‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 5)Chapitre 32 sur 46 · IV. Amenés ainsi à regarder comme indépendantes l'une de · texte numérisé non relu

IV. Amenés ainsi à regarder comme indépendantes l'une de

tenant i Texpositiou de cette dernière méthode donnée par Colebrooke. M. Barthélémy Saint-Hilaire, notre savant traducteur d'Aristote, a étudié et définitivement résolu cette question. (Mémoires de V Académie des Seiences morales «i politiques^ t. m, p. 336.)

Tniitrc, les deux grandes phases de la philosophie que Tantiquité nous présente , leur chronologie relative est pour nous sans importance; nous ne la discuterons pas ici. Mais supposons même que la philosophie indienne ait été tout entière écrite ou enseignée dans une ère qui précède celle où commença la philosophie grecque : celle-ci néanmoins nous offre seule la science tout à fait libre, dégagée ; elle ouvre d'ailleurs notre propre histoire et les annales de notre mtelligence. La philosophie indienne, analogue à celles du moyen âge, etdontTinfluence, nous Tavons vu, ne put s'exercer dans la haute antiquité grecque, viendra s'offrir à nous quand nous étudierons les philosophies théologiques , leur origine et leurs dé* veloppements.

Il en serait tout autrement si nous devions admettre la vérité de cette hypothèse, simple, mais étroite, de la transmission successive et du développement continu de la civilisation dans sa marche visible à travers les peuples. L'Inde, la Perse, TÉgypte, la Judée , la Grèce, les deux Rome enfin jusqu'à nous, seraient, suivant ce système, auquel on peut donner d'ailleurs des interprétations diverses, les foyers graduellement allumés, communiqués, éteints, de toute révélation et de toute vérité. Cette hypothèse, la plus commune et la plus superficielle entre celles qu'on a décorées du nom de philosophie de l'histoire, si nous l'adoptions, nous conduirait sans doute à découvrir et à expliquer l'origine de la science pure, dont on avait attribué jusqu'ici à la nation grecque la première ou la plus claire intuition. Mais la vérification de cette hypothèse ne s'est encore trouvée ni dans l'étude des langues, ni dans celle des monuments, ni dans celle des races. Nous ne parlons pas de l'histoire positive, qui, comme on sait, fuit défaut à tous nos systèmes dès que nous voulons remonter à cinq ou six siècles au-dessus du commencement de notre ère. L'antériorité de la civilisation de l'Inde à telle autre grande civilisation, celle de l'Egypte, par exemple, n'est pas prouvée. L'antériorité de la philosophie indienne à la philosophie grecque l'est à peine, et la filiation de celle-ci ne Test pas. L'ordre des doctrines de l'Inde, sur lequel on a voulu s'appuyer quelquefois pour dérouler le plan providentiel de l'histoire et pour rendre raison des doctrines communiquées aux autres peuples, est un ordre arbitraire, auquel ré-

pugnent et la nature et les faits connus (4). En général, le pas<iap;e des idées de lieu en lieu, de peuple en peuple, n*a rien de nécessaire en lui-même et ne se fonde sur aucune preuve extérieure. Nous verrons comment on peut philosophiquement, et sans fausser ni supposer rhistoire, expliquer l'origine des arts et des sciences; et comment on peut rendre raison du développement de Thumanité, sans imposer à la liberté de Thomme une loi parfaite, arrêtée, qui n'est propre qu'à la détruire.

Au surplus, et toutes ces choses demeurant indécises, quand bien même on supposerait une origine à toute idée, comme il en faut supposer une à toute nation qui n'est pas autochthone, quand bien même on admettrait qu'à une époque antérieure aux époques historiques, l'Orient tout entier, l'Egypte, la Pélasgie, l'Étrurie, auraient eu une religion commune, des arts semblables, des institutions analogues, on ne trouverait pas la philosophie à cette époque. 11 faudrait, pour la voir naître, assister au morcellement de la civilisation primitive, accompagner chaque peuple dans son développement propre, et scruter l'expression de ses idées jusqu'au moment où il reçoit du dehors ou se porte à créer spontanément la philosophie. Il appartient à l'hi^^toire de la religion et des symboles, il appartient à l'archéologie, qui semble aujourd'hui lui devoir apporter ses plus vives lumières, de se plonger résolument dans le monde antique. Si nous ne nous trompons , une étude long-temps poursuivie fera connaître et révèle déjà , dans ce monde, une multitude de différences au lieu de l'unité que certaines écoles ont supposée ou supposent encore. Mais pour nous il suffira que nous expliquions la marche des idées scientifiques depuis les premiers temps de l'histoire jusqu'à ceux où nous vivons. Dans le cours de nos recherches , la connaissance des mythes et des systèmes philosophiques qui n'en sont pas entière-

