Un même corps peut participer en même temps à une
(1) Principes^ II, 26.
98 MAJVUEL
infinité de mouvements : par exemple, la montre cVun marinier, car les rouages de la montre se meuvent, et le marinier lui-même, et le vaisseau, et la terre, etc. Cependant, chaque point ne peut décrire qu'une ligne, et en général nous ne pou • vons considérer qu'un seul mouvement, car nous ignorons même tous ceux qui peuvent être. Quelquefois nous considérons un mouvement à Taide de deux autres, comme dans la roue, et la chose nous parait ainsi plus claire. Mais, dans le fait, il n'y en peut avoir qu'un seul (1).
Le monde est plein ; donc il faut que le mouvement se fasse suivant des anneaux fermés, et que la vitesse des parties qui se meuvent varie selon la grandeur des espaces qu'elle doit successivement occuper, tandis que la matière se divise, pour cet effet, indéfiniment et selon toutes sortes de figures. Cette division est pour nous incompréhensible, et cependant doit se faire, car c'est ici la seule manière de comprendre le mouvement sans condensation et raréfaction. 11 n/est cependant pas nécessaire que toutes les parties de la matière soient ainsi divisées, mais seulement quelques-unes, afin qu'elles puissent toujours remplir les intervalles laissés par les autres, si petits qu'ils puissent être (2).
9. Dieu a créé la matière avec le mouvement et le repos, et il la conserve sous Tempiredes lois auxquelles il la soumit en la créant. Nous pouvons donc déduire de limmulabilité divine la conservation de la quantité de mouvement dans le monde. Car le mouvement, quoique n'étant qu'un simple mode, est sujet à la quantité ; et celte quantité doit s'estimer à la fois par celle du transport et par celle de la matière transportée. La distribution seule du mouvement varie donc dans le monde; lie ce principe, nous pouvons déduire les conséquences qui suivent :
Chaque chose d'elle-même demeure en son état si rien ne le change. Un corps en repos ou en mouvement garde son repos ou son mouvement. C'est pour cette raison seule qu'uu corps poussé se meut encore après que notre maili l'a quitté, et il continuerait éternellement si une nouvelle cause ne venait modifier son état.
(1) Principes. II. 13,26. 26, 27... 32.
(2) Mondf, cbap. 4 ; P,inc,p*s, II, 33, 34, 35, eV Lettres à Monis, 1. 67, 3.
Chaque parlie de la matière, une fois mue, tend à continuer son mouvement en ligne droite, les autres parties seules peuvent la détourner et la forcer à se mouvoir suivant un anneau. C'est là Torigine de la force centrifuge qu on expérimente dans rexemple de la fronde (1).
Voici maintenant suivant quelles lois le mouvement doit passer d'un corps à un antre, et circuler entre les parties de la matière. Remarquons d'abord qu'en tout cas le mouvement doit être conservé, mais non pas sa détermination à se mouvoir d'un côté ou d'un autre, laquelle persiste en l'absence de toute résistance, et peut être détruite par une résistance qui lui est conttaire. Mais pour le mouvement, le repos seul ou un mouvement plus lent, en tant qu'il participe du repos, peuvent lui être contraires, et non pas un mouvement d'une détermination opposée. Enfin la force que possède un corps, soit pour mouvoir, soit pour résister au mouvement en vertu de son inertie, doit être calculée d'après sa grandeur et sa vitesse, ou d'après la surface de jonction, <|uand il s'agit d'unir ou de séparer deux corps auparavant séparés ou unis (2).
Cela posé, si un corps en mouvement en rencontre un autre, et s*il a moins de force pour continuer son mouvement en ligne droite que cet autre pour lui résister, il perd toute sa détermination et rien de son mouvement ; s il a plus de force, il Tentraîne avec soi, et perd de son mouvement autant que l'autre doit en prendre pour se mouvoir comme lui.
De là se déduisent les lois du choc de deux corps supposés parfaitement durs et indépendants de tout autre corps. Certaines de ces lois ne se vérifient pas par expérience, ce qui tient à ce que les corps sont, en réalité, plongés dans des fluides qui modifient les résultats (5).
10. Les solides diffèrent des fluides en ce que les premiers sont durs, c'est-à-dire se composent de parties jointes qui ne peuvent se séparer sans une force qui rompe leur liaison. La cause de cette liaison est le simple repos de ces parties les unes
(1) Monde, cliap. 7.
(2) Principes, II, 37, 38* 39 et 40. Descartes po«e encore ce principe pour les règlf»» dn cboc : « Lorsque deux corps se rencontrent qui ont en eux des modes incompatibles, il te doit faire quelque ebangement en ces modes pour les rendre compatibles, mais ce cbang«-meot est toujours le oioindre qui puisse être, t Lettre k Clerselier, II, 47.... S2.
(3)ld.
400 MAJVLËL
à côté des autres , car le repos est ce qu'il y a de plus contraire au mouvement. Les fluides et les liquides, à l'inverse, te composent de parties qui cèdent aisément au moindre effort, parce <(u'elles sont dans un mouvement continuel en tout sens. En effet, le mouvement n'est pas contraire au mouvement, mais seulement le repos. Donc, des parties de matière, déjà détachées et mues, sont bien plus disposées à recevoir un nouveau mouvement qu'à être mises au repos ; à la vérité, il y a des déterminations opposées, mais quand la détermination trouve ré.sistance d'un côté, elle est favorisée d'un autre, et cela revient au même(l).
Par conséquent il est facile d'expliquer comment la moindre force meut un corps dur plongé dans un fluide, tandis qu'un corps ne pourrait jamais en mouvoir un plus grand, s'il était entouré de corps en repos, avec quelque vitesse qu'il le choquât. En effet, le corps plongé est poussé dans tous les sens par le fluide, et, s'il est en repos, c'est qu'une impulsion quelconque correspond toujours à une autre détermination opposée, dans ces mouvements nécessairement annulaires; mais si la moindre force vient s'ajouter à celles qui agissent dans un certain sens, il commencera à se mouvoir. Cette force peut être extérieure, et pour que le mouvement continue, elle devra vaincre la résistance des parties du liquide qui ne se meuvent pas assez vite, ou bien encore elle peut être le mouvement de la niasse liquide entière dans un certain sens.
C'est la matière dont nous venons d'exposer les propriétés générales, c'est à-dire la quantité des géomètres divisée, figurée et mue, qui nous servira pour expliquer tous les phénomènes de la nature. Et outre les lois que nous avons exposées, nous n'en voulons pas supposer d'autres que celles qui suivent infailliblement de ces vérités éternelles sur qui les mathématiciens ont coutume d'appuyer leurs plus certaines et plus évidentes démonstrations ; vérités suivant lesquelles Dieu lui-même nous a enseigné quHi avait disposé toutes choses en nombre, en poids et en mesure ;2).
(1) Monde, chap. 3. La nature du solide y est déduite de ce qu'il faut une force, si potiic c|u'elle soit, puiir détacher une particule d'une autre, et une force proportionnelle au imniirc infini des particules pour diviser un corps suivant une certaine Mirfacc.
(•i) Afonde, cliap. 7.
DE PHtr.OSOPHIK MODIKINE. ^Oi
Le monde.
1 f . Dieu a créé la matière avec le repose! le mouveiiienl, c'esta-dire qu'il Ta d'abord divisée et mue de diverses manières. Ses parties ont, dès cet instant, exécuté des révolutions irrégulières comme leurs grosseurs et comme leurs mouvements, de sorte ()ue toute variété est sortie des lois de Unertie de la matière et de la conservation du mouvement établies et ctmservées sui vant rimmuabilité divine (1).
