LIVRE QUATRIÈME
MOUVEMENT DIRECT DE LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE DEPUIS DESGARTES JUSQU'A LOCKE.
ELEVES IMMEDIATS DE DESGARTES. ^ INTRODUCTION DR SA DOCTRINE EN HOLLANDE.
1. Descartes étant mort en 1650, et avant lui le père Mersenne, Clerselier, Tun de ceux qui avaient consulté le maître avec le plus de fruit, et celui qui Tavait le plus ouvertement reconnu pour tel, resta le principal représentant du cartésianisme en France. Au surplus, le père Mersenne, homme droit et simple et bon esprit, mais quelque peu bizarre, attaché à Fétude de questions toutes particulières len théologie et en physique, cerveau très- éclectique, passionné pour les discussions et même pour les querelles qu'il excitait entre les plus fortes pensées de son temps et au milieu desquelles il cherchait à apercevoir cette étincelle de vérité qui résulte du choc, n'était peut- être pas plus dévoué à Descartes qu'à Roberval, qu'à Fermât, qu'à Gassendi, qu'à Hobbes ; mais le premier, d'un génie plus indépendant et plus dominateur que tous les autres, exigeait de sa part des condescendances qui ne devaient rien coûter à sa sincère admiration. Le père Mersenne était donc pour Descartes comme un ami, un parent, une personne qui vous a toujours vue, qui vous a senti grandir, et vous aime,
el désire vos succès. Ce n'étail pas, ce ne pouvait pas élie uu élève ni ime bannière pour quelque parti que ce fût (1).
Après la mort de Mersenne,Carcavi voulut lui succéder et tenir l'ofHce d'intermédiaire entre Descartes et les divers savants de son temps ; mais il se montra si aveuglément attaché ù Roberval, dont il reproduisait avec force les accusations, et (fu'il prétendait ne s'être brouillé avec Descaries que par la taule du pcuiiilelligent père Mersenne (^), qu'il alla jusqu'à répéter à son correspondant le reproche absurde d'avoir pillé lalgèbre d'Harriot. Descartes prévint Clerselier qu'il ne répondrait pas. 11 était alors en Snède, et mourut bientôt après.
2. Clerselier, et bientôt Rohault avec lui, restèrent en quel- <(ue sorte les lieutenants de Descartes. Le premier était le l)ean-frère de Clianût, ambassadeur en Suède, qui avait attiré Descartes auprès de Christine et qui resta maître de ses papiers. xVussi put-il publier bientôt les deux ouvrages posthumes dont Descartes avait souvent parlé lui-même (3), et des recueils de lettres, qui par malheur sont quelquefois élaguées et ordinairement modiliées dans l'expression. L'esprit de tenue sévère et ))resque d'hypocrisie qui faisait alors des progrès tous les jours exigeait ces sacrifices ; le hasard seul livra plus tard à Finipression un admirable ouvrage sur la méthode, el le commencement d'un ouvrage polémique, qui, publié plus tôt, eut vivement agité le corps enseignant (4). D'autres papiers se perdirent (5), et enfin nous avons vu le cas que Bossuet, et, à plus forte raison, des théologiens moins attachés que lui au cartésianisme, faisaient alors de la libre pensée et de la sincère philosophie. Ou croyait fonder un royaume éternel en ce
(1) Lellicde Caicaoi à Descartes et rép.f III, 16, e'c. — f^o/age du monde du //ère Daniel. — Leibnitz, Lettres à M. Rèmond^ rec. de Dcsmaizeaux. C'esl it peu près iiin&i que le père Daniel a voulu représenter Merscnnu dans son Voyage du monde de Descartes, Mais son plan exigeait qu'il le ilonnftt comme un pea pins imbn qu'il ne l'était |H!ut-étre des idées carti^iennes, et au surplus il le représente moùis attaché par conviction que singulièrement affeclioMné ù ces idées.
(•i) Lettres de Catcuifi, édit.deM. Cousin, t. X.
