MA>L£L
ce qui ne peut s'appliquer à tous les pliilosophes qui partent de principes généraux, car Fintelligence suit ces principes et ne les invente pas plus par un procédé que par un autre, du moins <]uand ils sont suffisamment universels ; il lui est vraiment trop facile de^éfuter toute science acquise avant lui en regardant l'induction fausse comme sa seule origine. Ensuite, pour en venir à Tinduction vraie, nous demanderons si elle conserve .toujours une rigueur parfaite dans ses allures, ou si, au contraire ( et il semble qu*elle ne peut faire autrement pour arriver aux premiers principes advolare ad maxime generalia), elle s^lance à un moment donné, perd terre et vole dans Thypothèse. Dans le premier cas, elle n'offrirait rien de nouveau comme méthode, et il resterait à Bacon d'avoir sollicité l'application de rinduction d'Aristote à la physique, ce qui ne l'élève guère au-dessus des faits. Dans le second cas, il peut encore arriver deux choses : ou bien elle s'en tient à des hypothèses physiques capables de grouper et d'expliquer nombre de faits, de suggérer de nouvelles expériences et de rendre la science active (les théories du magnétisme et de l'électricité dans la physique moderne, théories parfaitement hypothétiques dans leurs premiers principes tels que les exposent les savants même les plus attachés à Texpérience, en fournissent de très-bons exemples), et il n'est pas douteux que Bacon ait entendu sa méthode de la sorte, car les applications modèles qu'il en a données en font foi. Alors Bacon nous apparaît sous son vrai caractère, celui de propagateur de la méthode physique expérimentale et spéculative qui domine aujourd'hui dans renseignement; mais aussi Tinduction n'est plus rigoureuse, la science n'est plus immuable; elle varie même d'un jour à l'autre comme tous les phénomènes sensibles, et, en revanche, ridée du progrès se présente et Bacon peut le premier penser et écrire cette admirable phrase qui ne fût venue peutêtre à nul autre avant lui : « Goncludam animum doctrinam « disponere et flectere ut nunquam protinus acquiesçât et <> tanquam congeletur in defectibus suis quin incitet se semper « progressumque spiret (1). » Ou bien enfin Tinduction s'élève illégitimement, car cela ne peut arriver autrement, aux principes les plus abstraits et les plus généraux ; elle pose des lois
{tj Bscon, f/tf j4iig;ni., scient., lih. I.
qu'elle appelle invariables et constantes, des relations immuables, des vérités éternelles telles que celles-ci : tout effet a une cause, ou toute qualité est dans une substance et elle croit à la fixité, au-dessus de tout phénomène, indépendamment de toute variation possible, des suprêmes axiomes qu'elle a iini par concevoir. Mais ce n'est pas là Tinduction d'Aristote, ou du moins nous ne connaissons rien de lui qui nous prouve qu'il Fait quelquefois comprise ainsi; ce n'est pas non plus l'induction de Bacon, car les principes dont nous parlons ne sont pas physiques, et, selon lui, ne peuvent évidemment convenir qu'à ce qui est divin et du ressort de la foi. En un mot, ce n'est pas l'induction, p^uisqu'il ne s'agit que de principes dont l'application seule peut se faire dans la région des phénomènes, mais dont la vérité n'est dans Tâme qu'autant qu'elle embrasse absolument l'universel, et, par conséquent, échappe à ce qui est phénoménal. Nous voudrions donc, pour la plus grande clarté possible des nolions philosophiques, que ce mot induction fût réservé à cetle partie du raisonnement qui procède du particulier au général par voie syllogistique inverse. S'il arrive ensuite que, grâce à une idée à priori, la causalité, la constance des lois naturelles, la conservation des analogies, etc., on pose comme vrai un principe ou un fait général inobservable dans toute son extension, on s'avance en partie sous la responsabilité de l'idée en question, en partie sous celle des faits particuliers connus qui le justifient. C'est là l'hypothèse et ce n'est pas rinduction. Il n'y a dans la physique autre* chose que des faits qui s'engrènent les nns dans les autres et qui dépendent les uns des autres dans un certain ordre ; on peut induire ou déduire, on ne perd de vue ni les faits ni la nature ; mais si l'on place à la tête d'un ensemble de faits une certaine loi et qu'on la proclame constante, ou un fait qui n'est pas observé en lui-même, mais supposé, on doit avouer qu'on bâtit ainsi la nature selon que l'esprit le dit et le veut, et que la méthode inductive toute seule n'est pas habile à fonder la science, mais seulement à régler une partie de son développement (1). 8. Nous ne connaîtrions pas complètement Bacon comme
(1) Vo^ea, sur l'induction, l'excellente leçon rie clôture du cours de 1837-38 de M. Daniirnn. Les diverses partie* de la signincation confaw de ce mol y sont séparée» et discutées, Tioné avons voulu ici distinguer la rcTÏlable induction des physiciens et celle de Bacon, elles caniclcriser.
philosophe, dans sa grandeur et dans ses défauts, si nous ne nous arrêtions un instant sur les opinions quMI adopta au sujet de plusieurs points particuliers, opinions qui sont bien loin d'être nécessairement impliquées dans sa méthode Nous avons vu ce qu'il pensait de Dieu et de Tâme rationnelle ; ce sont là les deux sujets supérieurs à la philosophie, et dont ressence est inabordable pour elle ; mais sous cette âme qui veut et qui pense et que la Bible appelle le souffle de Dieu, spiravit in fadem spiracuium vilœ, il est une autre âme subtile, mais matérielle, commune à Thomme et aux animaux, et c'est celle que Dieu créa par ces paroles : Producat aqua, producat terra. S'il appartient surtout à la religion d'envisager lespropriélés de Tâme rationnelle et de rechercher si elle est native ou accidentelle, séparable ou inséparable, mortelle ou immortelle, et pUis ou moins liée par ses lois à la matière, il appartient au contraire à la physique de laisser là les actes derniers, les formes du corps, les entéléchies et autres bagatelles logiques^ pour étudier la véritable âme sensible, substance corporelle atténuée par la chaleur et rendue invisible, souffle d'une nature d'air et de feu préparée par la mollesse de l'air à recevoir les impressions^ et par la vigueur du feu à lancer faction, nourrie de parties aqueuses et de parties huileuses, rassemblée surtout vers la tète et parcourant les nerfs des aniniattx, enfin entn tenue et forlifiée par le sang spiritueux des artères (1). Cette physique empruntée à Téiésio, comme Bacon Tavoue lui-même, n'est pas bien tlaire ni bien positive surtout, mais elle a cela de bon aujourd'hui, qu'elle nous montre lusage que Bacon faisait de 1 induction pour poser des êtres et de.s faits hypothétiques ; cet esprit, moitié air moitié flamme, propre à mouvoir le corps et dont tous les accidents successifs possibles expliquent les phénomènes de la vie et de la mort (-2), est une véritable idole qui, selon les idées dominantes au seizième siècle, expliquait tout aussi clairement les faits physiologiques que le double fluide électrique qui repousse ses propres parties et attire celles de son contraire, parait expliquer aujourd'hui les faits d'électricitér Nous devons encore signaler ici dans Bacon, puisqu'il s'agit
(1) BacoD, deAug. scient., IV, 3.
i^îj Id., hist, vit. et mort.
I)li PHILOSOPHIE MODERNE. ^^7
(le la physique, la tendance, si commune de sou temps, à expliquer tous les pliénomènes possibles par des appétits naturels dont les corps seraient doués, ou, ce qui revient au même, par des attractions telles que celle de Faimant pour le fer. Selon lut, par exemple, le corps, échauffé par le mouvement, appelle et attire les aliments (1) ; les fonctions des organes sont excitées par l'esprit vital comme le fer est excité par Faimant à attirer le fer (2) ; enfin le mouvement des graves tient à une cause générale semblable à celle de Fattraction magnétique ; c'est une émission d'esprit, une vertu immatérielle qui résulte dans le corps qui opère de Funiverselle union et de la sympathie de Funivers, et qui dépend de la nature primitive de la matière et des semences génitales (3) ; les graves doivent tendre au centre de la terre diaprés leur nature et par un schématisme qui leur est propre, ou bien être attirés, entraînés par la masse corporelle terrestre, et, de leur consentement, portés à s'unir avec elle. Dans ce cas, la force et Félan du corps grave doivent augmenter ou diminuer selon sa distance à la terre, et Fexpérience d'un pendule au sommet d'une montagne et an fond d'une mine, peut servir à résoudre définitivement lu question (4). Toutes ces idées sans doute, et d'autres semblables des contemporains de Bacon, ont produit ou amené en parlie la découverte de la loi de gravitation, mais il est bien difficile de les regarder comme suggérées par ime induction vraie et rigoureuse, du moins en tant qu'elles supposent des vertus actives particulières dans les corps, et qu'elles leur attribuent les causes des phénomènes (5).
