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le plan d'^ine philosophie qui de nos jours n*existe pas encore , d'en parcourir tous les problèmes , de les résoudre quelquefois par rinslinct de la science plulôt que par la science même , et d'avancer toujours, convainquant les hommes de leur ignorance et leur demandant de lui montrer leurs maîtres de vertu (4). Que s'il se trouvait sommé lui-même de préciser sa doctrine , il avouait alors enseigner la justice par ses actions bien plus que par ses paroles (2); et, dominé par sa méthode critique plutôt que par ses dogmes , il allait jusqu'à réfuter sa propre pensée, lorsqu'émise au hasard par un élève incapable de la défendre , la possession dès-lors incertaine lui en paraissait inférieure à Tignorance qui s'avoue (3). Malgré cette apparence d'incertitude dont on sait que Socrate aimait tant à s'envelopper , il n'est pas douteux qu'il ne consiclérât le bien , identique à la cor^naissance du bien , comipe le principe de Routes les vertus , et qpe Platpn n'ait en cela suivi 1^ plus exacte pensée de son maître. |1 ne s'agit pas tant de vivre, disait-il, que de bien vivre (4). L'injustice est toujours un mal ; il vaut mieux 1^ souffrir que la coma)ettre (5). Au surplus, le vrai bien n'engendre que le bien; et le bien qu'engendre le mal n est qu'apparent : car le \nen appartient à l'âme, et le mal est en elle une maladie qui tend à la détruire. Quand les âmes des grands rois et (jes satrapes paraissent à nu devant Rhadamanthe, le juge des enfers, que d'abcès, que d'ulcères sous les noms d'intempérance, d'injustice ou de parjure, se révèlent quelquefois! que de saletés les souillent! que de bideu— ses fatigues les tiennent courbées vers la terre (6)! £t en général toute loi universelle , divine , de ces lois innées à l'âme que les
(1) Xénophon, Mém» Socr.y iv, p. 198.
(2; Id , ibid., iv, p. 198.
(3) Id., ibid., iv, p. 185. Socrate objecte à son interlocuteur, Euthydéme, qui pose la science comme un bien, que souvent elle rend les hommes malheureux. '
(4) Platon, Criton, p. 141.
(5) Id , ibid., 143, «t le Gorgias tout entier. II ne faut pas s'étonner que Xénophon. écrivant une très-raisonnable apologie de Socrate, ait reculé devant ce paradoxe : u II faut faire du bien à ses ennemis, » et qu'il ait réduit la justice à faire du bien à ses amis [Memor, Socr., iv, p 204) ; Cf A. -Celle, Noctes attic«, XII, 9, 6.
(6) Platon, GorgiaSf'p. 407. Cf Tacite, Annales^ vi, 6. Bossuet émet la même idée et jette la même ima^e avec un accent sublime, Sermons,
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dieux ont établies et que nul législateur n'a composées , porte avec elle le châtiment de celui qui la méprise et qui la viole. La justice des hommes écrite dans la loi varie avec elle ; mais la justice divine est immuable : le juste doit obéir à toutes deux (1). En résumé, la morale de Socrate se peut réduire à ce seul précepte : Connais-toi toi-même, car, te connaissant , tu connaîtras le bien ; connaissant le bien, tu le réaliseras, et par là tu posséderas le vrai bien, le bonheur qui est propre à Vhomme.
Mais si la science est ainsi réduite à la morale, il n'en est pas moins vrai qu'une fois établie, cette science intime ne peut manquer de rejaillir sur le monde à qui Thomme est lié. La connaissance de la destinée de l'âme ne peut niéme se compléter que par la connaissance de ce lien de Tâme avec le monde et avec Dieq. Telle est la transition naturelle de la morale de Socrate ^ sa t))éologie; maison devine que, sprtant de |ui-n)ème après une étude attentive et prolongée de la pensée et de ses lois, le philosophe ne se livrera pas à une longue recherche des éléments et de la succession des modes matériels dans l'univers; i| voudra découvrir dans le monde un ordre intelligent qui lui en révèle la cause et la 6n. Ainsi Socrate prouvait l'existence de Dieu par l'harmonie, la suite et l'accord nécessairement prémédité des événements et des êtres. Le soleil, les saispns, |e corps hqmain , la parole et Tintelligence même, puis les animaux si qtiles à l'homme, l'eau, les fruits, tout ce qui nous sert et nous permet de naître et do persister dans la vie, les oracles enfin qui nous annoncent l'avenir, tout cela devait, disait-il, être rapporté aux dieux comme jutant de dons de leur bonté, et comme un seul ouvrage à une intelligence supérieure, invisible et toutô-puissante, qui gouverne l'univers ainsi que notre âme gouverne son corps (2). Une analyse détaillée des causes fiuales dans la conformation du corps et dans les instincts des animaux servait de développement à cette preuve. D'ailleurs, comment le boh et l'utile, demî|ndail-il, auraient-ils pu ôtre produjts sans jugement et sans raison? Si une
(1) Xénophon, Memor, Socr., iv, p. 196-205.