C^est de ce chaos qu est né de lui-même, en vertu des lois simfiles auxquelles Dieu assujettit toutes ses moditications, le monde où nous vivons (2) : certaines des parties les plus grosses et les plus fortes ont dû, soit à cause de leur configuration ou ile leur mouvement, s'agglomérer en masses considérables; de là les terres. Les parties moyennes ont émoussé leurs angles par des chocs continuels, se sont arrondies, et ont formé un clément homogène, composé de petites boules, qui est la matière des deux. Enfm, les raclures, et en général les plus petites parties de Fétendue, ont occupé tous les intervalles laissés libres par les deux précédents éléments ; elles se sont mues avec une grande vitesse , parce qu elles résistaient moins que d'autres aux cliocs qui survenaient continuellement, et devaient toujours se précipiter partout où les mouvements des grosses masses les obligeaient de se porter. Elles se sont donc divisées, et se divisent sans cesse etindétiniment. et se meuvent avec une grande rapidité. C'est là la matière subtile du premier élément, les boules forment le second, les masses terrestres le troisième.
Telle est l'hypothèse qui nous rendra compte de tous les phénomènes qui frappent nos sens, et sera aiiLsi justifiée par ses conséquences. Nous supposerons seulement qu'aucun miracle
(1) flfondet chàp. 7, alin. 3.
(2) Mondes cliap. 6, 8. Descartes se ravisa dans les Pn'ncif/eit^ et voulut considérer Difii comme antenr de l'ordre et non du chans. Il se borna alors ^ pr^nter le cliaoi primitif comme one bjpotbèse qui sert a expliquer la nature des choses et qui est atême iiidi:ipen9al>le sous ce rapport. Il affirmn auissi que quelle quV-ût ëtë la dis|)osilion primitive delà matière, Tordre actuel se serait toujours pr«)<)nit. bien qu'il puîsm j a\-oir plus 'XI moins de difficulté à l'en dëduire, à cause dcsctiil» intermédiaire» par leMpiels il fnut |^1^J,t•r. Vojez Piinciffcs, 111, 4'2, 13.... 47.
n'inlervienl, el qu'aucune aclion étraugère ne Irouble le cours ordinaire de la nature (I).
12. Dès la première impulsion communiquée à la matière. Faction ou la force de se mouvoir et de se diviser, mise en quelques-unes de ses parties, s'est épandue et distribuée en toutes les autres au même instant, aussi également qu'il se pouvait, car tout est solidaire dans une étendue sans vide. Ces premiers mouvements étant inégaux, toute la matière n'a pas dû tourner autour d'un seul centre, mais autour de plusieurs centres irrégulièrement dispersés. Les parties les plus grossières, telles que celles du troisième élément, ont décrit des (cercles plus grands ou plus rapprochés de la ligne droite. Les parties moyennes qui constituent le second élément ont eu moins de force, et, par conséquent, se sont tenues plus près des centres, tandis que tout le premier élément formé qui s'est trouvé en excès pour occuper les intervalles des deux autres, s'est porté en masse vers ces centres abandonnés. C'est donc là que se sont établies des masses excessivement fluides, dont toutes les parties ont été dans un mouvement continuel en même sens et très-rapide. C est le soleil, ce sont les étoiles (2). Autour de ces centres, les deux éléments tournent et forment des tourbillons de matière, dans lesquels chaque partie tend toujours vers la circonférence par l'effet de la force centrifuge, de sorte que l'espace laissé autour du centre est sphérique. Cette force est inversement proportionnelle à la superticie que présentent les parties des éléments, à cause des résistances qu'elles trouvent dans toutes les parties qui sont situées plus loin qu'elles du centre \ il. (^eut donc fort bien arriver que certaines des boules du second élément, qui, étant très- petites et rondes, ont fort peu de superficie, eu égard à leur masse, décrivent dans le tourbillon des cercles plus grands que les parties grossières et peu massives du troisième élément (3).
13. Voyons donc ce qui a pu arriver à ce troisième élément. Parmi ces parties, certaines se sont trouvées très-massives et dou^'es de beaucoup de mouvement; elles ont eu
{i\ Mondes cliap 7.
(2) Princiites, 111, 51. — fJoiulr^ cliap. Sel 9.
(.3) Monfii-, X, 6, 7, 8.
beaucoup de force pour coiilinuer ce mouvement en ligne droite, se sont portées aux régions les plus excentriques des tourbillons, et, n'ayant aucune force capable de les y retenir, elles sont entrées dans d'autres tourbillons, c'est-à-dire dans d'autres cieux, et ont continué à se mouvoir ainsi sans jamais se fixer ; ce sont les comètes (I).
D'autres parties moins massives et douées d'un mouvement médiocre ont dû se fixer parmi celles du second élément, qui avaient à peu près la même tendance qu'elles à s'éloigner du centre, et d'autant plus loin ou plus près de ce centre qu'elles se sont trouvées plus ou moins massives (2). Là, balancées au milieu d'elles, donnant également et recevant de lagitation, elles ont pris leur cours avec elles autour du soleil ; ce sont les planètes, et la matière du second élément est Fair qui les enloure (3).
14. Ainsi lesplanètes tournent, portées par leur tourbillon, autour de leur soleil comme un bateau porté sur un fleuve ; elles suivent le mouvement du tourbillon, mais non pas toute sa vitesse ; car si le plus grand nombre des parties du second élément s'accorde à mouvoir une planète dans le même sens, et, par suite, y doit réussir, cependant il y a toujours tels autres mouvements qu'elles ne peuvent lui communiquer. Il suit de là que, heurtant continuellement la planète dans le même sens et sans pouvoir lui donner toute leur vitesse, elles doiveii! , pour la dépasser, tourner autour d'elle, et, par conséquent, la faire tourner sur son propre centre, en formant autour d'elle un ciel mu de la même façon, qui est de l'occident ù l'orient. De là le double mouvement d'une planète, de la terre par exemple.
EnGn, s'il arrive qu^une autre planète (telle que la lune, ou tout autre satellite), portée dans la même région que la première, soit plus petite, et, par conséquent, disposée à se mouvoir plus vite à la suite de l'action du tourbillon, elle sera emportée par le mouvement du petit ciel, se rendra à sa superficie extérieure et tournera dans le même sens autour de la première que celle-ci autour du soleil, parce que telle est la
{i) Monde, IX, 6; X, 1.
(2) Id., X 3, 5, 8.
(.3) Id., V. 4. .
direction quelle a du. suivre en arrivant pour s'éloigner le moins f)ossible de la ligne droite, et pour rester en même temps dans les parties du ciel dont le mouvement lui convenait (1).
15. Ainsi le système de Copernic se trouve établi sans qu'il soit nécessaire d'attribuer aucun mouvement à la terre. Elle est entraînée à la vérité, par son tourbillon, mais elle ne se meut pas, puisqu'elle n'est pas transportée par rapport aux parties qui la toucbeut immédiatement. Or, c'est par ces parties et non par des corps éloignés, tels que les étoiles, dites fixes, qu'on doit juger du mouvement, puisque nous ne pouvons savoir si celles-ci ne se meuvent pas relativement à quelque autre point pour lequel la terre est en repos (2).
40. Les tourbillons doivent nécessairement être disposés de manière à se gêner mutuellement le moins possible; par conséquent, ils se rapprochent les uns des autres par leurs écliptiques et non par leurs pôles. S'il en était autrement, ou deux tourbillons voisins n'en formeraieut qu'un seul tournant en un même sens, ou bien ils se contrarieraient en tournant en sens contraire l'un de l'autre. Cela posé, le premier élément, dont le mouvement est très-rapide, et diminue fort peu à cause de la facilité qu'il a à passer partout, est toujours porté par la force centrifuge vers les parties les plus éloignées de l'axe ; là il rencontre d'autres tourbillons par les pôles, c'est-à-dire dans les parties où ils présentent le moins de résistance ; il y pénètre donc, se porte jusqu'au cçntre, puis s'en échappe repoussé par les boules du second élément, qu'il presse aussi dans tous les sens, et pénètre par les pôles dans de nouveaux tourbillons, de sorte qu'il exécute ainsi une circulation sans iin, sans que pour cela il cesse de tourner autour de chaque centre qu'il occupe pour se conformer au mouvement général du tourbillon (3).
