‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 4)Chapitre 64 sur 94 · ORIGINE DD SENSUALISUE. —BACON, HOBBES ET GASSENDI · texte numérisé non relu

ORIGINE DD SENSUALISUE. —BACON, HOBBES ET GASSENDI

1 . Lorsque le Discours de la méthode parut en 1637, Bruno et Yanini, les deux plus hauts représentants, Tun de la science religieuse et philosophique, Tautre de la critique acharnée des croyances au seizième siècle, venaient de fermer, par leur mort violente, le cercle où les esprits s'étaient mus jusqu'alors. Bacon avait quitté la terre en léguant au monde une vigoureuse branche de la méthode des sciences ; Galilée allait s'éteindre après avoir ouvert une voie nouvelle, déjà ferme et bien frayée, au génie de Thomme; enlin Campanelia survivait trop longtemps à son siècle; Spinoza et Locke étaient nés ; Malebranche, Bayle, Newton, Leibnitz devaient naître avant la mort de Descartes ; une ère se fermait, une autre ère était déjà ouverte.

Nous avons indiqué comment la France se trouvait mieux disposée qu aucune autre nation à recevoir la semence d'une philosophie originale complète. En effet, et c'est avec une pro* fonde raison qu'on l'a remarqué avant nous, les pays protestants ou ceux chez lesquels la réforme fut d'abord nécessaire et plus hâtive que partout ailleurs, se contentèrent d'une rénovation partielle des idées, des dogmes et des pratiques, et s'en contentent encore. L'ancien ordre de choses écrit fut sou-

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mis à la critique, une nouvelle interprétation fut donnée, Tordre religieux et social s'inclina quelque peu, et tout fut fini; la nouvelle culture était mise en harmonie pour plusieurs siècles encore avec l'expression écrite de Tancienne.

La réforme fournit dans tous les pays réformés un nouvel aliment aux préoccupations mystiques des esprits ; ainsi les sectes protestantes anglaises, ainsi que les individualités mystiques allemandes, résultèrent du vieil esprit religieux tout autant que les systèmes cabalistiques de Pic de la Mirandole, de Reuchlin et de Cornélius Agrippa, que Tenthousiasme du Vénitien Zorzi, et que toute cette fantasmagorie néoplatonicienne évoquée par les Florentins. Si la réforme rendit une métaphysique nouvelle inutile ou moins désirée en Allemagne et en Angleterre, Tétat violent et vivace de la religion catholique atteignit le même but en Espagne et en Italie < La France, au contraire, occupait alors une situation intermédiaire ; préparée à la critique philosophique par Pierre de la Ramée, à la critique universelle par Montaigne, à Tindifférence et à la raison par rheureuse conversion d'Henri IV qui mit fin aux guerres religieuses et cautérisa les dernières passions de ce siècle, elle songeait à devenir la plus grande des nations.

Nous devons entrer cependant dans de plus amples détails sur Tétat scientifique de l'Europe au commencement du dixseptième siècle, pour mieux comprendre la valeur et la portée de la révolution cartésienne et pour connaître à fond les intelligences auxquelles elle dut s'adresser d'abord.

2. Il y a peu de chose à dire de TAllemagne oii tout semble engourdi sauf ce point vivace de la religion où Luther a porté le feu. Les plus ardents protestants durent en effet, comme Luther lui-même, mépriser la philosophie ou. la condamner; le système éclectique réalisé par Mélanchton à l'aide de la foi, d'Aristote et de sa raison propre, introduit dans quelques écolee, ne parut pas beaucoup au dehors ; et dans le giron de la philosophie pure, le centre du mouvement des esprits fut la querelle des Ramistes et des anti-Ramistes, c'est-à-dire la lutte des amants de l'antiquité, de la libre raison et de la logique naturelle contre les commentateurs passionnés de l'éternel Aristote.

3. L'Angleterre, un moment calmée pendant le règne d'Elisabeth et sous l'emnire d'un protestantisme réglé, formulé,

cacheté par la tyrannie d'Henri YIII, produit Bacon et le sait dans l'exploration de la nature physique, tandis que la théolo^ gie reste aux théologiens. Avant de montrer comment parut avec Hobbes et comment se fixa le caractère de cette politique, de cette morale, de cette métaphysique sombre et méchante qui ne put pas prospérer même sur le sol de l'Angleterre, et qui exigea une réaction platonicienne dans la patrie des sens et de riutérêt, nous devons exposer plus complètement que nous n'avons pu le faire jusqu'ici, la philosophie de Bacon, origine de toute philosophie anglaise.