(1) Bacon, hist. yit. et mor<., VI, 1 et 2.
(2)Id., id., canon V.
(3) Id , .Sy/oa sxlvafum, cent. X. art. 907.
(4) Id., nov. org.t II, 36.
(5) A propos des qualités occnltes dont il s*agit ici, nous ronlons réclamer «ontre la réputation fflcheoM faite \ Bacon comme prtisan des sciences secrètes qui de son temps commençaient k être en discrédit auprès des savants. S'il ne prie pas toujours de Tastrologie et de l'alchimie avec le mépris ignorant qu'on en affiche aujourd'hui, il mi t montrer du moins ce qne ces sciencet pourraient avoir de fondé, qnoique sans doute illusoires dans l'état. Quant \ la divination et è la fascination, ces deux mois lui servent \ grouper (pourquoi nier en effet ce qu'on ne peut expliquer?) tons les faits historiques ou individueb qu'on réanit aujourd'hui sous le nom de magnétisme uninial. Ainsi l'extase et la prédiction quand le corps est affaibli par la maladie, certains songes, la possession sacrée, l'inspiration divine, le don de prophétie, l'action de l'honune sur lui-même par l'imagiuation et d'un homme sur un antre par contagion, effluve, irradiation, écoulement d'es-
Cette observation nous conduit à caractériser enfin la ptiysique de Bacon dans son contenu, qui ne sert pas peu à éclairer la métliode, et qui, d'ailleurs, a bien son importance aussi. On ne peut contester que Bacon ne tende autant que possible, à réduire les formes des phénomènes à des mouvements déterminés, et cela doit être, puisque, selon lui, le mouvement est, parmi les qualités inhérentes à la matière, la première et la plus essentielle. Mais il est certain aussi que ces mouvements, au lieu de dépendre simplement les uns des autres dans un progrès à Cinfini et de suivre des lois purement mathématiques, reconnaissent souvent pour causes des appétits ou dispositions, ou en général d'autres qualités qui sont difficiles à imaginer comme attributs d'une matière nue. Il suit de laque Bacon ne pose pas en effet la matière nue, et bien plus, il ne détermine même pas rijçoureusement les propriétés premières qu'il lui octroie [\). C'est plutôt en poète qu'en savant qu'il aime à parler de la matière; ainsi, dans son interprétation de l>ptique symbole de Pan, l'un des plus beaux épisodes de son traité des sciences (2) , il développe avec amour la triple conception qu*on en peut former : Pan, Tunivers matériel, est fils de Mercure, c'est-à-dire, du verbe divin ; mais une autre tradition le fait naître de Pénélope et de tous les prétendants ensemble, c'est-à-dire des semences confuses des choses ; de là la philosophie d'Anaxagore avec ses homéoméries^ la philosophie alomistique plus saine et plus subtile qui dans les semences consubslanlielles ne fait varier que la figure, les doctrines de Thaïes, d'Anaximène et d'Heraclite qui dans leur principe unique en acte et varié en puissance confondent les semences diverses, et surtout celles d'Aristote et de Platon qui donnent la matière pour femme commune à toutes les formes prétendantes ; enfin Pan, selon la troisième tradition, qui est de source hél3raîque apparemment, est fils de Jupiter et de
prit, transport de Tertn magnétique enfin, et tons les usajjes ^n*on peut foire de ces facvltâ, rentrent pour lui dans ces deuE mois divination, fascinaliont sans cpi'il prétende en oonnaltre exactement la nature (<£« tutgm.t IV, 3). Serait-ce Bacon qui aurait su|;gtfré an docteur Alex. Bertrand sa théorie expérimentale de l'extase 7
(Il Ce double point de vue qui se montre clairement dans la division de la phjsiqne, où les appétits sont classés k côté des mouvements et ceux-ci partagés en plusieurs classes, est Ja véritable raison qui a empôcbé Bacon, dont l'esprit était trës-pcn mathématique, de àefioir rigoureusement les mots de matière et détonne.
(2)D«ai/^m., 11,13.
Va/front^ c'est-à-dire de Dieu et du péché. Or, Bacon, physicien, partage évidemment ses sympathies entre deux de ces interprétations de la fable, celle des atomes et celle des forme.«, en considérant toutefois celles-ci non comme abstraites, mais comme des sortes de vitalités inhérentes à certaines parties dé la matière. 11 manifeste souvent son admiration et même sa préférence pour la philosophie de Démocrite, mais en fait, il emploie Tinduction à dévoiler quelquefois des formes vivantes dans la matière morte. N'oublions jamais enfin, que si le savant exerce sur l'univers cet esprit d'investigation, de poursuite, de chasse ( car Pan est le dieu des chasseurs, et tout mouvement, tout progrès n'est qu'une chasse ), Thomme religieux ne disparaît jamais dans Bacon, car il sait que Pan est, après Mercure, le messager divin, sublime symbole qui rappelle le chant de la Bible : Cœli enarrant gloriam Dei.
Nous avons vu que Bacon ne peut être considéré comme philosophe ni comme métaphysicien, nous avons montré comment la science, exclusivement physique .selon lui, n'atteint cependant ni ne menace le ciel, mais plutôt l'aperçoit de loin et le peint à sa manière ; nous avons discuté la méthode, exposé ie point de vue général de la physique, il nous reste à étudier Bacon politique et moraliste. Mais, sous le premier aspect, il n'est ni bien intéressant ni bien original, et il nous parait, sans doute à cause de ses préoccupations administratives et du règne si bien établi sous lequel il a passé ses meilleures années, bien plus occupé des affaires que des questions générales. Comme moraliste, on conçoit que, disposé à laisser le dogme à son église, il n'ait pu faire autrement que de lui abandonner aussi les canons de la pratique. Mais il reste un principe général qu'on ne peut trop louer, et que Descartes adopta plus tard aussi. Nous voulons parler du principe de la solidarité, présenté, il est vrai, sous une forme un peu trop physique suivant les habitudes de Bacon : chaque chose est, dit-il, douée d'appétit pour une double nature de bien ; l'une d'après laquelle elle forme un cerUin tout, l'autre plus digne et plus puissante, d'après laquelle elle fait partie d'un tout plus grand : le fer est porté vers l'aimant par une sympatliie particulière, mais augmentons son poids, il se portera, bon citoyen et patriote, vers la terre, région de ses naturels. Allons plus loin maintenant : les corps graves pèsent vers la terre, mais plutôt
que de souffrir une séparation violente, ou, comme on dit, un vide, ils s'élèveront et rendront ainsi leur devoir au monde et non plus à la terre. Ainsi il arrive presque toujours que la forme la plus générale est celle qui attire les moindres appétits; mais rhomme, quand il n'est pas dégénéré, est, par-dessus tous les êtres, marqué de cette prérogative du bien général, et la foi chrétienne, entre toutes les philosophies, sectes ou religions, est celle qui a le plus déprécié le bien individuel pour élever le bien de la communauté (I). Enfin (et Descartes encore ici suivit Bacon ou plutôt suivit une tendance de plus en plus dominante de ces siècles qui les premiers donnèrent à Tère moderne le caractère pratique qui la distingue ) , Bacon donna la préférence à la vie active sur la vie contemplative qui tout au plus appartient à Dl u et aux anges^ et condamna sous ce rapport la vieille réponse de Pythagore dans les jeux olympiques, et la plupart des philosophes anciens. Mais il fut bien absolu sous ce rapport quand il osa écrire : « Si quis « judicet doctrinam omnem referendam esse ad usum et actio- « nem recte sapit. » Dans ce mépris de Bacon pour la science pure, qui cependant élève Tintelligence de l'homme vers la divinité, on reconnaît la source de la grandeur industrielle et aussi celle du matérialisme et du désespoir moral en Angleterre. Nous avons pu voir combien en France et daas un siècle plus pratique déjà, Descartes sut être grand et garder une juste mesure !
