M UA^VEL
Protagore lui-même s'était refusé nettement à distinguer la sen^ gation de la connaissance rationnelle : Platon ne donne celle opinion que comme une conséquence à tirer de sa doctrine (4). Mais non^seulement Protagore avait attaqué les partisans de Tunité dans un ouvrage que nous avons cité, et établi dans un autre livre, intitulé la Vérité^ son principe de V homme-mesure (2) ; il avait encore écrit contre les mathématiciens, contre les astronomes : Le cercle, disait-il, ne rencontre pas la tangente en un seul point, mais en plusieurs; les étoiles ne sont pas des points, et les calculs astronomiques ne représentent point la réalité (3). Il est donc bien certain que Protagore niait toute science; mais on pourrait alors se demander comment il lui était possible d'expli^ quer le fait même de Texislence de ces spéculations rationnelles sur le point et sur les figures immatérielles. De tout temps, une seule réponse a été faite à celte objection par les partisans ex^ clusifs de la sensibilité ; et cette réponse, c'est le nominaUsme. Nous n'avons à la vérité aucune raison de fait pour attribuer le nominalisme à Protagore; mais nous trouvons dans Platon une belle exposition de ce système/ dont l'auteur n'est pas désigné, et qui apporte un complément naturel à la pensée du sophiste. a Les éléments des choses, y est-il dit, sont en eux-mêmes par- » faitement inconnus et inconnaissables ; et il est impossible d'ea » rien dire de plus ; car ce serait les caractériser arbitrairement. » Ils n'ont ni l'être, ni le non-^tre; ce sont de purs noms. Mais, » de même que les composés se forment de ces premiers éléments, » de même aussi la raison des composés se forme de la combi- » son de leurs noms ; car la raison n'est qu'un assemblage de » noms. Ainsi les éléments sont étrangers à la connaissance et à » la raison; ils n& sont que sensibles; mais les composés peuvent » être sus-énoncés et opines avec vérité (4). » Si on retranche de celle théorie l'existence réelle de la composition, qui ne peut évidemment pas être admise sans la réalité des éléments que nie
(1) Platon, Tkêéièle, p. 90.
(2) Id.,ibid., p. 92.
(3) Aristote, Mélaph , m, 2.
(I) Platon, Thééti'ln. \\ 211 et 212. Nous rendons par raison le moiXo^*;, qui veut dire ici tout à la tois parule, explication et compte-rendu.
cette même théorie, on aura une explication delà raison qui peut convenir à un élève de Protagore , et on admirera ce système rigoureux et complet de fantasmatisme auquel les plus hardis des sensualistes et des nominalisles modernes n'ont rien eu d'essentiel à ajouter.
V. Pendant que Protagore arrivait ainsi aux plus extrêmes conséquences du système des sensations, le rhéteur Gorgias, appuyé sur une école bien difiFérente, sur l'école d'Élée (1), établissait un système de nihilisme. Rien n'est, disait-il ; mais si quelque chose est, elle ne peut être connue ; et si quelque chose est et peut être connue, on ne peut la manifester à autrui {%). Son livre avait pour litre : du Non-être ou de la Nature; et voici comment ces trois thèses s'y trouvaient développées :
4o L'être n'est ni ce qui n'est pas, ni ce qui est et ce qui n'est pas à la fois; car il s'ensuivrait contradiction. L'être est donc ce qui est. Mais alors l'être est éternel ou engendré ou les deux à la fois. Et d'abord l'être n'est pas éternel, car, élernel, sans commencement, sans origine, il serait infini (3) ; il ne pourrait donc être ni en autrui, car rien n'est plus grand que lui, ni en luimême, car il serait à la fois corps et lieu ; il ne serait donc nulle part; il ne serait donc pas. Ensuite l'être n'est pas engendré ; car il devrait dans ce cas la naissance ou à l'être ou au non-être; mais à l'être c'est impossible, car alors il ne naîtrait pas, il serait ; et au non-être cela ne se peut davantage, car le non-êlre ne peut engendrer, n'étant pas. Enfin l'être n'est pas à la fois engendré et éternel ; car ces deux choses se détruisent : ainsi Tèire n'est pas. D'ailleurs, si l'être était, il serait un ou plusieurs; mais il n'eit pas un; soit, car qu'on le regarde comme quantité discrète ou continue, ou grandeur ou corps, et il faut bien qu'il soit quelque chose de cela, il paraîtra divisible ou composé; et il n'est pas plusieurs, parce que la pluralité n'existerait pas sans l'unité, qui en est la base. En résumé, si le non-êlre n'est pas, si l'être n'est
(1) Aristote, de Xenoph., Zen. et Gorg.^ vetvi.
(2) Id., ibid., v ; et Sexiu», Adr. log., i, b5.
(3) Cette conclusion est de Mélisse, V. liv. m, § n, n® 8. Elle résulto de la ronception de l'être sous la raison de l'étendue.
2ft6 MANUEL
pas, si'ies deux ensemble ne peuvent être, rien autre ne pouvant être pensé, il faut que rien n'existe (4).
2* Si quelque chose existe, elle est incompréhensible. En effet, si ce qui est pensé n'est pas l'être, disait Gorgias, l'être ne se pense donc pas ; car comment alors pourrait-il arriver qu^ la pensée étant blanche, ce fût le blanc qui fût pensé? et si la pensée n'est pas, comment ce qui est pourrait il être pensé? Or il est clair que ce qui est pensé n'est pas l'être même, car si cela était tout ce que nous pensons existerait, l'homme aurait des ailes et les chars rouleraient sur la mer : les contraires conviennent aux contraires. Si donc ce qui est pensé existe, ce qui n'existe pas ne doit pas être pensé ; car le contraire de l'être est le nonêtre, et, si l'être est pensé, le non-être doit être non pensé. Et comme nous déduisons de la vue et de l'ouïe^ sans appel et pour nous-mêmes, que le visible et l'ouïble existent ; de même aussi nous devrions déduire de noire jugement propre que les chars courent sur la mer aussitôi que nous le pensons. Cette conséquence est absurde, et par conséquent l'être est incompréhensible (2).
3^ L'être , en supposant qu'il soit compris , est indicible. En effet, si l'on suppose que l'objet de la connaissance est sensible, il arrive nécessairement que nous comprenons par les sens, et que nous exprimons par des mots. Mais ce n'est pas la parole qui est l'être et Tobjet , et ce qui est dehors n'a pas plus de rapport avec le discours que le visible n'en a avec l'ouïble ; et cependant comment communiquer sans la parole? Mais, dit-on (3), nous composons le discours suivant l'occurrence des objets extérieurs. Dans cette supposition, il faut dire que le discours n'exprime pas l'objet, mais que l'objet engendre le discours;
(1) Sextus, ibid., i, 67-76 ; et Aristote, ibid., v. — Disons ici qu'il nous est impossible de comprendre les réfutations en deux mots que les historiens de la philosophie se contentent d'opposer à ces beaux suphismes. L'Allemagne érudite elle-même a grand besoin, sous ce rapport, de se remettre à l'étude de ses maîtres en philosophie. Au lieu déjuger un argument qui, par sa nature, embrasse l'équivoque, comme on juge une pièce littéraire qui doit l'éviter toujours, peutêtre alors on commencerait à apercevoir ce qu'il y a de profond et d'inhérent à l'esprit humain dans les jeux de pensée qu'on prend pour des jeux de langage.
(2) Sextus, ibid., i, 77-82.
(3) Nous lisons f«9iv au lieu de fti^lv.
D£ PHILOSOPHIE ANCfENNE. 287
or, bien qu'il soit objectif aussi, le discours diffère des autres choses sensibles ; et il n'est pas plus capable d'en indiquer la nature que ceux-ci ne peuvent entre eux marquer et exprimer la leur (1).
VI. Gorgias était disciple d'Empédocle (-2) ; mais on peut juger par la nature de ses arguments et de ses idées qu'il avait absolument négligé les éléments et l'attraction imaginés par son maître. C'est ainsi que Protagore avait renoncé au vide et aux atomes du aien. Il est remarquable que les deux grands sophistes de la Grèce, tout en embrassant, le premier les excès de la doctrine ionienne, le second ceux du rationalisme d'Élée, aient cependant participé des deux écoles à la fois, c'est-à-dire, puisé la contradiction aux premières sources. Aussi avons-nous vu Protagore admettre avec Démocrite que les sens nous révèlent de pures apparences, c'est-'à-dire toute la partie critique des doctrines ratio- Dalistes, et avec les ioniens que rien n'est connu que par les sens, et qu'il n'y a de stabilité pour aucune substance. Gorgias procède, comme Protagore, avec une méthode double ; il emploie les arguments éléaliqaes pour réfuter la thèse des ioniens dur rétre et les arguments des ioniens pour réfuter la thèse d'Élée. Mais c'est toujours sur l'être , sur Fètre idéal ou de conception que raisonne Gorgias; tandis que Protagore n'a jamais en vue que l'être sensible. Tous deux conservent ainsi le caractère dominant de l'école qu'ils ont préférée ; et cependant ils aboutissent à des conclusions dont les dernières extrémités se rencontrent : suivant Tun, tout ce qui est senti doit être ; rien n'existe absolument suivant l'autre ; mais celui-là prouve son dire en établissant que rien n'est permanent devant la sensation, et celui-ci prouve le sbn, en démontrant que rien n'est fixe et déterminé selon la pure pensée. Les conséquence pourraient se ressembler ; et le sage qui se contente des illusions et le sage qui les repousse peuvent tous deux s'accorder dans la négation d'un savoir constant, uni-^
(1) Sextus, ibid., 1, 82, 87. Nous avons mieux aimé suivre de près le texte de Sextus que celui d'Aristote, parce que ce dernier est moins net et très-corrompu, bien que d'ailleurs il semble exprimer plus littérateiuent la pensée de Gorgias.
(2) Quintillen, Inst. orat., m, 1, 8; etDiogèlie, Vie d'Empédocle, viii, 58.
288 MAKUëL
forme et régulier, ou, pour tout dire eu un mot, d'un seul et unique savoir.