(3) Le Monde, qu'il avait renoncé k publier, effrajé par le procès de Galilée, ci remplacé enmite par les PrhieîpeSf qui parurent en 1617. Cet ouvrage posthume parut repentiant avant que Clerselier eût songé à le donner, et Dclaforge aussi publia le traité d* r Homme avant lui.
(4) Les règles /jour lu direction de l'esffrit. — La recherche de la vêrilc fhti lv\ / iimières naturelles.
(5) Le traité Dr Deo S ocrât is.
DE PHILOSOPHIE MODEIIMK. 221
monde, el Bossuel était presque le pair de Louis XIV dans cette splendide organisation des dogmes, des pouvoirs et des cultes. Mais ce royaume n était pas celui de Jésus-Christ, et nous savons combien il pouvait durer. Le cartésianisme, qu'on trouvait trop hardi, devait périr lui-même ou disparaître pour longtemps dans son ensemble, et cela préci.sément pour avoir demandé lalliance de TEglise et pour avoir ménagé les puis- >ants. Nous ne savons, hélas ! êtres finis, imparfaits que nous sommes, nous ne savons marcher (|ue par sauts et par bonds ; nous dépassons la vérité quand nous voulons Tatleindre, et ce n'est qu'après avoir agi, réagi et tâtonné bien longtemps que nous la saisissons enfin. Mais alors même une autre vérité plus haute apparaît quelquefois devant nous, et nous sommes condamnés à mépriser ce que nous avons aimé. Ainsi la religion dut s'affoiblir jusqu'à Tagonie, dontlelle ne s'est pas encore relevée au temps où nous sommes, parce qu elle avait voulu s appuyer sur Tempire et s'arrêter avant d'avoir atteint les dernières conséquences de son principe; et la philosophie dut aussi descendre, conlondue dans la haine que s'attira la théologie, ou s'avilir rlle-même en reniant son passé, et en accomplii^sant vis-à-vis de ses propres pensées, de celles même qui atteignent réternité dans leur essor, une œuvre purement critique et désorganisatrice. Ce fut donc une grande faute, on peut le dire aujourd'hui, que d'avoir voulu fortifier à l'infini les pouvoirs sans les améliorer. Aussi qu'arriva- t-il? Descartes, vivant encore, ouvrant carrière à une nouvelle science, pnt craindre d'être écrasé par une violente intervention de la foi ; il le dut même, et c'est à >on esprit de conduite que les premiers progrès de sa philosophie furent dus (1). Mais quand une fois ses idées appartinrent au monde, quand tous les esprits furent envahis par elles, et qu'elles prirent, pour avancer, une infinité de formes, quelle puissance put avoir alors la censure ecclésiastique? quelle persécution même? Une persécution tardive fortifie les croyances, et toute idée qui a régné une fois laisse des traces immortelles. 3. Or, tous les esprits étaient réellement envahis. La preuve de cette puissance si bien fondée, ce n'est pas dans les ouvrages de (}uelques systématiques élèves qu'on peut la trouver, c'est plutôt dans les productions des génies originaux. Partout
(Ij Coiibin, Fittgm. pliiL, tioisième ëcht. t. H, page 175.
OÙ i) y a création, il y a des arcliétypes présents à l'esprit créalear, et ces archétypes sont puisés dans les créations précédentes. C'est ainsi que la philosophie de Descartes mit au monde certaines idées que nous trouverons désormais partout, et les élèves trop fidèles furent plus nuisibles qu'utiles à la vraie pr<^ pagation de ces idées ; les véritables élèves sont toujours ceux qui suivent en innovant, car la science n'est pas plus immobile que Fesprit de l'homme.
