GÉNÉRALE DES IDÉES
DÉDUCTION DE LA TRADITION ET PLAN DES ÉPOQUES DE LA PHILOSOPHIE DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'a NOS JOURS.
I. Nous nous proposons d'exposer les principes généraux des doctrines philosophiques des anciens, d'étudier l'ordre, la succession , les destinées, la fin de ces doctrines dans Tanliquité, enfin de rechercher et de formuler les dernières conclusions auxquelles elles ont pu cx)nduir3 l'esprit humain. Il faut d'abord que nous apprenions ce qu'est la philosophie et quels sont les peuples qui l'ont créée. Le caractère essentiel de la philosophie , caractère qui lui convient surtout dans les temps voisins de son origine , c'est d'avoir pour objet la recherche de la science , et de n'être en soi que la science elle-même. Par rapport au monde, à Dieu, à tous les grands objets du désir inné de connaître, qui est en nous, la philosophie consiste à savoir ; accomplie dans l'homme , elle devient la sagesse.
L'histoire de la philosophie dans l'antiquité n'est , ainsi , que l'histoire de l'apparition des idées dans le genre humain, de leur libre développement et de leurs premières luttes ; mais l'homme que nous connaissons n'a jamais existé sans idées, idées religieuses , symboliques , ix>étiques , idées dans les beaux-arts destinées à réaliser visiblement les symboles. Il faut même accor-
(Jer que cet être , essehlidlemeht raisonneur et logique dès ses langes, a toujours su lier ses pensées les unes aux autres de manière à les constiluer, quoique sans conscience de celle œuvre, en un tout scientilique ; mais la philosophie ne commence que quand et là où la conscience naît dans l'honime d'une cori naissance réfléchie do la vie et du monde, et d'une possession distincte du savoir et de la sagesse- Les peuples au berceau n'éprouvent pas le besoin de ce savoir ; ils n'auraient pas le loi&ir de le poursuivre.
A quelle époque, au sein de quelle race les idées se sont-elles liées de manière à revêtir ensemble et pour la première fois une forme scientifique? L'homme, étranger sur la terre et comme le singulier produit d'une force inconnue, l'homme, ébloui d'abord par les apparences innombrables que lui présente un objet infini soumis à sa contemplation , naïf admirateur du ciel , charmé par les figures idéales de grandeur et de vertu qu'il s'est créées, qu'il a déjà chantées peut-être , adorateur des êtres supérieurs que les mystères de la nature lui révèlent, que les mystères des temples lui enseignent, où, quand, par quel mouvement sublime de l'esprit , et suivant quelle divine confiance a-t-il osé soumettre au calcul la vérité , la piété , la puissance , et s'affirmer en sa conscience qu'il savait la nature, la fin et le principe des êtres?
Il n'est nullement nécessaire que la question ainsi posée ait une solution unique. Tout ce que nous savons, c'est qu'en vertu de son essence même la philosophie doit être précédée dans on esprit par cette ignorance qui se connaît elle-même et qu'on ap> pelle doute ; il est donc naturel qu'elle se manifeste d'abord à la suite de la diversité et du combat des croyances, et qu'elle résulte de l'analyse rationnelle que cette diversité provoque. Or, en acceptant la nature humaine telle qu'elle tious est donnée de Dieu, et sans nous enquérir de son origine naturelle et de ses faibles commencements, nous admettons sans peine qu'en plusieurs lieux, en plusieurs temps, la diversité a pu se déclarer dans la foi des hommes, parce que l'esprit change et que la vérité a plusieurs faces. Ainsi plus d'une fois, par un mouvement propre et spontané, la science a pu naître et s'enraciner dans Tintelligence où elle a son germe impérissable. Reste à savoir en fait cbez quels {leuples nous trouvons, en remontant la chaîne des temps.
la philosophie distincte de la foi, et la seienee arrôtéa sur ses prÎDcipes.