(2) Id , ibid., iv, p. 189 sqq. Cest ici le lieu de consulter surtout Xénophon puisque c'est aussi celui où Platon mêle les idées pythagoriciennes à celles de son maître.
intelligence gouverne ce peu de terre et d'eau qui est notre corps, comment concevoir un tel entendement isolée sans cause, et que la sagesse soit étrangère à l'ordre entier de l'univers? Enfm, si notre pensée embrasse tant d'idées et notre œil tant d'objets, quelle difficulté peut-il y avoir à comprendre un œil qui voit tout et une providence universelle (1 ) ?
X. Dieu, la Providence, les lois divines, tels étaient les derniers termes de la spéculation de Socrate, de même que l'homme, la patrie, les lois et la justice humaines étaient les premiers objets qu'avait poursuivis sa science. L'homme , d'abord attaché à se connatlre lui-même, apprenait les devoirs qui l'unissent aux autres hommes , puis ceux qui l'unissent à Dieu , et ainsi se fer* mait le cercle d'une connaissance qui embrassait l'individu, l'état et la religion. Mais la destinée de Tâme est-elle bornée à ce corps et à celte vie? Socrate ne pouvait le penser , lui qui , loin de considérer l'âme comme une sorte d'entité physique, à l'exemple de tant de philosophes, ne se contentait même pas d'en faire un principe d'action et de mouvement, ainsi qu'avait fait Anaxagore, mais qui voyait surtout en elle le siège des idées morales, éternelles de leur nature, et par conséquent le vrai point de coucours des causes , des intentions et des 6ns de la vie humaine. L'âme de l'homme était à ses yeux la providence du corps comme rame divine est la providence de l'univers (2). Or il est clair qu'il n'est pas de bonne raison , c'est-àndire de raison tirée de Tessence même de l'âme , qui puisse prouver que son existence est bornée à la durée de la conservation du corps qu'elle habile aujourd'hui. Socrate devait donc croire fermement à l'immortalité de l'âme , et cette vérité se trouvait impliquée dans ce que sa doctrine avait de plus intime et de plus profond. Mais un dogme auquel le culte public de la Grèce semble avoir attaché peu d'importance devait naturellement s'effacer dans son enseignement public, paraître dans ses leçons intimes à demi caché sous les plis du doute et de 1 ironie, n'éclater en6n dans toute sa force qu'au jour décisif de la mission, au jour du martyre (3).
(1) Xénophon, Memar, Socr.j p. 36 sqq.
(2) Id., ibid., iv, p. 194, et l, p. 39.
(3) Il est donc aisé de comprendre pourquoi Xénophon, dans les Mm/urrahilia,
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Parmi les preuves de rimmorfalilé de l'âme que le plus gran d des disciples fait exposer à son maître prêt à boire la ciguë , il en est qui se rapportent directement à l'idée même de Tâme et à celle de la morale. On peut donc les attribuer sûrement à Socrate, à qui elles appartiennent dans leur principe. \^ L'âme n'est pas sujette aux sens ; elle ne se divise ni ne varie quand elle rentre en elle-même et qu'elle poursuit sa perfection propre ; leS idées immuables de la justice et du bien sont alors son objet, et dans leur contemplation elle ne peut que demeurer elle-même immuable et éternelle. Ainsi donc, recueillie, séparée de ce qui n'est pas elle , uniquement attachée à ce qui ne s'atteint que pa r la pure pensée, il n'est plus rien en elle qui puisse 9>'aîlérer , s'eleindre ou se décomposer; elle est prêle à la délivrance (1). "Z^ L'âme est pour le corps un principe de vie; et comment ce qui fait vivre pourrait-il mourir {%) ? 3° On doit sans doute ajouter la preuve par réminiscence aux autres preuves qui rentraient dans la méthode de Socrate (3).
