ENVAHISSEMENT DES SOPHISTES. — FIN DE LA PERIODE
t. Le règne des sophistes marqua la fin nécessaire du premier âge de la philosophie grecque. Leur utilité dans la société, dans la science fut grande ; elle est aujourd'hui incontestable.* Les sophiste furent ignorants et menteurs par la force des choses, mais nullement par leur volonté ; ils donnèrent au savoir une
lition de l'esclavage. Ainsi seulement pouvait devenir possible une philosophie politique, à caractère démocratique.
forme qu'il ne pouvait enûa que revêtir, et grâce à eux le scepiîcisme s'établit pour la première fois à côté de la philosophie, dont il ne devait plus se séparer.
Dès qu'il n'est pas dans la science un résultat certain, pas un principe sûr, on n'enseigne plus, on discute : de là Véristique.
Dès qu'on ne se repose plus pour convaincre sur l'ascendant de la vérité pure , mais qu'on recherche une apparence artificielle de faits et de langage, on commence à perdre l'éloquence ; mais on étudie plus que jamais la parole : de là la rhétoriqm.
Dès qu'une thèse ne paraît pas en elle-même plus vraie que la thèse contraire, mais que cependant il est utile de prouver une thèse donnée dans un cas donné , au lieu de s'abstenir, on doit savoir malgré Minerve : de là la sophistique elle-même.
Mais comme un fond de chaleur morale et de bonne foi demeure dans les esprits, comme on ne se peut empêcher de croire savoir quelque chose , de déduire de ce qu'on dit tous les jours quelques conséquences, et de propager la connaissance d'une sorte de vérité au moins négative, on dit qu'il n'existe en réalité ni morale, ni justice politique, et que la force et l'intérêt sont la loi de la nature ; on dit qu'il n'y a ni providence , ni dieux, ou qu'on ignore s'il y en a, et que les choses sont d'elles-mêmes ce qu'elles sont. Ainsi l'égoïsme et l'athéisme achèvent l'enseignement des sophistes. Tels sont les résultats généraux que notre analyse va mettre en évidence.
L'état d'abaissement moral de la philosophie, suite nécessaire de la dispute systématique et du défaut de conviction dans les âmes, donna naissance à un abus qui parut d'abord indigne aux anciens. Ils le regardèrent comme le caractère dominant de la sophistique par opposition à celui de la vraie science. En effet, tandis que la vérité doit se répandre autour de celui qui la possède par amour et suivant l'inspiration, alors au contraire, et pour la première fois, on vit se vendre la pensée. On put définir le sophiste un trafiqtjutnt de sagesse apparente (1), un marchand de denrées de Vàme et de paroles sur la vertu (2), un chasseur à
(1) Aristote, Ré/utat. des argum. sophist.y i.
(2) Platon, ProiagorCy p. 19 ; et SophUlCy p. 187.
l'homme et au salaire, dont Vart est de prendre la jeunesse riche à r appât trompeur du savoir (1). Les sophistes parcoururent la Grèce, excitant partout ta curiosité et Pengouement , s'attachant par le prestige d'un esprit souple et rompu à la contradiction une foule de disciples qu'ils promettaient de rendre aussi habiles qu'ils l'étaient eux-mômes (2). Quelques-uns, chargés d'ambassades politiques auxquelles ils devaient de pouvoir parler en public, n'en échangeaient pas moins en particulier la vertu contre l'argent. Ils gagnaient ainsi de grosses sommes (3), jusqu'à devenir plus riches que Phidias et que (ous les sculpteurs d'Athènes (4). Mais tout n'était pas grandeur et succès pour ces habiles gens. 11 y avait bien quelque honte aux yeux d'un grand nombre de citoyens à suivre les leçons d'un sophiste (5) ; d'autres avaient contre tout précepteur de vertu à gages une prévention furieuse. Un tel homme était pour eux l'ennemi de la tradition politique et de l'ancien ordre social (6). De là vient que le philosophe sérieux et régénéré Ait confondu par les patriotes d'Athènes avec le sophiste corrupteur des élets : cet Anytos, qui se porta l'accusateur de Socrate, était l'ardent ennemi de la sophistique (7). Euripide, l'ami et le disciple des philosophes, le philosophe dé la scène (8), étsiv tellement suspect aux Athéniens, que ceux-ci s'offensaient des Hiaifimed athées qu'il prêtait à ses personnage» méchants (9), qu'ils se contentaient à peine de la fin tragique dti scélérat dans ses drames (40), et qu'ils lui intentèrent une accusa^ tion pour avoir prêté à son Hippolyte cette maxime scabreuse : Mes lèvres ont juréj mais non mcm, esprit (14). On sait enfin qu'Aristophane, esprit saiiriqoe, chagrin, dont les plaisanteries à la>
(I) Platori, Sophiste, p. 182r.