Gorgias ne donna à la spéculation que les années de sa jeunesse (4) ; puis il se montra conséquent à la doctrine nihiliste en n enseignant jamais que les lieux communs, ou, comme il le disait, qne le premier des arts, celui qui soumet tout à la persuasion [t). Il raillait la prétention des autres sophistes à vouloir enseigner la vertu, et non pas seulement la parole (3). Nous verrons cependant que l'enseignement de Gorgias ne laissait^pas d'avoir les mêmes conséquences morales que celui des autres sophistes, et cela précisément parce que le prétendu sage mettait partout le fait et le succès au-dessus du droit, du devoir et de la vérité, et qu'il fallait bien d'ailleurs traiter les questions cou— rautes de politique ou do morale. Quoi qu'il en soit, Protagore n'était pas si scrupuleux ; car il enseignait directement la science politique. D'autres sophistes, Hippias par exemple, donnaient des leçons de tous les arts : géométrie, musique, astronomie (4). L'ardeur de connaître, l'amour du beau dominaient alors dans
la Grèce, au moment où la science s'écroulait sur elle-même , au moment où l'idéal de la beauté commençant à changer, la décadence des arts allait se manifester. L'enseignement multiple universel des sophistes convenait donc aux besoins des générations nouvelles ; mais il les portait malheureusement à oublier, à mépriser en tout point comme barbare la simplicité noble des générations qui les avaient précédées. D'ailleurs, au milieu des ambitions toujours si éveillées et nombreuses dans un état démocratique et parmi les discussions interminables d'une politique désormais sans principe, la jeunesse noble, riche, oisive, demandait à ses maîtres qu'ils lui apprissent à briller et à gouverner. La science devait donc à peu près s'abaisser entre les mains des sophistes; et à mesure qu'elle devenait plus populaire, il fallait aussi qu'elle devînt plus superficielle. Visait-elle encore aux profondes recherches et à connaître la vérité? Alors elle n'était plus libre
(1) Olympiodore, Comment, du Gorgias de Platon, vi.
(2) Platon, Philèbe, p. 441.
(3)Id.,lfe)um, p.216.
(4) Id., Protagore, p. 30,
DE PHILOSOPHIE AiSClEJNiNE. n^J
comme la sagesse d'autrefois; mais surveillée, gênée, persécutée. C'est ainsi que Ton voft Protagore, après un long succès, fuyant Athènes et la ciguë, et périssant peut-être en naufrage pour avoir osé douter de Texistence des dieux (4) : tandis que l'athée Gorgias, borné à la rhétorique, s'éleva de ses deniers, à lui-même, une statue d'or solide (2) dans le temple de Delphes, et, poursuivant jusqu'à l âge de cent neuf ans, après la mort de Socrate, son insolent bonheur (3), s'endormit dans la mort comme un sage (4). VII. « Pour ce qui est des dieux, disait Protagore au commencement de ce livre qui le fit bannir, sont-ils ou ne sont-ils pas? Je ne puis le savoir ; il y a de nombreux empêchements : la chose en elle-même est obscure et la vi^ de l'homme est courte (5). o Cet intéressant passage nous fait penser que Protagore, à la fin de sa vie, en était venu du sensualisme idéaliste à un état de doute qui en est la conséquence naturelle, et qu'il ne réduisait plus si fermement le monde aux phénomènes sensibles et la connaissance à des relations indéfinies; il se serait ainsi rapproché de l'opinion de Métrodore de Chio, disciple comme lui de Démocrite, et qui exprimait une incertitude universelle sous cette forme sophistique : « Je nie que nous sachions si nous savons quelque chose ou si nous ne savons rien , et je nie même que nous sachions ou que nous ne sachions pas que nous savons, et s'il est quelque chose ou s'il n'est rien (6). » Telle était aussi, avonsnous vu, la première opinion de Gorgias ; mais tandis que ce dernier abandonna la science qu'il croyait impossible, afin d'enseigner à parler sans savoir , Protagore demeura toujours philosophe et chercheur, et Métrodore ce qui est plus remarquable encore, conserva, comme ayant plus de probabilité peut-être que toute autre , une méthode à lui avec un système, celui de
(1) Timon, SiîteSy dans Sextus, Adv. physic,, i, 57. Suivant Diogène {Vie de Protagore) il n^aurait été que chassé d'Athènes.
(2) Pline, Hiat. natur,, xxxiv, 4.
(3) Quintilien, loc. cit.; et Âpollodore, dans Diogène, Vie d^Empédocle, loc. cit.
(4)^Iien, Var. hisLy II, 36.
(6) Diogène, Vie de Protagore; Âristoclès, dans Easèbe, Prépar. écang., xiv, 19 ; Sextus, Adv, pkys.^ T, 66, etc.
(6) Cicéron, Acadèmiqueif il, 23; et Sextus, Adts, logic, t, 48 et 88.
l'èlre et du non-être, du vide et des atomes (4). Ainsi l'école de Démocrite retint au milieu de l'invasion des sophistes un reste d'esprit philosophique. Diagore même , Diagore de Mélos, surnommé Vathée, qu'un désespoir fondé sur l'injustice impunie des hommes avait porté, dit-on, à professer cette opinion qui le fit chasser d'Athènes, commençait par ces singulières paroles une poésie dithyrambique : a Tout s'accomplit suivant la divinité et le hasard (2). » Ces mots doivent s'interpréter sans doute des images divines et de la rencontre des atomes de Démocrite , dont Diagore était le disciple et l'affranchi. Enfin Atiaxarque, disciple de Métrodore^ nous rappelle encore Démocrite et Protagore quand il considère les objets vis-à-vis Ae Fhomme comme des représentations scéniques, qui ne diffèrent pas de celles qui frappent les rêveurs et les fous (3). Anaxarque fut le maître de Pyrrhon ; Pyrrhon fut le premier sceptique. Ainsi l'école de Démocrite, en abandonnant l'existence réelle des atomes, traversa la sophistique^ et parvint à constituer, avec un dogme arrêté, si l'on peut dire, et avec une morale propre , la sceptique, c'est-à-dire l'école la plus scientifique de l'antiquité, celle qui comprit le mieux la méthode et la nature du savoir, et qui connut la seule conclnsion rationnelle que les anciens aient pu atteindre par un développement philosophique prolongé pendant dix siècles.
Mais nous ne sommes pas encore parvenus à ce moment suprême et fatal où les intelligetices durent se partager entre le doute et la croyance. Une nouvelle méthode, une seconde période de la philosophie, une seconde et dernière décomposition des écoles se présenteront eticore à nous avant que nous ayons pu connaître le scepticisme dans toute sa rigueur et dans toute sa force. Ici nous île sommes qu'à la fin de la première période. Les sophistes sont les sceptiques de cette ère; mais ils n'ont pas le calme résolu et désespéré que nous leur trouverons plus tard. Au sein d'une société grande et puissante, ils sentent en eux de l'ardeur, de la vie. Au lieu de se fortifier dansi cette conviction
(1) Simplicius, PAy«., i, comm. 6.
(2) Sextus, Adv. phys., i, 53; et Hi/polyposes, m, 218. (0) Id., Adv. togic.j i,88.
de la misère el de Tignorance de Thomme, à laquelle il peut être donné d'engendrer |a grandeur morale et la vertu , les plus faibles et les plus inexperts d'entre eux ne craignent pas de tirer du doute les désastreuses conséquences quil n'a pas nécessairement, mais que les âmes inférieures ne manquent jamais de lui reconnaître. L'égoïsme commence alors à <tout envahir : il prépare la chute d'une société qui semblait éternelle.
VIII. Les sophistes dont l'intelligence philosophique était la moins profonde et la moins élevée, ou ceux qni s'étaient décidés, comme Gorgias, à abandonner sans retour la spéculation pour la pratique, ne tardèrent pas à prendre une habitude vicieuse : ils échangèrent un doute, auparavant digne et respectable, contre des opinions secondaires, contre des préjugés que leur suggérait le métier de la parole et de l'enseignement. Ces maîtres de l'opinion s'obligèrent de répondre à tout ; et l'homme se démoralise nécessairement quand il s'engage a parler avant d'avoir pensé. Ensuite l'incertitude absolue, métaphysique, ne saurait avoir lieu dans la vie. Celui donc qui fait effort pour vivre avec le doute, qui avec le doute aborde tous les jours les questions de morale ou de politique, dont la solution est nécessaire à la conduite privée, nécessaire au gouvernement de l'état, celui-là prend insensiblement l'habitude de croire aux faits ac<;omplis, à ceux que l'intrigue prépare, aux causes matérielles et aux effets visibles, et de réduire son premier doute au droit, à la justice et aux causes morales. Bientôt il réduit cette habitude même en théorie; il professe le matérialisme et Tégoïsme , et serait-ce par de simples rélicences , il en enseigne implicitement les principes à ceux qui l'écoutent.
Cette puissance des faits, évidents, opposée à cette faiblesse des choses invisibles, amène donc le sophiste à nier les choses dont il se contentait d'abord de douter ; et la science à son usage n'est plus alors que l'histoire matérielle des événements dans le monde et dans l'homme. Le sophiste dit, par exemple, qu'il n'existe pas de divinité ; mais que la reconnaissance a porté les hommes à donner ce nom au soleil, aux sources et aux fruits qui sont leurs bienfaiteurs ; c'était l'opinion de Prodicus de
Céos (4); ou bien encore que les dieux sont des fictions du législateur, iaventées dans la vue de prévenir les crimes secrets : c'était l'opinion de Critias, l'un des trente tyrans d'Athènes (2). Mais le système le plus répandu et le plus conforme à l'ensemble de la pratique sophistique comprend dans un même ensemble et la négation de la divinité, et celle de la justice et du droit : parmr 'es choses qui sont, étaient ou seront^ la nature et le hasard ont produit les plus grandes et les plus belles; ce sont les éléments d'abord, ainsi que le soleil, les autres astres et la terre ; puis, par la rencontre et l'arran^^ement des éléments, les animaux et l'ordre céleste que nous voyons. Il n'y a dans tout cela ni intelligence, ni divinité, ni art qui aient présidé. Vart est postérieur à la nature. L'art, mortel et né de mortels, a donné naissance à de vains jouets, œuvres du dessin ou de la musique, sans vraie ressemblance et sans réalité ; il n'a fait que participer à l'agriculture, à la médecine, à la gymnastique, par elles-mêmes plus rapprochées de la nature. Mais l'art a créé la politique, la législation et la religion. Les dieux sont des effets de l'art, des résultats de la loi ; le beau est autre suivant la nature, autre suivant la loi ; ]e juste n'est naturellement rien, et toutes ces choses varient avec les pays, les peu pies et les opinions (3). Ce système de Vart et de la nature^ qui ne représente, ainsi que nous l'avons dit, qu'une sorte de consécration inintelligente, irréfléchie, de la puissance et de la domination des faits sur les hommes sans foi; ce système se trouve partout^ et règne sur la sophistique, ou par ses principes, ou par ses conséquences. Polus, ami de Gorgias, oppose ainsi l'art au hasard, et voit dans V expérience de l'homme l'origine de l'art (4). Nous savons maintenant ce que cela veut dire. Calliclès, autre sophiste, enseigne que la nature et la loi sont contraires ; que le beau, suivant l'un, n'est que le laid, suivant l'autre, et que
(1) Sextus, Adv.phys., i, 52; Cicéron, de Natur, deor., i : « Ea quœ prodes^ sent hominum vitœ deoram iu numéro habita esse dixit. »
(2) Id., ibid., i, 54. Les vers de Critias cités ici par Seztos sont attribués ailleurs à Euripide, qui les aurait, dit-on, fait déclamer sur le théâtre par le personnage de Sisyphe. V. la note de ï abricius, p. 562. U.
