‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 4)Chapitre 87 sur 94 · Mais comment procédera-t-il · texte numérisé non relu

Mais comment procédera-t-il

Il pourra, sans aucun doute, analyser, soit dans le sujet, soit dans l'objet, les diverses formes sous lesquelles ils lui apparaissent, ou pour mieux dire sans lesquelles ils ne lui apparaîtraient pas. Mais il devra soigneusement éviter de nommer autre chose que le fait. S'instruire n'est pas inventer, n'est pas créer, et il est clair qu'on ne peut d'abord apprendre qu'en observant ce qui est d'abord.

7. Signaler ces différents caractères, c'est assez dire que le sujet et Fobjet n'apparaissent pas toujours identiques à euxmêmes. Nous leur donnons différents noms selon les formes variables de leurs manifestations. Ce sujet immobile, qui est en

(1) Le mot esprit employa et trës>clairemeiit dëfini par Descartes rappelait malhearensement des «ystëmes peu scientifiques comme ceux des nëuplatonîciens sur le:» âmes. L'emploi (jae les anciens et les Pères de l'Eglise en avaient fait, tendait, comme son orifpne étymologique au surplus, ii détourner son véritable sens dans le cartésianisme. Il fut et devait être mal compris par le plus grand nombre.

Le mot matière est certainement de tous les mots celui dodt on a le pins abusé dans tons les temps. Il est seul responsable de la confusion et des nowpreuçes pour ne pas dire des non-sens des systèmes appelés matérialistes. Son vice fondamental est de présenter an vnlgnreun sens 'prétendu clair et an fond parfaitement vague. Ce mot indéfini»* Hhle trompe tous les jours beaucoup de bonnes gens.

572 MANtEL

noas témoin de sa propre mobilité, en devenant objet pour luimême s'appellera tour à tour pensée, sentiment, imagination, volonté, et ne cessera pas d*être lui cependant ; de son côté, le seul et même objet auquel tu te rapportes actuellement ne changera pas, tu le sais, parce que tu rappelleras senti, imaginé, voulu, ou parce qu'il sera senti rond, et puis dur, et puis chaud, etc. ; il y a donc quelque chose de constant parmi toutes ces variations du sujet et de Tobjet, et par conséquent une idée qui précède et embrasse toutes les autres.

Ainsi une notion apparaît une seule notion commune à la fois au sujet et à Tobjet, c'est celle de Têtre. 11 est clair, en effet, que toute notion implique celle de Tétre, autrement dit qu'il faut être aussi bien pour être sujet que pour être objet, pour penser que pour être pensé ; et la raison toute simple de ce fait, la seule même qu'on en puisse donner, c'est que le premier savoir aperçoit l'être, le sujet et l'objet unis et inséparables (I).

8. Le savant s'arrêtera là et reconnaîtra l'impossibilité d'aller plus loin dans cette voie. II pourra, s'il lui plaît, pousser jusqu'à ses dernières limites une analyse raffinée des notions ou des manifestations intérieures de sa vie et de son savoir ; il pourra étudier la notion en tant qu'elle implique un être on qu'elle pose un objet ; mais il se trouvera devant un mur infranchissable tant qu'il pourra penser que l'être est un peut être, que l'être est moi, et qu'en moi la vie se joue sous trois masques, celui de l'être, celui du sujet, celui de l'objet, et que l'être est tour à tour pour lui-même objet et sujet dans cette éternelle comédie.

Il pleurera donc dans sa solitude , il pleurera les ailes coupées en présence d'une création dans laquelle il voudrait s'é-

(1) L*idtfe d'être est an fond la première et la base de toutes les antres; c'est Tétre qtti« dans tontes les manifestations intërienres de notre vie, se présente comme objet on snjet et implique ces deux formes. Parmi ces manifestations, la première et l'indispensable en "Inique et en fait est donc la pensée de Pélre; et le cogilo ergo sum se traduit fidâement ainsi puisque cogilo renferme sum. Pour penser iljaut être disait Descartes. L^t est toute l'intuition et tout l'argument. Ensuite cogito exige un sujet et un objet, cela est Trai, le sujet c'est Vego çuatenus cogltans; quant \ l'objet, il n'est pas nëcessairement tel ou tel objet» tel on tel corps surtout, comme le» épais gassendistes le crurent j U peut même être et il est continuellement ime antre pensée, b sujet vn objectirenent* ■

DE PHILOSOPHIE MODEIWB. 573

lancer; il maadira le savoir, et se tordra lés mains "en désirant n'avoir jamais pensé.

9. Homme, réjoais-toi cependant ! ta pensée sera fécondée. Garde le savoir, mais appelle la croyance.

Te rappelles-tu qu'en parcourant tout à Thenre le royaume intérieur, tu trouvais que la connaissancerevêt diverses formes? Ces formes, tu aurais pu, suivant de nobles exemples, leur imposer le nom dHdées en Rattachant à ce qui les caractérise comme appartenant à un sujet. Le nom de choses leur convenait au contraire en tant qu'elles supposent une existence objective ; eh bien, il s'agit d'accorder à ces choses un être indépendant, il s'agit de croire que ce que tu connais sons la forme objective est sujet aussi, sujet sans toi, sujet autre que toi ; de croire, dis-je.