Assuré de son immortalité, le sage devait espérer une vie future sans cependant la connaître. Il faut compter, disait-il, sur la bonté des dieux, qui jamais n'abandonnent l'homme de bien, ni pendant sa vie ni après sa mort (4). Quel est celui de vous, demandait-il à ses vrais juges , à ceux qui l'avaient absous , quel est celui qui trouvera dans sa vie beaucoup de nuits , beaucoup de jours plus heureux que telle nuit qu'il a passée dans un som" meil sans songes ? La mort serait donc un bien , ne dùt-elle consister qu'à n'avoir aucun sentiment d'aucune chose ; mais si par elle l'âme ne fait que changer de lieu , et s'il faut regarder comme
sage et en quelque sorte légale apologie de Socrate, ne fait aucune mention de rimniortalité de l'âme; il ne laissait pas d'en être persuadé lui-inéinc, comme le prouve la Ci/ropédie, viii, 7, 3. — Platon, au contraire, a couvert de développements exubérants l'idée première de Socrate {Phédon) sur Tâme et sur la vie future; mais il sait quelquefois s'effacer lui-même , et alors, doutant des preuves décisives qu'il vient d'apporter, il se retire avec finesse pour laisser paraître le demi-sourire du maître et l'hésitation des disciples, qui voudraient et qui ne peuvent se laisser convaincre.
(1) Platon. Phédon, p. 202-208 et 234-239.
(2) Id., ibid, 295-299,
(3) Id., ibid., 219-231. V. ci-dessns, n» 8.
(4) Id., JlpnIogic,\\9.V10.
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vrai ce qu'on raconte de notre demeure à venir , quel bonheur plus grand que de rencontrer enfin les juges par excellence , les juges des enfers , que de s'entretenir avec Achille, avec Homère» que d'examiner Ulysse, et, sans craindre la mort, d'interroger les sages (1)? Et à ses disciples réunis autour du lit où il devait bientôt s'étendre pour mourir , il disait : Nul homme de sens ne croira ce que les mythes racontent de l'autre vie ; mais qu'un nouveau séjour, analogue à celui qu'on nous promet, attende l'âme, certainement immortelle, c'est ce qu'on peut croire, ce me semble : il faut donc se hasarder à cette pensée et s'enchanter soi-même de cette espérance. Qu'il prenne confiance en son âme celui qui a renoncé comme étrangers les plaisirs du corps, celui qui a aimé la science, celui qui a orné son âme de sa beaulé propre : tempérance, justice , force , liberté , vérité; et qu'il se tienne prêt au départ de ce monde pour l'heure où la destinée l'appelle (2)!
Trente jours s'écoulèrent entre la condamnation de Socrate et sa mort. Durant cet intervalle, qui se rencontra avec l'une des grandes cérémonies du culte athénien , la loi défendait d'exécuter les coupables. Socrate conversa tous les jours avec ses disciples: impassible , heureux dans sa sérénité souveraine , attendant une mort qu'il ne craignait pas et qu'il semblait désirer, il dévoua son dernier jour à composer son apologie pour ses amis, après avoir dévoué sa vie à la composer pour le monde. Il leur montra que l'âme qui se connaît elle-même se connaît immortelle; il accabla d'une sublime ironie Criton, son disciple , qui , croyant devoir bientôt brûler, ensei^elir Socrate, ignorant que jSocrate à peine mort allait partir, se rendait coupable envers Vâme , dont il confondait la destinée avec celle d'un corps inerte, abandonné. Après avoir parlé tout le jour, après avoir enseigné, raconté, répondu avec ce mélange de gravité , de douceur ol d'ironie si admirable en lui , il se leva du lit où il était jusque-là demeuré a^s'is etlesjambes pendantes à terre ; il prit le bain ; il vit et congédia les femmes et les enfants ; puis, le soleil tombant , il but le
(1) Platon, Apologie, 117-118.
(2) Id., PhédoHy^U.
poison, arrêta de quelques mots les larme» de ses amis et commença de se promener dans sa prison. Quand il sentit ses jambes s'appesantir, ainsi que l'avait annoncé le serviteur des Onze, il se coucha et garda le silence jusqu'à ce que , le Iroid montant au cœur, il se découvrit en disant : Je dois un coq à Esculape; Criton . acquitte ma dette. Et , guéri de la vie présente, il s'abandonna aux dieux (4).