(3) Platon, Lois, x. Ce système, analogue à notre célèbre système de la nature^ est attribué par Platon collectivement aux sages de son temps.
(4) Aristote, MMnph.^ i. 1, ot Platon, Gnrgias, p. 186. ;
DZ PHILOSOPHIE ANCIENNE. 293
le beau, le juste et le bon ne sont dans Tordre de la vérité que la force et le pouvoir (1). Hippias enfin s*appuie sur l'argument de la diversité des mœurs et des lois des nations pour saper à leur base les notions de justice et d'injustice consacrées par Tordre légal (2).
IX. Les conséquences d'un pareil système de morale sont Tégoïsme systématique, et, pour chacun, la recherche du profit et du plaisir. Déjà Protagore, obligé d'avouer selon sa doctrine que toutes les pensées sont vraies et qu'ainsi l'enseignement ne peut se proposer pour objet la vérité et le bien en soi , s'était réduit à soutenir que le but du sophiste était de tendre à l'utile , et de substituer aux idées nuisibles des individus ou des États certaines idées profitables. La sophistique , à ses yeux , était comme une sorte de médecine dont les remèdes sont des discours (3). Quant à Grorgias, qui n'enseignait pas la vertu, comme on sait , il s'embarrassait dans ses réponses et n'osait montrer le fond de sa pensée. Mais les sophistes, plus jeunes et plus hardis, professaient que le juste et le beau , dans Tordre naturel , consistent dans le bonheur, et le bonheur dans la liberté de s'abandonner aux passions (4). Sur cette même question de la vertu, un élève de Gorgias , évitant l'idée générale, entassait les détails et lés faits. Il déterminait prolixement le devoir de l'enfant , de l'esclave ou de la- femme; puis, poussé à bout, il définissait Yhomme vertneux, celui qui désire les belles choses et se les peut procurer , ou finalement la vertu un certain pouvoir d'acquérir des biens (5). Enfin , le sophiste Philèbe , et avec lui beaucoup d'autres sans doute , plaçaient le souverain bien dans le plaisir (6).
C'est dans cette voie d'inscience et d'immoralité que la sophistique devint un art d'enchevêtrer les mots et d'obscurcir la pensée, au lieu de se fonder comme une critique de la science , au Heu de produire une méthode nouvelle ou de concevoir enfin un
(1) Platon, Cforgias, p. 292. sqq; et Aristote, Ré/ui. des arg. sophist.^ 12.
(2) Xénophon, Mémor. Soerat.^ rv.
(8) Platon, ThéétèU, p. 108-110.
(4) Id., Gorgias, 223, 291 et 814.
(5) Id., Ménoriy p. 141» 169 et 163,
(6i Id., Philèbe, init. Hippias, Prodicus et Protagore reconnaissent d'une commune voix {Protagore, p. 116) que le bon et le mauvais ne sont au fond que l'agréable et le désagréable.
294 MANUfCL
scepticisme complet, impartial, modeste, comme le dernier degré de la raison humaine. Alors éclatèrent ces milliers de sophismes qui consistent en jeux de mots, on confusions volontaires et en équivoques. Les harangues de Gorgias , froides dans leur pompe et dans leurs ornements (\), les distinctions subtiles et les déOnitions de mots de Prodicus (2) . présentent le côté littéraire des écoles sophistiques , tandis que le feu roulant d'équivoques paradoxales (les deux frères Ëuthydème et Dionysodore nous en font connaître |e côté philosophique. Leur grand principe 9 tous deux était le principe de Protagore, à savoir qu'il n'y a de yrai que ce qui est relatif (3); fpais ils en concluaient également, ou qq^ tout est, ou que rien n'est, ou que rien ne diffère de rien; ils disaient qu^ nql ii'apprcnd, pi celui qui sqit, parce qu'il sait, ni celui qui ignore , parce qu/jl igngre ; que |e mensonge est impossible parce qu'on pe peut parler que de ce qui est, et que celui qui ment dit vrai , parce qu'il parle de la chose dont i} est question ; et ils enchaînaient )es unes aux autres upe multitude d'éqviivoques de langage ou de pensée en rpettant à profit la liaison paturelle des idées , 1q substitution inévitable des termes généraux aux termes particuliers, ou des termes particuliers aux termes généraux , et enfin le double sens des mots qui servent à exprimer les relations selon qu'on {es dispose. Ainsi s'obtenaient les conséquences les plus bizarres : un chien devenait le père de l'interlocuteur , et Jupiter un minimal q son service (4),
X. Ces ridicules abus de Tesprit sophistique, éloigné dei sa véritable origine , oublieux de son objet et de sa valeur dans la science, nous révèlent la cause d'un injuste et tenace préjugé «jui règne en philosophie. Des historiens , estimables d'ailleurs, font encourir le môme discrédit, le même mépris à toutes les doctrines directement antidogmatiques , à tous les arguuients qui
(1) L'authenticité des discours qui nous sont parvenus de Goi^ias n'est pas universellement reconnue; mais ce caractère de pomne et de froideur dont nous parlons avait été très-remarqiié des anciens. V. H. Ritter, Hist. de ta philos, ane., I, p. &u3.
(2) Platon, Protagore^ Cratyle, Charmide, passim.
(3) SextiiSf Adv. logic.t i, 64.
(4) Platon, Cratyle, pag. 10; ^i Ëuthydème, ^zs&ivn. Sur l'impossibilité d'apprt-ndre, V. Ménon, p. 70. On ne peut chercher ce qu'on sait, parce qu'on le sait, ni ce qu'on ignore, parce qu'on ignore alors ce qu'il fiant chercher.
DE PHILOSOPHIE ANCIENNE. 29â
nient la science des princi|»es. Cependant, quelques-unes de ces doctrines, quelques-uns de ces arguments, dont le fond réside dans l'opposition de l'esprit à lui-même et dans l'incompalibilitô logique des notions les plus évic|entes , sont et resteront irréfutables. Or, trois modes de manifestation leur sont donnés : le premier , le mode sophistique ne s'élève pas à la hauteur d'une méthode ; il procède par les détails, par les oppositions qui se présentept fortuitement ; de là ce double caractère de profondeur et de légèreté, qu'il peut affecter suivant que le fondement en est sérieux ou superficiel danà l'esprit du philosophe. Le second mode, le mode sceptique , s'élève graduellement au-dessus du premier; puis il plane sur lui. (^e carçictère aiuquel oji le distingue, c'est l'isQlement t^n sage qui , ne pouvant atteindre ^ la science, renqpce même à la foi et presque à la vie, s'entoure de vide, compare, oppose et s'abstient. Le troisième est le mode immortel, toujours renaissant et toujours plus vigoureux, de la philosophie cnïtgue : celui ci n'est pas seulement un savoir négatif; il est une méthode essentiellement positive et féconde , qui s'établit et repose sur l'essence de l'esprit. L'intelligence contemple en soi l'idée de la science; elle la définit; ensuite elle la compare à l'objet lui-même ; elle relève, analyse et fixe les notions essentielles : elle établit ainsi les conditions dusavoir , et elle engendre un savoir nouveau, parce que la méthode est tout l'esprit et que l'esprit est toute la science.
Tandis que le scepticisme préparait son règne immobile et glacial dans la science antique, issue comme lui de la sophistique, la philosophie critique apparaissait dans Socrate, telle qu'elle nous apparut dans Kant à la fin du dernier siècle. Socrate, toujours confondu avec les sophistes, dépensa, pour les terrasser, quarante années pleines de pensée, de courage et de dévouement. Comme eux, il ignora; comme eux, il nia la science ; mais plus qu'eux , au dessus d'eux , il sut qu'il ne savait pan, et son immorte.le dialectique renversa leur sagesse apparente. C'est qu'à l'ancienne science, lacérée de toutes parts, et souvent de ses propres mains, il vint substituer une science inébranlable, celle de la pensée. Bonté, beauté, vérité , justice et vertu, il reconnut ces immortelles idées dans son âme. Le monde matériel disparut à ses yeux pour que la divinité se révélât dans sa conscience : elle eut
en lui sa parole et son oracle. Alors la pensée des aulres hommes, la pensée même des moins sages comme celle des plus savants, soumise par Socrate à la torture de Tinterrogation , lui révéla la morale innée, éternelle, écrite en nous; les sophismes tombèrent, un monde nouveau fut connu des hommes, et celui-ci issu de la pensée. Dans la religion , celte grande réforme fut une première révélation pour l'Occident ; dans la philosophie , ce fut la seconde doctrine au sein de laquelle de nouveaux efforts eurent bientôt amené de nouvelles contradictions.
PHILOSOPHIE CRITIQUE. — REFORME DE LA MÉTHODE. — RÉVÉLATION DE LA SCIENCE MORALE.
Au commencement de la .dernière année du cinquième siècle avant notre ère, Socrate , du bourg d'Alopèce , pauvre citoyen d'Athènes, fils de Sophronisque, sculpteur, et de Phénarète, accoucheuse, fut cité devant l'aréopage , à l'âge de soixante-dix ans, et accusé dans les termes qui suivent :
a Méiétus, fils de Mélélusde Pillhée, accuse par serment Socrate, fils de Sophronisque d'Alopèce. Socrate est coupable, parce qu'il ne reconnaît pas les dieux que reconnaît la ville , .et qu'il introduit d'autres démonies nouvelles ; il est coupable parce qu'il corrompt la jeunesse. Pour la peine, la mort (4). »
La première partie de cet acte d'accusation était difficile à soutenir en présence de la profession de foi de Socrate^ au milieu de rincrédulité générale et au sein d'un dogme aussi peu précis et par suite aussi tolérant que le dogme du polythéisme grec. Il fallut donc aller plus loin, et accuser d'athéisme celui dont on voulait faire un ennemi public (2). Mais une autre accusation était dans la bouche du peuple entier. Socrate est coupable, disait-on, en ce qu'il cherche à pénétrer criminellement les secrets du ciel et de la terre, en ce qu'il change une mauvaise
(1) Phavorinus, dans Diogène, Vie de Socrate^ ii, 40 ; et Xénophon, Mémoires sur Socrate, i, 1. Platon {Apologie de Socrate) ne diffère que dans les termes. — Noas forgeons ici le mot démonie pour exprimer, sans la déterminer en rien, toute la généralité du terme grec.