(1) Nous citerons, par exemple, VEssai sur la Inngiie. et la philosophie dcx Indiens, de Fréd. Schlegel. M. Maziirc en a donné nne traduction en 1837. L'ordre des doctrines de l'Inde, supposé mais non prouvé dans ce livre, est celui-ci : 1* Système de l'émanation et de la transmigration des âmes ; 2* A'wiurisme^ système astrologique; 3** Dualisme : Schlegel a pour celui-ci des excuses et une sorte de sympathie ; 4« Matérialisme et panthéisme : ces deux systèmes très- différents sont confondus. 11 n'y a pas plus de philosophie vraie que de science historique dans cette classification.

ment dégagés se présentera en son lieu et nous Taborderons autant qu'il nous paraîtra nécessaire.

V. Ainsi, au nom de Thistoire et de la science pure, indépendante de tout principe de foi, de tout exercice arbitraire de la volonté, nous opposons une fin de non-recevoir à la doctrine de la transmission unique, successive et continue des lumières dans rhumanité. Cependant, il n'est peut-être pas inutile de revenir en quelques mots sur celte question et de la préciser. Si, en effet, nous devions croire à l'existence d'une race primitive unique, d'un berceau commun de l'humanité; si nous devions croire à une révélation surnaturelle de la parole faite à cette race, enfin à la connaissance d'une doctrine spiritualiste qui lui aurait été départie pour être communiquée aux autres peuples qui pouvaient plus tard se séparer d'elle, il y aurait lieu pour nous à changer le plan de ce livre. Nous serions condamné alors à tout croire sans rien savoir , à marcher avec assurance au milieu des ténèbres. Nous déroulerions avec une simplicité suprême l'ordre providentiel des destinées de Thomme, et nous suppléerions à la science par la foi. aux faits par les miracles. A défaut d'un peuple religieux, si nous placions à l'origine des connaissances un peuple savant, un peuple astronome, par exemple, dont la science rompue et dispersée aurait formé, par ses débris, toutes les sciences des autres peuples (1), alors aussi un ordre à priori s'imposerait à nos recherches; et il en serait de même si tous les mythes, si toutes les idées religieuses ou morales des hommes pouvaient être ramenées à un petit nombre de principes de philosophie naturelle connus des plus anciens penseurs (2). Il faudrait d'abord exposer cette science

(1) Tel esc, par exemple, le peuple astronome de Bailly, cette nation septentrionale atlantique dont l'histoire est perdue et qui fut l'institatrice des autres nations. Voy. les Lettres sur l'origine des sciences, et les Lettres sur l'Atlantide de Platon. Cette hypothèse, qui fait de V Histoire de Vastronomie ancienne de Bailly un vrai roman, à la vérité un peu monotone, n'est appuyée que sur une série de continuelles hypotîièses toujours arbitraires qui tendent à produire Tillusion de la science.

(2) C'est ainsi que Bupuis, Religion universelle ou Origine de tous les cultes, veut expliquer toutes les croyances par de simples observations d'astronomie^ (Y. la réfutation de Dupuis renlermée dans V Analyse des recherches de M. Letronne sur les représentations zodiacales^ par £. Carteron, extrait des Annales de philosophie chrétienne. Paris, 1843.)

primitive ou ces premiers principes, puis en tracer Thisloire , en déduire les conséquences.