Ainsi mourut pleinement possédé par la vérité l'homme dont la philosophie s'était emparée, suivant l'expression de Platon (2), et en qui la force et ta raison semblaient s'être incarnées. Est-ce un homme, est-ce un prophète, est-ce un dieu celui qui possédé par l'esprit s'oublie lui-même, et, comme envoyé par Dieu à la patrie, consacre divinement sa vie aux autres hommes (3) ; celui qui, voyant sa mission accomplie et que son dieu se tait, dédaigne de vouloir vivr<^ en se défendant contre l'injustice, enseigne et moralise ses juges, et se condamne à être nourri au prytanée (4) ; celui dont la suprême impassibilité, disons mieux, dont r insensibilité toute divine (5) au milieu des cris et des larmes confond l'imagination, élève et réjouit le cœur en le brisant, parce qu'elle lui révèle le ciel au delà de la mort et la providence au-dessus du mal ? Tout est de l'homme en Socrate, pendant qu'il vit ; tout révèle un dieu dans sa mort. La grande 6gure de ce sage ne s'élève pas au milieu des mythes, mais elle appartient tout entière à l'histoire : elle plane sur elle. Si cependant le sage
(1) Platon, Pkédon, passim. »Les malades sacrifiaient un coq à Esculape en reconnaissance de leur guérison. Une opinion qui remonte à Racine, le flis aîné du tragique {Lettre à son frère dans les OEuvres de leur père), et à Lamothe-Lerayer, veut que l'on considère ces mots, noux devons un coq, comme un simple proverbe qui ne suppose pas la croyance à Esculape et la pratique de son culte. Mais cette opinion n'est fondée que sur le désir de méconnaître le polythéisme de Socrate. Elle tombe devant les témoignages formels de Xénophon à ce sujet.
(2) Id., Parménidetip. 13.
(3) Id., Apologie, p. 96.
(41 Id., ibid., 109, 116, 120; et Xénopl.on, Mémoires sur Socrate^ iv, p. 223. Cf. Cicéron, Tusculanes^ i, 29, et de Oratore, i, 54.
(5) Rousseau s'écrie, à la suite d'un parallèle un peu sophistique de Socrate et de Jésus : u Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. » {ÉmilCj pro/ess. du vie. savoyard.) Un examen attentif des évangiles d'une part, de Y Apologie du Criton et du Phédon de l'au-* tre conduit inévitablement à retourner cette proposition de Rousseau, du moins pour ce qui touche la mort de Socrate. La personne humaine s'efface dans Socrate
est homme, en lui du moins Thomme et Thumanité se divinisent : car il se sait immortel en buvant la ciguo (1). Contemplons le plus haut idéal de la croyance et de la raison de rhomnie réalisé dans la vie terrestre en celui dont la divinité exauça si bien la prière : Donnez-moi la beauté intérieure de l'âme (2) !
autant qu'il est possible, et ne laisse de place qa*an sage divinisé des stoïciens. Dans Jésus-Christ, au contraire, la personne humaine parait à cjiaquc instant, vérité qu'au surplus le dogme a dû consacrer. Qu'on se rappelle le jardin des Olives : Transeal a me calix iste! — Si Socrate n'a fondé qu'une philosopliie, si le Christ a révélé une religion, c'est précisément parce que l'homme et ses caractères essentiels s'évanouissent dans la personne de Socrate, et paraissent dans Jésus avec une sublime, avec une incomparable beauté. Y. plus bas» liv. v, 2« part., § m, n° 5.
(l)uProinde cam hujns modi quœdam lego de talibus viris, vix mihi tempero quin dicam : Sancte Socrates, ora pro nobis ! n (Erasme, Conviv. relig.) L'impassibilité de Socrate est loin de détruire l'effet que son martyre et sa sainteté peuvent produire sur les âmes des lecteurs à^V Apologie et du Phédpn. Les raisons esthétiques de ce fait seraient longues à déduire ; mais nous ne croyons pas qu'on puisse lire sans attendrissement ces deux sublimes ouvrages dont jamais poète ou philosophe n'a depuis atteint la perfection.
(2) Platon, Phèdre, p. 134.