Ces élèves dévoués, Clerselier, Rohault, Delaforge, Régis même, doivent être regardés comme les premiers membres du corps enseignant qui se forme pour la popularisation de toute doctrine naissante. Ils ne sont pas les causes, mais plutôt les signes de son progrès. Ils ne l'introduisent pas dans les grands esprits, l'œuvre est déjà faite ; mais ils la proportionnent aux faibles. Us la tournent, ils la retournent, ils l'habillent, ils lui ôtent même quelque chose de ses allures libres et de sa grâce native; il lui donnent l'air froid et pédant; ainsi arrangée, ils ramènent et la font trôner dans les collèges, mais le temps s'écoule, et une autre doctrine, ou la nïême quelquefois dans le fond, mais autrement parée, nouvelle et méconnaissable dans la forme, arrive et lui dispute et lui arrache le pouvoir.
Cependant Clerselier , comme le plus voisin de Descartes, le plus fidèle de ses interprètes, qui n'écrivit rien et se borna à représenter la personne du maître, dut être utile dans les premières années qui suivirent 1650. Il était en quelque sorte Descartes lui-même ; il écrivait en son nom, et pour répoudre à Roberval, une lettre qu'il faisait lire dans une de ces académies privées où les savants aimaient alors à se réunir (1) ; il continuait avec Fermât une discussion relative à la dioptrique; il publiait enfin, pour servir de préface aux lettres, d'intéressantes notices, et défendait chaleureusement Descartes.
4. Delaforge et Rohault s'attachèrent les premiers à la physique cartésienne; mais tandis que Rohault s'en tint à peu près uniquement à la physique, considérée cependant comme déduite des principes généraux de la philosophie, Delaforge tenta une interprétation des livres de Descartes au
(1) Chez M. de Montmort ; édit de M. Cousin, Lf tires, t. X. Ce M. de MoBtmort «t^il earléaien- Brucker, Hist, ri il. /;Aj7., V, Î80.
DE PIIILOSOPIIIK MODËUISE. 225
siijet de Tunion de l'âme et du corps (t). Tandis qu'il reconnaissait en physique Tâme comme présente à la glande pinéaledans ce sens qu'elle est le centre de réunion de son action et de ses passions, il admettait aussi, en raison de Tinétendue de Tâme, que cette présence n^est pas réelle, mais seulement apparente dans les phénomènes ; Tâme n'est pas plutôt dans une partie du corps que dans une autre ou dans le corps même que hors de lui. L âmcTeut, le corps agit ; le corps pâtit etelle sent. Or, c'est Dieu qui est la cause générale de la correspondance de certains mouvements dans le corps et de certaines pensées dans Tâmè. Il faut donc qu'il soit aussi déterminé par tel pu tel état du corps à associer telle ou telle idée à cet état , de sorte que les mouvements ne soient que les phénomènes, à l'occasion desquels Dieu nous suggère les idées. Tel est le système des causes occasionnelles qui représente exactement la lettre du Traité des Passions^ mais qui , en affirmant aussi que Dieu est à chaque instant déterminé par les modifications de la matière à agir sur notre âme , et à nous faire penser par un continuel concours de sa volonté , obligea les p.iilosophes , pour sortir de ce mauvais pas, de pénétrer plus avant dans la métaphysique et de présenter des interprétations nouvelles. C'est ici tout ce que nous avons à dire de Delaforge, puisque ses travaux , comme ceux de Rohault , se rapportent plus spécialement à la physique qu'à la philosophie générale.
5. Cependant il fallait que le pouvoir prît une attitude visà-vis du cartésianisme. On commençait à s'émouvoir de tous côtés; les uns l'introduisaient hardiment dans l'enseignement, les autres pressentaient ou connaissaient déjà les redoutables issues qu'on pouvait trouver à certaines difficultés, et attribuaient à la nouvelle philosophie un danger (]iii s*est toujours rencontré dans les dogmes fondamentaux de toutes les philosophies et de toutes les religions. Ensuite les jansénistes, et un grand nombre de protestants que les habitudes de renseignement devaient moins attacher que les catholiques à l'aristotélisme, avaient embrassé les nouvelles idées. Alors les jésuites se déterminèrent, et le bruit déjà très-ancien de Topposilion entre le dogme de l'eucharistie et la définition cartésienne de la matière
(i) L. Debrorge, Traité de l'esprit df l'homme 1664, eMJVwtf/niiw de mente htuna^ . n», etc., setundum prineipia Rennli Descartes, 1669.