9. La philosophie de Bacon n'étant qu'une grande ébauche remplie de contradictions et dUnconséquences que notre exposition aura suffisamment fait ressortir sans doute, on comprend sans peine qu'elle ne put être Forigine d'une école forte et sévère en Angleterre et moins encore en Europe. Cependant son importance n'en est pas pour cela moins grande, car ces amas de connaissances et d'idées, quand leur ensemble porte le cachet d'un homme de génie, représentent à un très-haut degré le sens de la tradition intellectuelle dans l'humanité, et, pour employer une expression mathématique, sont à la fois des fonctions du passé et de l'avenir. Chose étrange ! bien naturelle et bien vraie cependant , Bacon fut le grand ennemi de la mémoire d'Aristote, et il continua l'œuvre véritable de cet homme
1) Bacon, deAiigm. srient.t VII, 1.
interrompue pendant toute la durée du moyen âge. Reconnaître des principes indémontrables, souverains de la pensée, axiomes, règles et lois du mouvement de Tintelligence ; classer, «liviser, prévoir, encyclopédiser ; ensuite fonder la connaissance sur les sens et appliquer une méthode rationnelle à fa donnée sensualiste, c^est là une tendance commune d'Àristote et de Bacon, et ce dernier en produisit un nouveau développement, signe ou cause, peu importe ici, de la doctrine expérimentale qui est particulière à la philosophie naturelle des modernes. De même Descartes n'avait pour Platon qu^une fort médiocre estime ; c'est cependant de la théorie des idées qu*il amena une phase nouvelle fondée sur une doctrine plus une et plus rigoureuse, autre source de notre supériorité sur les anciens.
L'antiquité se ferma sur Fantagonisme d' Aristote et de Platon ; le moyen âge passa sans le résoudre ; la philosophie de Racon, origine première de toute philosophie anglaise, prépara un antagonisme tout à fait analogue entre les doctrines qui naquirent d'elle, et celles qui naquirent de la philosophie de Descartes. Nous verrons plus tard quelle période et quel développement de la pensée put embrasser et régler le cartésianisme. Pour que le baconisme eut la même destinée, il fallait qu'un génie puissant et rigoureux le systématisât, lui donnât Tordre et la précision. Un contemporain de Descartes remplit cette mission, et ce fut Hobbes.
Ce nouveau représentant d'Aristote eut d'abord l'unité de principe à établir, la théologie naturelle à délaisser. Moins religieux que Bacon et plus absolu dans sa raison, il dut commencer la science par la logique en fondant toutefois celle-ci sur le principe unique de tout savoir et de toute investigation ; enfin, après avoir établi dans leur rigueur les points fondamentaux du baconisme, il dut nécessairement en tirer les conséquences et par suite donner place au syllogisme qui construit la synthèse. A part ces changements, sans lesquels les idées de Bacon ne pouvaient revêtir un vrai caractère scientifique, nous verrons Hobbes développer les principes de celui que nous ne craignons pas d'appeler son maître, bien qu'il joue comme un enfant avec ces hochets de doctrine que son élève emploie à dresser un échafaud terrible. Ensuite, mais plus tard, nous verrons comment cet Hobbes, que Ton a dit n avoir pas eu
cVécole, sut et dit à Tavance ce que vingt philosoplies des plus célèbres ont cru trouver et n*ont compris qu'en partie. Mais venons à Fexposition.
10. Hobbes pénètre dans la philosophie en envisageant rhomme comme le faisait Bacon, c'est-à-dire ainsi qu'un miroir où se représentent des objets extérieurs que nous appelons des corps et auxifuelsnous reconnaissons certains accidents ou qualités. En effet, selon lui, il y a continuellement en nous des images des choses qui sont hors de nous, et la représentation des qualités de ces êtres est ce que nous nommons concept^ imagination^ idée, connaissance; la sensation est ainsi Torigine de toutes les pensées, et nous ne pensons que ce qui est corps ou composé de corps. En un mot, corps, substance, être, ne présentent à l'esprit qu'une seule et même idée réelle, et parler d'une substance incorporelle est absolument le même que d'un corps incorporel. Nous savons que nous existons parce que nous pensons et que nous ne pouvons séparer la pensée d'une matière qui pense ; en effet, la matière est le support commun des sujets de tous les actes, et que ces actes changent ou non, elle est conçue toujours la même, sujette à tovs les changements (1).
La philosophie est la connaissahce acquise par droit raisonnement des effets ou phénomènes à Taide de la conception de leurs causes ou générations, ou réciproquement des générations possib'es à Faide des phénomènes connus.
Et sonobjet est le corps qui seul peut être connu, ou plutôt tout corps qu'on peut considérer, dont on peut concevoir une génération, qu'on peut composer ou diviser.
Et sa iinestlapplication par l'industrie humaine, de certains corps à d'autres corps, pour produire des effets semblables à ceux que l'on a conçus, selon les usages de la vie et que la matière le souffre.
Les effets ou phénomènes dont il est question sont les facultés du corps ou les puissances par lesquelles nous les distinguons les uns des autres (â).
[i)Hobbes, Léviathan^ chap. 2. — De lanat. hum , cliap. 1 Obj. aux médit, de
1) CSC ai tes, 1 et 2.
(2) L'idée de cause ne diffère pas de celle de gënéralion ualurellc ou .le suite observée de deux phënomènes.
DE PHILOSOPHIE MODERiNE. 435
Le droit raisonnement consiste précisément à composer et à diviser comme nous venons de le dire, ou, si l'on veut, à ajouter et à retrancher, car ces opérations n*ont pas lieu seulement pour les nombres, mais pour tout corps que nous concevons. Quelque cliose s'avance, nous le voyons, c'est un corps ; mais il marche, il est donc animé : il donne des signes de raison, c'est un homme : corps animal raisonnable, c'est une somme qui donne l'homme. Maintenant de celte somme, si le sujet qui la porte vient à s'éloigner, nous retrancherons successivement les parties, et quand nous aurons soustrait animé et raisonnable, il nous restera corps. Raisonner, considérer, c'est là tout ce que cela veut dire (1).
11. La logique n'est ainsi qu'une computation. Étudions le fondement de toute computation, les noms. La pensée de l'homme est coulante et caduqtie ; ce n'est pas que la sensation présente manque de clarté, mais la mémoire, qui ne présente, ainsi que l'imagination dont elle ne diffère pas au fond, que des fantômes faciles à se dissoudre et à s'évanouir, ne suffirait pas, sans les noms, pour fixer les objets sensibles et les soumettre à la considération. Les noms servent donc d^bord de marque aux choses auxquelles ils ont été une fois appliqués. En outre, ils servent de signes. Le signe est le conséquent d'un antécédent ou Tantécédent d'un coaséquént, lorsque nous avons plusieurs fois éprouvé le même ordre de succession entre deux phénomènes : ainsi nuage épais est signe de pluie ; c'est là le signe naturel, puis vient le signe artificiel, et il en est de plusieurs genres, entre lesquels lemploi d'une certaine connexion des sons de la voix humaine pour signifier les pensées et les mouvements de l'esprit. Sans la parole il n'y aurait pas plus de société entre les hommes qu'entre les ours, les lions et les loups ; avec elle ils ont pu convenir d'appliquer tel nom à telle chose particulière.