Les parties de ce premier élément, qui occupent les interstices du second, doivent être triangulaires, courbes et cannelées, [>()ur la plupart, afin de remplir les intervalles laissés par les boules. Il doit donc arriver souvent qu'elles s'attachent les
(I) Monde, X, 9, 10. Il, 12, 13, et Pnnci/tes, lll, 149. (i) Ptinrifies, lll, 18, 19. C^} M ,07, G9, 70, 71. 72.
DE rUILOSOPIlll:; MODUi.NE. i05
unes aux autres après qu'elles sont parvenues au centre dans la matière solaire ; et rejetées alors à la surface, parce qu'elles ne peuvent participer à toute la subtilité liu mouvement des autres parti&<, elles y forment des taches. Ces taches peuvent c'ire formées ou délruites dans un temps plus ou moins long, (le sorte que des astres peuvent entièrement s'encroûter et devenir comètes ou planètes lorsque toute leur matière, prenant la forme de celle du premier élément, quitte le centre et tend plus ou moins vers la circonférence ; d'autres peuvent disparaître en tout ou en partie pendant quelque temps, ce qui explique la naissance et la mort bien constatée de certaines étoiles ; car nous verrons que le mouvement de la matière qui les constitue, tant qu'elle n'est pas encroûtée, produit le phénomène de la lumière (I).
17. Telle a pu être, en effet, lorigine de toutes les comètes et planètes. Notre ciel formait à l'origine quatorze tourbillons ou même un plus grand nombre ; les astres qui étaient à leurs «entres se sont couverts de taches; les petits tourbillons n'ayant plus autant d'action potir s'étendre et s'opposer à renvahisseuient des grands, tmt été détruits par eux. Alors ces astres ont pris, dans le grand tourbillon qui a le soleil pour centre, les places que nous voyons occupées par les planètes, plus ou moins près du centre selon leur masse et la rapidité de leur mouvement; et les satellites, outre la raison que nous avons a^signée à leur révolution particulière, ont pu tourner déjà autour de leurs planètes avant que celles-ci aient corncommencé à tourner autour du soleil. S'il y avait d autres tourbillons encore, leurs astres imtpu devenir des comètes {-2).
Enfin, les planètes les plus rappro'^hées du soleil font leur révolution en un temps moindre, parce que le mouvement de la matière solaire les accélère davantage (3) ; et ce (|ui fait cfue les taches même du soleil vont cependant moins vile, c'est qu'elles sont retardées par certaines parties lrè>-irrégulières du >econd élément qui forment une atmosphère autour du soleil, depuis le soleil jusqu'à Mercure, ou même plus loin, et ne peuvent presque se mouvoir (|u'en masse.
Les mouvements des planèle> et la position de leurs axes
(1) Principes, UÎ,%1,SS...ii9.
ri) Iil., Itl. 146 et 149.
sonl sujets a des inégalités ; mais il faudrait s'étonner, d'après les lois que itous avons exposées, s^il ne s'en rencontrait aucune; et, en général, le mouvement de la matière se communiquant dans toute l'étendue, il doit survenir continuellement de nouvelles modifications dans le monde.
La terre.
18. Suivant toujours les mêmes principes, nous pourrons reconnaître que la terre s'est divisée en trois régions principales, la plus intime formée du premier élément, qui a sans doute conservé sa première agitation, la seconde des parties du premier élément, liés et compactes, la plus extérieure enlin des petites parties du troisième élément, entre lesquelles peut circuler, en outre, parce qu'elles ne sont pas bien étroitement jointes, la matière du second (1).
Nous attribuerons la pesanteur à l'action de celte matière céleste du second élément, qui, tandis que la terre est immobile et portée p^r elle, se meut rapidement autour, en s'efforçant continuellement de s en éloigner, de sorte que les corps grossiers, détachés du troisième élément, doivent toujours retomber pour remplacer les parties du second, qui s^échappent continuellement. Et c'est vers le centre de la terre que ces corps doivent se porter, parce que la matière céleste trèsvivement mue et douée par suite d'une grande force centrifuge tend partout également j autour de la terre, à s'en éloigner. La même action arrondit les gouttelettes liquides, afin que la circulation du second élément ne soit gênée nulle part, soit à leur intérieur, soit à leur extérieur. De là se déduit aussi le principe des pressions hydrostatiques. Enfîn, le flux et le reflux de la mer tient à ce que le tourbillon est plus resserré lorsque la lune est plus rapprochée de la terre, et, en général, du côté où elle se trouve que du côté oppo<é ; de sorte que, pressant plus fortement la terre et ne pouvant changer sa forme, il change du moins celle de la mer, qu'il fait passer du sphérique à l'ovale. La terre, qui tourne en vingt-quatre heures, parvient donc de six heures en six heures des positions où la mer est la plus haute à celles où elle est la plus basse,
(I) Principes tW .
DE PHILOSOPHIE MODEIlNK. ^ 07
landis que la révolution mensuelle de la lune retanfe régulièrement les heures des marées (1).
Nous prendrons, pour le mouvement qui constitue la lumière, la pression transmise, en un instant, depuis le premier élément qui compo-îe le soleil et les astres, jusqu'à nous, par la matière du second élément, ou tout mouvement semblable qui pourra être communiqué à ce dernier. Mais la lumière agissant inégalement sur les parties du troisième élément qui se trouvent placées ou mues de diverses façons, elle doit leur transmettre par là de nouveaux mouvements; et ceux-ci, soit qu'ils viennent réellement de cette cause ou de fout autre, seront des ébranlements calorifiques, cest-à-dire capables de produire H\r nos sens Teffet d'attouchement que nous appelons chaleur. Enlin le mouvement des parties cannelées dç la matière nous expliquera l*aimanl et ses propriétés (2).
19. Les divers corps terrestres peuvent résulter de même des dispositions et des mouvements de la matière ; Vair^ des parties du troisième élément, molles, flexibles, divisées, rares et mobiles; Y eau, des parties longues, unies, molles et pliantes, mêlées, dans la mer, avec les parties roides et inflexibles qui forment le sel ; le fm^ du mouvement rapide du premier élément, entretenu par les parties grossières qu'il trouve à décomposer , et ainsi de suite pour les autres corps plus particucnliers : le mercure, le soufre, etc., etc. S'agit-il de leurs propriétés ? Selon que la matière subtile du second élément agitera plus ou moins les eaux, elle les fera tourner en vapeurs semblables à l'air, ou les laissera redevenir eaux, ou même passer à l'état de glace; et, en général, en échauffant les corps, elle les fera mouvoir, et, par là, les dilatera, c'est-à-dire écartera leurs parties, sauf les cas particuliers où ces parties, étant mues, s'agencent mieux les unes avec les autres, comme la glace qui se fond. Yeut-on savoir à quoi tient la transparence? A ce que le second élément se fraye passage en ligne droite, ou à peu près régulièrement, à travers certains corps, de façon que la lumière puisse s'y propager, tandis que Topacilé appartient aux corps formés par une force étrangère qui n'obéissait pas an mouvement de la matière céleste. Ce même élément
(1) Monde, chap. 11 et 12.
(2) Principes, IV.
clarifie les Ii()ueurs en rangeant on dissolvant les parties moins subtiles qui gênent son mouvement. Fn un mot, tous tes phénomènes terrestres s'expliquent par des considérations analogues, et fondées sur les mêmes principes : les vents, les tremblements de terre, les volcans, !es mines, les propriétés des sels, les nuages, la pluie, la grêle, la neige, eic, etc. (1).