{^ Id., Protagore et Buih^dèmë att oMnoienccMent^
(3) Id., Hippias, p. 98 et 100.
(4) Id., MénoH, p. 20&.
(6) W., Protagore^ p. 16.
(6) Id.. Ménon, p. 207.
(7) Id.. ibid., p. 2Û5, 207, 2U.
(8) Vitnive, Architty viiij pnef*
(9) Plutarque, de l'Amour^ xii. Il s*agit du Commeneemeiit de la MUanippe, tragédie perdae : hZeus, quelque soit ce Zeus, car je ne le connais que de nom.»
(10, Sénèque, Epist.^ 115; et Plutarque, de la Lecture des poètes*
(II) Euripide, HippolyU^ v, 612 \ et Axistote) Rhét*y m, 1&.
fois cruelles et boufl^nnes s'inspiraient du regret du passé, traita Socrate d'athée, de misérable sophiste et de voleur (1); qu'il livra publiquement Euripide , ce bavard immoral , à l'indignation du vieil et héroïque Eschyle ressuscité sur la scène (2), et qu'il le représenta comme un impie dont l'irréligion devait avoir pour effet de ruiner bientôt le commerce des objets sacrés (3). Cependant Socrate était, bien plus qu'Aristophane, l'homme de la sagesse et de la patrie ; et c'était Euripide, ennemi seulement des dieux criminels (4), qui s'écriait avec le chœur : a Qui que » tu sois, Zeus, si difficile à connaître , nécessité de la nature, » esprit des mortels, nous t'implorons (5). »
IL L'une des origines de la sophistique a été aperçue par les anciens dans les controverses du barreau, dans la libre discussion des affaires privées. Après la chute de la tyrannie dans la Sicile, nous dit Cicéron, les affaires se plaidèrent long-temps devant des juges; et au milieu de ces populations , ingénieuses de leur nature et portées à la controverse , Corax et Tisias écrivirent les premiers des .préceptes pour l'art du barreau. Ensuite Protagore rédigea ces dissertations sur les points de droit les plus remar*^ quables, qu'on appelle des lieux communs , et Gorgias imita Protagore : il composa pour chacun des cas qui se pouvaient présenter une accusation et une apologie (€]. Aristote aperçoit en effet le plus grand rapport entre le métier de Gorgias et celui des avocats à gages, qui préparaient des discours et des questions pour les rencontres les plus ordinaires de l'éristique (7). Cette origine de sophistique n'a rien que d'honorable pour les sophistes et pour l'esprit humain^ car le déploiement plein et régulier de la contradiction devant les tribunaux est le premier signe de la liberté de la défense. C'est alors aussi que la loi cesse d'être absolue et barbare , et que le juge commence à avoir des entrailles pour l'accusé. Cependant les usages du barreau s'expliqueraient pas
(1) Aristophane, Nttét».
(2) Id., Grenouilles.
(3) Id., Theamophoriet.
(4) Clément d'Alex., Adm., p. 60.
(6) Euripide, Troad,^ v, 884.
(6) Cicéron, BrutuSy 12, d'après Aristote.
(7) Aristote, RéfuL rfe« arg. sophitt.y 34.
l'entrée de la contradiction dans la philosophie, si déjà elle n'y eût régné sous une autre forme et s'il n'était pas nécessaire qu'elle y régnât. Aussi Protagore et Gorgias n'étaient-ils pas des avocats : c'étaient surtout des philosophes , qui connaissaient, développaient, appliquaient avec une forte logique et une vive intelligence les conclusions tirées de la pensée des âges précédents. C'est en vertu de ces conclusions, rigoureuses, on le verra, que, de pur philosophe, Protagore devint un si aigre sophiste (4), et qu'il s'engagea à prendre le parti le plus faible pour en faire le plus fort (2). C'est l'incontestable apparition du pour et du contre au sein de la vérité qui changea les penseurs en ouvriers de ruse et de violence , et qui permit qu'on les pût comparer à Nestor, à Ulysse, à Palamède (3).