II. Deux nations de Tantiquité, très-petites par retendue, trèsgrandes à divers titres par Tesprit et par la puissance , dominent le cours de nos traditions. A l'une s*élève surtout notre foi, ^t notre savoir à l'autre ; mais à ces deux nations on peut opposer rOrient tout entier, qui semble les précéder, les instruire, et d'avance envelopper tous leurs progrès dans la sagesse et dans le bien. Il est vrai qu'on ne saurait contester l'antériorité de la religion et de l'art en Orient à tous les arts et à toutes les religions nés sur des terres occidentales. Dans un temps où le nom même d'Hellen n'avait pas encore été prononcé , des systèmes complexes d'organisation sociale, de puissants instituts de prôtres, d'immenses monuments existaient chez quelques-unes de ces grandes nations que nous appelons d'un nom commun l'Orient. De nombreuses traditions nous apprennent qu'à une époque antéhistorique la Grèce a subi l'influence des civilisations plus vieilles de r Asie-Mineure et de la Phénicie. A cette époque, et durant les siècles qui suivirent, les cultes do Cybèle , de Jupiter, de Cérès, de Bacchus, furent fondés en Grèce. Alors des lambeaux de religion , soil arrachés aux corps puissants des religions antérieures, soit formés sépQrément en diverses localités et sous l'influence d'esprits et de tendances variées, servirent à grouper des formilles et à systématiser les coutumes des différentes peuplades qui cherchaient à se fixer. Si l'Asie -Mineure et la Phéiiicie précèdent ainsi la Grèce et passent pour l'avoir instruite, d'autrp part une grapde nation dont les œuvres comnaepcent à nous êtr0 connues , l'Jnde, (purnit ^ la Grèce les éléments de sa Idngue e| de sa grammaire , et sans doute aussi le principe de plus d'un mythe. Quelques-uns des monuments de cette naMou npus pré? sentent les caractères philosophiques de la plus haute antiquité intellectuelle et morale ; il s'agit donc de savoir si la philosophie est originaire de rOrient, comme le sont de si nombreuses instirr tutious religieuses, morales ou politiques que nous possédons encore.
Et d'abord, rien n'est plus confus que le sens attaché à ces mots aqjourd'hui magiques : esprit de l'Orient, civilisation de l'Orient.
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On semble quelquefois désigner de la sorte Fesprit même de Tantiquité, dont tous les peuples à leur origine doivent participer, et jusqu'à ceux qui se sont formés ou agglomérés à des époques voisines de nous et en des contrées occidentales ; mais la culture de la science ne semble pas un caractère naturel des peuples enfants, quelque indéterminé qu'on veuille laisser Tesprit commun qu'on leur attribue. Souvent aussi on attache une signification plus précise à cet esprit oriental , et on le fait consister dans la forme théocratique ou sacerdotale qui , sans pouvoir être attribuée à rOrient tout entier , convient du moins à quelques-unes des plus vieilles et des plus puissantes civilisations de la terre ; mais alors il faut remarquer que toute doctrine de Dieu et du monde, fût-elle dépouillée du mythe, ne constitue pas une philosophie ; que toute croyance traditionnelle respectée, que tout pouvoir sacerdotal véritablement maître excluent, au contraire, la liberté , la recherche , le doute et la science rationnelle ; enfin qu'à l'instant où la philosophie se dégage de la foi , elle peut tendre à la ruiner aussi bien qu'à l'étayer, tellement que les solutions qu'elle donne sont par elles-mêmes indépendantes des solutions théologiques. Ainsi , impuissants à connaître ce qu'on pourrait appeler en général philosophie de l'Orient ou philosophie de l'antiquité , nous sommes réduits à chercher l'origine de la science séparément chez les divers peuples instituteurs qui soutiennent le berceau de nos traditions.