4. Or, la valeur et même la nature de la réforme à laquelle Bacon a attaché son nom, après avoir été très-diversement appréciées, au dix-septième et au dix-huitième siècle en France, sont demeurées controversées jusqu'à nos jours, où, dans une invective passionnée, un homme de génie a tenté de saisir Bacon corps à corps et de le terrasser. Cependant il faut reconnaître dans Bacon, non certes l'inventeur de la méthode analytique expérimentale et inductive appliquée à l'étude de la nature, puisque Galilée et Gilbert Font précédé , et que le premier au moins a sur lui, comme savant positif, une incontestable supériorité ; moins encore un philosophe qui ait doté Tesprit humain d'une faculté nouvelle, car l'induction , et de Maistre n'a pas eu de peine à le montrer, est aussi atncienne dans le monde que la raison dont elle est une des formes; mais bien un écrivain plehi d'ardeur et d'éloquence, qui foudroie de vieilles idoles déjà tombées en discrédit, mais seulement dans les intelligences les plus fortes^ place solennellement sur Tautel un morceau de la vérité qui commence à paraître, et Tadore à grand bruit. Nous croyons avoir caractérisé dans notre introduction la méthode physique dont Bacon est Tad mirable promoteur, et nous le devions, puisque, envisagé sous ce point de vue, il peut réclamer à bon droit une puissante influence sur le siècle qui s'est ouvert après lui ; cette influence serait d'ailleurs facile à constater par des citations. Mais allons plus loin maintenant, et posons devant nous Bacon comme philosophe, c'est-à-dire comme savant, appliqué à la recherche des vérités générales qui embrassent et règlent toutes les sciences.

o. Il y a dans Pâme rationnelle de l'homme, siège de la doctrine, trois facultés : la mémoire, l'imagination, la raison; ce

sera donc une vraie division de la doctrine hamaine, que celle qui en fera trois parties relatives à chacune de ces facultés : histoire, poésie, philosophie.

L'histoire est des individus circonscrits dans le temps et dans ie lieu ; la poésie est encore une histoire des individus, mais histoire feinte ou fable composée par Timagination ; la philosophie laisse les individus même pour les embrasser dans des notions abstraites ,: elle compose et divise^ d'après la loi de la nature et l'évidence des choses ^ ce qui est œuvre de raison.

Et en effet, l'on voit aisément, si Ton recherche l'origine de ce qui est intellectuel, que les individus seuls frappent le sens, porte de l'intelligence ; ensuite leurs images et impressions se fixent dans la mémoire ; enfin l'âme humaine les recueille et les rumine (4).

L'histoire comprend l'histoire naturelle et l'histoire civile ; la poésie se divise en narrative, dramatique et symbolique ; la philosophie ou science en théologie et philosophie proprement dite. Venons- en vite à la science, car l'histoire ne sait que se traîner à terre, et la poésie, chose douce et variée, n'est que le songe de la doctrine, songe qui veut avoir du divin comme tous les songes (2).

Or, la science est comme les eaux qui ont deux sources, Tune dans la terre d'où elles sortent quelquefois, l'autre dans le ciel. Il est une science inspirée d'en haut, il en est une autre qui naît de la sensation ; la première est la théologie sacrée, bien distincte de la théologie naturelle dont nous allons parler.

La science a trois objets : Dieu, la nature et l'homme. La nature frappe noire intelligence d'un rayon direct, Dieu d'un rayon réfracté à travers le milieu inégal des créatures, l'homme d'un rayon réfléchi dans l'homme lui-même ; mais comme ces trois sciences ne convergent pas vers un même point, et for-

(1) Bacon, de Aitgmentis scientlarumy lib. II, cap. 1. RacoD a ënoncë de tels principes gënëranx souvent et en divers termes, mais nulle part il n'a songe k en produire ce qui s'appelle une preuve ou mftme une justification. Il reconnaissait donc pour axiome le « nibil est in intellectu quod non prins fueril in sensu; » que faisait-il alors de la raison et de ses facultés? Il en appelait li la foi pour les poser et devenait inconséquent comme philosoplie.

