‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 4)Chapitre 73 sur 94 · MA.\LEL · texte numérisé non relu

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nues dénnitivement, entraient dans la science, eilesdécouverlcs expérimentales de Galilée étaient désormais incontestables.

9. Déjà tous les savants étaient au courant de cette situation des choses, et les cartésiens seuls paraissaient l'ignorer. C'est là ce qui nous explique le déchaînement des plus grands penseurs eontre le cartésianisme à la fîn du dix-septième siècle, tandis que ses principes généraux et ses hypothèses fondamentales avaient pris rang parmi les cho.'^es dont il n'était plus permis de douter. Ainsi, par la faute des élèves exclusifs de Descartes, le livre si peu philosophique de Huet fut applaudi par ceux-là mêmes qui avaient recueilli et qui augmentaient chaque jour la meilleure partie de l'héritage de leur maître, par Leibnitz et par Huyghens. La réaction qu'ils étaient obligés de faire contre certaines idées de détail, qui voulaient s inipo6er et dominer, s'étendit naturellement jusqu'à celui qui, le premier, les avait mises au jour. En outre, la bonhomie d'Huyghens devait se révolter contre l'esprit exclusif, jaloux, ombrageux de Descartes, et contre ce qu'il appelait son orgueil (<). ^ussi le voit-on, dans les notes qui nous sont parvenues de lui, rendre justice à la mathématique cartésienne ; mais cette méthode, qui a créé la mathématique elle-même, il ne peut la saisir; il avoue que les notions généralement adoptées avant Descartes, étaient embrouillées ou ineptes, et, en cela même, il va trop loin, suivant l'esprit qui commençait alors à devenir celui des physiciens, et il ne s'aperçoit pas que quand il croit innover et abandonner Descaries, il ne fait encore que le suivre, car les prinpes restent là où l'application n'en est pas reconnue. Il trouve cependantDesrartes lin yrand esprit II avoue que Telésio^ Campanella, Gilbert^ retenaient, de même que les aristoiéliciens, plusieurs qualités occultes^ et n'avaient pas assez d'iuvention et de mathématiques pour faire un système entier ; Gassendi non plus;.,, que Vérulamius n^enlendait point les mathématiques et manquait de pénétration pour les choses de physique. Galilée est son homme, il a fait de belles découvertes touchant lanature du mouvement;.., il était modeste et aimait la vérité.

Descartes était fort jaloux de la renommée de Galilée : et il le blâme d'avoir voulu passer pour auteur d'une nouvelle philosophie^ ce qui parait par ses effets et ses espérances de la faire

(1) Noies d'Huvghens sur la vie de Descartes par Baiilet, Couiin. Fra g m. phd., t. II.

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etiseigner;... d'avoir proposé son système de physique autrement que comme un£ssai, etc., etc. Voilà des reproches bien durs adressés à un homme qui a fait un si grand bien et de petits maux si réparables. Mais ses partisans croient tout savoir. Voilà le mot de l'énigme ; Descartes a eu le tort de ne pas croire aux nouveautés qu'Huyghens et tant d^autres pouvaient découvrir, mais son opinion a-t-elle empêché ces nouveautés de passer ? On voit combien Huyghens rapportait tout à son point de vue. Il voulait naïvement ôter la philosophie à Descartes, et le ramener aux proportions de son propre esprit et de Tesprit de Galilée. Mais alors craignez pour cette science positive dont vous êtes si fiers, et qui a ses racines dans la nouvelle métaphysique que vous rejetez.

10. Leibnitz est moins excusable d'être entré dans cette ligue formée parle livre deTévêque Huet, de lui avoir écrit, comme Huyghens, pour le féliciter, et de lui avoir offert, à plusieurs reprises, un nouveau recueil des plagiats de Descartes (1). Il devait savoir combien ce genre d'accusation est facile et quelle est sa valeur contre un homme qui a créé un système entier où tant d'éléments divers ont naturellement leur place marquée; il devait mieux comprendre cette métaphysique dont il adoptait lui-même les véritables fondements, et se montrer moins prompt à lui reprocher de grands paralogismes et des endroits bien faibles ; de même, il aurait pu traiter avec plus d'indulgence, dans les élèves, une physique quil trouvait dans le maître un admirable échantillon de ce qu'on pourrait et devrait bâtir sur^ les nouvelles expériences (i), et qu'on n'a cependant pas encore remplacée dans son ensemble. Mais surtout il eut été plus juste, lui dont la philosophie pouvait donner prise, au fond, à des accusations d'impiété terribles alors, s'il eût épargné à Descartes le reproche de rejeter les causes finales et d'admettre une série indéfi'4e de transformations par te mouvement dans la matière^ ce qui mène à la doctrine à'Hobbes ou de Spinos^, et le vœu de voir sa philosophie châtiée par le retranchement des erreurs qui sont mêlées avec la vérité (3).