(2) Platon, Apologie^ p. 85.
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cause en une bonne, et qu'il enseigne sa science aux autres (4). En effet, plus de vingt ans avant Taccusation juridique, Aristophane avait, dans une comédie célèbre, présenté Socrate comme le chef de ces hommes dangereux qui vendent sans pudeur la raison juste ei la raison mauvaise^ comme Tun de ces misérables, de ces charlatans, au teint pâle, aux pieds nus, à Tair dédaigneux, à la démarche superbe, qui mesurent la terre entière et le saut d'une puce, qui croient que Jupiter a mérité la mort par ses crimes, et qui, niant les dieux, adorent l'éther et les nuées, et se repaissent de brouillards (2). Nous ne sommes pas de ceux qui attribuent aux poètes dramatiques plus d'influence sur le peuple que le peuple n'en exerce sur eux ; il est d'ailleurs prouvé que , deux fois présentée au théâtre, la comédie des Nuées fut siiilée deux fois (3). Nous n'accuserons donc pas Aristophane de la mort de Socrate ; mais nous considérerons sa cruelle et patriotique bouffonnerie comme l'écho de cette opinion populaire, irritée par les malheurs d'Athènes et par la décadence des anciennes mœurs, qui devait naturellement confondre un parleur, un railleur perpétuel tel que Socrate, un ennemi de tout savoir qui s'affiche, enfin le croyant d'un nouveau démon avec la foule des devins et des sophistes dont Timpudence fatiguait la Grèce. C'est ainsi qu'on vit plus tard l'accusateur principal de Socrate lui reprocher de prendre le soleil pour une pierre, et le confondre misérablement avec Anaxagore (4). D'ailleurs Socrate avait été réellement passionné pour la physique , avant de reconnaître le néant des explications qu'elle donnait du monde (5) ; et même en supposant qu' Anaxagore, qu'Archélaus n'eussent pas été ses premiers maîtres, ainsi qu'on l'a cru long-temps, il n'en est pas moins vrai qu'il passait pour l'ami , quelquefois pour le collaborateur d'Euripide le sophiste (6); que Damon, musicien pythagoricien, attaché à la cause aristocratique et maître de morale, était son
(1) Platon, Apologie, p. 66.
(2) Aristophane, Nuées, trad. d'Artaud, première édit., t. II, p. 166, 168, 174, 186, 236, etc.
(3) Fréret, Mémoire inédit sur la condamnation de Socrate.
(4) Platon, Apologie , p. 86, dans les Nuées, 830, il est appe'é le Mélien. (ô) Id., Phédon, p. 273.
(6) Diogène, Vie de Socrate; Aristophane, Grenmtillex^ 897, sulv.
liJA MANUEL
maître (4); que pps un sage enfin ou prétendu tel n'arrivait à Athènes que Socrate n'accourût auprès de lui pour Tentendre et pour l'interroger. Athènes était alors le centre du mouvement des esprits en Grèce; les doctrines s'y rendaient de toutes parts, s'y combattaient, s'y divisaient, s'y transformaient, et, au milieu de ce choc d'idées où la multitude n'a jamais rien su démêler, ce petit citoyen, qui niait la science de tous, et jusqu'à l'art de parler, de gouverner et de savoir ce qu'on veut et ce qu'on fait, passait pour le plus intraitable et pour le plus dangereux des sophistes. Lui-même prenait si peu de soin de séparer sa cause de ces hommes, qu'il la défendait contre les passions aveugles des ignorants, et que, reprochant au contraire aux plus vertueux citoyens de n'agir que par routine et de ne savoir pas enseigner la vertu, même à leurs propres enfants, il s'attirait l^s grossières menaces de cet Anytus, qui fut plus tard un de ses accusateurs (2). II. Les accusateurs de Socrate représentèrent devant l'aréopage trois des grands ordres de l'état dont Socrate s'était attiré la haine : Mélélus était un poète, Lycon un orateur, Anytus un démagogue de la classe des artisans. Un oracle avait donné à Socrate la mission de convaincre d'ignorance les rhéteurs, les poètes et les meneurs des assemblées du peuple, et il avait dévoué sa vie à cette œuvre. Un jour, dit-il dans son apologie, Chéréphon consulta l'oracle du dieu de Delphes, et Apollon lui révéla que Socrate était le plus sage des hommes. Socrate refusa d'en croire le dieu : il savait son ignorance. Cependant, pour mettre à l'épreuve cette sagesse promise, il se rendit chez le plus grand des politiques du tei^ps; il l'interrogea en présence de ses amis; sans rien savoir lui-môme, il le convainquit d'ignorance, et ce fut là son premier ennemi. Il courut ensuite de porte en porte; il interrogea les politjque.s, les poètes, les artistes, et tous, artistes, poètes, politiques lui parurent des hommes de routine, inspirés quelquefois, toujours moins savants sur leurs propres ouvrages que ceux qui, sans les avoir faits, les comprennent et les jugent.
(1) Platon; Républ.yUi, e\ premier Alcîbiade, p. 70; Phitarque, Vie de Périclès. Ce Damon avait, dit-on, donné des leçons de politique à Fériclès. Il Tut ostracisé comme Aristocrate.
(•2) Platon, Ménon, p. 202-214.
DE PHILOSOPHIE ANCIËMNE. 299
Socrate apprit ainsi que l'intention du dieu avait été do déclarer que le seul sage est celui qui sait qu'il ne sait rien; et il résolut de passer la vie à éprouver les hommes. Quelques jeunes gens l'entendirent et voulurent l'imiter; les haines s'accumulèrent, et ce fut là le plus ancien texte et le plus fort de l'accusdlion portée contre lui (1).
Que ce récit soit une histoire ou qu'il soit un mythe , il exprime vivement, en la présentant comme une mission divine, la vie publique de cet homme, qui, toujours hors du logis, discourant sur la place, à la promenade, aux lieux d'exercices (2), enseigna la morale du cœur en doutant de la science extérieure ; critiqua, au nom des idées, l'état et les particuliers; inventa la fine ironie et en quelque sorte la politesse, et, proclamant l'examen comme le principe de la vie, déclara qu'il aimerait mieux renoncer à vivre qu'à interroger, qu'à s'examiner lui-même et qu'à examiner les hommes (3). Ce n'est pas sans émotion qu'il nous est donné de nous représenter en remontant vingt-deux siècles, l'admirable intelligence de ce sage, eil qui la vie et la philosophie étaient si intimement unies: étrange personnalité, mais la plus forte peutêtre et la plus accomplie au sens moral, que nous trouvions danà l'histoire. Il est beau de contempler daris un seul homme, en leur vivante origine, la force et la simplicité des cyniques, la douceur d'esprit des cyrénaïques, les idées et le culte du beau de Platon, l'analyse et les définitions d'Âristote , la religion des stoïciens, le dur scepticisme de Pyrrhon, le scepticisme do\it de la nouvelle académie, la vertu d'Épictèté et la morale dé JésUâ. Représentons-nous, c'est un de ces spectacle que notre dvîlisation affaiblie ne saurait reproduire avec le calme grand et naturel de la vie antique, ce penseur qui s'avance pieds nus sur lii place d'Athènes, entouré de ses amis, dissertant sur la justice, sur la Providence ou sur l'amour ! Au milieu de la molle, de l'élégante jeunesse li^ttique, imaginons un Silène^ vieillard au gi*os ventre, au front rebondi, au nez retroussé, aux yeux saillants (4) ; voyons-le
(1) Platon, Apologie, p. 69-78.
(2) Xénophon, Mémor. Socral., l, 3.
(3) Platon, Apologie, p. 112.
(4) Platon, Banquet, p. 32&. V. aiissi le poirtralt de Socrate dans le spirituel Banquet de Xénophon.
3oO MANUEL
marcher, puis s arrêter, et s'animer en parlant jusqu a se frapper et à se gratter la tête (1) ; cet homme qui prête à rire aux grâces athéniennes, quand il parle il est armé d'une dialectique à laquelle nul n'a jamais résisté (2) ; à table il est supérieur aux excès mêmes (3), au camp il est insensible à la fatigue et au froid; c'est lui qui , à Polidée, sauva la vie d'Alcibiade en le portant plusieurs stades sur ses épaules (4) ; c'est lui qui , à Délium, se relira comme un lion, combattante l'arrière-garde , et, dans sa retraite même, faisant face à l'ennemi (5). Ce même homme « saisi quelquefois par la force de la pensée , demeure immobile en quelque lieu qu'il se trouve, plongé dans la contemplation intérieure (6) : au point qu'un jour étant à l'armée, il passa vingt-quatre heures en extase, du lever du soleil à son lever (7). Enfin Dieu lui a donné une voix intérieure pour diriger ses actions, et cette voix lui parle souvent, et ne l'a jamais trompé (8) ; car les grâces de l'esprit se cachent sous la rudesse de ce corps , derrière ce Silène une divinité réside (9) , et ce génie qui parle dans l'âme est le génie du monde moderne. Aussi, qui n'a profondément admiré l'humanité dans la vie de Socrate ! qui n'a connu Dieu dans sa mort! qui n'a pleuré quand il a bu la ciguë!
Il est dans les destinées d'ici-bas qu'un tel homme, plein de sagesse et d'amour, n'arrive à l'accomplissement de sa vie et n'atteigne le repos de la mort qu'après avoir traversé la haine de ses semblables. Tout révélateur doit être un martyr, et, comme l'a proclamé une voix triste et solennelle, il faut que l'initié soit le meurtrier de l'initiateur. La nature et la cause de ces haines qui environnèrent Socrate vivant, et qui osèrent paraître encore après sa mort, se font assez connaître aux injures qu'elles inspirèrent : Zenon, un épicurien, appelait Socrate le bouffon
(1) Diogène, Vie de Socrate^ ir, 21.
(2) Aristoxène, dans Cyrille, contre Julien^ VI.
(3) Platon, Banquet, p. 323 et 344.
(4j Id., ibid.,p. 338; Plutarque, Vie d'Alcibiade ; et Diogène, Vie de Socrate, 22 et 23.
(5) Platon, Banquet, p. 339 ; et Diogène, loc. cit.
(6) Platon, ibid, p. 242.
(7) Id., ibid., p. 387 ; et A. GcUe, Nociesatticœ, n, 1, 2.
(8) V. plus bas, p. 305, sur le démon de Socrate.
(9) Platon, Banquet, p. 325 et 329.