(2) Id., lib. IIÏ, c^p. 1. Il ne nous semble pas nécessaire de dessiner dans son entier l'arbre encyclopédique de Bacon, et nous avouons ne pas attacher h de pareilles entreprises plus d'importance que n'en a la pbil<?sopbie gdneValc sur laquelle elles s'appuient. AnsM nous ne relèverons que ce qui caractérise celle de Bncon,

DE PHILQSOPHIB MODEANB. ^55

ment plutôt les bfanches d'un arbre, attachées au même tronc, il faut qui! existe une philosophie première, une science universelle, nne sagesse ou science des choses divines et humaines, comme disaient les anciens. Cette doctrine générale est-elle réalisée déjà? Sans doute il faut la reconnaître dans cet amas de connaisances tirées de la théologie naturelle, de la logique et de certaines parties de la fihysique que Ton amoncelle fastueusement et sans ordre au sommet des sciences , mais nous voudrions la réduire au recueil de ces axiomes communs qui ne se rapportent à aucune branche particulière du savoir, et aux notions transcendantes de quantité , de similitude, de diversité, de possibilité d'être et de non-être, et autres semblables (1).

La théologie naturelle est cette science, ou plutôt cette étincelle de science de Dieu que Ton peut acquérir par la lumière de la nature et par la contemplation des choses créées ; elle s'étend assez loin pour réfuter les athées, mais non pour fonder la religion. La vue du ponde, en effet, suggère Tidée de la puissance et du génie de son auteur, mais elle n'en montre pas rimage. Il faut donc s'abstenir de mêler aux mystères de la religion les principes de la raison humaine et l'observation de la nature, et laisser à la foi ce qui appartient à la foi (-2).

C'est qu'en effet entre la foi et la raison la différence est grande. Quand nous donnons notre consentement aux vérités delà raison, nous croyons aux choses mêmes et nous les accepterions dun témoin suspect sans pour cela les mettre en doute ; mais quand nous adoptons les vérités de la foi, c'est à leur auteur que nous croyons, et nous faisons taire la raison récalcitrante. La théologie vient du Verbe, et non de la raison ; et il est plus noble de croire que de savoir, c^r notre âme dépend de la sensation pour la science et d'une autre âme, agent plus digne pour la croyance. Ce n'est pas que la raison n'ait aucune entrée dans la théologie et dans la religion; elle y a au contraire une double fonction à remplir : explication des mystères et conséquences à en déduire. Quant au premier poini , Dieu inocule en quelque sorte ses révélations dans les notions et dans les conceptions de notre raison, et il applique ses inspira-

(1) Bacon, de AugiaentU teientiarumy lib. III, cap. 1 . (2)Id., lib. III. cap. 2.

tions à t'ounerlure de notre intelligence, comme on accommode la figure d'une clef à la figure d'une serrure, il faut donc venir en aide à Dieu qui se sert de noire propre raison pour nous illuminer; mais Tesprit doit s'agrandir pour les mystères, et non les rapetisser pour lui. Quant au second point, il faqt procéder avec prudence, et se rappeler toujours qu'en fait de choses naturelles, les principes même sont soumis à Texamen, sinon par syllogisme, au moins par induction, et que les propositions premières coulent d'une même source que les moyens, au lieu que les principes de la religion subsistent par euxmêmes et ne sont pas soumis à la raison (1).

La théologie naturelle se réduit donc, ainsi que nous l'avons vu, à la connaissance de l'existence de Dieu par la contemplation de la nature; mais celle de son essence est, à l'exception de quelques attributs, puissance, sagesse, justice, etc., et de quelques secrets relatifs au gouvernement de l'univers, inabordable pour la raison et par la Science naturelle. Ajoutons cependant aux attributions de. la théologie les reclierches relatives aux bons et aux mauvais anges, en tant que nous pouvons nous élever à eux par récheilé des créatures ou les connaître en observant notre âme (2).