Mais je reprends de plus haut.

40. Les idées, ces phénomènes internes auxquels tu reconnais ta vie, posent devant toi différents objets ; quelques-uns ne sont encore que toi-même envisagé objectivement sous tel ou tel aspect, du moins tu en juges ainsi. Mais il en est d'autres qui portent des caractères à eux, et qui te semblent invinciblement avoir des titres à une existence propre. Analysons sommairement ces caractères : à quelque observation de phénomènes subjectifs que tu veuilles te livrer, tu trouveras le caractère de succession constamment impliqué dans le rapport de ces phénomènes entre eux, et celai de durée dans chacun d'eux. J'entends par là que certaine notion que tu nommes ainsi les accompagnera en toi, et en sera inséparable. Et, de même, si tu attaches ton attention à un phénomène objectif, mais purement objectif et non sujet envisagé objectivement, tu trouveras, que le caractère de Vétendue lui convient, tandis que celui de posilion lui appartient dans son rapport avec les autres phénomènes du même genre.

44. Sous ce dernier caractère, l'être, une fois conçu, te parait entièrement indépendant de ta vie subjective ; il semble moins relever d'elle que s'imposer à elle. Il pose la chose hors de toi, et ce mot hors ne prend une signification bien claire qu'en ce moment. Il exige impérieusement ta croyance en lui, et force ton consentement malgré que tu voulusses le nier pour ne crohre qu'en toi ; que dis-je? tu deviens toi-même, tu deviens lui sous un certain rapport ; il te prête son être, et,

S71 MAMOIL

grâce à fMt paitîci{Nitioa forcée, 11 te commande, il te tient à la chaîne, et te force à subir certaines modifications sabjec% tives à la suite de ses propres modifications.

Si, à Têtre liors de toi et sans toi, tu accordes Tétendae qui en est le caractère dans ta pensée, il ne t'en coûtera rien de lai accorder aussi la durée. De même que retendue, la durée n^existe pas seulement dans tes idées, à ce qu'il te semble, mais tu es fort porté à croire que la chose est et dure, serait et durerait, quand bien même tu ne serais pas. Le monde s'échappe ainsi de ton sein et de toutes tes idées , tu fais des attri* buts pour Têtre, non-seulement Tespace et le temps, la figure, le nombre et le mouvement, mais quelquefois aussi la con. naissance et la volonté, toujours la vérité, la bontë, la beauté. Tu places enfin dans l'être une infinité de modes pour rè> pondre à l'infinie variété des idées : froid, chaud, dur, colc»^, sonore, aimable, désirable, connaissable, en deux mots : sensible, intelligible.

42. Si tu rentres ensuite en toi-même, tu éprouveras une grande satisfaction. En effet, beaucoup d'idées qui, auparavant, ne se présentaient à toi que sous une réalité purement subjective, recevront de la nouvelle croyance un grand développement ; cette nolîon d'un et de plusieurs qui, jusqu'ici, ne trouvait à s'appliquer qu'à l'analyse abstraite des formes du «ujet et de l'objet dans ta pensée, prendra tout d'abord une extension immense. Tu ne diras plus seulement Têtre, mais aussi les êtres, et tu appliqueras la variété des idées à la multiplicité des choses. La nature entière te sera révélée si ta nommes ainsi, comme je le crois, l'innombrable série de ces choses qui réalisent la multiplicité dans l'être, tandis que chacune d'elles t'apparalt avec un caractère bien marqué d'unité* Le monde^ Vuniverg ne seront plus de vains mots pour toi, et ta parole ne nommera plus seulement des phénomènes, mais des êtres. Enfin les notions du même et de Vatitre deviendront aussi plus claires quand elles porteront sur des faits, et non plus sur de simples distinctions de la pensée. Les mots tout et partie s'éclairciront, et tout ce qui est diversité et rapport dans l'être s'expliquera, du moins jusqu'à nouvelle ordre (4),

(1) £» diflioultë est en effet pIiîtAt Aoignëe qw rëwlue, et Ton Yem«|ae ces ia^it dW et de plusieurs t de même et d'uutrê, etc., ne sont puf»hu faciles \ concaier do*

D£ PUILOftQPIjaK MODERNE. 375

^and les objets s'élèveront à la dignité du sujet, et te forceront à les reconnaître pour tels.

45. Entre donc dans une voie nouvelle, si tu ne veux te consumer à rouler éiernellement sur toi-même. Dans cette voie qui sera ton guide ? la croyance. Tu la suivras ou tu périras à rinstanl , car la croyance, c'est encore toi , et tu ne pourrais lui refuser ton assentiment qu'en paroles (4). Or, la suivre, c'est reconnaître que toute chose à laquelle tu rapportes un certain attribut existe par- cela même, et que cet attribut lui convient , ou que tout être dont tu as Tidée existe subjectivement, précisément tel que tu l'aperçois objectivement et de la manière et dans la mesure où il t'est représenté. La suivre, c'est reconnaître encore que les principes généraux ou axiomes qui règlent les rapports des êtres et qui, à la fois, te paraissent parfaitement clairs et entraînent invinciblement ta foi, sont aussi réels du genre de réalité que tu leur connais et que tu leur attribues, c'est-à-dire que les rapports des êtres sont tels que tu les penses (2).