tïit plus (|ue jamais répandu. En 1 002, lesouvrages de Descaries furent misàFindex de Ironie, donec corrigi'rvntvr, et la même année ils furent défendus à Tuniversité de Louvaîn. En 4 607, les cendres de Descartes, transférées de Suède à Paris, étaient déposées solennellement à Sainte-Geneviève du- Mont, lorsqu'un ordre de la cour défendit que son éloge fût prononcé publiquement. Enfin le parlement alla jusqu'à préparer un arrêt pour prohiber hn philosophie, comme le prouvent ï Arrêt burlesque deBoileau et une Défense anonyn^e (composée par un magistrat, sans doule), dont la principale partie est une analyse du livre de Tabbé de Launoy destinéeà montrer Tinconstance du pouvoir en (ace de la philosophie (1). Cependant Tinfluence, ou janséniste, ou hautement impartiale de certains magistrats, dut changer Topiniun du parlement; car en 4 675, lorsque le roi eut défendu renseignement de la philosophie nouvelle dans les collèges oratoriens, et particulièrement à Angers, le parlement fît droit à la réclamation de Coquery, supérieur du collège d'Anjou, et il fallut que le roi cassât violemment cet arrc^t et condamnât le parlement au silence.
il était impossible de résister, et Bernard Lamy, qui enseii^nait à Angers le cartésianisme mêlé n'opinions jansénistes et même de quelques bardie.«>ses politiques, fut relégué ai Grenoble par rOratoire, qui craignit sans doute pour lui-même ; puis une lettre futenvo\ée au roi (i*) , par laquelle on s'engageait à enseigner les /'orme* subslanlielits et les accidents reels^que l'étendue n* est pas la pure essence du corps et que la pensée nesi pas essentielle à Câme^ que le vide eil réel et qu il peut y avoir plusieurs mondes y etc., etc.
Les jésuites voulurent enfin porter le dernier coup, et le père Valois, î^»us le nom de Delaville, dénonça le cartésianisme à rassemblée des évêques et archevêques , comme opposé à la doctrine de TÉglise et conforme aux erreurs de Calvin sur la (|uestion de l'essence et des propriétés du corps. Le même homme voulut poursuivre Descartes dans ses discipl&i, et atta- ({ua avec violence et grossièreté, en le traitant dliérétique, Malebranche qui, vivement blessé, répondit avec dignité cependant, et montra sans peine que les opinions de ses adversaires pou>
(1) Cousin, Fiag. y/iilosophiçues, troisième cdi»., l. TI.