20. Certains phénomènes, ceux que présente la lumière, par exemple, sont soumis à des lois constantes que l'on doit nécessairement rencontrer lorsque, partant du principe qui réduit la lumière au mouvement, et des lois mêmes du mouvement et du choc, on applique les mathématiques à la déduction des conséquences. La théorie est vériHée par cela même qu'on est ainsi conduit à des résultats que Texpérience peut faire connaître directement. C'est ce qui a lieu pour la catoptrique et la dioptrique. L'expérience a depuis longtemps fait connaître la loi fondamentale de la catoptrique, légalité des angles d'incidence et de réflexion. Voici comment elle se déduit des principes : la lumière est l'cuition ou inclination à se mouvoir de la matière subtile, et comme cette action se propage sans obstacles en tout sens, on peut appeler rayons lumineux toutes les lignes droites tirées du point lumineux, et rinclination à se mouvoir suivant ces lignes, doit suivre les mêmes lois que le mouvement lui-même. On peut donc assimiler le mouvement lumineux qui vient frapper une surface, à celui d'une balle. Or , il faut distinguer dans le mouvement de la balle, le mouvement lui-même de la détermination vers un certain côté ; celle-ci peut-être décomposée de mille manières, et, entre autres, en deux autres déterminations, l'une normale à la surface ou plan, Fautre parallèle qui se conserve sans altération, tamiis que la première est détruite. De là se déduit évidemment le principe de la réflexion et Tégalité des angles (â).
Mais venons à la réfraction : bien que la pression lumineuse
(1) Les Mitions. — Principes» IV.
(2) Dioplriquet pages 8 et 13. Ces deux lois sont trë»-mal exposées daus VHistoire fies mathématiques de Montucla, et sans aucnne intelligence des principes de Descarlos. 11 j est question par exemple de vitesse de la propagation, etc. Elles sont Ir^intëresftautes. et depuis Descartes, Hobbcs et Fermât, jusqu'il Fresnel, notre contemporain, elles ont été controversées sans cesse par les Hnjgfaens, les Newton et les Euler. Elles fornimt l'une des questions vitales de U phjrsique. Voir dans notre partie V« l'hutoire de ces grandes lois.
DB PHILOSOPUIB MODEIUXE. ^09
se communiqne instantanément, comme celle de la main passe d'une extrémité d'un bâton à Tautre extrémité appuyée contre la terre, cependant différents corps peuvent résister plus ou moins à la propagation de la lumière. Quant à la détermination dans un certain sens, elle ne peut varier dans l'intérieur d'un milieu liquide tel que l'air, qui livre passage indifféremment dans tous les sens. C'est donc à la surface même du milieu réfringent que la détermination doit varier. On peut donc comparer ici la lumière à une balle qui traverse une toile assez résistante pour diminuer sa vitesse, mais non pour Tarréter entièrement. Supposons, par exemple, que la toile rende la vitesse deux fois moindre : alors si une ligne, rayon d'un certain cercle, a été parcourue dans un certain temps depub la circonférence jusqu'au centre situé sur le plan de la toile , il en faudra deux fois autant pour que la balle parvienne à un nouveau point de la circonférence. Mais si l'on mène sur le plan de la toile le diamètre du cercle situé sur le plan des rayons incident et réfracté, la détermination dans le sens de ce diamètre n'aura pu varier ; donc, si Ton prend sur sa longueur, à partir du centre, une distance double de celle qui a été parcourue dans le même sens par le rayon incident, et si de ce point on élève une perpendiculaire au diamètre, le point auquel elle rencontrera la circonférence sera sur le rayon réfracté; donc les résistances des milieux que les deux longueurs du diamètre peuvent représenter sont aussi, de même que ces longueurs, proportionnelles aux sinus des angles d'incidence et de réfraction.
Si maintenant on s'adresse à l'expérience, on trouve que la lumière, en passant d'un milieu moins dense à un plus dense, se rapproche de la perpendiculaire au lieu de s'en éloigner (1) ; d'où il faut conclure que les milieux les plus denses sont ceux qui résistent le plus à la transmission de la lumière. Et en effet, la lumière est propagée par le mouvement de la matière du second élément dans l'intérieur des corps ; mais plus les corps sont mous et mobiles, plus aussi cette matière leur communique de son mouvement ce qui diminue le sien propre. Plus, au
(1) Kepler a connu ce fait (ondamental de la rëfraction. Quant à la loi, trouT^ p»i Snell arant Descaries, elle a éié pour la première fois sonmise par ce dernier ii une eipli» cation mécanique.
contraire, ils sont lixes et dars, plus elle conserve sa force et sa vitesse. C'est ainsi qu'âne boule se ralentit plus vite quand elle roule sur un tapis couvert d'aspérités que sur une table de marbre. Au reste, cette dureté ne doit pas se prendre par rapr port à nos mains, mais par rapport au mouvement de la ma-' tière du second élément ; car le verre, par exemple, n'est pas beaucoup plus réfringent que l'eau, quoiqu'il soit plus dur an contact (1).
Donc enfin, les sinus d'incidence et de réfraction sont en raison inverse des densités ou plutôt des duretéê des milieux, et en raison directe de leurs résistances. En tout cas, le rapport demeure constant (2).
De ces lois se déduit l'explication de tous les autres phénomènes lumineux. L'arc-en-ciel se rapporte aux réfractions et réflexions de la lumière dans les gouttes d'eau suspendues dans l'atmosphère ; les propriétés des miroirs et des lentilles s'expliquent et se développent ; de nouveaux instruments se découvrent; enfin la composition de l'œil est connue et toute la nature de la vision humaine.
L'homme.
21 . Nous avons décrit la machine du monde et rapporté tous les phénomènes sensibles à des modifications de figure et de mouvement survenues dans la matière, par suite des lois invariables auxquelles Dieu la soumit à l'origine. Avant de montrer comment ce monde peut être le monde réel offert à nos sens, nous devons décrire la machine homme 6u animal, et expliquer comment elle prend place dans ce monde et comment elle y fonctionne.
Or, il y a au centre de cette machine une certaine cavité qu'on appelle cœur, dans laquelle est entretenu un feu sans lumière, tel que ceux que peut produire l'agitation des petites parties de la matière. Une liqueur très-complexe, qui est le sang, se dilate en y entrant, sort pour se porter an poumon, du poumon revient au cœur et du cœur est chassée dans les artères. De là elle passe dans les veines par les petits canaux qu'Hervey a découverts, et des veines revient au cœur, où elle
(1) Dioptrique, pag. 23. Lettres, III, 36 et 33.
(2) Lettres, 111, 30.
DE PHILOSOPHIE MODEtlNE. \U
recommence à circuler. C'est le sang qui, modiiié par Tair dans le poumon, entretient la chaleur du cœur ; dans les artères il pousse ses diverses parties vers les pores plus ou moins grands ou plus ou moins ouverts de tout le corps, et sert par là à la nutrition ; dans les veines il se renouvelle par les sucs qui viennent de Testomac et des boyaux ; dans le foie il s'éla bore, se subtilise, et prend sa couleur et sa forme. Entin, ses* diverses parties, à raison de leurs mouvements, de leur forme, et de la forme et de la grandeur des pores des différents organes, s'y sécrètent de plusieurs façons, en urine à travers les rognons, en sueur à travers la peau, etc. ; et d'autres, par la rate, le fiel et les artères, reviennent à Feslnmac, où elles aident à la digesti(m, par leur chaleur et leur agitation.
Tout le mouvement de la machine dépend donc de la chaleur du cœur ; car le sang qui entre des veines dans sa cavité droite y est subitement enflé et raréfié, comme celui qui vient du poumon dans sa cavité gauche par la veine dite artère veineuie. Alors les portes des veines sont fermées par lia pression, les portes des artères s'ouvrent au contraire, et le sang s'exhale d'un côté vers le poumon par Fartère dite veine artérieuse, de Tantre dans le premier tronc des artères. Mais après, le sang s'étant échappé ou condensé, le cœur et les artères se désen^ fient, les portes des artères se ferment et celles des veines se rouvrent, deux nouvelles gouttes de sang tombent dans le cœur, et ce double mouvement qui produit le battement du pouls recommence comme la première fois. Les vapeurs sanguines se refroidissent et s'épaississent au contact de Tair dans le poumon, et ainsi, en retombant dans le cœur à Tétat de sang, elles peuvent servir à alimenter sa chaleufr (1).