Venons-en maintenant à la philosophie naturelle, qui se divise en deux parties : l'une spéculative, Tantre pratique, et attachons-nous à la première. Deux branches principales s'y rattachent qui sont la physique spéciale et la métaphysique. Nous prenons ainsi ce mot métaphysique dans un sens tout nouveau : au lieu de le confondre avec celui de philosophie première, qiii exprime la collection des axiomes et des condi* tions relatives et accidentelles de l'être (traitées physiquement, et non logiquement), nous remployons à désigner une partie, la plusnoble, il est vrai, de la science de la nature. La physique traite de ce qui est mobile et plongé dans la matière, la métaphysique de ce qui est abstrait et constant; l'une suppose seulement {'existence et le mouvement^ l'autre de plus Vinielligence et l'idée, La philosophie naturelle spéculative n'est que

(I) Bacon* de Augtnenti$ scienliaruntt lib. IX^cap. I.

(1S)Id., Ub. III, cap. 2. Bacon connaissait probablement le Liber creatM'arum ou tbëologie natarelle de Bajmond Sétion, écrit dans la première moitié du qiiinxième Aïècle. Ce beau livre est peu pbibaopbique, mais la prétendue philosophie générale de Bacon ne l'est pas davantage.

DK PHILOSOPHIE M0DEKI1E. ^57

ta recherche des causes, et cela posé^ la physique est des causes efficientes et matérielles, la métaphysique des causes formelles et finales. Ainsi la physique se rapporte surtout à Tobservation, à la description, à la classification des phénomèmes, et comme la nature peut s^envisager ou dans son ensemble (soit en tant que toutes choses dépendent de principes communs, soit en tant qu'elles sont organisées avec unité), ou bien dans ses détails, la physique se divise en trois parties, selon qu'elle a trait aux principes des choses, ou à la fabrique de l'univers^ ou à la nature multipliée et dispersée; cette dernière partie en contient deux autres, qui sont Tune la physique des concrets^ qui touche à Thistoire naturelle el traite des substances considérées avec toute la variété de leurs accidents, l'autre la physique des àbslrails^ qui se rapproche de la métaphysique et se divise elle-même en deux branches, la doctruie des schematismes de la matière^ c'est-à-dire, du dense et du rare, du grave et du léger, du chaud et du froid, du tangible et du pneumatique, du volatil et du fixe, du déterminé et du fluide, de Thumide et du àec, de l'organique et de l'inorganique, de l'animé et de l'inanimé, et la doctrine des appétiis et des mouvements. Enfin la métaphysique a deux attributions, la détermination des formes et celle des fins. La première doit commencer par les formes les plus simples, et n'aborder que plus tard les composées ; la seconde, soigneusement séparée de la physique, est le dernier terme de la science et ramène lliomme à Dieu et à la Providence, dernier asile des philosophes qui se sont adonnés à la recherche des causes physiques.

Ainsi, la philosophie naturelle peut être considérée comme une pyramide dont l'histoire et rexpérience forment la base; la physique vient ensuite, et la métaphysique est la plus rapprochée du sommet. Et ce» trois doctrines sont pour les hommes enflés de science ce que furent Ossa et Pélion pour les géants, tandis qu'elles amènent celui qui rapporte tout à la gloire de Dieu à la triple exclamation : Saint ! Saint! Saint ! dans la multitude de ses œuvres, et dans leur ordre et dans leur union (1).

Avant de passer à la science de l'homme, n'oublions pas de mentionner de la physique et de la métaphysique deux appen-

(1, Bacon, Je Augmentis scietitianim, lib. HI, cap. 3.

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dices qai résultent de leur application : la mécanique et la magie natarelle, en regardant cette dernière comme ayant pour objet la production de choses étonnantes à Taide de la connaissance des formes cachées (1). Quant à la science mathématique, elle sert d'appendice commun à toute la philosophie naturelle, fournit des troupes auxiliaires à la recherche, et loin qu'elle doive commander ainsi que le voudraient les hommes qui la regardent comme plus certaine que la physique, elle est au ccmtraire, ainsi que la logique, au rang de ses servantes (2).

La doctrine de Thomme se divise en deux hranclies principales, celle qui regarde Thumanité même et celle qui regarde la société : la première se partage en doctrine du corps et doctrine de Tâme, et les principaux rameaux en so.us-ordre sont d'une part la médecine^ la cosmétique, Vathléltque et la veluptaire qui est le luxe érudit de Tacite ; d autre part, la science du souffle et celle de Vàme sensible. La doctrine de Tâme se divise encore en doctrine de la substance et des facultés de l'âme (dont les appendices sur la divièialion naturelle et la fascination sont à remarquer), et en doctrine de T usage et des objets des facultés. Celle-ci comprend la logique, art d'inventer, déjuger, de savoir et de transmettre, et l'éthique, science de Veœemplaire ou du bien, et science géorgique ou de la culture de Tâme. L'exemplaire embrasse le bien simple, individuel et général, et le bien comparé ; et la doctrine de la culture de Tâme embrasse celle des caractères de l'esprit, des affeclions et de leurs remèdes, et a pour appendice la science de la congru ité du bien moral et du bien physique.