(2) Bajle, Recueil de pièces curieuses coiicctnanl lu pltiloiopliic àc DesccaUs,
DR PHILOSOPHIE MODEKNE. 225
vaienl, aulaiilel plus que les siennes, conduire à rathéisme etau matérialisme. 11 lit remarquer que la croyance à Tâme des bêtes, aux formes substantielles et à lefficace des causes secondes, renferme de terribles conséquences, tandis que ceux qui admettent que rétendue est Fessence du corps doivent aussi rec!DnnaHre que retendue y de quelque façon qu'on la taille, ne peut penser ( I ) . 6. C'est cependant à celte époque où le cartésianisme semble éteint, mais par le fait demeure vivant dans tous les esprits, et règne partout , excepté sur les bancs , que parait un système complet de la philosophie de Descartes. Régis viola la défense (2), protégé par l'archevêque de Paris, et bientôt fit oublier Rohault et Clerselier, et sembla Descartes lui-même revenu sur la (erre (3). Mais si tel est le jugement des contemporains, il ne peut être le nôtre. C'est le propre des esprits secondaires de systématiser à Texcès toutes choses; ils bâtissent de toutes pièces de petites théories avec les matériaux recueillis par les autres, ils inventent la rigueur. Tordre factice, et compassent avec une inébranlable raison ce que le génie a jeté suivant l'inspiration. Régis rendit ainsi le système de Descartes plus logique, et évita le grand cercle vicieux, en posant, d'une manière absolue, les règles de la méthode, laissant de côté la crainte du grand trompeur, et démontrant l'existence des corps avant celle de Dieu. Mais si le cartésianisme put ainsi gagner quelque chose en netteté, il perdit, certes, i)eauconp en profondeur. La démonstration de l^xistence des corps est tout à fait chimérique et ne prouve pas que la cause de la notion que nous en avons ne réside pas dans un esprit qui nous la communique (f). En effet, Régis dit que s'il en était ainsi, Vidée de Céleudue ne serait pas une refyréseniatiou de Vélendve, mais une représentation du néant, ce qui est impossible : comme si un être infini et tout-puissant ne pouvait pas avoir une idée pure et nous la communit tuer comme représentative! Cependant il triomphe là-dessus et trouve cette manière de démontrer si simple , qu'il ne peut pas concevoir comment il a été si longtemps à la coinpnndre et à croire que
(1) Malebrancbe, Dé/ense de l* auteur de la Recherche de la mérité contre le* attaques de L, Delaifille.
(2) Système de philosophie^ par Régis. Paris, 1690.
(3) Daniel, Voyage du monde de M» Descartes.
(4) Système de Régis, l- I, parU 1, tliap, 2.
226 MAIfUEL
l'étendue ne nous est assurée que par la fui , ce qui est contrad ctoire (1). Régis ne sentit donc pas qu'un système purement logique, subjectif, et fondé sur ces deux règles absolues, le néant n'a pas de propriétés, ei tout ce que nous concevons a'airement et distinctement de la nature d'une chose est vrai de cette chose ^ n'exprime rien de plus qu'une forte volonté dans celui qui le pose d'être réaliste, et dans le fond ne prouve rien, mais tend, au contraire, invinciblement vers V idéalisme absolu. Descartes ne suivait qu'au début le critérium logique, et cela parce qu'il est indispensable , et que nous ne pouvons partir que de nousmême ; mais aussitôt que possible, il le fondait sur la conception plus haute de l'être et de sa véridicité.
7. Mais voyons comment Régis continue à procéder sur cette question de retendue et de la nature de l'idée que nous en avons. Après avoir e>sayé de réfuter Malebranche, il conclut que nous voyons les corps par les idées qui sont en nous et qui dépendent des corps qu'elles représentent comme de leurs causes exemplaires, de l'âmequi les reçoit comme de leur cause matérielle, de Dieu qui les produit comme de leur cause efficiente première, et de V action des corps particuliers svr les organes des sens comme de leur cause efficiente seconde (2). L'âme connaît donc l'étendue par soi-même et par sa propre nature (5), et elle croit qu'elle existe en effet , comme nous avons vu ci dessus , parce qu'elle ne conçoit pas que le néant ait une propriété, ou, ce qui serait plus exact, qu'une chose nous paraisse avoir une autre nature que celle qu'elle a en effet. Voilà un idéalisme bien confiant en lui-même et qui franchit , en jouant et sans l'apercevoir, labime du doute invincible et complet. Mais ce qui est remarquable, c'est la preuve forte et nette que Régis avance de l'impossibilité pour l'âme de connaître l'étendue par conception , par imagination ou par sentiment (4). En effet, la conception n'est que la puissance de counaitre tout ce qui est esprit : Dieu , Vâme , ses opérations et celtes des autres âmes ; Vimagination ou puissance de connai- Ire les corps et les rapports d'égalité ou d'inégalité qu'ils ont
(t) Syslème de Régis, I. I, part. 1. chap. 2.
(2) Id., LU, part. 1. chap. 14.