Il y a plusieurs catégories de noms : les noms propres qui s'appliquent aux individus isolés, les noms communs qui s'appliquent à plusieurs et sont dits généraux par rapport aux autres, enfin les noms de noms ou de discours. Les noms sont positifs ou négatifîs. Un nom positif doit exister d'abord, après quoi l'on peut dire que ce nom ne convient pas à tel objet qui
(1) Ilnbbes, Logica si>'e computatiOyCA^, 1.
en porte un autre ; ainsi tout être, s41 nVst pas homme est non homme, s'il n'est pas blanc est tum blanc. Injuste^ infini et d'autres de ce genre, sont des noms négatifs. Un nom peut enfin représenter plusieurs noms par circonlocution : qui consulta patrum, qui leges juraque servat , c'est le juste.
Les noms communs sont plus ou moins compréhensifs. Ainsi corps comprend homme^ et le réciproque n'a pas lieu. Il en est qui ont la même compréhension : homme^ raisonnable. Tel est le seul sens réel des mots universels, car il n'y a rien d'universel dans la nature que les mots. Mais il n'en est pas moins permis d'ordonner les mots selon l'ordre dans lequel ils s'embrassent, quoique un pareil tableau achevé suppose une philosophie parfaite et ne soit pas bien nécessaire en lui-même (t).
La proposition est un discours par lequel on affirme qu'un nom convient à un autre ou qu'un nom plus commun en contient un autre moins commun. Le mot est sert à la copulation. Tout verbe suppose ce mot, car marcher c'est être marchant, vivre, être vivant. Ce mot n'est du reste nullement nécessaire, car on peut assembler les autres sans lui, et si l'assemblage est exact, la proposition est vraie ; car la vérité est dans les mots et non pas dans la chose ^ elle n'est pas un attribut de Fêtre mais de la proposition, et c'est se jouer que de dire avec les métaphysiciens que l'être, Tun et le vrai sont la même cliose.
Le syllogisme est un discours composé de trois propositions, dont la troisième s'ensuit des deux premières. Il résulte de la réunion de trois mots, comme la proposition résulte de la réunion de deux. Il suffit, en effet, que l'imagination se représente successivement le fantôme de la chose nommée avec des accidents qui lui fassent appliquer trois noms différents, et qu'elle se rappelle que ces accidents appartiennent à une même chose à laquelle ces trois noms s'appliquent pour qu'elle ait conclu par la même. Ainsi dans le syllogisme, on peut dire que deux mots sont liés par un troisième intermédiaire, ou encore que deux mots reviennent à un plus commun, qui les comprend tous deux : homme, animal, corps ; tout homme est animal, mais tout animal est corps, donc tout homme est corps. Au surplus l'usage en apprend plus long sur le raisonnement que toutes
.1) HobUs, logiea, II. — Livialhan, IV.
DE PHILOSOPHIE &IODERME. 4 55
les figures du monde ; il suffit de se garder des erreurs qui se rapportent communément à deux genres : employer les mots très-inconstants de leur nature sans les bien défmir, ce qui expose à croire que Ton pense ce que Ton ne pense pas en effet, et parler métaphoriquement, c'est-à-dire employer les mots dans un autre sens que celui pour lequel ils furent institués (1).
C'est ainsi que le raisonnement consiste à composer et à diviser les mots, et que la science procède méthodiquement, des noms aux propositions et des propositions aux syllogismes, jusqu'à ce qu'elle ait épuisé les conséquences de tous les noms qui la regardent. Le sens et la mémoire nous enseignent le fait, et la science ses conséquences, de telle sorte que nous puissioas engendrer causes et effets selon Tordre ordinaire, en tant que notre puissance les embrasse (2) .
La méthode est à la fois résolutive ou analytique, et composilive bu synthétique; la connaissance sensible est éminemment synthétique, mais il ne peut y avoir de science sans analyse. Eu effet, la science recherche les causes, elle ne demande pas seulement qfi'est' ce ? mais encore d'où est-ce ? Or, la cause d'un tout ne |;>eut être connue que par les causes des parties qui la composent, parties de nature et non de masse , c'est-àdire que les noms universels sont les moins connus pour nous, de même que les totalités des choses, et doivent, au contraire, devenir les plus connus pour la science. Il faut donc connaître d'abord les causes des accidents universels ou qui sont communs à tous les corps, à toute matière ; mais avant de connaître les causes, il faut connaître ces universels eux-mêmes, et comme leur nature est contenue dans celle des singuliers, il faut l'eu déduire par raison, c'est-à-dire par analyse. Ainsi, par exemple, le nom du carré se résout en ceux plus généraux de ligne, plan, limite, angle, droiture, égaUté ; celui de l'or eu solide, visible, grave, etc. Parvenu enlin aux causa des plus universels, on les trouve évidenUs par elles-mêmes, et il n'est besoin de méthode pour les découvrir. En effet, elles se réduisent à une seule qui est le mouvement. Toute variété de ligure dépend de la variété des mouvements qui la construisent,
(!) Hobbes, logica, lll et ly . — Lé^fiathan, IV. (2) 1(1., Levialhun^ V.
^56 UANUEL
un mouvement n'a sa cause qu'en un. mouvement, et toute la diversité des choses sensibles vient d'un mouvement en partie caché dans l'objet actifs en partie dans Vobjet qui sent. Il est vrai qu'on ne peut, sans raisonner, déterminer quel est ce mouvement, mais il est évident que ce ne peut qu'en être un, car un changement d'état ne peut être autrement conçu, et la chose est parfaitement claire, bien qu'obscurcie par les pré jugés.
. Ici s'arrête la partie analytique de la science. Nous avons, en effet, les définitions des causes premières, autrement dit les expositions de nos plus simples concepts, lieu et mouvement, par exemple : lieu, l'espace adéquatement occupé par le corps ; mouvement, la perte d'un Heu et l'acquisition d'un autre. Alors nous commençons à composer : qu'un corps se meuve, si nous ne considérons en lui que le mouvement même, nous avons la ligne, ou longueur; si nous considérons le mouvement et la longueur, nous avons la surface, etc. Entin, par compositions et décompositions de ce genre, nous donnons naissance à cette partie de la philosophie, qui s'appelle géométrie. Ensuite, nous considérons l'action d'un corps sur un autre parle mouvement, puis nous étudions ce mouvement des parties, qui fait que les mêmes choses semblent changer pour les sens, et produisent les phénomènes de lumière, couleur, froideur, chaleur, etc., et cette recherche suppose auparavant l'étude de la sensation et la connaissance de sa cause. C'est là toute la physique, et il ne faut pas demander ailleurs ce qu'on peut savoir des mouvements et des vertus des astres.
Nous arrivons ensuite à la morale, qui suit la physique, parce que les mouvements des esprits qu'elle considère, appélti, aversion, amour, etc., ont leur cause dans les sens et dans Timagination, qui dépendent à leur tour du mouvement. Enfin vient la philosophie civile, qui seule pourrait être exposée indépendamment de la philosophie naturelle, parce que les passions, toutes dépendantes qu'elles soient de la physique, peuvent être observées directement , et que dès lors , si l'on pose un principe pour définir le juste et la loi , on peut partir de là pour déterminer le juste et l'injuste dans tous les cas possibles (I).
(1j Hobbe», logica, VI.