Enfin la doctrine civile se divise en trois parties : doctrine de la conversation, doctrine des affaires, et doctrine de Tempire ou de la républi(}ue, dont il y a deux branches nouvelles à remarquer, l'une qui se rapporte aux sources du droit ou de la justice universelle, et se compose d'aphorismes sur les caractères du juste, l'autre qui traite de l'extension des frontières de lempire (3).

Nous avons, en commençant, dit quelques mots de la théologie naturelle; mais quant à la théologie sacrée, nous devons

(i)Biton, Je j4ugmintisfcieiitiainm, 111, 5.

(2)ld.,IiI.6.

(3) lA,,Portiones icienliofum, aigum., ellib. IV, V, "NJ, Ml -l \ JU

nous abstenir d'en proposer une division ; la philosophie de la nature n'a rien à faire là. Rappelons-nous que Dieu a dit : Le ciel et la terre passeront, mais le yerbe ne passera pas. INe cherciions donc pas les morts parmi les vivants.

6. Il nous suffira de cet exposé, cependant bien rapide, des vrais principes de la philosophie de Bacon 'extraits fidèlement, textuellement même, de celui de ses ouvrages qui renferme la conception la plus générale de sa doctrine, pour apercevoir celte doctrine sous un jour tout nouveau. En effet, contrairement à Topinion commune, nous ne pouvons nous empêcher de considérer la philosophie de Bacon comme éminemment religieuse, et d'autant pins,. qu'elle réduit strictement son objet et sa portée aux investigations purement naturelles. Des esprits savants, positifs, ont pu et bien voulu la prendre pour point de 4iépart du matérialisme ainsi que ses fNromoteurs et ses interprètes, ceux-ci avecdes intentions biendiverses, en ont donné 1 exemple ; mais dans la pensée de Bacon, du moins telle qu'elle est éloquemment exprimée, sans embarras, sans réticences» partout et toujours, la Bible et la révélation imposent leurs Hfitions incontestables, mais surtout au commencement et à la Un de la science. Et cela est si vrai, que la division des connaissances humaines ne tire certaines de ses brandies, théologie, doctrine de l'âme rationnelle, et d'autres plus spéciales que de l'intervention évident;e et continuelle des connaissances dont l'origine est ailleurs que dans les sens ; il suffirait même que les facultés de Tintelligence fussent considérées comme données à priori (et, en effet. Bacon n'a garde de les plonger dans la matière), pour qu'en oubliant toutes ces belles pensées sur la grandeur de la religion, sur la prééminence de l'esprit et sur l'inspiration divine qui fourmillent dans ses œuvres, on dût encore le regarder, sinon comme un philosophe métaprhysicien, car nous l'avouons, cela serait absolument impossible, au moins comme un vrai croyant.

Il résulte de là que Bacon reconnaît et vénère la religion, disons même la métaphysique, en entendant par ce mot l'ensemble des connaissances de Thomme qui n'impliquent pas la matière, mais qu'il ne les considère pas comme pouvant devenir objets de la science. La science, en efEet, ne s'applique selon lui (ju'aux phénomènes sensibles, et il prend cette opinion pour axiome. Or, Bacon veut fonder la science, donc il fonde la phy-

sique et il la sépare autant que possible, pour la constituer en corps, de tout ce qui n^est pas exclusivement en elle et par elle. Mais Bacon croit à la religion et aux principes intelligibles qu'elle pose ; il lit dans sa pensée même des notions que le doigt de Dieu y a imprimées, et qui, pour n'être pas physiques, n'en sont pas moins incontestables, puisque sans l'âme rationnelle, par exemple, il est impossible d'abstraire et de faire de la science ; donc il avoue que la physique elle-même a son origine plus haut qu'elle, que ses principes et ses lois, quoique obtenus par induction et primitivement fondés sur l'expérience, supposent l'esprit qui abstrait et généralise, que sa conclusion, enfin, amène avec la considération des causes finales cette idée de Dieu qui a fondé la théologie naturelle à son commencement.