(l'Athènes; un disciple d'Aristote, Aristoxène, l'accusait d'ignorance et calomniait sa vie (1). Les physiognomonistes lisaient sur ses traits la débauche, la stupidiié, la faïuité, la colère (2), enfin Timon, le sillographe, avait écrit ces vers en parlant des trois Grâces vêtues du Parlhénon, qu'une tradition prétendait avoir été sculptées par le philosophe dans sa jeunesse (3) :
Il nous est venu d'elles ce tailleur de pierres, ce raisonneur sur les lois,
Cet enchanteur de la Grèce, ce maître en impostures,
Ce bouffon habillé de rhétorique, ce persifleur et ce Teint ignorant (4) !
III. On demandait quelquefois à Socrate pourquoi, plein decon* seils pour autrui, instruisant la jeunesse et critiquant les gouvernements, il n'avait jamais songé à s'entremettre lui-même aux affaires de l'État. « Ma mission est supérieure, répondait-il, et je » suis plus utile en formant des citoyens et des politiques que je yf ne pourrais l'être en dirigeant d'une place inférieure et limitée » une portion de la république (o). » Mais Socrate avait uqe rai* son plus forte pour se tenir éloigné des assemblées du peuple ; et la voix intérieure qui parlait en lui l'avait toujours détourné des affaires (6) : c'est qu'en effet celui qui comme Achille préfère le juste et le bien à la mort même (7), celui qui veut en toute occasion obéir plutôt à Dieu qu'aux Athéniens (8), celui qui connaît le caractère du peuple, toujours prêt à ôter la vie aujourd'hui, sans raison, et comme il la voudrait rendre demain (9), celui-là sait qu'il est impossible d'être juste impunément en face des passions populaires (iO), et, tout dévoué qu'il soit à la justice, il doit
(D Plutarque, de la Méchanceté d'Hérodote^ 9. Aristoxène était fils d'un certain Spintharus, ennemi acharné de Socrate. V. Cyrille, contre Julien, vi; Diogène, Vie de Socrate, 20 ; et Suidas, Aristoxène»
(2) Cicéron, de Fato, 6; Aristote, Physiognomonia, 3. V. à ce sujet tous les détails recueillis dans le livre curieujc de J. Gessner, intitulé Sourates sanclus padera^ta, Gotting. 1769. Le même opuscule contient d«s faits intéressants au sujet de l'amour socratique.
(3) Pausanias, Description de la Grèce^ i, 22, 8; et scholiastes d'Aristophane, Nuées 778.
(4) Timon, datis Diog., Vie de Socrate, 19.
(5) Xénopbon, Mém. Socr., i, sub fin.
(6) Platon, Apologie, p. 97.
(7) Id., ibid., p. 90.
(8)Id., ibid., p. 92.
(9) Id., Critont p. 141.
(10) Id., Apologie^ p. 97.
se tenir à l'écart s'il ne veut offrir à Dieu un vain sacrifice plus convenable à la folie qu'à la sagesse. Le dévouement de Socrale fut entier, mais il fut utile; et quand on s'est bien représenté cette vie isolée du juste, du fort, de l'impassible au milieu de la république ingrate, mobile, que sa seule présence accusait, la condamnation et la mort de Socrdte n'ont plus rien qui puisse étonner (1).
Telle est la cause dominante à laquelle ressortit toute la destinée de l'homme qui le premier entre les anciens, entre les philosophes, fut un homme véritable et lié à ses semblables, à la fois un citoyen, un sage et un révélateur, de ce républicain si soumis à la loi , de cet adorateur de l'idéal de la patrie qui plaça la paternité de l'État au-dessus de celle du sang (2), qui fut attaché au sol natal et à la société de ses compatriotes au point de ne pas comprendre qu'il lui fût possible de vivre ailleurs , de ne quitter Athènes qu'une seule fois en sa vie, pour voir les jeux à l'isthme de Corinlhe (3), et de porter l'amour de la cité jusqu'à l'indifférence pour les champs (4), et qui cependant, au sein de cette étroite enceinte d'une ville antique, annonça une morale pure comme la pensée divine, que l'humanité etitière pouvait entendre, et qui brisait les liens des coutumes antiques. Devant ce principe souverain de la mission de la vie et de la mort du précurseur de Jésuâîl né faut pas nier les motifs secondaires de la condatttnation, mais il faut les réduire à leur- rang. L'un de ces motifs qu'un grârid critiqué â fait valoir et qu'il a eu tort de consacrer à l'exclusion de tout autre, est tiré des considérations purement politiques et des liaisons connues de Socfate avec les chefs du parti aristocratique (5). Il est certain quo Socrdte passait pour avolb formé Aîcibiade, tJU'il aVàit lohg-lemps fréquenté Criti&s
(1) Voltaire, avec sa vive pénétration, a saisi la vraie cause de la condamnation de Socrate ; mais il l'a exprimée avec une froideur et une sécheresse qui produisent un autre genre d'inexactitude. — Voltuire, Dieu et tie$ hommes, ch. XII. Cf. Lettres de Frédéric à Voltaire, n« 25.
(2) Platon, Criloriy passim.
(3) Id., ibid., p. 150.
(4) Id., Phèdre, p. 10.
(5) Fréret, mémoire inédit déjà cité.
avant que ce deroier fût l'un des trente tyrans (4) , et surtout qu'il attaquait en toute occasion la démocratie, l'usage de tirer les magistratures au sort, et en général le prmcipe du gouvernement par les ignorants et par les incapables. Cependant si Socrate aimait l'aristocratie, c'était certainement, comme Platon, l'aristocratie du savoir et de la moralité, et nullement cette oligarchie des richesses qui seule alors luttait avec la démocratie. Socrate avait courageusement résisté aux tyrans comme il résista une autre fois au peuple, au péril de la vie (%). On ne peut donc pas croire qu'il y eût facilité pour qui que ce fùlalors à obtenir une condamnation uniquement fondée sur ces motifs tacites. Mais, pour en venir au fait lui-même, Socrate allait être acquitté, comme le prouve l'Apologie de Platon, quand le sublime orgueil qui lui fit maintenir devant l'aréopage toute la hauteur de sa mission détourna contre lui les suffrages d'un grand nombre de citoyens habitués à juger les accusés et non à être jugés par eux (3).
Le second motif que l'on a fait valoir pour expliquer la condamnation de Socrate est celui qu'exprime Taccusation. Socrate, a-t-on dit, nie la religion de l'État et désobéit aux lois. En supposant que cette assertion eût été prouvée au jugement, la mort de Socrate serait jtis/e. Mais faut-il examiner dans la rigueur des termes une question pareille? Il est vrai que Socrate, si, comme il est probable, il faut en croire Platon, refusait sa croyance à la mythologie populaire, c'est-à-dire à l'histoire des aventures et des combats des dieux (4)? Mais, sous ce rapport, le doute de Socrate était celui de tous les esprits cultivés de son temps, et s'il y avait quelque différence, elle était toute en sa faveur, parce que l'étude incessante de lui-même l'absorbait tout entier, le rendait indifférent aux explications symboliques ou physiques alors à la mode, et lui faisait préférer la simple opinion du vulgaire à cette science ingénieuse et arbitraire (5). Aussi avonsnous vu que l'accusateur voulut établir au jugement que Socrate
(1) Xénophon {Mém. Socrat.) et Platon en divers lieux cherchent à justifier Socrate contre ce reproche. V. Eschine, contre Timarque^ t. III, p. 440, éd. Planche.
(2) Platon, Apologie, p. 100 ; et Xénophou, Mém. socrat. I et iv.
(3) Pfaton, Apologie, p. 107, siq.; et Diogène, Vie de Socr., 42. t4) Id., Eutyphron, p. 20.
[b) Id., P/iédon, p. 8 et 9,
était un athée et non qu'il ne croyait pas à tel ou tel mythe (\). Ici la question change de face : si, conime on la dit, il n'existe pas d'athée véritable au sens philosophique du mot, il en est tout autrement au sens religieux. Sous l'empire d'une reli.;^ion établie et formulée l'athée est celui qui refuse sa croyance au système gé • néral d'explication de la divinité et de son rapport avec l'homme. Dans les temps chrétiens on a toujours dû donner ce nom au philosophe qui niait un Dieu personne et providence ; dans les temps païens, au milieu delà multiplicité des cultes locaux et dans l'état d'indécision et d'obscurité des dogmes métaphysiques, on a dû le donner au citoyen qui niait l'existence de certains êtres supérieurs à l'homme, jadis manifestés au moment oii le culte et la patrie s'étaient organisés et connus dans le présent par la divination. Or, dans ce sens, le seul qui puisse être admis ici, non seulement Socrate prolesta de sa croyance , mais même il est facile d'en établir aujourd'hui la réalité.
IV. « J'éprouve toujours une crainte plus qu'humaine quand il s*agit de nommer un dieu par son vrai nom- » Telles sont les paroles que Platon met dans la bouche de Socrate (2) , et qui nous semblent exprimer Tétai de la conscience du maître et de celle du disciple relativement au polythéisme. En effet, le polythéisme s'accorde si bien, dans son caractère essentiel, avec la philosophie des anciens en général, et nous avons pu nous en assurer jusqu'ici ; il apparaît si intimement lié à la langue et aux idées de la Grèce ; enfin il semble partie si intégrante du développement religieux et mystique du platonisme, qu'il y aurait lieu de s'étonner beaucoup s'il eût été flétri d'abord dans cette école et repoussé de la pensée de Socrate. Mais, quoique reconnue dans ce qu'elle avait d'universel, cette religion n'en demeurait pas moins indéterminée; toutes ses formes, ou vulgaires ou nouvelles, étaient naturellement soumises au doute respectueux et à ITndéfinissable ironie de Socrate et de Platon. Le caractère essentiel du polythéisme consiste en cette croyance qu'il existe une multitude d'êtres intermédiaires entre la connaissance et le bien suprême, d'une part, et la nature humaine de l'autre ; que ces êtres , qui sont des
(1) Platon, Ajyolog^Cy p. 85.