22. Les parties les plus vives, les plus fortes et les plus subtiles du sang tendent vigoureusement à continuer leur mouvement en ligne droite, de sorte qu'elles se portent surtout dans les artères qui aboutissent au cerveau. Celles de ces parties qui sont arrêtées se portent du côté où se fait la génération et constituent la semence qui devient ensuite capable d'engendrer une pareille machine, quand elle est mêlée avec une autre. En effet, les deux semences se servent de levain Tune
(i) L'Hommct 4, 5,6, T.. 11. —forma/ion du fœtus, 7, 14, 24. — Passions de ^'hommef 4... 11. — Méthode, pag. 47.
442 MAKUEL
à Tautre, se dilatent, se pressent, et acquièrent l'agitation du feu. Le centre de cette masse forme un commencement de cœur d'où les parties plus agitées s'échappent, et, ne pouvant revenir par les mêmes voies, établissent une circulation dans le cours de laquelle se forment successivement le cerveau, le poumon, les organes des sens, etc. ; les figures, les grandeurs et les mouvements des parties servant toujours de cause à la composition de la machine (1).
Mais revenons à ces parties fortes et agitées qui, chassées dans les artères, se portent au cerveau. Un certain nombre nourrit la substance du cerveau; les autres, après s'être divisées dans cette infinité de branches artérielles qui composent les tissus du fond des concavités du cerveau, parviennent autour d'une petite glande où les plus subtiles peuvent pénétrer. Là elles entrent et sortent par les plus petits pores de la glande et des concavités cérébrales, douées de cette grande agitation qu'elles ont portée du cœur, ou que les parties grossières leur ont communiquée aux dépens de la leur. Elles cessent alors d'avoir la force du sang et s'appellent esprits animaux (2).
Or, si ces esprits passent de la glande dans les nerfs, et suivent leur longueur en se faufilant dans les pores de la moelle, i's arriveront jusqu'aux muscles , et s'ils se jettent dans l'un d eux avec plus de force que dans son opposé, de manière à ouvrir les entrées par où ils peuvent passer de celui-ci à celuilà, en fermant celles par où ils peuvent passer de celui-là à celui-ci, alors Tun de ces muscles doit se relâcher et l'autre se tendre, ce qui est la cause des mouvements des membres de la machine.
23. Voyons comment res mouvements pourront être produits avec ordre. Nous savons que la lumière n'est autre chose dans le monde physique que le mouvement de la matière du
(1) Formation dujirtus, digression sur lajbrmation de l'animait part. 4., Les Premières pensées sur la génération des animaux «ont fréquemment en contradictum avec le traite De homine ut machina, et notamment au enjel de la formation du fcetm. Cet opisnde, méritant d'aillenn peu de confiance, ne doitdonc être mis en arant que lorsqu'il est très-manifestement conforme aux idées de Descartes exprime'es dans ses livres, on loat an moins dans quelqu'une de ses lettres. M. Consin a dtfjJi renurquë combien cet opuscule est éloigne de la netteté ordinaire de Descartes.
[%) Pussions, I, 10. L'homme, 14. Les esprits animaux, vent tris>siibtil ou plntA t flamoM lri*-pare et tris-Tive. » Méthode, pag. 55.
second élément à travers les corps transparents, et que ceuxci ne sont tels qu'en ce qu'ils ne gênent pas son action. Ce monvement vient frapper nos yeux, il se réfracte en traversant le cristallin et les humeurs, enfin une image des corps qui émettent ou réfléchissent la lumière, se peint sur la rétine qui n'est que Fépanouisseroent du nerf optique du cerveau. Le mouvement se communique à ce nerf et parvient jusqu'à la glande pinéale. Ainsi les nerfs et les endroits du cerveau d^oii ils viennent, sont mus en autant de façons que nous voyons de diversités dans les objets. De même le son, qui n'est qu'une vibration d'un corps transmise par le battement de l'air, frappe les oreilles ; et le goût, et l'odorat, et le tact sont d'autres mouvements qui sont de même portés jusqu'au cerveau par les nerfs, depuis les parties les plus extérieures du corps. Cela posé, tous ces divers mouvements qui se propagent depuis les objets jusqu'au cerveau, ouvrent tels ou tels pures ou en ferment d'autres, et par là déterminent le cours des esprits qui, suivant alors certains filets nerveux, parviennent à certains muscles et produisent des mouvements déterminés dans les membres de la machine.
Le mouvement des esprits animaux est ainsi déterminé par les mouvements qui ont lieu hors de la machine, et cela suivant des lois fixes, de telle sorte qu'à une certaine impression <iui parvient an cerveau, corresponde naturellement un certain mouvement des muscles, et par suite à la passion de la machine une action qui lui est liée.
Les modifications qui surviennent, dans l'intérieur du corps, au sang et aux esprits animaux sont encore la source de certains mouvements musculaires ; car selon que les esprits sont plus ou moins grossiers ou agités, ils se frayent facilement uu passage ou un autre ; et les diverses dispositions des organes intérieurs, du foie, du cœur, de la rate, etc., peuvent encore amener certaines inégalités ; de là résultent l'ivresse causée par le vin et beaucoup d'indispositions ou de maladies. Si les esprits qui se portent à l'estomac pour dissoudre les aliments n'y trouvent pas assez à s'exercer, ils tournent leur force contre l'estomac même et agitant les petits filets nerveux plus fort <|iie de coutume, font mouvoir les petits filets du cerveau d'où ils viennent. Si ceux qui se portent au gosier n'y viennent pas en fissez grande abondance pour Thumecter et remplir ses pores
en forme d'eau, ils y montent seulement en forme d^air ou de filmée, et communiquent ainsi un tout autre mouvement au cerveau ; de là la faim et la soif. Si les mouvements des esprits se font librement et facilement dans tout le corps, ou plutôt si le sang qui se porte au cœur est plus pur et s'embrase plus facilement, le petit nerf qui s'y trouve est affecté d'une manière particulière, d*oà naît la joie, et, dans le cas contraire, la tristesse ; à la vérité ces sentiments jot^, tristesse, faim, soif, ne peuvent exister en tant que tels que dans une âme ; mais dans la machine toute sensation interne ou externe est liée à tous les mouvements qui sont nécessaires à l'action qui doit suivre ; et bien qu'elle n'ait aucune notion du plaisir et de la douleur, elle fait à la suite de chaque sensation ce qu'elle a toujours fait dès la matrice où elle ^'est formée.
24. Si les esprits animaux ne coulaient pas à chaque instant par les pores du cerveau dans mille directions différentes, ces pores et toutes les concavités en général, seraient étroites et presque toutes fermées. C'est ce qui a lieu pendant le sommeil de la machine, tandis que dans la veille ces concavités sont comme les voiles d'un navire enflées par le vent, et les filets nerveux comme les cordes tendues qui les attachent.
Lorsque les esprits ont, par suite d'une sensation quelconque, pris leur cours par certains pores, il arrive que ces pores acquièrent et conservent pendant un temps plus ou moins long une plus grande facilité que les autres à être ouverts derechef en même façon, par les esprits qui viennent vers eux. Aussi arrive-t-il que les esprits animaux, rencontrant ces pores dans leur cours fortuit, s'y jettent plutôt que dans les autres, ce qui produit dans la machine les phénomènes de mémoire (1) ; et si cela a lieu pendant le sommeil, la machine peut recevoir les mêmes sensations et faire, ou tenter de faire, les mêmes mouvements qui leur correspondaient pendant le jour, ce qui constitue les songes. On voit aisément, d'après les principes précédents, que si la machine est un chien, il pourra aboyer en dormant ou fuir devant le bâton dont on le menace. Il est facile de comprendre aussi comment la mémoire d'un objet
(1) L'imagination no diffère pas de la inëmoiredans la niacbine. Elle consiste tuujuui» dans la figure, M>it actuellement tracée, soit consenréc au siège du sens commun ou dans les parties qui on dépendent, \njci Règles pour la direc t. fie Vcfjnil, Xll. 266.
I)B PHILOSOPHIE MODEHMK. Ub
peut être évoquée par celle d'un autre : ear certains pores étant liabituellenient ouverts ensemble, chacun d'eux s ouvrira aisément si ses voisins viennent à s'ouvrir, et ainsi la vue du feu rappellera la chaleur, et la vue d'une jambe Thomme tout entier.