(3) Id., chap 3.
(4) Id.id.
T)E PHILOSOPHIE MODEK^E. 227
enfre eux ne s'applique qu'aux corps particuliers; enfin le sentiment on h puissance de l'àme de connaître les rapports divers que les corps extérieurs ont avec elle selon lex différentes impressions quils font sur fon corps (I), ne peut non plus nous fournir Tidée générale de retendue, car tout au plus la sensation du tact donnerait-elle Vidée de la superficie. Il fallait donc penser que l'étendue, pure conception, n'existe pas dans le monde extérieur, et croire, avec Malebranche, que nous la voyons eu Dieu, ou bien faire dépendre son idée de notre nature même; mais alors, par quelle vole Ten extraire et la porter au dehors? Régis eu vint ainsi à créer un monde purement idéal, auquel il faisait tout à fait bénévolement correspondre un monde réel qu'il ne pouvait prouver.
Encore si l'étendue appartenait à Dieu , nous pourrions la connaître, comme nous connaissons Dieu lui-même. Mais Régis admit que l'étendue ne peut être en Dieu , par la raison qu'étant divisible et mobile, elle dépend de qui la divise ei la meut, tandis que la pensée absolue et sans restriction est indé- |iendante de toute cause étrangère (2). Cet argument eût été bien aisément levé par Spinosa, à l'aide de la considération du dualisme esprit et matière envisagé à la fois dans le fini et dans rinlini , dans le dépendant et dans l'indépendant. Celte lutte ouverte ou cachée de Régis contre Malebranche et Spinosa nous montre combien il était difficile de s'arrêter dans la voie où Descartes avait introduit la philosophie : une forte pensée éveille im monde de conséquences , et il faut des siècles pour les déduire. Mais toute médiocrité veut que la science s'arrête aux bornes de son esprit, et que la fin de l'univers soit là où il «esse d'apercevoir (juelnue chose.
Régis n'alla pas plus loin que Descartes sur la question de 1 union de l'âme avec le corps. L'expérience nous enseigne celte union, et seule elle peut l'enseigner, car elle est un accident du corps et de V esprit (5). Quant à sa cause, elle ne peut être ni
{\) Système de Régis, 1. Il, p. I, chap.2. Celle division des facultës de l'âme est conforme à celle de Descartes : inlellige-ccy qui seule connaît le vrai, imagination et sens. Réuis ajoute aussi la mémoire etles passions. (Descaries, Règles pour la direct, de l'esprit, édit. Cousin, t. XI, page 243.) Seulement l'inUlligence est assez arbitrairement bornëe par Bpgi» à la conception des esprits.
f*2)ld.. I. I, p. 1, chap. 7. L'étendue ne peut appartenir à Dieu, bien qu'il semble que oe soit une perfcclion de plus, etc.
(3) Id., I. I,p. IT, cbap. 3.
dans Tesprit ni dans le corps, mais en Dieu, qui l'a ainsi voulu. Pourquoi sentons-nous la chaleur en approchant du feu? Parce que Dieu veut que nous la sentions à propos du mouve • ment du feu. Le cartésianisme ne pouvait en rester là, et cette brève solution ne contient qu'implicitement les raisons plus profondes qu'on peut apporter.
Tout en exposant d^une manière, en apparence, assez logique, la doctrine de la liberté de Descartes, on ne peut nier cependant que Régis n'ait fait ressortir plus vivement le côté du vrai que Spinosa adopta pleinement, et n'ait peut-être réduit la liberté plus que Descartes n'eut voulu le faire; il soumit, en effet , le consentement et les déterminations volontaires aux perceptions de l'entendement, et définit la liberté, la puissance d'affirmer ou de nier, d'aimer ou de haïr les choses^ selon que l'entendement les repréunie au jugement ou au tihre arbitre^ avec des rapports d'égalité ou d'inégalilé^ de convenance ou de disconvenance f contingents et non nécessaires (4). La liberté des actions consiste en ce que Tâme , quand elle affirme ou nie , aime ou hait, n'est forcée par aucune cause extérieure, et retient la puissance de changer quand l'entendement lui représentera les choses autrement. Le premier point est commun à l'intelligence et à la volonté ; Tautre appartient en propre à la liberté. Du reste, l'âme ne se détermine pas par sa propre vertu , ce qui n'appartient qu'à Dieu seul : rien n'existe dans le monde , et il n'y a ordre de bonté et de vérité qui ne dépende de Dieu comme cause médiate ou immédiate. Ainsi les actions du jugement et du libre arbitre, sous ce rapport , ne sont pas libres (2).