42. Arrêtons-nous ici quelque temps, car nous avons établi les fondements de la doctrine d'Hobbes, et l'exposition en sera brève. Le principe de la connaissance par les sens a été posé d'abord, et à lui se rattachent les idées de matière première et de mouvement, origine de toute modification, qu'Hobbes ne discute pas, mais affirme simplement; nous verrons mieux encore dans un instant comment parait le monde dans sa pensée; mais continuons. Le principe des noms vient ensuite, et il est posé encore affirmativement et sans preuve directe, mais • plutôt comme une conséquence bien naturelle du premier: qui ne voit, en effet, que si toute connaissance est le fantôme présent, ou plus ou moins effacé d'une forme sensible, tout ce que la science peut faire, c'est de nommer ces fantômes, puis de couper les noms selon qu4ls conviennent à certaines de ces apparences ou à plusieurs d'entre elles à la fois? Un nom peut être arbitrairement appliqué à plusieurs spectres, quoi de plus simple? Plusieurs objets ne peuvent- ils pas être présents à l'imagination sous une appellation commune, et ne peut -il pas même y avoir des noms de noms et des noms de discours ? Mais vouloir qu'un mot soit plus qu'un mot, qu'il y ait d'autres êtres que ceux qu'on imagine et qui sont toujours singuliers, et que cependant toute idée ait son origine dans les sens, c'est se contredire. De ces deux principes, posés dans toute leur rigueur, le premier, quant à son origine, appartient à Bacon et le second se déduit du premier. Il doit donc y avoir un grand rapport entre la méthode d'Hobbes et celle de Bacon. En effet, d'après le premier principe, toute notion étant sensible, l'analyse fera connaître ce qu'il y a de commun entre plusieurs objets, et cette analyse d'Hobbes est exactement l'induction de Bacon, puisqu'elle va du particulier au général. Mais Hobbes, dont le principe est plus sévèrement posé, peut à la fois, jrrâce au nominalisme, se préserver des illusions qui séduisirent quelquefois Bacon, et remonter réellement et non plus seulement en intention, comme son maître, aux faits ou plutôt aux noms les plus généraux. Une marche toute rationnelle le mène à ridée première du mouvement, que Bacon voulait et ne pouvait atteindre, et alors, parvenu au sommet et au point du repos, après une analyse de mots bien plus facile que I analyse des choses, il envisage l'autre branche de la méthode négligée par Bacon, la synthèse, et il fonde une vraie philosophie. Hob-
bes était, nous le dirons tout à l'heure, mauvais géomètre, mais enfin géomètre, et ce fut là, dans son esprit, la source de ce rationalisme inconnu à Bacon ; il regardait comme vaine en philosophie naturelle toute recherche qui n'a pas son principe dans la géométrie, et comme d'inutiles bavards tous ceux qui veulent enseigner Tune sans savoir l'autre (I) j malheureusement« et nous le verrons bientôt, s'il savait la géométrie, c'était la sienne propre et non celle des autres; il eût autant valu l'ignorer.
45. Passons maintenant à Texposition des idées les plus communes, ou, pour mieux dire, à la définition des noms les plus généraux qui servent de base à la synthèse scientifique, c'est-à-dire, formons une philosophie première.
Pour y parvenir, supposons l'univers anéanti et rentrons en nous-mêmes ; nous pourrons alors regarder les idées survivantes, c'est-à-dire la mémoire et l'imagination des grandeurs, des mouvements, des sons, des couleurs, et de leur ordre et de leurs rapports, comme des fantômes, purs accidents en nous qui imaginons, ou bijsn encore comme des espèces de choses extérieures qui n'existent pas, mais qui paraissent exister. Envksajfeons-les sous ce dernier rapport. Nous souvencmsnous d'abord d'une certaine chose, non en tant que c était cette chose, mais seulement en tant qu'elle était hors de nous, voilà l'espace : fantôme d'une chose qui existe en tant qu'elle existe^ pur fantôme, imaginaire par conséquent ; c'est ce qui parait situé hors de l'organe, et n'être pas occupé^ mais poi*voir rélre. Quant au temps, c'est dans la pensée qu'il faut le chercher; où seraient, en effet, le jour, le mois, Tannée, sans les computations qui se font dans Tesprit ? Le temps n'est que le fantôme du mouvement, en tant que dans le mouvement nous imaginons l'avant et l'après. L'idée de partie, soit dans le temps, soit dans l'espace, dépend exclusivement des soustractions opérées par l'imagination. Celui qui divise obtient autant de parties qu'il en conçoit, et une de plus, celle du tout qu'il croit diviser. Comment pourrait-on, en effet, séparer réellement une heure' d'une autre heure ou un hémisphère d'un autre hémisphère? Le tout et la partie sont ainsi des considé-
(I) Hobbes, logicOf VI, 6. On ne peut douter que l'exemple cIr Descartes n'ait en cela grandement intiué sur Hobbes.
rations purement arbitraires ; l'un n'est pas ce qui est indivis, car alors le divisé sersiii plusieurs^ il serait les divisés^ ce qui est absurde; mais l'un c'est Tespace ou le temps considéré entre autres temps ou espaces, de sorte qu'on puisse dire, il est un de ceux-là. Le nombre est un et un ou un, un et un, et selon que Ton ajoute ; les mots fini et infini se disent enfin du temps et de Fespace, suivant qu'on peut ou qu'on ne peut pas assigner un nombre de temps ou d'espaces f^us grand que celui qu'ils peuvent contenir. Le mot infini n'a donc aucun sens s'il s'applique à quelque chose d'imaginable, mais il exprime seulement la faculté de notre esprit d'ajouter sans fin (l).
Supposons maintenant que l'espace vienne à être occupé de nouveau, qu'une création ait lieu, il faut que le créé coïncide avec une partie de l'espace, qu'il ne dépende pas de notre imagination, existe hors de nous, et qu'enfin la raison seule, et non le sens, nous apprenne que quelque chose est là étendu sous l'espace imaginaire. Ainsi sont fondées les notions de corps, de subsistant par soi, d'eanstant, et de sujet ou supposé. Mais il y a divers modes de concevoir les corps ; ce sont les accidents, sans lesquels les corps n'existeraient pas, car ils se réduisent tons (couleur, chaleur, odeur, vertu, vice), ainsi que rélabht la philosophie naturelle, à des états d'extension on de grandeur, de mouvement, de repos et de figure, et sans extension ni figure il ne peut y avoir de corps. Quant à la matière commune de toutes les choses, ou matière première, c'est un pur nom, important néanmoins, parce qu'il désigne le corps pris généralement sans forme ni accident à l'exception de l'extension ou grandeur, et de l'aptitude à recevoir la forme et les accidents (â).
Un corps est dit agent ou patient, selon qu'il engendre ou détruit un accident dans un autre corps, ou, au contraire, qu'un accident est engendré ou détruit en lui par cet autre. Cela posé, la cause efficiente d'un effet, ou la puissance qui le produit et le fait passer à Taete, est l'assemblage de tous les accidents requis pour la production de cet effet dans l'agent ; et la cause matérielle est l'assemblage des accidents requis dans le patient. Il suit de là que tout effet est nécessaire quand les acci-
(1) Hobbes, de coifjore, cap. 7.
(2) Id., ia., cap. S.
^ 60 Mâiïuel
dénis sont rassemblés pour le produire, et qu'un effet ne peut être dit contingent que relativement aux choses auxquelles il n'est pas lié (1). Pour ce qui est de ce qu'on appelle cause formelle on essence, elle est réellement efficiente, c'est-à-dire que la connaissance de Tesisence est cause de la connaissance delà chose, mais le mot cause est mal appliqué d'ailleurs,|carr^(reraï«onna- 6/e, par exemple, n'est pas la cadsede Thomme.- Enfin la cause finale n'est encore que l'efficiente là où il y a sens et volonté dans l'agent (2). La connaissance des causes efficientes et matérielles s'applique à la conduite de la vie et à la production des effets qui nous sont utiles ; non que nous connaissons ce qui est avenir, mais notis donnons au passé le nom de futur, et plus nous avons d'expérience, plus aussi nous avons de chances de prévoir avec exactitude le retour de ce passé : il ne peut en effet y avoir là de certitude, V expérience ne fournissant pas de conclusion universelle (3).
14. Nous venons d'exposer des définitions, mais à ces définitions se rattache le principe universel de la philosophie naturelle d'Hobbes, celui d'après lequel il donne une direction à ses recherches, dont le sujet seul, le corps, se trouve déterminé jusqu'ici. Ce principe, c'est celui du mouvement, et voici comment il le prouve et l'énonce : un corps dans l'espace ne peut passer du repos au mouvement ni du mouvement au repos sans qu'un autre corps existe et agisse sur lui, car il est impossible de trouver en lui seul aucune raison d'une détermination ou d'une autre (i) ; cela posé, la cause du mouvement d'un corps ne peut être que dans un corps contigu et mû ; car, sans la contiguïté et sans le mouvement, nous ne pouvons concevoir aucune réunion d'accidents, dans l'agent ni dans le patient, qui nous représente la cause du mouvement de ce dernier. Or, si un corps agit sur un autre, à des temps différents, mais dans des circonstances de mouvement et de repos absolument pareilles pour les deux corps et pour toutes leurs parties» l'effet sera, dans les deux temps, identiquement le même; donc, enfin, aucun changement ne peut avoir lieu que par un mouvement des parties du corps qui change, car un changement
(1) Hobbes, de corpore, cap. 9.