III. Parmi ces grands peuples qui précèdent la Grèce et la Judée dans l'histoire , nous devons compter surtout les Indiens, les Persans, les Égyptiens, les Phéniciens et les Chinois. Il est incontestable que ces quatre dernières nations nous ont transmis, soit directement, soit indirectement, de remarquables doctrines, et que nous trouvons dans leurs traditions de nombreux éléments de philosophie et de science. Cependant on ne peut les ranger parmi ces races libres, singulières qui ont connu la spéculation pure et désintéressée. Deux d'entre elles sont , avant tout , des nations théologiques, créatrices de mythes, qui ont pu fournir à la philosophie, non sa méthode, mais des éléments, des idées ou même des solutions. A ce titre seulement elles aitireront notre attention, mais plus tard, à l'époque où leur influence a dû s'exer-
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cer. Les deux autres nous offrent un caractère analogue, mai» amoindri ou vicié par leur esprit industriel ou mercantile. Les Indiens seuls se présentent à nous, dans ce passé si reculé , comme une nation vraiment philosophique. Ils ont parcouru jjurant une période à peine accomplie de nos jours toutes les grandes voies de la recherche intellectuelle. Devons-nous en conclure quo les Indiens sont les précepteurs des Grecs? A priori, nous ne le pouvons. Il n'est nullement nécessaire qu'un peuple ait appris ce qu*il a su, d'un autre peuple. Dans la rétrogradation où une telle idée nous conduirait , il serait impossible de trouver une raison pour s'arrêter.
Si maintenant nous examinons analytiquement cette grande question , nous sommes conduits à trois considérations qui nous semblent décisives.
La science grecque, en elle-même et en général, diffère essen* liellement de 1{) science indienne. Celle-ci , quoique distincte de la foi et des mythes , y est toujours relative. Formée à Tépoque où commença la critique des dogmes, elle se divisa en orthodoxe et hétérodoxe , de sorte qu'elle ne fut jamais tout à fait indépendante de la révélation surnaturelle et divine de la vérité. Elle se rapporta à la foi et aux écritures , comme plus tard la kabbale des Hébreux se rapporta à leur Bible, ou la scolastique des Européens à notre Évangile. Systématisée en diverses écoles, qui finirent par acquérir elles-mêmes une autorité analogue à celle de la révélation , elle fournit à l'enseignement religieux des systèmes de logique, de physique, lesquels subsistent encore aujourd'hui. A côté de ces systèmes adoptés par les croyants , il existait des systèmes hétérodoxes ou impies ; mais nous ne voyons pas que la spéculation scientifique, absolument libre et individuelle, ait jamais produit dans l'Inde comme dans la Grèce des milliers d'opinions distinctes , des révolutions dans la méthode , enfin ce développement si varié, si complexe , qui cependant a ses lois et qui fait de l'histoire de l'esprit grec une histoire de l'esprit humain tout entier parcourant librement ses phases et se rendant toujours compte de lui-même. Objecterait-on que les Grecs, disciples des philosophes indiens, mais ignorant la doctrine des prêtres, ont dû être conduits à dégager la philosophie des considérations étran-
gères dont elle était embarrassée dans sa première patrie? Mais il est bien singulier qu'un peuple enseigne à un autre peuple sa philosophie , et qu'il lui laisse ignorer sa religion , bien plus importante en elle-même et plus facile à propager. N'est-ce pas regarder le peuple grec comme créateur de la philosophie, quoi* que d'une autre manière, que de nous montrer son esprit n'empruntant à rinde que la pure science, et lui donnant aussitôt ces développements, ces formas nouvelles qui la rendent aussi propre à cet esprit que si elle fût née spontanément en lui?