C'est lorsque la substance du cerveau s'est desséchée pendant la veille, que ses pores sont élargis par Faction continuelle des esprits, et ces esprits eux-mêmes rendus plus grossiers par la nourriture, et par suite moins abondants, c'est alors que la machine doit s'endormir. Pendant le sommeil, au contraire, les pores deviennent plus étroits et les esprits les soutiennent avec moins de force, ceux-ci se rendent d'ailleurs plus forts et plus subtils en repassant plusieurs fois dans le cœur ; apors la machine doit se réveiller. Diverses causes peuvent, au reste, prolonger la veille ou le sommeil, le bruit ou le silence, la tristesse ou la joie, Thumidité ou la sécheresse, etc., etc.
Enfin, tant que les petits filets qui composent les parties solides en se pliant, s'étendant et s'entrelaçant à Tissue des artères, ne sont pas très-étroitement joints les uns aux autres, tant que les vaisseaux par où circulent entre eux les parties fluides sont assez larges, et que celles-ci peuvent les mouvoir comme elles-mêmes sont mues par la matière des deux premiers éléments, il arrive que ces solides ont un mouvement lent de décomposition à leurs extrémités et de composition à leurs racines, mais de telle sorte que celui-ci prévaut et qu'ils s'accroissent continuellement. Si les humeurs qui servent à cette irrigation sont abondantes, elles sont moins agitées et déposent alors toutes les parties braachues qui forment la graisse par juxtaposition; et si elles sont, au contraire, moins abondantes et plus agitées, elles entraînent ces parties, et la machine maigrit; mais lorsque les parties solides se sont entièrement attachées les unes aux autres, elles se serrent et se durcissent de plus en plus ; alors le corps cesse entièrement de croître et même bientôt de se nourrir, et la vieillesse ôle la vie.
Les passions.
25. Nous avons ainsi parcouru les phénomènes du monde matériel, et établi, comme un ternie opposé en quelque sorte à ce monde, un animal machine où tous les mouvements physi-
-116 MAKIUEL
ques, lamière, chaleur, etc., viennent aboutir, et, suivant toujours les mêmes lois, sont tantôt action à Fégard du monde et passion à Tégard de la machine, tantôt, an contraire, action pour la machine et passion pour le monde. A présent mettons une âme dans la machine, et, au lieu de ces sensations et mou- ' vements purement mécaniques qui ne peuvent convenir qu'à un animal, ou à un homme en celles de ses facultés qui lui sont communes avec Fanimal, nous verrons paraître des idées et puis des mouvement volontaires. Un nouveau monde se ré« vêlera à nous dans l'homme lui-même.
Nous savons que Fâme est intimement unie au corps de. rhomme, et elle doit Têtre en effet dans toutes ses parties ; car, d'un côté, le corps est un, et, en quelque façon, indivisible à raison de la disposition de ses organes qui se rapportent tellement l'un à Vautre, que, lorsque quelqu'un d'eux est été, cela rend tout le corps défectueux; et, de l'autre, i'dme est d'une nature qui n'a aucun rapport à l étendue, ni aux dimensions, ou aux autres propriétés de la matière, mais seulement à tout l'assemblage de ses organes, et elle s'en sépare seulement lorsque cet assemblage est dissous. Cependant, il y a une par* tie du corps en laquelle elle exerce ses fonctions plus particulièrement qu'en toutes les autres. En effet, toutes les parties du cerveau étant doubles comme les membres du corps, s'il s'en trouve une parmi elles qui soit unique, et tellement placée que tous les mouvements excités par la sensation y aboutissent en suivant les nerfs, et qui soit facilement mue en diverses façons par les esprits animaux, ce sera là le siège de l'âme. Or, telle est la position de la glande pinéale dans le cerveau. 11 suffira donc que Dieu donne cette glande à l'âme pour siège principal, c'est-à-dire qu'il la fasse de telle nature, que, selon les divers mouvements des esprits dans les pores qui sont autour d'elle, elle éprouve certaines modifications et l'âme certains sentiments (I).
Alors Tame éprouvera, comme il convient à sa nature, les sentiments de joie, de tristesse, de fiiim, de soif, et en aura
(1) Passions de l'âme ^20, 31. — L*honune, 28. C'est toujours une ««Je et même force <|ui, s'appliqoant avec l'imagination au sens commun, est dite voirt touchevt etc. , a J'ima Kination en tant qu'elle revêt des forces diverses, est dite se souvenir, 2i l'imaginatioa qui crée des formes nouvelles, est dite imaginer ou concevoir ; qui enfin, lorsqu'elle agit seule, est dite comprendre. Règles, de, p«g- 267.
DE PillLOSOPIIIE MODEHNB. ^47
les idées suivant les diverses modifications du corps auquel elle est unie. Si les nerfs sont tirés et rompus, ou seulement ébranlés, elle sentira la douleur ou le chatouUlemeut Si les filets nerveux sont tirés également ou inégalement, elle aura la sensation du poli et du rude. Enfin, selon que ces filets seront mus plus ou moins vivement, et d'une manière ou d une antre, elle percevra la chaleur ^ le froid, \ humidité, la sécheresse, la pesanteur et les autres qualités qui se rapportent à Tattouchement.
Les filets qui composent la moelle des nerfs delà langue sont plus déliés, et peuvent être mus par de moindres actions que ceux qui servent à Tattouchement en général. C'est par eux, et selon les figures des parties des corps qui les touchent, que Fâme perçoit les saveurs.
Les filets nerveux qui tendent vers le nez, sans cependant quitter la concavité du cerveau, sont encore plus déliés que ceux qui servent au goût; et quand ils sont mus par des parties matérielles très-fines, qui seules peuvent parvenir jusqu'à^ eux, ils font sentir des odeurs à Tâme.
Quant aux filets qui aboutissent aux concavités des oreilles, ils doivent être tellement disposés qu'ils puissent facilement être mus tous ensemble et de la même manière par les petites secousses que Tair extérieur imprime à une peau trèsdéliée, tendue à l'extrémité de ces concavités. Ces secousses parviennent au cerveau par Tentremise de ces nerfs, et donnent à l'âme l'occasion d'avoir les idées des sons. Et lorsque ces secousses se suivent comme les tremblements d'une corde ou d'une cloche, les sons paraissent plus aigus ou plus graves selon qu'elles se suivent plus ou moins rapidement, et plus rudes ou plus doux, selon qu'elles procèdent avec plus ou moins de régularité. Enfin, les rapports de ces nombres établissent d'autres rapports entre les sensations, et si plusieurs sons touchent l'âme en même temps, l'accord paraîtra accordant ou discordant, selon les rapports des intervalles des secousses qui les composent (1).
Mais venons à la vision, et supposons qu'un corps s^avance vers notre machine maintenant animée. L'image de ce corps, ou [ilutôt l'ensemble des mouvements de la lumière qu'il réfléchit,
(i) L'homme, ^...X.
parvient sur la rétine, et de là, par Tintermédiaire des nerfs optiques, sur la superficie intérieure du cerveau qui regarde ses concavités \i). Puis, par Tentremise des esprits dont ces cavités sont remplies, l'image rayonne vers la petite glande, et y devient une parce que le même point de la glande reçoit les deux mouvements qui, du même point du corps, se sont portés sur les deux yeux. C'est à l'occasion de cette image que Tâme perçoit la figure du corps. Gela posé, de même que la pression de la matière du second élément propagée en ligne droite correspond à ridée de la lumière qui est dans Pâme, de même un mouvement de rotation de ces particules rondes sur leur propre centre correspond à Tidée de la couleur. £n effet, certains corps réfléchissent peu ou point la lumière, et ceux-là paraissent noirs; d'autres la réfléchissent abondamment et sans modifier son mouvement, et ceux-là paraissent blancs; d'autres peuvent aussi imprimer aux particules du second élément, en réfléchissant leur mouvement, une rotation plus ou moins rapide ; c'est le rapport de cette rotation et du mouvement direct qui constitue telle ou telle couleur. Nous voyons en effet mille couleurs quand nos yeux reçoivent un coup, et d'ailleurs la lumière ne peut être modifiée par la rencontre d'un corps qu'en ce que son mouvement est reçu par lui de telle ou telle façon. Quant à rintensité de la lumière, c'est de la force du mouvement qu'elle dépend.