(2) Id., id., cap. 10.
(3) Id., nat. hiim.t page 217 de la trad. franc.
(4) Id., de corpore^ cap. 8» art. 19.
DE PHIL090FHIB HODERME. Hi
suppose une certaine apparence pour nos sens, et puis une autre apparence, tandis que ces apparences seraient les mêmes si un mouvement nouveau n'était survenu ou dans le corps senti, ou dans les sens, ou dans tous les deux (l).
La géométrie est la première science qui résulte du principe ainsi posé par Hobbes, et il en fait une branche de la philosophie naturelle. Le point, selon lui, est le corps dans lequel on ne considère actuellement aucune partie, et le mouvement du corps engendre les lignes, les surfaces et les volumes. Les notions de toutes ces choses, présentées depuis Ëuclide jusqu'à Wallis, semblent ainsi erronées à Hobbes ; mais les mathématiques sont une science rebelle au sensualisme, et, malgré les procédés rationalistes qu'à Texemple d'Aristote il applique aux données des sens, il ne peut parvenir à faire entrer sa géométrie dans Tordre, et se trouve condamné à découvrir la quadrature du cercle, la trisection de Fangle et tous les problèmes impossibles, à lutter contre les savants de son temps et à critiquer les découvertes d'Huyghens, par la raison que ce dernier a supposé faussement le point sans étendue ('2).
C'est ici le cas de faire remarquer que tandis que la science mathématique a toujours servi d'aide et d'appui à la doctrine des idées, et cela particulièrement dans Platon et dans Descartes, elle ruine au contraire la doctrine des sens dont les premières et les plus naturelles conséquences lui sont hostiles. Elle demeure en effet inébranlable, quoi qu^on puisse dire, objection éternelle à tout système qui ose la combattre ou seulement ne pas marcher sur les traces de sa méthode.
La physique d'Hobbes ne fut pas, malgré l'unité et la force de son principe ( le même en apparence que celui de la physique cartésienne ), beaucoup plus solide que sa géométrie : des expériences imparfaites ou peu concluantes, des hypothèses mécaniques mal justifiées, enfin l'absence de lois et de conceptions générales propres à régler le mouvement accordé à la matière, voilà sans doute les causes principales de son infériorité relative, à l'époque où elle parut. Laissons donc là ces théories du monde et des mouvements terrestres dont le seul mérite est d'admettre les grandes vérités que tout au plus, de son
(1) Hobbes, de corpore, cap. 9, art. 1, 8 et 9.
(2) Jd., Emcndaiio malhematicœ hodiernœ. — De pr'incipiis el raliocinulione geumctrarum.
4 62 HAr«U£L
temps, Bacon avait encore pu nier, et passons à la morale qui, pour Hobbes, est encore de la physique, et qui nous avancera bien mieux dans la connaissance de sa doctrine.
Un corps en mouvement agit, soit médiatement, soit immé^ dialemenl, sur un des organes de Thonime ; ce mouvement se propage jusqu'au cerveau et jusqu'au cœur; là naît une résistance, une réaction contre la pression, un effort vers le dehors ; de cet effort, enfin, résulte l'apparition de quelque chose d'extérieur, et cette apparition ou fantôme est ce que nous nommons sensation. Toutes les qualités sensibles sont en nous, et pendant la veille et pendant le sommeil, de purs fantômes ; mais un mouvement ne finit ni tout à coup ni sans une résistance prolongée; la mer agitée ondoie pendant longtemps ; aussi nous arrive- t-il d'imaginer et de songer ou encore de nous rappeler, ce qui est au fond la même chose. Une sensation qui s'affaiblit, un fantôme presque effacé, évanoui, telle est la cause de tous ces phénomènes. Le songe qui n'a lieu que dans un état de rhomme où les objets extérieurs le meuvent diflicilement, doit être plus clair que Timaglnation, et certaines remarques particulières tirées de l'expérience, peuvent seules nous le faire distinguer de la sensation présente ; enfin, le sommeil et les songes font quelquefois suite en nous, et sans que nous le sentions, à la veille et à l'imagination, et peuvent de même y revenir, ce qui fait que nous croyons quelquefois apercevoir des spectres réels, tandis que nous songeons sans le savoir (1).
L'intelligence est une imagination née du discours et des autres signes volontaires ; dans ce sens elle nous est commune avec les animaux ; mais elle est aussi la conception des pensées des autres hommes à l'aide de la suite et de la connexion des noms des choses en affirmations, négations et autres formules du langage ; celle là est particulière à l'homme comme la parole dont elle dépend. L'ordre et le discours appliqués à la mémoire, à l'imagination et à la série des pensées éveillées les unes par les autres, poussent très-loin les facultés de l'homme et le distinguent ainsi des animaux, mais il n'est aucun acte naturel de Tesprit pour l'exercice duquel il soit plus requis que de naître homme et de jouir de ses cinq sens (2).
(1) HobLes, Lci'ialhan^ cap. 1 et 2
(2) 1<1., îtl., c-ap. 3. L'association des idées est une série d'images, irgnlièrc ou iri-rf-
11 y a deux sortes de mouvement à distinguer dans les animaux : un mouvement vital organique comprenant la circulation, la nutrition, etc., et un mouvement volontaire, marche, discours, etc. Ce dernier provient d'une pensée qui est ellemême le résultat d*nn mouvement, et il faut qu^il y ait dans le corps un petit mouvement source du grand ; c'est reffort, c'est la réaction. Nous avons vu que la sensation avec effort extérieur constituait la perception ; cette même sensation avec effort intérieur vers le cœur, constitue le plaisir on la douleur^ selon que les mouvements qui sont produits favorisent ou contrarient le mouvement vital. Maintenant, selon que la réaction a lieu vers la cause de la sensation ou au contraire, il y a appétit ou aversion. L'objet de Tappétit c est le bien, celui de Taversion c'est le mal^ et il ne peut exister de commune règle sur ce point dans la nature, mais seulement dans la cité, à la parole du juge et de l'arbitre. Le beau et le laid sont les signes apparents et probables du bien et du mal. Beauté, bonté, plaisir sont des espèces de bien, Tun en promesse, l'autre en fait, le dernier comme fin, et ce même bien qui est agréable à sa lin est utile à son milieu. Le mal se divise d'une manière analogue, et toutes les passions résultent de ces premiers éléments combinés de diverses manières et marqués de divers noms.
Quand plusieurs passions d'appétit et de haine agissent simultanément dans l'homme, cet état tant qu'il dure, ou plutôt celte agrégation totale s'appelle délibération; les bêtes délibèrent comme nous. La délibération est Hnie au moment seul où ce dont on a délibéré est fait ou rendu impossible, et l'appétit dernier, quand la délibération se termine, est la volonté (1) ; les bêtes veulent aussi. Quant à la liberté, elle n'est que le pouvoir d'agir quand il existe; elle est V absence des obstacles extérieurs an mouvement (2).
gnlière, selon ^*elie a lien avec ou sans bnt. Elles se suiTent comme les monvements qui les produi^nt ; elles s'enchaînent et s'amènent Tnne l'antre, et sont la cause de la réminiscence volontaire. — L'expe'rieoce n'est qu'une sorte de m^atoire, la prudence n'est que Texpërience appliquée aux choses de la vie, et la science n'est que la prudence ordonnëe, formée en théorie. — La raison enfin, comme faculté de l'esprit, c'est l'addition et la ijpustraction des noms généraux f/^nei (d'un homme \ l'antre) et manfius (dans chacun de nous; de nos pensées.
(1) Ilobbes, Léi'iathan, cap. 0.
Ci) Id., chap. 21. Vpvez aussi la murale d'Uobbe» dans le li-ailo de la natiuc hittnainc.