Il est si vrai que les plus célèbres des sophistes n'eurent qu'à suivre une route ouverte par les* philosophes, que la pensée qui leur servit de guide est double et se rapporte en toute évidence aux deux grandes écoles de l'antiquité. Protagore, disciple des Ioniens, fit faire à leur méthode un grand progrès, embrassa l'opinion d'une sorte de sensualisme idéaliste, et par là, comme cela doit être, tomba dans l'inscience (4) la plus absolue. Gorgias, disciple des éléates, montra dans un ouvrage de sa jeunesse que l'être des éléates n'était qu'un pur non-étre : il en vint au nihilisme, et par suite à l'inscience, comme Protagore, et ce fut alors qu'il prétendit ne vouloir plus étudier que les mots. Les autres sophistes ne furent pas d'aussi sérieux penseurs. On doit distinguer dans ce mouvement de l'esprit les hommes qui poursuivirent une doctrine, bien qu'elle revînt à négation de la scienre, de ceux qui ne virent qu'un art ou qu'un métier dans l'étude des subtilités de la parole.
III. Protagore d'Abdère (5) était porle-faix quand Démocrite, ravi de son adresse et de sa subtilité , le prit avec lui et devint
{\) A.'GéïlCy Nocies aUicte,\yS.
(2) Id. , ibid. ; et Aristote, JRhélorique, ii, 34.
(3) Platon, Phèdre^ p. 45. Platon distingue, il est vrai, entre les rusés sophistes et le profond Palamède d'Élée; mais, au fond, c'est toujours la lutte.
(4) Nous employons ce mot pour éviter celui de scepUcisme, qu'il faut réserver à une école profondément distincte de la sophistique.
(5) Platon, Prnfagore, p. ii.
don maître (4). Ce que nous savons d'un livre de Protagore intitulé : De Véire, et cité par les anciens^ nous prouve en effet qu'il commença, comme Démocrite^ par réfuter les partisans de Tunité (2). Mais le maître ne put apparemment soumettre le disciple à son explication rationnelle de la pluralité par les atomes, et, dès que Protagore se vit une fois placé sur le terrain de la sensibilité, persuadé d'ailleurs du flux perpétuel des disciples d'Heraclite , il dut lui suffire de combiner leur système avec celui des images de Démocrite pour arriver à la relativité universelle et à Vhomme mesure de tout. Ces deux mots résument sa doctrine , et Ton conçoit qu'afm de se la formuler à lui-même, il n'avait qu*à résister aux preuves que Démocrite pouvait donner de l'existence des atomes , pour s'en tenir à la certitude intrinsèque de Tapparence et en tant que pure apparence. De cet important point de vue , les images de Démocrite, entre les mains de son élève, auraient suscité, pour la première fois, l'idéalisme absolu dans l'antiquité. Ce n'est à la vérité que sous la forme de la sensibilité et comme prémisses d'une négation radicale de la science.
L'homme est la mesure de tout, disait Protagore, mesure de l'être, de ce qui est ; du non-être, de ce qui n'est pas (3). Aucun objet sensible n'est quelque chose indépendamment de l'être sentant (4) ; nul d'entre nous ne se trompe ; tout ce que nous pensons, tout ce qui nous apparaît est la vérité (5) ; et cela est si vrai qu'aucune opinion ne peut être réfutée : chacun des interlocuteurs dit une chose, et comment pourraient- ils se contredire quand ils parlent de choses différentes dont chacune est vraie pour chacun (6) ? Ainsi toutes les opinions , toutes les imaginations sont vraies et il n'y a de vérité que par relation à quelque chose (7). Mais de cette relation même, il est clair, et c'est là ce que tous les anciens n'ont
(1) A.-Gelle, loc. cit. ; et Eptcure, Epist.y dans Athénée, Banquet des iophit^ te», VIII, p. 354.
(2) Porphyre, dans Eusèbo, Prépar. évang., x, 3, p. 468.
(3) Platon, Théélile^ p. 63; SextUs, ^y/^o^yp., I, 216; et Diogt'nc, Fi* rf« Protagore^ IX, 51.
(4) Aristote, Métaph., ix, 9.
(5) rd., ibid., iv, 5.
(6) Platon, Euihydème, p. 390; Cf. Diog^'ne, loc. et.