En résumé. Bacon prend l'homme tel qu'il se présente d'abord, miroir de la nature : Deum fabricatum esse animum humanum instar speetUi ioUiis mundi capacem, ejusque non minus silienlem quam oculum luminis (f ) ; la sensation est le moyen de la connaissance, et Thomme est avide de connaissance. Alors il étudie la nature, il observe, il compare, il expérimente, et, grâce à l'induction, il acquiert le vrai savoir qui s'élève comme elle de degrés en degrés sans quitter la nature. Telle est la science qui, ainsi conçue, n est qu'intermédiaire en quelque sorte^ mais Dieu se montre dans l'homme on plutôt dans son âme et dans ses facultés pendant que rhoname construit la science, et il se montre aussi dau^ la nature entière à première vue et dans la science après qu'elle est construite. C'est une intervention continuelle des principes supérieurs, mais ces principes même ne dépendent pas du savoir parce que le savoir est sensible. Ils lui sont supérieurs, et c'est tout dire. La foi nous les donne, la foi, c est- à-dire Taction d'une âme sur une âme.

7. Ici deux questions se présentent : comment et pourquoi Bacon fait-il consister le critérium de la certitude dans le témoignage des sens ? comment, cela fait, procède-t il à la fondation de la science?

Sur le premier point Bacon nous paraît extrêmement naïf. Nous voyons en lui une ferme volonté de réduire toute phi-

(1) Bacon, de Augitienlis scienliarum, lib. 1.

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losophie à la philosophie naturelle, ou plutôt d'appeler le physicien philosophe, et le métaphysicien physicien, pour ne pas laisser perdre les mots. Dans sa division des sciences il place, étrange aberration, la logique et les mathématiques au-dessous de la physique, et celles-ci ne lui paraissent pas, quoi qu'en aient dit des hommes insolents et fastueux^ plus certaines que l'autre. Dans l'impossibilité de trouver une raison de cette préférence et du choix que fait Bacon d'un critérium sensible, recueillofis au moins comme renseignement celles de ses opinions qui se rapportent à ce choix. Or, il avoue en vérité que les sens peuvent nous tromper; mais nous les redressons, djt-il, à laide des instruments d'abord, puis et surtout par des expériences (\) propres à soumettre aux sens des objets trop subtils qui leur échappent. Ceux des anciens qui ont professeracatalepsie ont calomnié les sens et arraché toute science à la base ; que ne s'en prenaient-ils pFutôt à la précipitation de rame, aux mauvaises démonstrations et aux conclusions fausses mal déduites de la perception. Aussi faut-il à la science un certain art dHndice et de direction propre à découvrir les autres arts et leurs axiomes, en marquant les expériences nouvelles à faire à la suite des anciennes ou les axiomes à tirer dea expériences, axiomes qui désignent eux-mêmes de nouvelles expériences. La première partie se peut appeler excjwVtcnw littéraire ou chasse de Pan , elle est art plutôt que science, et dépend d'une sorte de sagacité ; la seconde est ^interprétation *ie la nature ou nouvel organe (2). Du reste, que rechercher, qu'étudier, que connaître même sinon le monde et la matière ? Nous ne pouvons connaître Dieu dont la puissance éclate partout et dont l'image n'est nulle part (3), ni Tâme puisqu'elle est divine, et que, loin d'être extraite de la masse commune du ciel et de la terre, dont les lois sont l'objet de la philosophie, elle est au contraire soufflée directement par Dieu ; c'est donc à lui, c'est à son inspiration qu'il faut encore demander de la connaître (i). Entin les facultés si connues de l'âme, intelligence, raison, imagination, mémoire, appétit, volonté, lui sont

(1) Bacon, de Augmenlis seientianim, lib* V| cap. *2. («) Id., id.

(3) Id., m, 2.