15. Si cette morale, qui réduit tonte passion à un mouvement qui commence ou qui finit, le bien à Tobjet d'un brutal appétit, et la liberté à labsence des chaînes, parait logiquement déduite des premiers principes de la philosophie d'Hobbes, de même sa politique si connue résulte immédiatement de sa morale. En effet, dès que toute pensée résulte d'une sensation et d'un mouvement, tout acte d'un appétit, il faut renoncer à trouver dans Thomme naturel d'autres lois et d'autres règles que celles de la nature même auxquelles il est soumis. Il ne peut y avoir en lui aucun principe d'affection pour ses semblables, aucune idée de devoir, aucune tendance à Tassociation. L'abeille et le castor sont sociables, mais Tliomme ne Test pas, car tout hommeest son ennemi naturel;tout homme a des besoins semblables aux siens, puise à la même source, et détruit ou amoindrit les conditions nécessaires à la conservation de sa vie. D ailleurs chacun a le droit de pourvoir à sa subsistance au détriment des autres, et notamment de diminuer le nombre des bouches par tous les moyens possibles. En un mot, l'homme est un enfant dans cette doctrine, mais un enfant robuste et par conséquent, selon ce mot d'Hobbes, malus puer robustus, un méchant.
Ainsi les hommes sont en guerre. Mais les hommes sont égaux, égaux en force, puisque, tout compensé, on voit que tous peuvent atteindre au même résultat, à savoir : le plus faible tuer le plus fort, et que la femme même est, par cette raison, l'égale de l'homme, et égaux quant aux facultés de resprit,*en ce qu'aucun n'en jsait plus qu'un autre pour ce qui peut tendre à sa conservation. Il résulte de cette égalité, qu'après qu'on a bien pesé les avantages et les inconvénients de la guerre, on doit trouver qu il y a plus de sûreté et moins de chances à courir en y renonçant. De là le contrat par lequel cliacun renonce à ses droits vis-à-vis des droits de tous. Mais comment seral-il respecté, ce contrat qui viole les droits de la nature et ne peut engager par conséquent, ni les descendants des contractants ni les contractants eux-mêmes ? A une seule condition, c'est que Tun des contractants sera immédiatement armé de la force, et de la plus grande force possible, â l'égard des autres. Quel gouvernement sera donc le meilleur? Le plus central, le plus absolu, le plus parfait en lui-même : la monarchie avec le flcspotisme.
DE PBILOSOPniE MODEANE. ^ 65
Parvenu à ce point, le philosophe est soulagé : il a trouvé la loi et la vraie morale. C'est la volonté du plus fort, volonté que son propre intérêt limitera et dirigera, c*est elle qui enseignera le juste et Tinjuste. La vertu dépendra de sa détermination, le bien et le mai de son caprice, et les hommes vivront en paix. Pour le penseur seul, une fois que la nécessité du contrat est admise, ridée du devoir et de la vertu peut devenir quelque chose ; le vice est ce qui est opposé au contrat, et les prescriptions du philosophe s'accordent alors avec celles de la Bible ; mais tout cela est artificiel, car la cité est une machine, un monstre, un Leviathan.
Il est cependant une puissance au-dessus des puissances de la terre. Lliomme attaché comme Proniéthée sur le rocher et rongé d'inquiétudes sans nombre, pensées de mort, de misère et de malheur, qui ne lui laissent de relâche que pendant les nuits, tourmenté d'une crainte perpétuelle dans Tignorance des causes comme dans les ténèbres, Fhomme veut absolument accuser quelqu'un de sa torture. Delà naît l'idée des puissances et des agents invisibles ; de là les dieux créés par la peur. 11 faut un Dieu aussi, mais un Dieu unique à celui qui remonte de cause en cause, et, à l'exemple des plus raisonnables parmi les anciens philosophes, trouve un premier moteur, cause éternelle de toutes choses (1). La crainte des puissances invisibles
(1) La substance des paissances innsibles ne peut ëvidemment être qnt matërielle eonune|tonte substance. Les anges dont parle la Bible, où du reste le mot immatériel ne se lit jaaiais, sont des fantômes. Quant 2i Dieu, il est grand, dit-on, il est donc corps. En lui nous nous mouvons, nous vivons et nous sommes , il est donc corps encore. Les noms que nous lui donnons, bon, puissant^ etc., n'expriment en aucune manière son essence, mais seulement notre volonté de lui appliquer les noms des cboses les plus formidables et les meilleures que nous connaissions { Leviathan, append, — De la nal, hum., page 258). Le culte des puissances invisibles est le même naturellement que le culte des grands de la terre: bonneurs rendus, présents offerts, etc. (i^p/a/Aaw, cbap. II, page 67. ) Laloi prescrite par Moise au nom du maître^ Dominus, a constitué TÉglise, le maître Ta agrandie et complétée en|la personne de Jësus, sanctifiée enfin en celle de l'Esprit. (Id.) — Ce qui perce le plus en tout cela, c'est la volonté de fonder un gouvernement tbëocratique» fin singulière d'un sensualisme absolu ! Mais si l'on se demande enfin ce qu'Hobbes pouvait entendre dans le fait par le nom de Dieu, on reconnatl que le premier moteur, cause ëterneUe des cboses ^Id., cbap. 12), est inintelligible selon ses idëes; que l'écbelle des cnses (no/, hum., page 257) n'exprime rien, si ce n'est la faculté d'ajouter sans cesse et de supposer 2i un conséquent un antécédent. Le moteur et la cause première ne peuvent d<mc se comprendre qu'en un seul sens, ^ savoir quand on les envisage dans le même sujet primitif que le mû et que Veffet. Alors on prend pour Dieu la matière première douée d'une puissance de mouvement et d'accidents indéterminée, infinie. Ces accidents sont et
est la religion, soit que ces puissances soient feintes par celui qui craint, ou conçues d'après des fables publiquement reconnues. Si elles ne sont pas reconnues, c est superstition ; si les puissances existent réellement, c^est la vraie religion. Mais quoi qu'il en soit, le monarque peut seul déterminer les croyances religieuses et le culte public qui intéresse à un si haut degré la tranquillité et la sécurité sociale. L'Eglise est la réunion des chrétiens en une personne suprême dont Tordre seul peut les rassembler ou les disperser, et, sur Tordre du monarque légitime, le Christ même peut être renié par le fidèle (4).
16. Nous n'avons exposé dans ce qui précède que la doctrine publique et explicite d'Hobbes. Hobbes, homme pratique, avant tout, et fortement préoccupé de la question d'utilité physique et sociale pour les hommes, dut nécessairement vouloir fonder une doctrine humaine et applicable, mais en elle se tient cachée, comme au fond d'un sanctuaire, une doctrine plus profonde, seule définitive et complète. On l'entend parler quelquefois, mais elle ne se développe jamais tout entière et devant tous les yeux ; la voici : Thomme a été considéré comme miroir du monde extérieur; ce monde en lui représenté a été réduit à de purs mouvements quant à tous ses phénomènes ; Thomme qui en fait partie a dû être soumis au même mode d'explication de tontes ses modifications; enfin le fatalisme, Tindifférence morale universelle, la loi des appétits et le droit du plus fort ont complété la doctrine. Mais il yreslerait un grand vice, et il y aurait une grande objection possible si Ton devait s'en tenir là. En effet, les facultés de Tesprit, Tacte d'imaginer et de compter en tant que Ton imagine et que Ton compte, tout cela n'est pas le corps extérieur, n'est pas le fantôme. L'homme demeure inexpliqué. Quelle est donc enfin la vérité? C'est que les choses en elles-mêmes sont absolument inabordables et inintelligibles. L'imagination et la mémoire sont pleines de fantômes, et ces fantômes ne sont pas en nous ce que sont en euxmêmes les objets extérieurs. Nous ne savons pas ce que nous sommes, puisque nous ne connaissons rien que par l'exercice des facultés que nous voudrions connaître ; nous ne connaissons
se succèdent sniTant une aërie nëcesuire, sans que noiu puissions comprendre ni leur origine, ni leur fin, ni le monde vague qne seuls ils nous font connaître a nous dont la ni- «on se rëduit à compter des apparences.