Telle est la double face de la croyance. D'une part, réalité des idées ou essences qui sont le point de départ du savoir, c'est-à-dire réalité de leur être subjectif et de leur être objectif j d'autre part, réalité des rapports qu'envisage la raison (5).

Tobjet cpie dans le sujet ; mais en attendant elles acquièrent plus d'extension et une douBle importance,

(1) Nous sonunes tous nâi dans la croyance) et en elle nous derons virre et mourir. JaeobU

(2) Ce serait là la doctrine de Descartes telle que Re'gb la produisit» si Régis eût donne \ ce critérium tout logique de la certitude une preuve antre que lui-même : la crojance» la foi t ou un principe équivalent. Mais il s'en tint \ l'énoncer comme un fait évident sans songer qu'il n'évitait (pas ainsi l'idéalisme absolu) qui par lui-même est impropre \ passer au réalisme.

(3) La logique fécondée par la croyance devient donc ontologie, mais il est fort important d'apprendre \ conclure de l'une \ l'autre ; une revue, une collation complète des idées est d'abord nécessaire. Il faut que leur unité soit bien établie et leur pluralité bien biérarcbisée. Il faut surtout les accorder entre elles, si par cas elles divergent ou même sa contrarient, dût la croyance être une seconde fois invoquée. Ceci soit dit ici seulement pour éviter Jes objections qui pourraient être faites \ ce passage de l'idéal an réel. Qu'on songe que tous nos raisonnements jusqu'ici sont pleiftement rigoureux, et entre antres ce dernier qui établit ce que la croyance exige et obtient constamment de l'bomme. Noua obéissons tous \ cette tendance ; tous nous effectuons ce passage, ce qui ne veut pas dire* que nous treuvions tons îi l'antre bord la vérité même. Reste donc \ cbercber'ce qu'il faut ikire pour étre^ non plus seulement simple vivant^ mais pbilosopbe.

14. Telle est aussi la théorie des idées, et e'est ainâ que pourrait se définir Tidéalisme, seule philosophie vraie, fécondée à sa base par la croyance.

En eiïet, et ta Fas vu, tout savoir exige d'abord une croyance à ta propre vie, à tes phénomènes intérieurs; tu es, c'est-à-dire tu penses, tu veux, tu raisonnes, tu sens ; et cette intuition est une pure foi qui n'a rien de commun avec les formes de la science ordinaire.

Or, s'il t'est donné de te connaître, c'est que tu es objet pour toi-même. Mais tu n'es pas le seul objet qui pose devant toi. Au contraire, tes idées en posent plusieurs, et chacun d'eux a son caractère et ses attributions propres. D'ailleurs Tidée de l'être est une, elle convient à l'objet comme à toi, et, nonseulement l'objet en général ne te paraît pas encore toi, mais il te paraît être certainement autre que toi. Pourquoi donc ne te contenterais-tu pas de Fintuition de l'objet quand il faut bien que tu te contentes de celle du sujet. Pourquoi croire à l'un et ne pas croire à l'autre ? po;urquoi l'un serait-il plus que l'autre sous le tribut de la science {i)?'

45. Mais si tu es le centre du savoir, si en toi seul la vérité est écrite, il n'en est que plus important d'apprendre à la bien lire et de chercher dans une étude attentive où va ta pensée, ce qu'elle veut, ce qu'elle peut établir, ce qu'elle exige, ce qu'elle permet, ce qu'elle défend. Dès ce moment; le champ est ouvert au savant, il n'a qu'à marcher libre de toute contrainte à la découverte du monde.

Que la science triomphe donc au début de la logique ; n'at-elle pas plein pouvoir pour ériger les idées en natures, en essences ; et ces idées, qui sont purement représentatives et portent leur vériié en elles-mêmes, où trouveraient-elles désormais une contradiction ?

A moins que les idées ne se refusassent mutuellement leur contrôle aux yeux de la science, que la pensée n'entrât en lice

(1) Descartes, pour donner un fondement linotrecrojance en la rëalit^ des objets, prou rait d'abord Texistence depieu, et de l'idëe de sa véracité concluait à l'existence des objets de nos pensées. Mais pour arriver k prouver l'existence de Dieu, il fallait croire déj^ 2i la ▼ëritd de l'objet de la pensëe qui nous le rëvële, puisque par le fait nous ne connaissons qne cette pensée. Descartes faisait donc rëellement un appeH la croyance. — La croyance ne marcbande pas cependant ; elle veut accorder en même temps la réalite' des objets de tontes . les idées.

contre elle-même et ne se combattit, qui sait si, du sein de la contradiction, un nouvel appel à la croyance ne pourrait pas devenir nécessaire ?

Page 1