(4) Id IV. y

innées, et quand ia doctrine de Tâme traitera de leur origine, c'est physiquement quelle devra le faire et en les regardant comme attachées à Tâme à laquelle elles apparliennent (1). Reste donc la matière du monde présente à nos sens, qu'il ne faut pas composer d'idées comme Platon, ni de mots comme cet Aristote qui a voulu bâtir l'univers avec des catégories ( car cette matière abstraite serait moins matière du monde que matière à discussions), mais qu'il faut regarder comme une masse jointe à une forme première et à un premier principe de mouvement. Celui qui ne veut pas déserter rexpérience doit ainsi suivre Empédocle, Anaxagore, Anaximène, Heraclite et Démocrite, qui posent une matière active, douée d'une certaine forme dont elle est dispensatrice et d'un principe intérieur du mouvement (2) . En un mot, tous ceux qui ont éloigné Dieu et Tintelligence de la fabrique des choses, attribué la structure de l'univers à une infinité d'essais et de préludes de la nature (hasard ou fatalité comme ils rappelaient), et rapporté les causes de tout ce qui est particulier à la nécessité de la matière, sans mélange de causes finales, ont, entre tous les anciens, fondé la philosophie la plus solide au moins quant aux causes physiques (3).

Tout ce qui précède peut montrer, ce nous semble, en Bacon un goût très-décidé pour la physique à laquelle il apportait certainement un principe de recherche inconnu jusque-là aux philosophes purs, et en même temps une grande répugnance pour la métaphysique et pour la philosophie générale. Mais les idées de son temps ne lui permettant pas de l'avouer ou même de se Favouer à lui-même, il réduisit tout ce qu'il put de la philosophie à la physique, et laissa le reste à la religion , en déclarant qu'il ne pouvait être objet de science, mais seulement de foi. Et il reconnut, répétons-le, que la foi prime la science et que la science ne peut détruire la foi, mais au contraire, la suppose en plusieurs de ses parties, et, arrivée à sa fin, la fortifie.

Passons à la seconde question : nous avons vu que la méthode de Bacon est l'induction qui, basée sur la connaissance

(1) Bacon, de Augmentis scientiaiunif l\, 3.

(2) Id., ■ de Principits atque origis. secund. fab. cupidinis et cœli. •

(3) Id., Id.

DE PHILOSOPHIE HODEBNE. ^45

des faits particuliers par observation et par expérience, s*élève graduellement à des faits généraux qui se nomment causes, principes et lois ; mais Tinduction est de deux sortes : Aristote, à qui il faut s'adresser d'abord en pareille matière comme ayant le premier à notre connaissance exposé les lois de la logique, regarde F induction comme le simple procédé inverse de la déduction, et la fait ainsi rentrer dans le raisonnement, car il ne voit en elle, du moins dans le chapitre qu'il lui a consacré expressément (1), qu'un syllogisme retourné de manière à démontrer Textréme majeur à l'aide du moyen. On est obligé de rechercher des passages isolés pour prouver qu'Aristote regardait l'induction comme pouvant établir les principes généraux. Or, comme il est clair, d'un côté, que l'induction peut les suggérer si elle ne les prouve, et que, de l'autre, Aristote regarde partout ces principes comme donnés et parfaitement indémontrables, nous concluons de là que, suivant lui, il n'est qu'un genre d'induction rigoureuse ; l'autre, celui qui s'élève aux premiers principes, en est une extension naturelle, mais sans force probante par lui-même ; il mène à la limite qu'il est incapable de dépasser , il indique ce que l'intelligence accepte non comme prouvé, mais comme évident de soi-même. Cela posé, comment Bacon entendait<-il Tinduction? Selon lui (â), il n'y a et ne peut y avoir que deux voies pour la recherche et pour la découverte de la vérité ; l'une s'élève immédiatement des sens et des phénomènes particuliers aux axiomes les plus généraux, sauf à déterminer ensuite, à l'aide de ces principes et de leur immuable vérité, les axiomes moyens ; l'autre s'élève des sens et des phénomènes particuliers aussi, mais graduellement, continuement à des axiomes qu'elle en suscite ( continenter et gradatim excitât)^ et ne parvient qu'en dernier lieu aux axiomes les plus généraux. C'est là l'induction vraie opposée à la première qui est la fausse. Nous remarquerons d'abord que Bacon, dans son horreur pour le syllogisme et pour les procédés à priori, croit que les principes qui servent de point de départ aux philosophes raisonneurs, ne sont jamais obtenus que par une induction illégitime, ce qui n'est vrai que des physiciens tels que Telesio et la plupart des anciens, mais

(1) Arislole, Anal.piicr, II, 23.

(2) Bacon, Nm,, org., 1, 19.

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