Nous avons l'idée de la situation relative des corps par les rapports des points de la glande, où les mouvements lumineux qu'ils nous transmettent viennent aboutir. Quant à la distance^ nous pouvons la connaître de deux manières : 1» parce que la figure de notre œil est autre quand nous regardons un objet éloigné que quand nous en regardons un moins éloigné, et qu'à mesure que nous proportionnons ainsi, sans réflexion, notre œil à la distance, il peut se produire dans le cerveau un mouvement correspondant à la notion de la distance ; 2<> par les directions des axes de nos yeux, ou par celle d'un seul œil quand il change de place. Et la force ou la débilité de la lumière, ainsi que la distinction ou confusion de l'image, peuvent encore y servir. Enfin, la grandeur s'estime par celle de l'image et par
{i) Passions d« Vâme 35. L'existcncfi de l'image sur la rétine, et le rAle qu'elle joue «lans la vision n'avaient ëtë clairement cEposé» jusqne-lîi que par Kepler dans VAstronomitt pnr^ optica .
DE PHILOSOPHIE MODERNK. ^19
la connaissance de la dislance combinées l'une avec Tautre ; de sorte que nous nous trompons sur la grandeur en même temps que sur la distance, ce qui arrive souvent parce que nous ne pouvons juger de celle-ci que dans des limites très-rapprochées (i).
26. Ainsi, lorsque les mouvements qui correspondent aux sentiments, soit intérieurs, soit extérieurs, sont parvenus à la glande pinéale qui, par là, se trouve être le siège du sens commun, Tâme perçoit ces divers sentiments par des idées qui tiennent à la fois de sa nature et de celle du corps. Ces idées sont de deux espèces. Les unes se rapportent à des objets extérieurs, les autres au corps lui-même ; et il en est une troisième espèce qui se rapporte à Tânie toute seule, et constitue ce que nous appelons proprement les passions de Vàme^ c'est-à-dire des perceptions j sentiments ou émotions de cette âme qui sont causés, entretenus et fortifiés par quelque mouvement des esprits (2). Par exemple, un objet que nous avons éprouvé nous être nuisible parait tout à coup devant nous ; notre âme éprouve de la crainte, et, suivant le tempérament et les habitudes de notre corps, les esprits réfléchis de Timage formée sur la glande se rendront partie dans les neris qui servent à tourner le dos et à remuer les jambes, partie en ceux qui élargissent ou étrécissent les orifices du cœur, ou qui troublent tellement le sang dans les vaisseaux, quMl envoie dans le cerveau des esprits propres à tenir ouverts les mêmes pores et à fortifier ainsi la peur ; ou bien, au contraire, les esprits entreront d'abord dans les nerfs qui servent à remuer les mains pour se défendre, et dans ceux qui modifient le mouvement du sang de la façon requise pour continuer cette défense , et tout cela peut se faire sans intervention de la volonté aussi bien dans cette passion que dans les autres, et Pâme n'y jouant que le rôle de spectatrice de ses propres passions et de leurs résultats.
Toutes les passions de l'âme se ramènent à six principales qui sont : Yadmiration, Yamour, la haine^ le désir^ la joie et la tiistesse. Lorsqu'à la rencontre d'un objet nous jugeons qu'il est nouveau ou très-différent de ce que nous connaissions auparavant, les esprits se portent avec force vers Fendroit du
(1) Diopirique, punioi.
(2) Postions de Pâme, 27, 28. W
cerveau où Fimpression est reçae, pour l'y fortifier, et dans les muscles qui servent à retenir nos organes dans la même situation. De là Vadmiration et Vestime ou le mépris qui n'en sont que des espèces, et naissent de Topinion que nous concevons de Tobjet en même temps que nous le percevons ; de là aussi les habitudes de générositéy d'orgueil, d'humilité^ de bassesse ; la vénération et le dédain quand Tidée que nous avons de la chose estimée ou méprisée se joint à ce que nous la considérons comme cause libre et capable de faire le bien ou le mal; enfin Yéionnement lorsque la surprise est si grande^ que tous les esprits se précipiient dans les mêmes pores.
L*amour est une émotion de 1 âme causée par le mouvement des esprits, qui nous incite à nous considérer coninie volontairement joints à ce que nous aimons, c'est-à-dire à imaginer un tout dont nous pensons être une partie tandis que la chose aimée en est une autre. Dans la haine, au contraire, nous nous considérons isolément et comme un tout séparé de la chose que nous baissons. L'amour comprend a/feclion, amitié, dévolionj et cette passion en général, ainsi que sa contraire, participe en quelque chose de Timagination et de la volonté, c'est-à-dire de la partie active de Tâme. En outre, elles se rapportent à ce qui nous parait bon ou beau, tnauvais ou laid dans les choses. On pourrait les nommer agrément et horreur quand elles regardent le beau et le laid ; elles sont alors plus vives d'ordinaire parce qu'elles viennent plus exclusivement par les sens, et il faut aussi s'en méfier davantage.
Le désir est une agitation de l'àme causée par les esprits qui la dispose à vouloir^ pour l'avenir, les choses qu'elle se représente être convenables ; et cette passion n'a pas de contraire, car on ne peut fuir quelque chose sans rechercher son contraire, et la privation du mal est un bien. Cependant, suivant que le désir consiste à tendre vers un bien ou à fuir un mal, il se lie à d'autres passions différentes, telles que Tamour, Tespérance, la joie, ou la haine, la crainte et la tristesse.
Lajottf est une anréahle émotion de l'âme en laquelle consiste la jouissance qu'elle a du bien que les impressions du cerveau lui représentent comme sien. Et tant que Tàme est unie au corps, il est difficile que ce bien soit assez purement intellectuel pour que Timagination ne s'y applique pas assez pour faire quelque impression dans le cerveau, et pour mouvoir ainsi les
DE PHILOSOPHIB MODERNE. ^24
esprits qui excitent la passion de la joie. La Iristesse, au contraire, est une langueur désagréable en laquelle consiste Vinœmmodilé que l'àme reçoitdumal ou du défaut que les impressiOM du cerveau lui représentent comme lui appartenant, G*est par Tobservation qu'on peut déterminer quels sont les mouvements des esprits qui correspondent à ces passions, et ils dépendent de tous les organes du corps qu'ils peuvent réciproquement modiGer. De sorte qu'ils agissent aussi sur les parties extérieures des organes, et produisent des signes auxquels on peut reconnaître les passions (i).
Ces passions peuvent se combiner les unes avec les autres^ et en produire ainsi un grJand nombre de nouvelles qu'il serait difficile d'énumérer. Mais leur classification, leur nature et leurs causes physiques étant sufOsamment indiquées, nous pouvons passer à la considération de Tâme, en tant qu'elle est active dans le corps.
L'action,
27. La glande qui est le siège du sens commun est tellement suspendue entre les cavités du cerveau qui contiennent les esprits qu'elle peut être mue par eux en autant de diverses façons qull y a de diversités sensibles dans les objets. Mais elle peut être aussi diversement mue par Tâme, et la machine du corps est tellement composée que, de cela seul, la glande pousse les esprits qui Fenvironnent vers les pores du cerveau qui les conduisent par les nerfs dans les muscles, et fait ensuite mouvoir les membres.
Ainsi, que la glande suspendue soit mue par les esprits, et Tâme percevra ; qu'elle soit mue par l'âme qui veut, et le corps agira d'une manière déterminée. Toute l'action de l'âme consiste dans le mouvement de la glande.