(2) Id., J'/nlèbe,i>. 293,
DE PHILOSOPHIE ANCILNNE. a05
dieux , veillent de près sur notre vie , et qu'ils dirigent par les songes, par les oracles ou par d'autres moyens, les actions des hommes pieux. Or, Socrate admettait l'existence de ces dieux et de ces modes de révélation divine. Averti par une voix qu'il attribuait à quelque chose de démonique en lui , par une voix qui lui parlait d'elle-même dans les circonstances importantes, mais plutôt pour le détourner de ce qu'il aurait entrepris que pour l'y engager (4) , il croyait reconnaître à ce signe la sollicitude d'une divinité présente à son âme : toujours disposé d'ailleurs à humilier son savoir propre et à rabaisser la valeur de ses leçons , il semblait penser que les progrès rapides faits auprès de lui , sous l'influence de son regard et de son contact, par les esprits jeunes et sympathiques auxquels il enseignait l'amour , progrès si fugitifs quand ces esprits venaient à perdre sa présence , étaient dus à l'action continuelle de son démon qui les protégeait (2) ; et quand il eut comparu devant le tribunal, quand il eut prononcé son apologie et provoqué sa sentence de mort sans que la voix se fût fait entendre, il crut que le dieu était content, qu'il acceptait son sacrifice, et qu'il lui permettait de mourir (3). Enfin il est si vrai que cette voix était pour lui la voix d'un dieu , bien qu'il ne pût exactement déterminer la nature de celte divinité ni son mode de présence en lui, qu'il répondait à l'accusation d'athéisme : « Comment croirais-je qu'il y a quelque chose de démonique en moi si je ne croyais aux démons , et comment croirais-je aux démons si je ne croyais d'abord en Dieu (4)? »
La voix intérieure de Socrate était donc une révélation analogue aux autres révélations divines reçues par le culte athénien , et peut-être ne dilîérail-elle de ces dernières qu'en ce qu'elle lui était personnelle (5). Socrate était si loin de nier, soit les autres révélations, soit le culte en général , que , consulté par ses amis,
(1) Td., Apologie^ p. 97; Théagèa^ p. 257 sqq., etXénophon, Mem. Socral. i init. Ce dernier passage n'est pas contraire au sens de Platon; car un avertissement négatif peut très-bien équivaloir à un conseil exprès et positif dans certains cas.
(2) Platon, ThéagèSy p. 262. Nous remettons à Tarticle de Platon tous développements sur l'amour socratique.
(3) Id., Apologie^ p. 116 et 117 ; et Xénophon, Memor. Socral., ïv.
(4) Id., ibid., 87, sqq. ; et Xénophon, loc. cit.
(5) Nous ne décidons aiosi la nature tant controversée du démon de Socrate
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et la \o\i ne disant rien , il les envoyait à Toracle de Delphes, et voulait qu'ils interrogeassent Apollon d'une manière sérieuse et précise comme leurs pncêtres l'avaient toujours fait (<); il croyait à la divination et aux songes, il croyait que les dieux veillent attentivement et de près sur l'homme de bien et qu'ils inspirent toutes ses actions (fj : de telle sorte que toute la différence entre les autres honipies et lui pouvait dans sa pensée se réduire à ce qu'il était l'objet d'une possession 4ivine plus spéciale dont son élude profonde et suivie (|§ |ui-mèmQ ^vait pu le repdre di-^ gne. Aussi Socrate offrait-il souvent aux dieux , soit publiquement ?oit dans sa n^aison , de simples sacriBces, hommages d'un cœur pénétré aux auteurs et aux (bienfaiteurs de l'homme; il les priait de lui ^çcprder le bien (3)- En un rpot, ce( amant soumis et passionné de la patrie, ce citoyen dévoué aux lois, et que le Criton nous montre refusant de |es ^Igder après les avoir bravées, cet homme enfin qui avait toute la foi de l'antiquité en révélant ^ne Piprale qui préparait sa ruine, cet hofnm^ pratiquait le culte de son siècle ^t de sqn p^y^, et il croyait au polythéisme con)i]3e de très-grands esprits y crurent encore depuis au sein même du christianisme [4].
V. Le résultat de poire exposition , ^u point où nous Tavons menée, doit être la détermination du grand caractère commun à la vie et à l'enseignement de Socrate. Ce caractère est celui de réformateur. Or cette réforme ne s'appliquait pas seulement à la science, mais encore à la pratique de la vie : et ainsi s'explique le martyre qui couronna la sienne.
que suivant la pensée que Socrate lui-même en avait apparemment ; quant à l'opinion qu'on peut s'en faire aujourd'hui, citons, i} est vrai (ans la comprendre, celle que Ritter a exprimée : « Il laut entendre par cette voix une irritabilité particulière du sentiment, qui s'annonçait comir.e une sorte de pressentiment.» Toute explication rationnelle du démon de Socrate est nécessairement insignifiante et manque son but. Toute explication physiologique se réduit à produire des confirmations et des exemples, toute explication mystique est personnelle à celui qui la donne.
(1) Xénophon , Retraite des dix mille, lïl , Cf ; Cicéron, de Dimnaiione, I, 54.
(2) Xénophon, Memor. Socr., i. et iv ; pour les songes, Platon, Criton, p. 129 et 130. La notion de ce que les chrétiens ont appelé Vange gardien est formellement exprimée par Ménnndre, dans Plutarque, de la Tranquillité de l'âme.
(l) Xénophon, Memor: Socr., I.
(I) Notamment les néoplatoniciens italiens au 16* siècle, et, avec quelques réserves, tous les catholiques sans exception.
On doit pouvoir distinguer toujours deux parties dans la prédication d'une réforme : Tune critique , parce que nul homme n'a annoncé Tavenir sans rejelek* du même coup le passé , et que Thisloire nous apprend que les grands mouvements de l'esprit sont toujours mêlés de réaction à leur origine; l'autre organique, parce que la négation , môme en supposant qu'elle prédomine , doit nécessairement entraîner quelque affirmation à s^ suite. Mais il s'en faut bien que la né;;alion l'emporte dans l'œuvre de Socrate ; réformateur phijosopl^e , on peut asseipHer sif doctrine sous trois chefs : une critique de la philosophie telle qu'il la trouvsi établie , une méthode expliquant l'esseqce du savoir et les voies de la recherche , un enseignement direct et positif de t^ morale et des dogmes qui y $ont engagés. Telle nous papaU être aussi la nature de ce qu'on nqmme ^ujourfl'hui une philosopl^je critique, et qu'il faut se garcjer de confondre ^vec le scepticisme.
Socrate opposa le preipier l'étude (]u petit monde à celle du grand monde ; i| développa le principe immoftel du temple de DelphfS, connais~ioi toi-mé(ne , et sqr ce principe il fonda une morale noqvejle. Il étaj^ doi)c naturel que Socrate appliquât |a sévérité de son esprit à la critique de cette science du grand monde qui jusqu'à lui avait exclusivement occupé tous les philosophes et qui, pensait-il , les avait détournés de l'objet le plus précieux des spéculations humaines. Créateur de la méthode , i| devait reprocher à ses prédécesseurs de ne l'avoir point connue. Au surplus , quand il commença à s'informer dans sa jeunesse des grands résultîils que ces savants avaient obtenus , il apprit que leur science se niait d'elle-même par la grossière contradiction de ses organes. Comme des fous, disait-il, les philosophes répondent oui et non sur l^s questions les plus claires, et il faisait rénumération de tous ces jugements insensés (4) ; il cherchait à montrer en môme temps que la recherche des causes matérielles n'était bonne qu'à engendrer le doute, et il reprochait â Ânaxagore de ne lui avoir su donner qu'une espéra ce, avec son vouç qui laissait tout à faire à de stupides éléments (2). D'ailleurs
(1) Xéuophon Memor, Socr., \, l.
(2) Platon, Phé otiy p. 274-278. V. ci-dessus au § â'Anaxagore, 1. m, S v, n» r>.
sonl-iis donc si bien instruits des choses humaines, ces ambitieux chercheurs, demandait-il, pour s'aller perdre dans le ciel, et pour tenter de découvrir les secrets du Cosrae , comme l'appellent les sophistes? Que nous rapportera leur contemplation, et quel bien en naîtra pour la pratique (i)? Celui-là n'est-il pas assez géomètre qui sait mesurer et partager la terre, assez astronome qui reconnaît aux étoiles l'heure, la date ou là saison, assez arithméticien qui sait compter , et n'y a-t-il pas peut-être un peu d'impiété à rechercher à travers tant de difficultés des connaissances que les dieux semblent s'être réservées? L'étude des mystères contenus dans les figures, dans les nombres, dans les mouvements, exige enfin des méditations assidues et le sacrifice de toute la vie; mais tel n'est pas le devoir d'un homme et d'un citoyen (2). Cette tendance résolue à Vutile et au seul utile en toutes choses, c'est-à-dire à ce qui touche réellement la nature de l'homme; ce blâme jeté sur la spéculation pure dans un temps ou la spéculation venait de subir son premier échec , et dans la pensée d*un sage, qui , pénétré d'une méthode nouvelle, devait reconnaître la faiblesse des connaissances acquises par une voie différente et ne chercher dans la nature, quand il s'occupait d'elle, qu'une preuve, un exemple ou un appui pour ses croyances, tout cela est naturel, toutcela devait être. Cette idée critique du réformateur, développée à l'exclusion des autres et portée à sa plus haute puissance, devint en effet l'apanage d'une école qui se rattacha immédiatement à Socrate, de l'école cynique (3) . Xénophon, homme de pratique et d'action plus que philosophe et qui n'était pas gêné par le désir de rattacher ses propres spéculations à la réforme socratique, semble nous faire connaître exactement, sinon complètement, la personne de son maître, Xénophon a reproduit aussi avec les traits les plus
(1) Xénophon, loc. cit.
(2) ld.,ibid., iv, 7.
(3) Clcéron , Académiques , i, 4. Socrates mihi videtur, id quod constat inter omnesj primus a rébus occultis et ab ipsa natura involiitis, in quibus omnes ante eum philosophi occupât! fuerunt, avocavisse philosophiam et ad vitam communem adduxisse, ut de virtutibus et vitiis, omninoque de bonis rébus et malis quœreret. Cœlestia autem Tel procul esse anostra cognttione, vel si cognita maxime essent, nihil tamen ad bene vivendum conferre, Cf. Diogène, Vie de Socrate, 32; Sextus, Adv. logic., i, 8, 9, 10; Augustin, Cité de DieUy viii, 3. Les preuves sont recueillies par Stapfer dans le livre cité ci-deisous, p. 117; sqq.
DE PHILOSOPHIE ANCIEiNNE. 309
vifs cette face de son enseignement. Platon lui-môme n'y contredit pas ; mais , créateur de la doctrine des idées qui fait rentrer systématiquement l'univers dans l'homme et la physique dans la morale , exprimant sous le nom de Socrate un dogme qu'il veut attacher à sa mémoire bien-aimée et à sa pensée très-agrandie , il est clair que Platon doit étendre le cercle de l'utile , tracé par son maître, et que la spéculation physique doit être à ses yeux nécessaire à l'entier développement des facultés de l'homme. Après Platon, l'antiquité tout entière a fait valoir cette opposition formelle de Socrate, le fondateur de la morale, à la science vaine des physiciens (4 ) ; et c'est avec raison peut-être que l'on attribue l'acharnement, sinon d'Âristoxène le musicien, au moins du mystique Porphyre, contre la mémoire de Socrate, à la proscription dont le sage avait frappé toutes les recherches cosmiques.