La révélation seule de la parole équivaudrait presque pour le peuple ou pour le premier homme à qui elle eût été envoyée, à la révélation d*une philosophie. Mais ceux qui , par révélation de la parole, entendent autre chose que Texistence en quelque sorte innée, que la manifestation spontanée du langage dans la pensée , ceux qui croient que le langage, à quelque étal d'imperfection qu'on le suppose , n'a jamais pu être cependant que l'imitation et la reproduction d'un autre langage , ceux qui vont même jusqu'à se persuader que la pensée ne pourrait exister sans »on expression par la voix; tous, à défaut de preuves historiques, devraient au moins produire de véritables preuves philosophiques de leur manière de sentir ; et ces preuves on les attend encore. Les partisans de cette opinion s'obligent de plus à imaginer et à nous raconter quelque DÛraclepour expliquer le fait de la révélation. Puis ils doivent ramener, chose impossible, touies les langues à une langue primitive. Cependant, il faut respecter la grande division que les philologues ont établie entre le génie grammatical des langues sémitiques et celui des langues indo-germaniques; entre le vocabulaire des unes et le vocabulaire des autres Quelque admiration que l'on ail pour la beauté de celte langue sanscrite, souche du persan, du grec, du latin, de l'allemand; quelque impossible que l'on proclame l'invention et le perfectionnement de cette langue à une très-haute antiquité, il faut expliquer, si on la suppose révélée, comment l'hébreu a pu être révélé aussi, ou, à défaut, comment il a pu dériver du sanscrit. Enfin cette simple division des langues en deux branches principales n'est pas la seule difficulté que les philologues unitaires aient à surmonter, et nous voyons les plus itnpartiaux et les plus savants des antiquaires amenés à regarder d'autres langues encore comme irréductibles. Tel est l'ancien égyptien, qu on appelle aujourd'hui le copte (4).

(1) Cours d'archéologie égyptienne, professé au collège de France en 1841-1842, par M Letronne, onzième et douzième leçons. Cest ici le cas de signaler aussi les langues américaines, qui, bien qu'extrêmement nombreuses et liées les unes aux autres par d'incontestables rapports d'esprit et de grammaire, ont cependant des Vocabulaires si différents. Or l'analogie des» formes grammaticales s'explique suffisamment par l'analogie des caractères intellectuels des races qui parlent ces

L'existence d'une langue primitive étant peu probable, ou pour le moins, et ceci de l'avis de tous, encore douteuse en pure philologie , la réalité d'un peuple primitif et d'un berceau commun de l'humanité paraissant d'autre part assez peu vraisemblable en histoire naturelle et en histoire proprement dite (4), il faut bien reconnaître aussi que la -supposition d'une doctrine unique primitive, surtout spirilualiste, est absolument arbitraire. Les penseurs qui ont produit ou défendu cette hypothèse ont été hors d'état d'en avancer une preuve à proprement parler historique, ou, à défaut, d'en démontrer la nécessité philosophique. Mais au contraire, d'après le grand nombre des mythographes, tous les cultes de l'Inde, et en particulier le vishnouïsme et la doctrine des incarnations divines, auraient été précédés par le culte de la nature et par l'adoration du Lingam, principe de la génération et de la fécondité de rètre. Et d'après le plus grand nombre des philosophes, il faudrait attribuer par des raisons à priori un tout autre commencement à l'humanité, et une nourriture moins forte que cette prétendue doctrine spiritualiste dont on ne peut rien affirmer, pas même la cause, pas même la nature, pas même la pure et simple existence.

Mais nous ne voulons ici soulever que des doutes. Nous n'affirmons que l'inaptitude des sciences de faits, des sciences purement historiques, à établir la réalité d'un peuple, d'une langue, d'une doctrine au commencement des temps de l'humanité, peuple, langue et doctrine auxquels il faudrait remonter pour trouver l'origine de toutes les idées, et desquels ensuite il faudrait deslangues, et ne prouve en aucune manière que celles-ci dérivent toutes d^une mèir.e langue primitive. Quant aux Vocabulaires, les recherches des étymologistes ne conduisent à des résultats certains que dans deux cas : l'un, quand il est possible de faire Vhistoire complète et positive des mots en les suivant dans toutes leurs transformations, et ce travail n'est applicable qu'aux dernières langues dérivées que tious connaissons ; l'autre, quand ils peuvent parvenir à assi" miler la majeure partie des racines de deux langues difTirentes, et cette opération n'a pu être accomplie que pour chacune des deux grandes branches, la sémitique et l'indo-germanique. Hors de là les étymologies ne sont qu'un jeu, comme il serait aisé de le prouver par des exemples.