Les rapports qu'on a signalés entre la philosophie grecque et la philosophie indienne sont ou généraux et vagues, ou particuliers et précis. Dans le premier cas, il est toujours aisé, toujours raisonnable d'expliquer ces rapports par la conformité naturelle de l'esprit humain dans tous les temps , dans tous les lieux. La philosophie est le résultat du mouvement intérieur de la raison humaine et de la comparaison des idées principales, qui sont les mêmes en nous tous, et qui nous appartiennent. Les écoles philosophiques ont souvent passé, sans aucune communication extérieure, par les mêmes phases , sous l'influence seule des lois nécessaires de l'esprit , et c'est à la recherche de ces lois bien plutôt qu'à celle des liaisons externes que l'histoire de la philosophie est tippelée. Dans le second cas, il faudrait que les rapports signalés fussent de ceux qui ne peuvent évidemment résulter que de l'imitation. Ces rapports sont très-rares. Nous n'en connaissons pas de tels entre les deux philosophies qu'on veut comparer. Ajoutons encore que parmi tous ceux qu'on a relevés, il n'en est peut-être aucun qui non -seulement ne prouvât rien s'il était exact, mais qui même ne semble le produit de la confusion qu'un esprit sans netteté, peu exercé d'ailleurs aux études philosophiques, se trouve porté à établir entre les idées les plus différentes (4).
(} I Colebrooke , un vrai savant sans aucun doute, esprit net et profond, a malheureusement indiqué certains de ces rapports ; mais il Taut avouer que c*est avec une remarquable modération ; voyez les Essais sur la philosophie des Hindoux. M. Pauthier, son traducteur, a au contraire i xagéré cette tendance au delà de toute idée. Nous croyons possible de signaler entre deux doctrines aussi étrangères que l'on voudra Tune à l'autre des rapports plus frappants que le plus frappant de ceux qui se trouvent signalés dans cet ouvrage, d'ailleurs excellent et très-utile. Pour ne citer qu'un exemple, il n'y a rien de commun entre le syllogisme d'Aristote et la méthode dialectique du Système Nyaya, même en se
II n*est rien de si difficile que renseignement d^s idées , rien de si rare que leur transmission d'bomipe à homme ou de peuple à peuple; une intimité réelle et long-temps continuée peut seule donner de Timportance et de Tefficacité aux discussions et à tout enseignement qui ne se foqde pas uniquement sur Téloquence, qui ne s'appnie pas sur des faits, qui n'en appelle pas à la foi. On sait que les disciples les meilleurs et les plus intelligents d'un philosophe sont souvent ceux qui s'éloignent le plus de sa doctrine. On sait aussi con^bien , au sein d'une civilisation aussi uniforme que celle de notre Europe, les influence^ d'une nation sur une autre exigent de tetnps et de relations , et combien les hommes ont de peine à s'entendre et à s'expliquer (]apq U fnème ville, et dans la même doctrine. Enfin \fi philosophie (Bst surtout individuelle. Op voit donc tout ce qu'il faudrait prouver pour que les philosophes grecs pussent être regardés réellement comme les disciples des philosophes dp l'Inde. Mais les hommes n'ont paç seu* lement entre ep^ des relations p^rspnn^ll^s ; ph3cqn d'eux se trpuye élevé, suiypnt Tâme et suivant la pqrps, au sein d'une civilisation déterminée qui lui communique dps jdées tout arrêtées et formu* lées, et le philosophe même doit puiser dans ce fonds commun ; il y doit prendre l'origine et le point de départ de sa spéculation. Si donc on veut réduire les rapports généraux des deux nations philosophiques , la grecque et l'indienne, à ceux qui ont dû résulter de l'analogie des langues et des religions, nous n'aurons garde de les nier. Mais la nature de la philosophie est telle que sitôt qu'elle est formulée, qu'elle a sa méthode et ses résultats , tout ce qui a pu la préparer, la diriger, la déterminer, a cessé d'exister pour elle. Cependant en étudiant les origines de la philosophie grecque nous signalerons quelques uns de ces rapports. La philosophie à son commencement naît quelquefois de la religion et des mystères; nous verrons qu'elle finit par les dominer et par les transformer dans l'antiquité.