Médit. t V, 6. — Rép, aux ohj. de Ciiterus, 6. — Rép. aux deuxièmes obj., G' — Médit, dispos, giométriquement, pmp., 1. ,
(4] R^. aux ohj. de Caterus^ id.
en moi actuellement, en tant que je pense, et je n'y trouve pas cette action conservatrice. Donc enfin, je ne puis être Tauteurde moi-même. Quelque soit cet auteur, je ne puis suivre, pour le trouver, un progrès à l'infini, puisc[u'il ne s'agit pas tant de ce qui m'a créé que de ce qui me conserve actuellement ; et, comme il doit avoir en lui Tidée de toutes les perfections dont j'ai ridée moi-même, il s'ensuit qu'existant par lui-même, il doit avoir pu se donner ces perfections, et qu'il est Dieu (1).
Cette démonstration, comme la première, déduit l'existence de Dieu, d'un de ses effets, et elle rentre même dans Tautre parce qu'elle s'appuie principalement sur l'idée que nous avons de Dieu, en tant qu'elle est en nous ; et il n'y a, à proprement parler, que deux démonstrations possibles de Dieu, Tune qui est tirée de son essence, l'autre de ses effets (2).
14^ Dès que la création et la conservation ne diffèrent qu'an regard de notre pensée et ne peuvent être qu'une seule et même chose pour Dieu, dont la puissance infinie est telle, que penser, vouloir et faire se confondent en lui, il s'en suit qu'il peut être dit existant par soi, et cela, non pas seulement d'une manière négative, eatant qu'il n'existe pas par autrui, mais d'une manière positive en quelque sorte comme se conservant éternellement lui-même par sa seule vertu. Il peut être considéré comme causa «ut, cause efficiente de lui-même, non pas à la façon des causes extérieures, mais bien cause intérieure, non différente de lui-même, parce que son être procède de la réelle et véritable immensité de sa puissance^ et non du néant.
En outre, l'idée de Dieu qui est en nous comprend une puissance si grande, que celui en qui elle réside doit être Tauteur de toutes les choses qui existent, et peut l'être de toutes celles que nous concevons comme possibles. C'est lui qui nous a produits et nous conserve, et c'est encore lui qui a mis en nous ridée de ses perfections, comme un ouvrier met le cachet à son ouvrage, car nous la trouvons innée en nous-mêmes sans que nous puissions fixer le temps où nous ne l'avions pas encore, comme l'idée de notre propre existence (3),
A la vérité, nous ne connaissons pas Dieu en lui-même, car
(1) Métlit. met., III, 34,35, 39, et Rêp. aux obj. de Catenis, 4.
(2) Lettres^ I, 115 à un jésuite ( le père Mesland).
(3) Médit.^ III, et médit, dispos, géométriquement, pr. 3, coroU.
nous concevons au contraire que ses perfections sont telles que nous ne puissions les embrasser. Mais Tidée que nous avons de lui consiste principalement en ce qu*il n'a pas de bornes, et ne peut en avoir dejnéme que celle de rinfini.U est dans notre entendement ce qu'est devant nos yeux 1 étendue de la mer, ou dans notre imagination Tidée d'un chiliogone. Nous en comprenons clairement et distinctement certains côtés, mais non V essence tout entière {i). Cependant Tidée que nous en avons le représente tout entier, de même qu'un triangle est complètement défini une figure à trois lignes droites, même pour celui qui n'embrasse pas, par cette définition, toutes les propriétés du triangle (2). Notre âme étant finie ne peut comprendre Dieu, de même que nous pouvons bien toucher avec les mains une montagne, mais non l'embrasser. Comprendre^ c'eti embroiserde la pensée^ mais pour savoir une chose ^ il suffit de la toucher de la pensée (3).
15. Maintenant que l'existence de Dieu nous est démontrée, nous devons reconnaître qu'il ne nous trompe pas, car ce serait en lui une imperfection qui n'y peut trouver place, et notre esprit, enfin soulagé de sa fatigue et de ses efforts, pourra désormais regarder comme vrai tout ce qu'il concevra clairement et distinctement. Car Dieu ne nous ayant pas donné d'autre critérium pour la connaissance de la vérité des choses, de leur distinction, et des relations qui sont entre elles, il est impossible que nos jugements bien dirigés nous trompent. Nous pourrons donc appliquer sans crainte le principe fondamental de l'évidence qui fait la base de notre pensée : nous lavoas vérifié par ses conséquences.
Quand nous jugeons sans sortir du champ de notre pensée, le principe que tout ce que nous concevons clairement et distinctement est vrai peut seul nous guider, puisqu'il est démontré que toute certitude est subordonnée à celle de nos idées par rintermédiaire desquelles seules nous pouvons connaître. Il faut donc suivre cette voie, et il n'en est pas d'autre ouverte à la recherche de la vérité. Nous marchons alors avec confiance, toujours convaincus de ce que nous concevons pendant que nous le concevons, et nous arrivons ainsi à la connaissance de
(1) Rép. il CateruSt n« 5.
•2)Béff.à Gassendi, III, 14.
(3) Letirt! à un ami de Mersenne. 1, 110, Ici.
Dieu. Mais parvenus à ce point, nous trouvons eniiu liors de nous un critérium de certitude tout nouveau, et dont Tautre dépend et doit être considéré comme une conséquence. Ainsi nous déduisons Texistence «le Dieu du témoignage de notre conscience intime, et nous devons en même temps reconnaître que notre conscience vient de Dieu (I).
Il y a donc un cercle vicieux dans le fond de la méthode, mais il s'y trouve absolument et sans que Thomme puisse, en aucune manière, Téviter. Si nous nous tenons au point de vue relatif à lliomme, à Têtre fini, qui n'embrasse pas toutes choses, mais est au contraire embrassé par leur ensemble (et il faut bien s'y tenir si Ion n'est pas Dieu), il est de toute évidence que nous ne pouvons prendre notre point de départ qu'en nousmêmes En effet, toute notion dépend inévitablement de celle de notre existence, et doit, pour ainsi dire, passer par elle avant de nous arriver, soit que nous mettions notre confiance dans la pensée ou dans les sens. Ainsi nous partons de nous-mêmes et nous nous élevons à Dieu. Mais de là il faut redescendre, car nous dépendons de ce Dieu que notts venons de faire^ et il ne pourrait y avoir chose vraie sans lui. Pour nous résumer, nous trouvons que, sous le point de vue de Thomme, du petit monde, le principe de l'évidence est le seul critérium de certitude qu'il soit possible d'employer ] mais, sous le point de vue du grand monde, Dieu nous apparaît au sommet de l'échelle, et il n'est rien sans lui de possible ni de certain (2).