(1} On sait comment Cuvicr, obli{;é de reconnaître des nègres peints sur des monuments égyptiens qui sont antérieurs à notre ère de 3000 ans au moins, fut conduit i supposer que les nègres, pendant le déluge, étaient parvenus i se sauver SUT les montagnes. (Y. la Réfutation du système de Cavier dans le Cours déjà cité de M. Letronne.)

cendre par ordre, en s'arrôtant à chacune des grandes agglomé* rations d'hommes appelées tour à tour à exprimer d'une manière de plus en plus nette la pensée primitivement révélée. Bientôt nous examinerons , comme une question de philosophie relative à l'histoire, la forme naturelle de la révélation des idées parmi les hommes, et nous rechercherons le mode général de formation et de développement des esprits et des peuples qui peut satisfaire, à la fois^ et la philosophie et les études historiques.

VI. Quoi qu'il en soit, convaincus par la nature des choses que chaque peuple a pu être son propre guide et son révélateur, et qu'il a suffi que Dieu se révélât aux premiers hommes par la pensée, révélation constante et continue ; reconnaissant à des signes certains les difficultés presque insurmontables qui s'opposent à l'enseignement et à la propagation des idées d'un homme à l'au tre, et, à plus forte raison , d'un peuple à un peuple étranger ; enfin , décidés à accorder, dans la suite des choses , un rôle immense à la liberté humaine , et par suite à celte vivante irrégu** larité qu'on nomme le hasard , nous n'avons ici qu'à chercher une méthode pour notre exposition : elle sera la vraie, si n'anticipant point sur la loi du progrès, si laissant à chaque événement sa place et son importance, elle nous permet d'écrire une véridique histoire qui devra nécessairement se trouver d'accord avec la libre philosophie.

Or, que sommes-nous avant tout? Français, Européens, en possession d'une histoire claire et déterminée, qui, s'élevant au-* dessus de nous, remonte, avant de devenir toute fabuleuse, une assez longue suite de siècles. C'est le monde romain qui nous enfanta ; mais, vers l'époque où commençait cet enfantement dou^ loureux. des éléments divers de fondation se mêlèrent. Laissons de côté tous ces peuples barbares qui n'apportèrent au corps usé de l'empire que de la vigueur, de la jeunesse et de la foi , et qui, dénués d'idées et de science^ à ce qu'on peut croire, durent soumettre et non pas imposer leur intelligence. L'invasion des barbares fut précédée et préparée par une autre invasion toute spirituelle, qui couvrit la république et l'empire de Rome : nous voulons parler de la science et des croyances de la Grèce, de la Judée, de l'Egypte, de la Perse et de Tlnde. Si

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maintenant nous voulons continuer de suivre, en remontant , le cours de l'hislolre, ne cherchons pas la philosophie , la science au berceau de Rome. En he revendiquant pour elle que la gloire d'une nation éminemment religieuse, morale et militaire^ Rome vdulut acceptet* et continuer les traditions philosophiques de la Grèce. Laissant donc les Romains pour entrer dans Tbistoire grecque, il nous suffira de reculer jusqu'à cinq ou six siècles avant notre ère pour trouver la source consacrée de tout ce que nous avons appris, répété, commenté, enfin refait et développé de science et de philosophie depuis quelques siècles.

Il est assuré que vers les temps voisins du commencement de notre ère , les nations orientales , la Judée qu'une foule ardente et victorieuse opposa comme ennemie ou voulut imposer comme mère à la Grèce, la Perse, l'Inde, TÉgypte, auxquelles tant d'emprunts Hiirent faits par le paganisme mourant et par le christianisme naissant, introduisirent de nombreux éléments de pensée dans le monde nouveau , et exercèrent sur ses destinées une puissante influence. La philosophie en particulier fut profondément modifiée à cette époque par l'invasion des idées de TOrient. Mais il n'en est pas moins vrai qu'à notre point de vue propre, c'est à la Grèce qu'il faut demander l'origine de la pure philosophie et de la pure science, que c'est à partir d'elle qu'il faut dérouler le cours de l'histoire , et que, par conséquent, il convient de n'appeler les autres nations pour étudier les principes de leurs religions et de leur philosophie, si elles en ont une, qu'à l'époque où l'empire d'Alexandre rapprocha violemment, mais heureusement, tant de peuples qui auparavant se connaissaient à peine.