VI. La science physique et théologique étant ainsi écartée par la critique de Socrate, en tant du moins qu'on la considérait comme pouvant être obtenue directement et servir à l'édification des mœurs , restaient à examiner la science de l'homme et celle de l'état. Mais ici la critique avait encore une grande place à tenir. En effet, Forganisation sociale et politique d'Athènes , en cela fort inférieure à celle de Lacédémonc par exemple , impliquait tacitement, mais clairement, l'inutilité de cette science que poursuivait Socrate. Le grand vice des États démocratiques , vice que toute l'école platonicienne a condamné dans l'antiquité et que notre nation n'a quelquefois que trop bien reconnu, consiste à supposer à chaque citoyen l'aptitude et l'instruction préliminaire d'un chef de l'État. Le moindre des artisans, celui dont les fonctions matérielles et les exercices mécaniques avaient di\ occuper tous les instants , celui-là même était considéré à Athènes comme assez instruit pour participer à la direction des affaires publiques. Le principe du bien , l'essence de la justice devaient être entrés dans son âme avec la vertu ; et la vertu, il la devait tenir par tradition de sa famille ou des grands citoyens de la république. Aussi , le démagogue se trouvait-il atteint dans sa
Cl) Stapfer, de Philosophia Socratis liber singulnris, p. 44 et 45, Cf. ; Aristoclès, dans Eusèbe, Pn'-par. ch-anç., xi, 3,
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conscience, et gravement offensé par conséquent , quand on parvenait à lui prouver qu*il ignorait ce qu'est la vertu, et si la vertu s'enseigne ou non; et quand on lui montrait que ces grands citoyens dont il était si fier n'avaient jamais su enseigner, même à leurs fils , une science quMls avaient si bien possédée pour euxmêmes (4).
Socrate avait deux grands moyens pour ramener toutes les questions de politique et de morale à la notion de la science et pour convaincre ainsi ses contradicteurs d'ignorance sans se départir de l'ironie délicate et bienveillante qui était l'un des traits admirables de son caractère. Le premier était un moyen brusque, qui amenait tout d'un coup la discussion à une hauteur où Socrate était le seul maître. Âvait-on dit , par exemple , que tel homme était bon citoyen : Quelle qualité fait le bon citoyen? demandaitil aussitôt; et il devenait impossible de résoudre la plus simple question posée sans avoir défini la justice ou la vertu. C'était un appel direct aux idées générales qui servent de fondement à toute science (2) ; d'autres fois, au contraire, c'était par en bas que commençait son argumentation, mais elle remontait alors bientôt par les inductions les plus simples et les plus vives. Quand il fallait critiquer l'usage de tirer les magistratures au sort , Socrate demandait qui les Athéniens avaient coutuipe de conssulter quand ils étaient malades? qui ils appelaient pour un édifice à construire? qui, pour un navire à diriger? puis il s'étonnait que les médecins, les maçons et les pilote^ et^ sussent toujours assez, sans avoir rien appris, pour fonder, diriger, guérir une république, et alors la même question ne manquait pas de paraître : Quelle est la nature de la science, et |a vertu s'enseigne- t-elle? C'est ainsi que les charpentiers et les cordonniers revenaient sans cesse dans ses discours comme un infaillible moyen d'argumenter pt comme un défi perpétuel aux élégants parleqrs qui levaient les épaules (3).
(1) Voyez le passage déjà plusieurs fois cité ; Platon, Ménorij p. 202-214. Cf. Protagore, p. 32. et Alcibiade, p. 70-72. C'est une idée sur laquelle apparemment Socrate devait souvent revenir.
(2) Xénophon, Memor. Socr., iv.
(3) Id., Memor. Socr. , i. t II faudra que tu laisses là tant de pauvres artisans, tant de maçons, de cordonniers, » etc., dit le tyran Critias à Socrate, rn lui défendant d'enseigner.
Le but poursuivi par Socrate était donc de prouver que le bien, la justice et le gouvernement sont de vraies sciences , enseignement qui, depuis plus de deux mille ans, est bien loin d*avoir encore porté tous ses fruits ; puis d'établir par des raisons dirigées contre les hommes eux-mêmes que les politiques, les orateurs, les poêles, les artistes ne sont tous que des ouvriers de routine , qui mettent en . œuvre une matière inconnue par des procédés qu'ils n'ont jamais analysés. Se trouvait-il un esprit jeune, ardent, avide d'action et de renommée, qui, se croyant assez instruit dans la vertu par la voix du peuple, pré:endtt à mener l'état par des discours ? Socrate lui faisait avouer son ignorance en économie, en art militaire, en industrie; puis il lui demandait par quel principe il saurait diriger son choix entre la guerre et la paix (\ ) Et quand l'ambition commença à dominer Àlcibiade : Sur quoi parleras-tu aux Athéniens? lui demanda Socrate. Est-ce en musique ou en navigation que tu le crois plus instruit queux? Et s'il s'agit des nfifaires de l'état, dis-moi do qyelle atfaire? Et s'il faut, dis^tu, se prononcer entre la pA\t ou la guerre, n'est-ce pôs justement qu'on doit se prononcer, tout comme musicalement en musique ou médicalement en médecine? Mais où donc alors as-tu appris cette justice que tu ighot*ais dbnd l'enfance, dont jamais tu n'as eu de maître, et que jamais tu n'as recherchée, parce que jamais tu n'as crU l'ignorer? Le peuple, réponds-tu, te l'a enseignée. Mai:^ le peuple la sait-il, lui qui, depuis la guerre de Troie, n'a pas laissé passer un jour sans en disputer? Voudrais-tu alors te proposer pour objet Vûtile et hori \e juste? Mais le juste est beau, le beau est bon, le bon est utile. Apprends donc à te connaître avant de gouvel'nek' le monde (2). VII. Ce que nous avons dit de la critique socratique établit déjà une distinction profonde entre Cette Critique H le scepticisme. Si Socrale se refuse à reconnaître la science fausse qui règne autour de lui, c'est qu'il possède le principe de la vraie. S1t est quelque chose que je croie savoir, dit-il en effet , c'est en quoi Vopinion vraie diffère de la science. En toute rencontre, l'o-
(1) Id., ibid., m.
(2) Platon, premier Alcibiade.
pinion vraie seaible la suppléer; elle conduit au même résultat, elle s'appuie sur le même élat de l'ànie ; mais ces états sont entre eux sans lien ; ces 0'>inions vraies sont indépendantes les unes des autres ; elles sont caduques, et, livrées à elles-mêmes , elles peuvent s'évanouir à chaque instant. Au contraire tous les termes de la science se tiennent ; arrètez-en un, et tous avec lui s'arrêteront dans l'esprit, désormais immobiles comme ces vieilles statues de Dédale dont les pieds ne sont pas encore séparés (1). Socratë savait donc ce qu'est la science ; et, en effet, comme on l'a si bien dit, eût-il su sans cela qu'il savait ne rien savoir (2)? Tel est le principe de la méthode qui , pour la première fois dans l'histoire de la philosophie, se montre ici à découvert. La question de la certitude des connaissances, la dialectique méthodique, la logique enfin prennent place dès lors et à jamais dans l'ensemble du développement scientifique de l'homme, et, pour la première fois aussi, vérité que cependant on méconnaîtra plus d'une fois encore, l'étude de l'esprit humain se pose comme Tétude primitive et comme la seule certaine.
Puisque toutes les vérités s'enchaînent invariablement dans l'intelligence , et qu'à cette condition seule elles constituent la science, il faut que cette chaîne des vérités ait un commencement, et qu'elle s'attache quelque part : de là les principes; de là les idées premières, irréductibles, auxquelles on doit ramener toutes les autres. Aussi Socrate disait-il : « Il faut partir de propositions » reconnues de tous et assez générales potir être incontestables : » là est toute la force du raisonnement (3). » Socrate, nous apprend Aristote, qui seul a caractérisé sa méthode en termes clairs et décisifs^ Socrate dont les travaux embrassaient la morale et non l'ensemble de la nature > s'était toutefois proposé le général comme but de ses recherches, et le premier il avait eu la pensée de donner des définitions (4). Il voulait d'abord déterminer ïes-^ sence, puis argumenter ^ et ce fut certainement lui qui découvrit ces deux principes de toute science, qu'il ne sépara jamais de l'enlen-
(1) Platon, MénoHi p. 222-225.
(2) Ritter, Hisl. de la phil. anc, t. II, p. 43 et 44.
(3) Xénophon, Memor. Socr., iv.
(4) Aristote, Métaphysiquey i, 6.
dément où ils se rencontrent, la définition générale et linduction (i). Ces dernière mots expriment en effet la méthode dans toute son étendue, et font penser au double mouvement de l'esprit qui la suit. La déQnitioa générale, l'essence, comme dit Aristote (2), est-elle obtenue, formulée, alors l'intelligence descend la chaîne des déductions raisonnées, et le savoir se déroule. Au contraire, ignore-t->on la définition, on s'attache à la question proposée, on la tourne et on la retourne ; on en distingue les éléments, on en dégage les parties essentielles ; puis tout à coup, quittant l'analyse, on énonce le principe qui comprend, domine, produit , explique les vérités inférieures dont on est parti. C'est l'induction qui succède à l'analyse. Socrate faisait le plus grand usage de la partie analytique de la méthode, et il en devait d'autant plus être ainsi qu'il critiquait toujours et qu'il n'enseignait jamais directement. De là vient le reproche que les sophistes, grands théoriciens et parleurs, qui cherchaient à se donner un ton de maîtres, adressaient à une méthode si embarrassante pour eux. Socrate, lui disaient-ils^ tu ne sais que morceler les idées et les choses ; tu coupes, tu détaches le savoir qu'on te présente ;, et rien n'étant cohérent dans ton esprit, au lieu d'un discours suivi, tu ne nous présentes que des rognures de discours (3).