Dieu seul est libre dans ce sens qu'il ne se détermine que par lui-même, en même temps qu'il n est contraint par aucune force extérieure ; et cependant il agit nécessairement selon sa nature, car il répugne qu'il y ait en M rien de contingent. Encore ici, Régis abandonne Descartes sans apercevoir à quelles doctrines il va toucher lui-même.
La morale de Régis, en partie politique, est peu cartésienne et assez commune. Il suppose un pacte social et une morale naturelle qu'il mêle à la morale religieuse. Le tout est entre-
(0 Systènu ,ie Bègh, I. H, p. TI, chap. 8.
^2; Id , cbap. 9.
I>E PHILOSaPHlK MOOEUNK. 220
mêlé de quelques principes assez choquants, et en arrière des idées chrétiennes, sur le devoir des femmes et des valets, et se termine enfin par une analyse de la lettre du souverain bien de Descaries, qui montre comment les dogmes d'Epicure, de Zenon et d'Aristote peuvent être conciliés.
8. Mais si Régis fît preuve en tout cela d'un esprit étroit et superficiel, plus occupé de faire cadrer les mots que de comprendre les choses, c^est surtout en matière de physique qu'il se montra stalionnaire. Comme les autres élèves de Descartes, au surplus, il s'en tint à cette multitude de petites hypothèses arbitraires et très-commodes, à Kaide desquelles on peut toujours trouver de petits mouvements et de petites figures, pour expliquer tout phénomène qui se présente. Que Descartes ait cru fonder ainsi une physique solide dans toutes ses parties et dans ses moindres détails, lui qui, justement préoccupé du point de vue de la physique générale, croyait avoir fait beaucoup en montrant comment toutes choses s'expliquent par les premiers principes, on le conçoit. Mais que des disciples, à une époque où les fondements de celte physique étaient admis par tous les grands esprits, aient voulu prendre le change sur la guerre qu'on leur faisait, et se croire attaqués à la base de leur doctrine plutôt que dans cette foule de déductions incertaines qu'ils se permettaient, c'est ce qu^on s'expliquerait difficilement si Ton ne connaissait le faible des honmies pour les sciences achevées ou prétendues telles (1).
Cependant la science ne devait pas en demeurer là. Sténon avait détruit Fanatomie de Descartes, et la glande pinéale n'était plus qu'une glande comme une auire, peu mobile, et entourée de veines et non d'artères. Huyghens arrivait, et, s'emparant des idées mères de la physique de Descartes et des découvertes de Galilée, créait de belles théories partielles qui se rattachaient au cartésianisme, tout en niant quelques-unes des idoles qui n'avaient eu qu'une valeur et n'avaient mérité qu'une foi de circonstance, et qu'à tort des élèves voulaient consacrer à tout jamais. Les lois de Kepler, observées et recon-
(i) R^gis fut trëS'Otile à la propagation du cartdsianiMne en France. 11 le fit oonnal» Ire et l'enseigna,- pour ainsi dire, à Tonlonse, où, entre autres partisaai, il lui gagna beaucoup de fenunes, pnis îi Montpellier età AU. 11 fit ces TOjages à une ë^^oque fort antëriiiiireli celle de la publication de son livre. (Brncker, Hist. erit.phîl. V, 28'2. )