VIL Nous sommes ainsi conduits par la nature du but que nous poursuivons à une division des temps qui nous semble avoir, pour tout ce qui touche à l'histoire des religions ou des sciences, de grands avantages sur la division généralement consacrée. Ne songeons pas à l'époque ténébreuse des origines, et appelons du nom d'antiquité, dans chaque nation, la période qui commence au plus haut point oii puissent remonter son histoire et ses chroniques humaines , revêtues ou non de la forme poétique. Cette période s'étend jusqu'au moment où l'empire d'Alexandre fait

communiquer celle nation aux autres nations autochthones, ou qui se prétendent telles, et prépare à l'aide d*une fusion d'idées la fusion matérielle que les Romains doivent opérer bientôt par les armes. L'ère antique a nécessairement dans chaque peuple un caractère particulier. Tant qu'elle dure, nous étudions ce peuple dans sa personnalité sans mélange; et quelle que puisse être, indépendante ou non, sa première origine, nous connaissons du moins les développements originaux qu'il a su donner aux idées primitives, soit qu'il les ait empruntées à d'autres, soit qu'il les ait naturellement trouvées et contemplées en lui-même.

Mais toutes les grandes nations n*ont pas eu leur histoire : quel* quefois elles n'ont pu nous la faire parvenir à travers les fatigues et les épreuves de tout genre que le Bas-Empire et le moyen âge imposaient aux manuscrits. Les Indiens , les Persans ont presque ignoré la différence du symbole et de la vérité historique ; seuls , les Chinois moins enthousiastes ont écrit de pauvres chroniques. Si nous passons aux Égyptiens, l'histoire de Manéthon a péri, et nous n'en avons que quelques fragments aujourd'hui précieux. C'est à l'archéologie, maintenant en possession de nombreuses observations et de méthodes certaines, qu'il appartient de nous faire connaître l'antiquité de ces peuples et de les faire entrer dans l'histoire. Cette œuvre est longue; elle réclame de nombreux travailleurs, et ne fait que commencer. Restent donc les deux grandes nations, celles qui, paria nature de leur et-prit, ont le mieux préparé le monde moderne : la Judée, la Grèce. Toutes deux ont leur histoire ; mais une seule, et c'est la Grèce, est avant tout artiste et savante ; elle constitue cette antiquité que nou'^ devons étudier d'abord.

Vin. Aux temps anciens, comme nous les avons déjà définis, succèdent trois périodes politiques qui forment en quelque sorte une seule période de l'esprit. L'une de ces périodes est détermi- *née par l'empire d'Alexandre et les établissements de ses successeurs ; elle comprend les siècles érudits des Attales et des Plolémées; ceux du début des trois grandes écoles qui résumèrent toute la philosophie grecque et commencèrent à la commenter : la stoïcienne , l'épicurienne et la sceptique ; enfin ceux de la fusion de l'esprit grec et de l'esprit romain et du premier avènement des