La tradition la plus unanime et la plus sûre nous prouve que Socrate était parvenu à une incompréhensible perfection dans Farl de conduire et d'enchaîner des raisonnements, de percevoir tous les aboutissants des idées, de saisir tous leurs rapports soit en montant, soit en descendant, et que, maître ainsi de tous les chemins qu'on pouvait suivre, il était assuré de pouvoir perdre à son gré ses adversaires et de les conduire à se retrouver eux-mêmes où il lui plairait. Interrogé par un sophiste, examiné, manié en
(1) Td., ibid., xiii, 4. Citons le texte de ces deux passages, à cause de leur importance : ZuxçA'cou; iï nt^X |ilv ta 4j0ixà ic^aYiiaTtuo|iiyou, iccpl 8t t%i ôXi)( f {>«cii>< où^tv, iv (Aiv Tot ToOtot; ti xa06^ou EtjtoûvTOÇ, xai isepl i^i«(fcfiv liciTnio«yeoç icpdjTOU ttjv ^uivoiav... 'Exttvoç (Ù^6yw( l^^Ttt, t6 tl loTt. ovXXoYl^todai -(à^ H^i^tci... èûo -jà^ l«Tiv, i Tii âv àico$(S»T] Xuxçâ'cou iutalw;, toûç t ' litaxtixoiK X^f^u^, xai to épl^to6at xa66Xou' xavio. I&f IvTiy a|Jif«> -Rtpi tt?X^^ licurr^livi;. àW 6 ;ilv S«ixpA-ni« ta Mâà'kv) du ^vt^vnà. licoict,
(2) Id-, ibid., à^^îi 8ï tûv irj'Kka-c,ou^v, to xi laxi.
(3) Platon, Hippias, p. 158 et 168.
tout sens, il él&it entre des mains comme un dé qui retombe toujours sur quelqu'une de ses faces de quelque manière qu'on le jette. Âvait-ii au contraire à interroger un maître orgueilleux : ifophiâte d'un nouveau genre, il le jetait brusquement sur quelque détail imprévu, dans un de ces sentiers qu'il connaissait si bien ; et quand il le sentait engagé, soit qu'il n'osât ou qu'il ne pût reculer, il le menait^ à moitié colère, à moitié riant, par des détours en apparence étranges et dont la fin ne se devinait pas encore, jusqu'à ce qu'il n'eût plus qu'à le traîner de force, rougissant et confondu, au terme fatal où ce grand sage n'eût jamais cru qu'on pût le mener (4). Mais la grandeur et la fécondité de la méthode de Socrate se révélaient surtout dans l'art divin avec lequel il conduisait leà esprits sincères et novices à là contemplation de la vérité qu'il leur faisait trouver dans la connaissance d'eux-mêmes. Fils de Phénarète, accoucheuse, il continuait, disait-il^ en l'enftoblissant, le métier de sa tnère; incapable de concevoir Itii-même^ il accoUebalt) il élevait les âmes; il savait les ptitger, lés réformer, les placet*^ les conduire ; sage de la seule âagesse que sa présence itispirait, fécondait en autrui, et des pr^sentiments qiie loi communiquait l^ voix intérieure du dieu, il soulageait les espfits des douleurs de l'enf^titement, il examinait leurs nouveau-nés; et s'il rencontrait des esprits stérileâ^ il savait au moitls leur apprendre à connaître cette stérilité même, et à ne pas croire savoir ce qu'en effet iU ne savaient pas (%. C'est ainsi que Soorate fécondait la pensée par le doute mémC) et c'est aux faux sages seuls^ toujours incapables de douter, qu'il paraissait semblable à la torpille mariné qui engourdit tout ce qu'elle touche (3)4
YiiL Telles étaient la méthode et la dialectique de Socrate (4)^ et nous voyons qu'elles supposaient, dans leur application à l'enseignement et dans leur essence même, la science présente à leur esprit^ dé telle sorte qu'il ne fûl besoin que de la réveiller.
(1) Platon, République., Ht. vI} p. 08.
(S) Id.) ThéééêUf p. 64*62 et £41»
(3) Id., Ménon, p. 168.
(4) Y. le chapitre de Platon pottr des développements ^luB précis Sur la inéthode et pour la discussion de ses divers procédés.
DE philosophie: ancienne. 315
L'accouchement d'unç âme, c'e&t-à-dire TûpércitioD par lequellei elle parvient à se connaître, pouvait seulement élre aidé ou suscilé par la présence et par Taclion d*une autre âme déjà en possession de tous les secrets de Tenfantement. Ainsi, à proprement parler, on n acquiert pas la science, et la science ne s'enseigne pas, et cependant renseignement ou plutôt l'éducation , dans ce que ce terme a de plus général , subsiste toujours et porte les plus grands fruits. Socrate s'était demandé, certainement, dans ces données, quel caractère il fallait atlribuer à la présence obscure, à l'éveil de la science dans un esprit, et à son mode de transmission d*un esprit à un autre. Or, Platon lui attribue formellement une solution très- simple de cette difficulté, solution qui fut la sienne aussi, qui, dans ce qu'elle a de plus général, parait être la seule possible et à laquelle il donna de grands développements qui embrassent presque toute sa doctrine. Nous voulons parler de la théorie de la réminiscence, a Les âmes^ » disait Platon , disait Socrate , n'inventent ni n'apprennent la » connaissance, mais elles se la rappellent, et toute notion est m » nous le souvenir de ce que nous savions dans une existence «antérieure (1).»
Ainsi se trouvaient établies l'origine et la cause de la connaissance de soi-même. Restaient à déterminer la nature et la fin de cette connaissance. Or, Socrate disait que la fin de l'homme est de connaître la vertu, de savoir ce qu'est la justice, ce qu'est le courage, ce qu'est toute autre de ses parties (2). Tel est en effet le but essentiel qu'il devait poser au S9ge en le ramenant des recherches physiques où il s'était perdu à l'étude de son être propre, de ses fonctions et de ses devoirs. Quelle est enfin la nature, quels sont les résultats de cette ûonpaissaRCB de la vertu, acquise et possédée par le sage ? C'est la nature, c^ sont les résultats de la vertu même. Les vertus ne différent pas des sciences (3) ; c'est tout un de connaître le ju^tç q| ^'è|re justQ, cx)0)a)e de
(1) Platon, Phédon. p. 219. u C'est une suite de ce principe que je t*ai souvent ouï soutenir, qu'apprendre n'est que se ressouvenir, n dit Cébès à Socrate, en parlant de l'immortalité de l'âme. Les idées innées ne sont qu'une modification des réminiscences f et il n'y a là, dans le fond, qu'une seule et même doctrine.
(2; Aristote, Ethique à Eudhne, i, 5.
(3) Grande Ethique, i, 1.
nonnnaitre l'architeclure ou la géométrie et d'être architecte et géomètre (1). Jusqu'ici la proposition peut sembler paradoxale; a mais, disait Socrate, il serait absurde que, la science étant là, » quelque autre chose entraînât le sage et le menât en esclavage: » celui qui sait ne peuf, sachant, que faire le meilleur, et s'il ne le » fait, c'est qu'il l'ignore (2). » Cet admirable aperçu de la philosophie de Socrate se trouve très-étendu et éclairci en même temps dans celle de Platon, dont il constitue l'un des principes les plus profonds et jusqu'ici les moins compris. Ce principe n'est au fond que celui qui fut invoqué depuis, si souvent, par les partisans de la nécessité morale, et, ce nous semble, irrécusablement établi par eux. Tout homme qui se porte à l'action a devant lui un bien qu'il veut atteindre, où le porte son désir, son amour, et que sa pensée lui présente en ce moment même comme plus grand que tout autre. Hors de ces conditions, comment concevoir que la volonté soit déterminée et que l'acte soit produit ! De quelque manière que celle détermination de la volonté soit entendue, et qu'on la fasse dépendre de l'objet extérieur ou du sujet qui pense, lequel peut seul lui communiquer définitivement la force et la réalité, il n'en est pas moins vrai que jamais l'acte n'est produit sans la volonté, ni la volonté sans la détermination, ni la détermination sans la pensée d'un bien. Quelle différence séparera donc un acte moral de tout autre, et l'homme bon du méchant ? C'est uniquement la connaissance du vrai bien. Dans l'instant où cette connaissance sera possédée, il faudra, si elle est de nature à se lier à une action présente, ou que la volonté se manifeste et soit retenue, ou qu'elle se manifeste et qu'elle agisse. Dans le dernier cas la science et l'action sont unies intimement et ne se quittent pas: dans le premier cas, où elles tendent à se séparer, à une pensée s'oppose nécessairement une autre pensée et, d'après ce qui a été dit, on doit admettre qu'une idée nouvelle du bien, une idée étrangère et trompeuse, survient à Tinlelligence afin que la volonté soit retenue ; mais alors l'esprit se trouve en dehors
(Ij Id., ibid., loc. cit.
(2) Id., Ethique à Nicomaque^ vu, 3. Cf. Xénophon , J/<?mor. fiorr. , m, p. 143, et IV, p. 209, sqq., de la traduction de Charpentier. .Amst. 1745.
de la vraie connaissance, et nous abandonnons les données de la question (1).
Ainsi la science se réduisait, suivant Socrate, à la morale, et la morale n'était que la science même , en réduisant celle-ci à la connaissance du bien, du juste, etc., dont le sage devait dès-lors se proposer d*éclaircir les notions intimes , et de composer ou de diviser les parties de manière à en posséder les définitions précises. Connaître la tempérance, par exemple, c'était savoir les rapports de celte vertu à toutes les autres , à celles qui en dépendent comme à celles qui la produisent, c'était en pénétrer les avantages, les suites, l'excellence et la portée; c'était si bien la comprendre unie à tout ce que l'homme peut concevoir de meilleur, de plus utile et de plus agréable, que le savant dans la tempérance dût être nécessairement tempérant,
IX. C'est à Socrate , au père de toutes les écoles éthiques de l'antiquité , qu'il faut remonter pour trouver l'origine de cette foule de lieux communs , qui , mêlés plus ou moins à l'enseigne* ment chrétien, n'ont cessé depuis décomposer le fond malheureusement peu étendu et peu varié des écrits des moralistes. L'intempérance détruit la liberté et le pouvoir de faire le bien {%) ; l'injustice est pour l'injuste le plus grand des malheurs, la tyrannie pour le tyran (3) ; les richesses et la bonne fortune sont quelquefois des sources de maux (4). Tous ces aphorismes et une infmilô d'autres semblables n'étaient que des parties de l'intarissable analyse à laquelle Socrate avait dévoué sa vie, et dont l'objet essentiel était do ramener toute vertu à une science, toute science à la connaissance et à la pratique d'un bien. Sans doute on ne peut croire que Socrate fût parvenu à classer rigoureusement toutes les vertus, à déterminer tous leurs rapports de manière à former delà science un tissu serré, et à conduire ainsi la connaissance de l'homme à son apogée. C'était assez pour lui de tracer
(1) C'est ici la source du fameux paradoxe de Platon, que celui qui menty le sachant bieriy est tneilleur que celui qui dit /aux sans le savoir, V. le chapitre suivant. Socrate indique déjà des propositions analogues dans Xénophon, Mém, surSocrai.f IV, p. 178-179.
(2) Xénophon, Memor. Socr.y iv, p. 206, sqq.
(3) Id., ibid., passim; et Platon, République, ix.
(4) Xénophon, ibid., iv, p. 186.