(1) Liviathan^i
pas le inonde, puisque d'une part des idées sensibles, pures illusions, nous le représentent, et que de Tautre les idées elles mots qui prétendent exprimer autre chose qu'un phénomène présent manquent de réalité et d'appui hors de nous. Nous devons donc reconnaître que nous sommes les misérables jouets d un p hantas malisme perpétuel.
Mais il faut aller plus loin encore. Je ne connais, je ne perçois, pour mieux dire, rien que de matériel, c'est-à dire sous la forme de fantôme ; Dieu est inintelligible ; 1 idée que j'ai de la cause est purement relative à moi-même et à mon expérience sans me rendre certain d'aucune nécessité extérieure, car il n'y a de nécessité que dans les mots quand j'ai une fois établi leurs rapports et leurs déûnitions. Enfin une seule chose est certaine, à savoir ma propre existence révélée par le rêve qui me joue et par l'épouvante que jettent les spectres dans la nuit profonde où Je suis plongé. Je suis dieu, la vie est mon malheur^ et je crains le néant.
17. Il it'estpas jusquà cette essence intime en quelque sorte de la philosophie d'Hobbes, que Bacon n'ait préparée jusqu'à un certain point : si, en effet, le principe sensualiste est pleinement conçu daiiis ses ouvrages, si celui du nominalisme est presque indiqué dans la critique des idoles de foriun (1), on peut dire que celui de l'égoîsme métaphysique est en germe, d abord dans cette distinction profonde entre la sensation et sou objet, si dangereuse chez un philosophe qui regarde la sensation comme unique origine de nos connaissances, et de plus dans une foule d'aphorismes où il réduit à une bien faible valeur la certitude des vérités sensibles qui illuminent la caverne intérieure de l'homme (â). Ce que Bacon et Uobbes empruntent en commun à Aristote, c'est l'application d'un ratio -
(1) Bacon, nov. org., lib. I, aph. 43, 59 et 60.
(2) Falso asseritur scasum humanunci esse oiensuram rerum quin contra omnes perceptiones tam sensus qiiani mentis snnt ex analogia bominis non ex analogia nniveni. Estque intellectiu humaniu instar speculi insequalis ad radios rerum, quisuam naluram naturae rerum iiamiscet eamque distorquet etiniicit. (Id., id., 4.) Uabet unusquisquespecumsivecavernam individuam qnSB lumen naturse frangit et corrumpit... ut plane >pintns humauus, prout disponitur in >ingulis, sit res varia et omnino perturbata. (Id., id.| 42.) Longe maximum impedimentum el aberratio intellectus provenit astuporeet incompetentia et fallaciis aennum. (Id. , id. , dO.) Intelkctus bumanus ferlur ad abstracta propter natura mpropriam atque ea qnac fluxa sunt fingit esse comtantia. (Id.,id, 51 •) On voit que la critique va bien pins loin que le remède unique proposé par Bacon, l'expérience^
nalisme absolu, surtout chez le second (1)^ aux données des sens. Mais ils rejettent tous deux les principes supérieursjde la raison, Tun pour les remettre à la garde de la foi, Tantre pour les annihiler en les soumettant à Texpérience. Telle est la grande différence entre le sensualisme moderne et le sensualisme ancien. Elle tient surtout à ce que le premier a une tendance idéaliste très-marquée et que nous verrons paraître sans cesse dans la suite de cette histoire. Une différence toute pareille existe entre la doctrine des idées de Platon et celle de Descartes. Suivant Fun, les idées sont dans le monde : elles sont des substances. Suivant l'autre, elles sont dans Thomme et en Dieu : ce sont des pensées. L^antagonisme existe toujours entre la doctrine des sens et celle des idées, mais à un degré différent, et la première est de plus en plus envahie.
18. Mais Aristote n'est ni le seul ni le plus absolu représentant du sensualisme de Tantiquité. L'école ionienne d'abord, ensuite celle des atomistes constituée ' par Épicure, représentent un autre état, à la vérité moins avancé, de la même doctrine, l'andis que des esprits originaux, nous venons de le voir, regénérèrent la pensée d' Aristote, celles des deux autres écoles n'obtinrent guère que la fortune d'une restauration. Mais grâce aux vérités qui, bien qu'incomplètes, se laissent apercevoir à ce point de vue de la philosophie, de même que d'autres vérités apparaissent à d'autres points de vue, cette restauration de l'atomisme fut suffisante pour exercer beaucoup d'influence sur toute une grande partie de la science et des savants, et pour exprimer à sa manière Tantagonisme qui s'élevait contre la doctrine des idées. C'est du midi de 1 Europe et de ritalie surtout, que les recherches d'érudition en pliiloso-
(1) On trouve un exemple frappant de ce rapport entre ArUtote d*nne part, Hobbeft et Bacon de l'autre, dans la manière dont ils résolvent tous la question de l'infini, et par suite l'argument fameux de Zenon contre le mouvement. Aristote admet la divisibilité de la matière i l'infini, en puissance et non en fait ; Bacon parle de cette propriété qu'a l'esprit humain de glisser sans cesse et de ne pouvoir se reposer, ce qui fait qu'il se jette //or impuissance dans cette subtilité des lignes divisibles b rinfmi et des causes qui doivent être causées, comme s'il ne fallait pas s'arrêter quelque part. [Noi;. org., liv. I, apb.48.) Hobbes enfin ne craint pas de prendre pour partie, pour tout et pour uoité, ce qui parait aux sens unité, tout et pnrtie, et de n'admettre de pluralité dans un corps qu'autant qu'il est ou parait actuellement divisé pour tes sens. Il cite au surplus et approuve fréquemment les décisions d'Aristote, et notamment sa définition de la matière preniicre.
phie étaient originaires; elles en sortirent encore au dix-septième siècle, car si des Français, Bérigard de Moulins et Magnen de Bourges se signalèrent dans ces restaurations , c'est en Italie qu'ils vécurent et professèrent ; Gassendi enfin était Provençal, il ne connut Paris qu'à Fépoque où son esprit était formé déjà, et entretint pendant toute sa vie de nombreuses relations avec les Italiens et en particulier avec Galilée (1).
Ce fut là la dernière action philosophique de Fltalie. L'enthousiasme l'avait dès lors abandonnée ; elle portait, elle porte encore le deuil de Bruno; Campanella était en exil, Yanini mourait à Toulouse ; il ne restait à la malheureuse Italie, dans son impuissance à se faire moderne, qu'à suivre son passé dans Tune de ces trois voies qu'elle connaissait si bien. Elle pouvait, en effet, continuer le vieux péripatétisme dont le but était principalement critique des principes chrétiens, œuvre dangereuse et dont le temps était passé ; ou revenir à son académie platonicienne, et se rejeter dans le mysticisme et dans le mépris de a vie ; mais ceci, non plus, n'était pas de ce siècle ; ou enfin, exploiter une philosophie qui ne fiît que l'humble suivante des anciens, que la craintive compagne de la foi ; elle dut prendre ce dernier parti en attendant qu'une révélation lui vînt d'ailleurs. Pour les esprits les plus actifs la science de Galilée fut un grand dédommagement. Attérés par l'inquisition, par Sixte V, par le sort de Bruno, par le violent raffermissement de la religion menacée, ils laissèrent à la foi ce qui appartient à la foi, et dès que le mouvement de la terre eut été conquis sur l'ennemi, ils eurent dans la nouvelle science mathématique et physique une large voie ouverte à leurs investigations.
19. Des essais de restauration dont nous avons parlé, il en est deux qui ne peuvent nous arrêter longtemps. D'abord celui de la philosophie ionienne par Bérigard (2) présente deux caractères frappants, que les historiens de la philosophie ont re* connus. Le premier est d'avoir pour objet principal la critique du système d'Aristote, de rétablir Tionisme contre les objections d'Aristote, de poser et de défendre les atomes, fond réel de la matière, à rencontre des êtres abstraits et rationnels
( 1 ) Cette nature un peu étrangère de la philosophie de Gassendi dut faire supposer qu'il avait visite l'Italie. Ce fait est cependant d?nienti par Sorkière, son ami. Gassendi, OEuvrex compl,, t. I, préf.
(2) Circultts pisanus seu de yetenim et pcrip, phil. dialogi. 1643.