idées orientales. La seconde période est celle de l'empire universel et de la décadence de Rome ; elle embrasse les siècles du néoplatonisme et du mysticisme ; il s*y fait un mélange de tous les cultes et de toutes les traditions ; un dogme nouveau s'y compose avec les éléments du passé ; un nouvel ordre intellectuel 8*y fonde et s'y élève du milieu de l'anarchie. La troisième période est celle du moyen âge proprement dit, âge de la domination intellectuelle de la langue latine et de la théologie. En science elle commence et finit par des commentaires philosophiques ; et sa durée embrasse environ douze cents ans, depuis la fin du quatrième siècle jusqu'à la fin du seizième. On trouve facilement des divisions et des subdivisions pour ces trois périodes; mais il est facile de voir aussi qu'elles ont un caractère commun très-remarquable pour nous : ce caractère, c'est le mélange et par suite l'élaboration des idées dans le syncrétisme. Sous ce point de vue, le moyen âge commence à Alexandre, à Pyrrhon et aux premiers érudits d'Alexandrie, pour ne finir qu'à Luther, à G. Bruno et à Descartes. Sa fonction, que la théologie pure et la théologie philosophique ont surtout remplie, a été de former un esprit universel, catholique avec les doctrines hétérogènes que la philosophie et les cultes de l'antiquité lui avaient léguées, et de préparer ainsi l'ère moderne. Mais, dans cette durée totale de vingt siècles, qui comprennent ce qu'on pourrait appeler le moyen âge intellectuel, nous aurons à distinguer, pour le reporter à l'antiquité, tout ce qui n'est que déduction pure et simple, développement normal des anciennes doctrines philosophiques. Les dernières écoles de la Grèce et la grande école sceptique, si puissante pendant les premiers siècles de notre ère, se rattachent ainsi aux temps anciens. Au contraire, dans l'impossibilité d'étudier l'histoire de l'antiquité orientale, qui n'a pas de chronologie certaine, nous rapporterons au moyen âge les éléments qui en peuvent être connus, et nous essaierons de saisir la philosophie, ou ce qui touche au moins à la philosophie,' parmi les idées anciennes qui pénétrèrent le monde grec durant les siècles d'Alexandrie. Ainsi l'histoire se trouvera disposée de telle sorte que chaque événement intellectuel ou idéal y prenne place à l'époque même où nous le voyons entrer dans la filière de nos traditions.

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IX. Ce n'est pas ici le lieu de déterminer le caractère philosophique de l'ère moderne. Disons seulement que si nous donnons au moyen âge le simple rôle de préparateur ou de précurseur, nous entendons en générai attribuer le même rôle à Tégard de tout grand siècle aux siècles qui Tont précédé : l'antiquité même n*a pu remplir d'autre mission vis-à-vis du moyen âge ; mais cette mission est assez grande : elle suffît à la Providence. A l'époque où le moyen âge 6nissait, des idées do l'antiquité, autrefois négligées ou profanées, ont reparu pour être portées en triomphe. Le même honneur est réservé peut-être à certaines des idées que le moyen âge a fait sortir de ses commentaires. Enfin, après les siècles de rénovation, d'indépendance ; après l'avènement d'une méthode nouvelle à l'époque de Descartes et à celle de Kant, ne sommesnous pas, nous aussi, de bien humbles commentateurs des siècles précédents. Jusqu'où ne remontent pas nos études? Jusqu'où ne rétrogradent pas et notre admiration et quelquefois nos tentatives de renaissance ? Chaque grand âge de l'intelligence humaine se donne la fonction de remanier de nouveau et d'élaborer les pensées des morts, de refaire les monuments des siècles écoulés, «t de bâtir de nouveaux temples aveode vieilles pierres. C'est une grande prérogative de rhomme que de vivre dans le passé. Puisque la même base a été posée dans notre intelligence à tous, et qu'une commune raison nous a été donnée, il est beau d'accorder nos sympathies aux vieilles émotions et d'exhaler notre enthousiasme aux grands souvenirs. Sentir et penser dans tous les temps, c'est un don bien divin, puisqu'il nous rappelle , à un degré très-faible, il est vrai, cette providence divine pour laquelle l'avenir et le passé s'unissent dans le présent. Sans doute il est dangereux pour nous, en étudiant l'histoire, de sentir dans notre âme le principe de chaque action, la raison de chaque pensée; il est dangereux de se faire dévot à tous les cultes , et de s'exercer à trouver le bien dans le mal et des excuses au crime. Mais ce danger diminue pour l'homme à mesure qu'il avance dans le savoir et dans la charité. Un précipice ouvert sous ses pas l'effraie; mais^ de loin, sa vue le mesure avec calme et le sonde jusqu'au fond. Plus son intelligence approche de l'intelligence divine, plus elle apprend à connaître le mal sans en être souillée, et, pour ainsi dire, à le res-

sentir sans déchoir. Elle se réjouit ou s'afïlige hors de soi, sans cesser d'être en soi immobile et sereine. C'est dans leur cause^ c-est dans leur principe qu*elle contemple alors la nature et l'humanité : comment serait-elle troublée à la vue d'une seule des parties de ce vaste ensemble, elle qui les embrasse et les ordonne toutes ?

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