(7) bextus, Adv, logic, i, 60.
pas assez compris , il est clair que le système de Protagore ne pose qu'un terme, à savoir Thonime représenté par une sensation variable et par une pensée qui n*est pas distinguée de la sensation. L'existencedu terme opposé delà relation n'est pas certaine, puisque rien n'apparaît constant ni hors de nous, ni en nous où tout varie. Il n'y a que des sensations, ou, comme aurait dit Démocrite, que des images. Nous croyons donc qu'on a attribué à tort à Protagore le dogme d'une matière fluente propre à contenir et à dérouler les objets de nos sens, objets et matière qui eussent eu une existence distincte des sensations elles-mêmes (4 ) , et que par conséquent il aurait fallu définir par quelque nature constante et existant en soi. liais c'est là précisément ce que Protagore voulait éviter, et ce (font on ne trouve aucune trace dans les expositions formelles de sa doctrine. Ce qui fluait c'était, suivant lui, la connaissance bien piutét que la matière , et ce dernier mot lui devenait inutile dès qu'il n'admettait, de réel et de vrai, que i'appareoce sensible et actuelle. Aussi voyons-nous que Platon n'emploie ni le œot sujet ni le mot matière en exposant eette doctrine et en la réfutant, il nous dit au contraire que rien n'est, et que tout se fait; que rien n est un, ni tel, ni affecté d'une certaine qualité; mais que, du mouvement et du mélange de tout, se fait, par relation, ce que nous appelons improprement l'être {%), Or qui ne voit que dire qu'il existe quelque sujet extérieur , y en eût-il une infinité toujours mêlés entre eux, ce serait précisément admettre la possibilité d'une connaissance arrêtée par une certaine voie? Et en effet, lorsqu'un peu plus loin Platon cherche à pénétrer le sens intime de Protagore, il n'a garde de nous rappeler le feu d Heraclite ou les bomoBoméries d'Anaxagore; mais il nous dit que le mot être est à retrancher de la langue ; que bien que tout soit relatif et double, c'est-à-dire actif et passif, il n'y a réellement ni agent ni patient; que tout est mouvement et qu'il n'y a que mouvement; que les mouvements sont infinis et de deux sortes, mouvements d'action, mouvements de passion; que
(1) Sextns, Hypot.^ i, 217 et 218. Du reste, Sextus n'émet ce jugement que pour mieux distinguer Protagore d'avec les sceptiques ; sa source est peut-être dans le ThéétHe de Platon, mal interprété.
'2) Platon, ThéétèUy p. t>5.
de leur concours, enfin , naissent ces deux choses qui coïncident , le sensible et la sensation (4).
IV. On comprend Timportance que devaient attacher les partisans de Protagore à Timpossibilité de discerner d'une manière certaine les songes de la veille» et d'expliquer les variations que la folie, la maladie ou même la seule diversité du sujet qui sent, et de ses circonstances peuvent amener dans la sensation. Cet argument, depuis devenu si célèbre, fut alors employé pour la première lois et nous le trouvons développé dans Platon (2). La conclusion qu'on en tirait , c'est que la sensation de chacun est vraie telle qu'elle est à l'instant et par rapport à chacun ; aucune conséquence ne devait évidemment paraître assez absurde pour faire rejeter un système aussi résolu. La plus extrême qui pût en être déduite , c'est que tout peut se dire de tout , et que rien n'est eed plutôt que cela (3). Mais cette conséquence même ne représente rien de plus que l'impossibilité de la connaissance, c'est-àdire la fin véritable de la sophistique. Le sophiste d'origine ionienne ne distinguait pas la science de la sensation ; ou du moins en présence de la multiplicité mobile et insaisissable des objets apparents, les idées de l'esprit lui semblaient ne répondre à aucun objet réel : dès lors , il était nécessairement amené à confondre la substance avec l'accident , ce qui fit dire à Platon que Vobjet de la sophistique était le non-être , et à Âristote , que c'était ïaccidentel (4). En iBffet, une infinité de sophismes devenaient ainsi possibles. On demandait par exemple si Coriscus musicien, était bien identique à Coriscus , ou s'il en différait (5). On considérait tout changement comme une mort, et c'est mourir, disait-on , que devenir sage (6).
Nous venons de laisser dans le doute la question de savoir si
(1) Platon, Théétèle, 78 et 76. Le mot EuvcxiciitTouoii, que nous traduisons avec M. Coasin i^&T coïncidant, rappelle la cAw/e ((xiciicTu) des images de Démocrite, qui étaient aussi, comme nous savons, id«;nttques à la fois au sensible et au sentant. — Dans les autres détails, moins clairs quelquerois, du passage de Platon, il faut se rappeler de supprimer comme il le veut lui-même l'idée de tout sujet en soi.
(2) Id , ibid., p. 81-90.
(3) Aristote, Métaphysique, iv, 4.
(4) Id., ibid., vi, 2.
(5) Id.y loc, cit.
(6) Platon, Euthydème, p. 884.