Nous reconnaissons ici l'esprit exolérique, si l'on peut parler

(1) Extraits de la coirespondancf de l'ahbé Nicai^e. Fragm. pfiil., ». IK page '207.

(2) Lettre \t de Leibnitz à Nicaise.

(3) Id., lettre XI.

«insi, de cel iiomme qui voulut el sul être toujours bien avec les puissances, qui dirig''a à l*édificatUm le principal de ses ouvrages philosophiques, et Ht douter après sa mort si le système de rharmonie préétablie n'avait pas été un pur jeu de son esprit.

Cependant les reproches que Leibnitz adressait aux élèves de Descartes n en étaient pas moins fondés, et ils nous font voir le monde scientifique d'alors comme divisé en deux camps, celui des cartésiens purs, qui n'ajoutaient rien à Descartes, s*attachaient à un babil inutile des petite corps et négUgeaient ou méprisaient L'astronomie^ la géographie, iViM/oire, tes langws^ la critique (\), et celui des vrais cartésiens qui, ayant recueilli la semence dans leurs esprits, la cultivaient à leur manière et obtenaient de nouveaux fruits. Avant d'en venir à ceux-ci, jetons les yeux sur une branche du cartésianisme déjà plus forte et plus féconde que celle de France.

41. L'activité scientifique des Pays-Bas à cette époque était immense; et, bien que les théologiens protestants eussent voulu fonder et soutenir une rigoureuse ortliodoxie, et que, de leur côté, les aristotéliciens fussent puissants dans les écoles philosophiques, il fut impossible d'arrêter le mouvementde la pensée. Le cartésianisme fut d'abord introduit à Utrecht par Renerius, et suivi par une femme savante ( Schurmannia ) qui lisait la Geqèse en hébreu (2) , enfin, professé avec scandale par un médecin ambitieux, Henri Leroy, qui, d'abord, se contenta de toucher à quelques points de métaphysique, à propos de la physiologie. Les aristotéliciens s'émurent, et Gisbert Voèt, prédicateur, leur chef, entreprit de ruiner Descartes par la calomnie et par des interprétations inintelligentes et ridicules. Desrartes répondit, et, du haut de sa candeur, fit toucher au doigt la fange où s'agitaient ses adversaires (3). Mais tout ne se borna pas à des persécutions et à des jugements ; bientôt Leroy com-

(1) Lettre lite Leibnitz àl'abbi Niçoise. Fngm. phil.. t. II.

(2) Brucker raconte que Descartes étanf entré un jour chez son élhve Scbnraiannia pendant qu'elle lisait la Bible, elle lui dit avoir appris Thëbreu pour pouvoir juger tn connaiMance de cause lesrëcitsde la Genèse el pour les interpréter. Descartes lui avoua s'en être aussi occupé pendant un temps et y avoir renoncé, après s'être convaincu de l'innpmsibilité de tirer quelque chose de ckir de cette étude. Schurmannia s'indigna fortement. Le lemps n'était pas venu pour cette onivre immense que coOMitença Spinosa .

(3) Lettre n F«él., édit. Couain, t. XI. — Id^, att père Dinet, Médit, métaph., oh}. 7.

