‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 4)Chapitre 60 sur 94 · La propriété des corps qu'exprime ce vers de Lucrèce · texte numérisé non relu

La propriété des corps qu'exprime ce vers de Lucrèce

Tangere enim el tangi nisi corpus nnlla potest res,

est tré's- réelle si elle est bien entendue ; car il suit de la nature de rétendue que ses parties, considérées les unes par rapport aux autres, doivent se toucher. Mais si Ton entendait par ce contact celui qui a lieu vis-à-vis de nos sens, ce serait employer, pour caractériser le corps, quelque chose qui ne lui est pas intrinsèque.

L'impénétrabilité est encore une propriété de l'étendue, car on ne peut concevoir qu'une partie de l'étendue en pénètre une autre, à moin^ de la réduire au néant, ce qui n'est pas la pénétrer.

La divisibilité appartient absolument à la matière, car il nous est impossible de concevoir une de ces parties qui suit telle de sa nature qu'elle ne puisse se diviser en d autres encore, et cela à l'infini. Et tout ce que nous pouvons concevoir comme divisé doit être réputé divisible, si nous voulons juger d'après la connaissance claire et distincte des choses ; par conséquent aussi, il ne peut pas exister d'atomes ou corps indivisibles. La division de la matière est indéfinie à notre sens,

(1) Ptînrlpes, II, 6, 19.

c'esl-à-iUre que nous ne pouvons pas la terminer ; mais Dieu pent le faire, et nom ne pouvons point affirmpr qu'il ne le fait pas , car il peut faire bien des choses que notre pensée ne peut embrasser. Bien plus, cette division indéOnie doit être re^rardée comme existant actoellement dans la matière, afîn qu'on puisse expliquer les phénomènes de mouvement (I).

De même que nous concevons la matière comme indéOniment divisible, de même aussi nous la concevons comme indéfîniment étendue, ^'otre esprit ne ptul concevoir que le monde ait des bornes, (•(, par celle raison, nous l'appelons indéfini ou indéterminé; car nous n^avons pas d'outre règle que notiepiopre perceplion pour les choses qtie nous devons affirmer ou nier. El si nous n'osons Vappekr infini, c'est que nous concevons Dieu plus grand sous le rapport de la perfection, sinon sous celui de l'étendue^ puisqu'il n*y a pas en lui d'étendue proprement dite (2).

De ce que le monde est indéfini dans son étendue, on ne doit pas conclure qu'il l'est aussi dans sa durée. Car Fexistence actuelle du monde n'est pas nécessairement liée à Texistence possible qu'il avait avant d'être créé, de même que l'existence de l'étendue indéfinie autour d'un globe ou ntonde fini Test à Fexistence de ce f^lobe. C'est ainsi que de la durée infinie que le monde doit avoir à Tavenir, les théologiens n'infèrent pas qu'il ait été de toute éternité dans le passé, parce que tous Icx moments de la durée sont indépendants les uns des autres (5).

Enfin, dès que nous ne concevons qu'une seule matière dont toutes les figures et tous les mouvements que nous perce-

(1 ) Prîneiftei, II, 20 et 34, et Lettres , 1 , 67 et 69. a H. Monts, pt II, 43, h Mersnmr. Ou lit dans cette dernière, dans Texempl. de la bibliothèque de l'Institiit:* Un atome be |]ciit être conçu : ce mot implique contradiction. »

(2) Lettre à Monts, 1,69. Ce passage, qui est le pins clair et le plus franc de tons sur ce sujet, accorde l'infinité du monde quant 2i Te'tendne. D'autres nombreux passades ne donnent qu'tm peut-être.

(3) Lettre h Chanût, I, 36. On ne conçoit pas trop pourquoi les moments delà di»r«M» sont indépendants les uns desautres, plutôt que les points de l'étendue. Descaries eàléiéplir' exact peut-être, quoique plus suspect dans sa foi cbrëtienue, s'il eût admis que Dieu a i;iii commencer le monde, bien que nous ne puissions le concevoir que sans commencement. He môme ( même lettre à Chanût ) que Dieu a pu lui fixer des bornes quant 'a son élendiu-, quoique nous ne puissions comprendre quM en ait. Une fois que l'idée de IVtre est conçiir, il ne semble pas que l'idée de son étendue 5oit plus nécessaire que celle de sa permanence.

DE PHILOSOPHIE MODERNE. î)7

VOUS sont (les modes, nous devons en conclure qu'il n'existe qu'un monde, et que toutes les propriétés que nous apercevons distinctement en la matière se rapportent à ce qu'elle peut être divisée et mue stlon ses parties, et qu'elle peut recevoir toutes les diverses dispositions que nous remarquons pouvoir arriver par le mouvement de ses parties.

7. Nous entendons par mouvement le transport d'une partie de la matière ou d'un corps du voisinage de ceux qui le toudient immédiatement, et que nous considérons comme en repos dans le voisinage de quelques autres (1).

On appelle ordinairement mouvement Faction par laquelle un corps pa«se d'un lien à un autre. Ce préjujçé tient à ce que nous sommes obligés d'agir pour surmonter les forces, telles que la pesanteur, qui nous tiennent au repos , et nous sommes par là portés à croire qu'il faut plus d'action pour le mouvement que pour le repos. Quant au lieu, ce mot n'exprime rien d'absolu. Mais si nous observons les divers mouvements qui ont lieu sur le globe, nous reconnaîtrons aisément qu'un même corps peut être regardé comme se mouvant ou ne se mouvant pas, selon les corps auxquels nous rapporterons à chaque instant sa position ; de sorte que le mouvement est quelque chose de tout relatif qui ue se juge que par comparaison. L'expérience, enfin, nous montre qu'il faut autant de force pour arrêter un corps en mouvement que pour imprimer le mouvement à un corps en repos, pourvu que nous tenions compte des causes naturelles qui se joignent à notre effort pour le favoriser dans le piemier cas. Notre délinition e>t donc bien justifiée si l'action n'est pas essentielle au mouvement, s'il n'y a de réel en lui que le transport, qui est la propriété du mobile comme la figure du repos, et si l'on ne peut juger de ce transport (qu'en portant à la fois l'attention .«^ur le corps qui se meut et sur d'autres qui sont supposés en repos.

Il suit dé là que le mouvement est tout à fait réciproque, et, par exemple, qu'une partie de la terre ne peut se mouvoir sans que la terre entière ne se meuve en même temps. Mais, pour le langage, et afin d'éviter une complication trop grande, on peut se conformer à l'usage ordinaire.

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