Si l'âme veut se souvenir, cette volonté fait que la glande se penche de divers côtés et pousse les esprits animaux dans divers pores jusqu'à ce qu'ils rencontrent ceux on l'objet dont elle veut se souvenir a laissé des traces. Les esprits entrent plus facilement dans ces pores, et excitent ainsi dans la glande un mouvement particulier qui ramène la sensation de cet objet.
( 1 ) Les passions de l'âme, passim .
Veut-elle retenir son attention sur une chose, la glande, à cette volonté, reste penchée dn même côté; veut-elle imaginer, la glande se meut de la façon requise pour pousser les esprits dans les pores par l'ouverture desquels la chose à imaginer peut être représentée (I); enfin, veut-elle que tel on tel membre de son corps soit mû, la glande se penche, et les esprits se poVtent dans les filets nerveux qui aboutissent aux muscles qui doivent être tendus.
28. Cependant la plupart des actions corporelles se font mécaniquement et sans Tintervention de Tâme ; c'est ainsi que nous fermons les yeux que menace, pour jouer, la main d'un ami; c'est ainsi que nous avons peur à Tabord de certains animaux malfaisants ; c'est ainsi que nous sentons, que nous respirons, que nous mangeons, que nous marchons, en un mot, que nous faisons toutes les actions qui nous sont communes avec les Sinimaux (2). Mais en tant que nous avons les idées de nos passions et de nos actions instinctives, en tant que nous imaginons et que nous voulons, nous avons une âme, et il sera toujours facile de distinguer par la pensée et par la parole, qui en est le signe, Thomme vrai de Tanimal et de Thomme pure machine, s'il existait. Les animaux n'ont pas d'âme, car, pour rame raisonnable, quel animal a-t-on jamais vu qui sût arranger des paroles et les prononcer en temps et lien, de manière à prouver qu'il les pense ? Et pour l'âme végétative et sensitive, en est-il besoin quand une machine naturelle, construite par Dieu, à la manière des automates que construisent les hommes, peut accomplir toutes ces fonctions qu'on attribuait autrefois à ces âmes (5). Ce qui porte quelquefois à croire à l'âme des bêtes, c'est qu'il est naturel de penser qu'étant conformées comme nous, elles ont, comme nous aussi, l'idée en même temps que la sensation (4) ; mais d'abord la raison n'est pas probante, ensuite on peut concevoir tous leurs mou-
(1) L'imagination de Thomine qui rêve éréUé et compose des cbimères dépend de la diverse rencontre des impresftions tracées dans la me'motre ; il n'y a aucune participation de la raison, h'homme, 82.
(2) Passions, 13, et Règles pour la direct. rf« l'esprit, page 266.
(3) Discours de la méthode, pages 56. 67, 68, 69 — L'homme, art. 106.— £«/(r«f, I, 64. C'est aussi pour cette raison prëcisëment que les bêtes Tout bien tout ce qu'elles font là où rhomme usant de raison se trontpe souvent. Mith . Lettres .
^4^ Lettres à H. Morus, l, 07.
DE PHILOSOPUIB MODEHNE. 4 25
vemeute connue machinaux, ainsi que nous l'avons vu, et, certes, il n'est pas déraisonnable de croire que la nature peut produire^ks automates plus parfaits que Tart. D'ailleurs, nous ne privons pas de vie les animaux, car la vie dépend de la chalear du cœur, ni de sens, car ils ont le sens en tant que corporel ; notre doctrine est donc plus consolante pour l'homme que cruelle envers les animaux.
Le mouvement de la machine étant indépendant de Tâme, il s'ensuit de là que la mort n'arrive pas parce que l'âme quitte le corps, mais que Tâme quitte le corps, au contraire, parce qu*il a cessé de vivre.
Conclusion.
29. !Nous avons donné le nom de philosophie physique à ce chapitre ; il est clair, en effet, que personne ne peut, que Descartes même n'a pu regarder les grandes idées que nous venons d'exposer comme constituant une physique achevée. Il n'y a là qu'un admirable exemple, le premier et le plus complet, si ce n'est même le seul qui ait jamais été donné au monde d'une systématisation absolue des connaissances physiques. Il appartenait à Texpérience décrite et préconisée par Bacon, à l'expérience pleinement acceptée par Descartes, et dont Descartes aurait voulu donner l'exemple s'il en eût eu le temps et les moyens (1), de commencer et de continuer, de génération en génération, la seconde partie de l'œuvre, et de remplacer successivement les théories par des théories meilleures.
D'une physique achevée. Descartes, attendait, outre l'amélioration des arts et de toutes les sciences d'application, un dernier résultat, le plus important de tous : un système médical solide, propre à donner le caractère scientifique à la partie la plus illusoire et la moins avancée des connaissances humaines. Ce fut la préoccupation constante de sa vie, et surtout de ses dernières années; mais la médecine est difficile, disait-il, il est malaisé de s'y satisfaire (2). Aussi n'a-t-il laissé qu'un principe général, et ce principe attend encore aujourd'hui les faits et les expériences que les médecins, les moins rigoureux d'entre les savants, ne songent guère à grouper autour de lui.
(1) Lettre serinant de préface au traité de % passions.
(2) Ltttres à M. Ckunût.
^24 UARUEL
30. Voici ce principe : la vie qui nous est commune avec les t)étes est dans le sang: fanguis eorumvita e^^ditTÉcriture; les variations qui surviennent dans le sang, dans ses mouvements, dans la figure de ses parties, et, par suite, dans les «sprits animaux, sont donc l'origine des maladies (4).
L'explication de la nature de la fièvre peut se déduire immédiatement de ce principe et des notions de physique, mais non pas, malheureusement, sa gnérison. S'il arrive, en effet, <qu'une humeur corrompue s'amasse dans quelque organe où la circulation se fait mal, elle s'y mûrit, puis elle vient au rœur, et empêche d'abord le sang de s'échauffer et de se dilater ; mais au bout de quelque temps, elle l'échauffé, au contraire, et l'agite, en fournissant matière à la combustion ; ainsi le malade a froid et chaud successivement. L'accès finit alors, et le sang, redevenu homogène, circule jusqu'à ce qu'une nouvelle masse d'humeurs se mûrisse et revienne au cœur pour produire un aulre accès. Telle est la fièvre, et il est une infinité de moyens, mais plus ou moins incertains, d'empêcher la formation de cette humeur (2).
3i. Plaçons ici certains préceptes médicaux, dont on pourra trouver que la vérité n'est pas moins sensible aujourd'hui qu'il y a trois siècles.
La saignée est souvent d'une grande efficacité, mais sa fréquence abrège la vie.
Les bains d'eaux minérales, mais surtout la distraction des voyages et la sérénité de Tâme sont de plus grands moyens préventifs et curatifs (3).
Il faut se méfier beiaucoup des drogues, surtout de l'antimoine et du mercure (i).
Enfin, chaque homme, à l'âge de trente ans, a acquis assez d'expérience sur lui-même pour être son propre médecin (5).
52. Ce dernier précepte nous amène à Tune des plus importantes prescriptions hygiéniques, peut-être même au plus puissant remède que l'homme puisse s'appliquer à lui-même : nous voulons parler de l'influence de l'état de l'âme sur Fétat
(1) Lettres, II. 8- (S)Id., I, 52 et 88.
(3) Id., I, 17, «t».
(4) Id., I, 22.
(5) Id., I, 53.
DE PMILOSOPHIB MODERNE. 425
da corps et sur la santé. La joie et le contentement intérieur ont une grande puissance pour guérir, tandis que les passions tristes sont fatales. En général, toutes les fois qu'une certaine passion de Tàme a coïncidé avec un certain état du corps, le retour de cette passion amène, en vertu des lois physiques de Torganisation, le retour de cet état; la tristesse, par exemple, qui diminue ordinairement Tappétit, peut, dans certains cas, l'augmenter; et comme nous pouvons, en le voulant bien, lier nos passions à tels ou tels sentiments, qui ne leur correspondraient pas toujours naturellement, nous pouvons aussi étendre la volonté jusqu'à la santé, et guérir notre corps après avoir guéri notre âme (1). Cette observation nous présente une transition bien naturelle de la physique à la morale.