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promit Descartes par des déductions faasses de sa doctrine et par des idées qui lui étaient particulières : il voulut regarder .rânie comme un mode du corps, et soutint sérieusement, dans une lettre à Descartes, qu'il n'avait pu avoir lui-même d'autre intention, et que tout le monde lui supposait celte arrière- pensée. Ainsi, Leroy fut le premier des matérialistes modernes, c'est-à-dire le premier qui déduisit sa doctrine de celle de Descartf s, et nous verrons qu'il ne demeura pas sans école. Descartes fut donc obligé de désavouer celui qu'il avait jusque-là regardé comme son meilleur élève et comme son ami (1). Mais, ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, le tumulte, le scandale et la persécution firent avancer les idées nouvelles plus que la tolérance n'eiU pu faire. Voêt finit par tomber dans le mépris de tous, et les universités bataves eurent désormais à adopter le cartésianisme ou à le souffrir. Les étudiants le répandirent ensuite en Hongrie, en Suisse, en Pologne et en Transylvanie. 12. Parmi les cartésiens des Pays-Bas, un grand nombre s'attacha à exposer ou à propager la doctrine, et à la comparer à la philosophie ancienne ou scolastique (2) ; d'autres rappliquèrent à la théologie (3), et, parmi ceux-ci, celui qui fit le plus de bruit fut Bahhazar Becker, qui déduisit du système des causes occasionnelles et de l'impossibilité de l'action de l'âme sur le corps, une né^cation des apparitions d'esprits, et de la réalité de la sorcellerie (4). Il est vrai qu'un autre cartésien, Poiret, qui s'en tenait à la lettre de Descartes, lui répondit que l'âme, faite à l'image de Dieu, peut avoir reçu la puissance d'agir comme lui sur les corps (5). [Cette question ne pouvait être résolue que par une étude plus approfondie des principes du cartésianisme^ elle fut, en effet, le point de départ des écoles progressives qui ne lardèrent pas à se montrer. Enfin, les discussions théologiques ou morales suscitèrent les premiers interprètes de la métaphysique de Descartes. Les deux plus célè-

(1) Ltltres à JRégiut, I, OGet seq.

(2) Antoine Legrand de Douai, Heerebord, J. de Ray, etc.

(3) Cocceitts, Wilicli, Gérard de Uries, etc.

(4) Baltbaiar Becker, le Monda tnehanlé, iS9i. — De philosophia CarUsil admonitio candida et sincera, 1668.

(6) P. Poiret, Economie dhine, \6i1 .—Cogitationes Je Dec, tie anima et malo,

bres parmi ceux qui n'en altérèrenl pas les principes fondamentaux, sont Geulyncx et Clauberg. Le premier (1) enseigna les causes occasionnelles dans toute leur rigueur, et nia que • rhomme puisse exercer en réalité la moindre action extérieure. L'homme veut, Dieu agit ; Tâme humaine est placée dans ce monde pour assister à un spectacle, et pour élre responsable des jugements qu'elle prononce et de ses volontés intimes auxquelles Dieu, diaprés Jes lois générales qu'il a établies, fait correspondre des niodifications suivîtes et liées dans le monde extérieur. Le premier principe qui se déduit de cette doctrine, est la condamnation du suicide, puisque Thomme contrarie évidemment Faction de Dieu, quand il l'oblige à le retirer de ce monde ; et, en général, le principe du devoir eu résulte dans toute sa force. C'est à l'obéissance, et non au houheur, que nous devons rapporter les modifications de notre âme ; c'est à combattre l'amour-propre, à soutenir et à refréner l'esprit, à suivre enfin la ligne inflexible du bien, que nous devons employer toute notre activité. Cette morale déjà si ascétique diffère de celle de Spinosa, qu'elle prépare en partie cependant, comme le système de loccasionnalisme, dans lequel l'âme conserve sa liberté et sa spontanéité, diffère du système bien plus rigoureux où, la série des pensées et des volontés dans l'âme étant regardée comme analogue à la série des figures et des mouvements dans le monde, sans que cependant il existe entre ces deux séries aucune relation de cause et d'effet, d'action et de passion, on établit dans les deux ordres de phénomènes un progrès à l'infini, dont la cause, la substance et la fin résident en Dieu seul. Geulyncx conserva le principe cartésien de la liberté humaine, et Spinosa, comme nous le verrons bientôt, le nia expressément. En outre, Geulyncx distingua Dieu du principe matériel dont il ne vit en lui que la cause efficiente, tandis que Spinosa, renonçant à l'idée de cause et à celle de distinction si bien écrites en nous, et que Descartes admettait pleinement, professa Punité de substance.

Les tendances de Clauberg (-2) furent analogues à celles de Geulyncx, en ce qu'il exagéra le principe de distinction de l'âme

(1) On a de lui plusieurs ouvrages, dont le pins important est le Gnôlki seauton seii Ethica (1646, demiëme «Idit. Brucker, V, page 704).

(2) jViii'tr ralianalis philosepkiœ institutiones scu logica velus et i Pi<a, 1685. — Ontcsttphia. 1646. Clauherg professait la tbe'ologic à Duisburg en 1665.

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el du corps, et crut à la possibilité d'une séparation des deux substances même pendant la vie. Il eut des extases et prétendit connaître et pouvoir enseigner Ja nature intime de Tâme (I). C'est une grande scission déjà d'avec les premièresidées de Descartes, mais ce n est certes ni cette interprétation nouvelle et complète ni ce développement systématique de sa doctrine, que nous allons trouver dans Spinosa.

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