CONCLUSION
Au milieu des querelles suscitées par la science, étranger à tous les écarts de l'erreur qui s'ignore et à toutes les irrésolutions de la bonne foi, le sceptique seul semble avoir trouvé le repos en lui-même : seul, il semble fort dans sa pensée immuable, et seul philosophe en son ignorance, vis-à-vis des prétendues sagène» pour lesquelles il se déclare invincible.
Partout où deux philosophes se sont rencontrés ou se rencontrent,
(1) Est-il nécessaire de dire que nous n'attaquons pas plus la physique ici qu'ailleurs ta philosophie, mais seulement la connaissance imperturbable, la connaissance de la connaissance, en un mot la certitude!
ils ont disputé, ils disputent. Au sujet de ce point de fait, qui ne sera contesté par persoaoe , il y a quatre suppositions à faire : ou les philosophes ne peuvent ni ne veulent s'entendre et demeurer d'accord, ou ils veulent et ne peuvent pas, ou ils peuvent et ne Veulent pas , ou enfin ils veulent et ils peuvent. L'idée du vouloir est ici parfaitement claire, quelle que soit la nature de la volonté, sur laquelle nous n'avons besoin de rien admettre : nous entendons parler seulement, ou d'une tendance telle quelle à l'état de repos et d'accord dans les opinions, ou d'un effort pour réaliser cet état. Les deux premiers cas posés dans notre division ne pourraient être effectifs et généraux dans la science sans que l'on fût fondé à nier toute science autre qu'individuelle, et à faire résider la vérité dans les pures apparences qui se présentent à chacun. Le troisième cas ne saurait s'expliquer sans nier la bonne foi des hommes, ce qui ne mènerait à rien et laisserait la philosophie impossible, ou sans reconnaître à celte affirmation , qui dépend de la volonté, des facultés, des puissances contraires sur les mêmes sujets, dans les mêmes circonstances ; mais si ces facultés sont arbitraires, la science disparaît encore une fois; et, si elles ne le sont pas, c'est le pouvoir qui manque, et le cas que nous examinons rentre alors dans les cas précédents. Reste enfin le quatrième cas ; mais nous demanderons , si les hommes peuvent et veulent s'entendre sur la philosophie, pourquoi ils ne le font pas? Avant d'aller plus loin , nous devons résoudre la difficulté que nous venons de proposer. Nous en connaissons une solution , une seule. Qu'on refuse de l'admettre, on demeurera face à face avec la difficulté dans toute sa force. On la nommera sophisme, sans doute ; mais un sophisme irréfutable porte le scepticisme en son sein. Oj le scepticisme en sortira, ou il y résidera toujours menaçant. Voici notre solution : Nous reconnaissons comme vrai le premier cas, les philosophes ne peuvent ni ne veulent demeurer d'accord, et nous recevons en même temps le dernier, qui lui est contradictoire; mais nous levons la contradiction, qui n'est ici qu'extérieure, en distinguant deux genres d'objets parmi ceux que regarde une discussion. S'agit-il de s'entendre sur les rapports et sur la coordination des idées, sur l'identité de deux phénomènes ou sur la connaissance des faits de pure observation : non-
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seulement noua vouions loi£,etpouvo» nous entendre, mais nous y parvenons réellement Ion» les jours, et- àeStë la fie et dans l'orcM des choses scientifiques* S'agit-il, adf contraire, de ces principes généraux, de ces axiomes, de ces idées suprêmes qui' régissent l'esprit, au sujet desquels l'histoire nous apprend que le pour et le contre ont été souvent soutenus avec la même force et les mômes lumières, nous pensons que les philosophes ne peuvent ni ne veulent s'entendre : ils demeurent persuadés, en effet, qu'il ne leur est pas possible d'admettre une vérité qu'on leur présente, et qu'autrefois peut-être ils reconnurent eux-mêmes, à moins de nier une autre vérité qui s'étend et domine à présent dans leur intelligence. Toutes ces antinomies se résolvent quand otr admet que deux attributs contraires peuvent être rapportés en jnQne temps à un seul et même être.
Ce n'est pas ici le lieu de développer dogmatiquement cette proposition. Qu'il nous suffise d'invoquer à l'appui le témoignage de l'histoire que nous avons essayé d'écrire : tout incomplète qu'elle , est, cette histoire nous semble apporter une confirmation solide à * l'unique vérité qui fonde, assure, éclaire toutes les autres. Que celui qui la nie se représente les combats de la philosophie durant de longs siècles ; qu'il jette les yeux sur ces hautes questions de Dieu, de l'âme, de la morale, au sujet desquelles on refait tous les jours des systèmes inventés, rejetés et repris souvent dans l'antiquité ; qu'il observe les sciences dont les progrès n'ont été sûrs, dont l'établissement n'a été durable que du jour où elles ont cessé de disputer sur leurs principes ; qu'il se demande enfin pourquoi, seule entre toutes, la science des principes n'est pas une science. Les principes sont évidents, on l'accorde. Ils sont peu nombreux, et rien ne serait plus facile que de les coordonner s'ils étaient cohérents, s'ils se pouvaient enchaîner ou concilier, car les sciences de pure classification sont les plus avancées de toutes ; mais les principes s'opposent les uns aux autres et en plusieurs sens , puis ils se mêlent et s'entre-croisent, et la science devient impossible à celui qui cherche un fil unique pour se guider dans ses labyrinthes. Si la vérité n'est pas là , c'est dans le scepticisme qu'il la faut chercher. Le scepticisme triomphe du combat des opinions, parce que seul il est en état de rendre compte <te <*
grand fait, qui commande et réunit en lui tous les autres.
Transformant ainsi l'histoire en son domaine propre, le sceptique est au-dessus de la science ; il ne tient (tas la place d'un homme, mais celle de l'humanité tout entière, et il a le droit de taxer de folie quiconque ose prétendre engendrer une doctrine en lui seul , par lui seul et malgré les hommes. Le dogmatique est à ses yeux un halluciné qui perçoit quelque apparence, et qui vent que les autres la perçoivent comme lui, et que cette apparence soi 1 pour lui-môme une vérité certaine, une vérité , la même vérité pour tous. Voudra-t-on objecter au sceptique un cercle vicieux , banal, qui consiste en ces paroles qu'on lui prête : Je suis certain qu'il faut douter, ou encore : Je professe un dogme , et ce dogme est le scepticisme; mais le sceptique s'affranchira des mots dont on veut l'enchaîner , et il demeurera le maître. On a beau faire, on ne fera pas que son doute soit autre chose , à son avis, qu'une apparence dont il n'affirme la réalité qu'en tant qu'elle apparaît. On ne fera pas que sa suspension soit un dogme, et son inscience une science, car il ne sait pas même avec Socrate qu'il ne sait rien. Il perçoit des phénomènes dans la nature, dans ses rapports avec les autres hommes et dans sa pensée propre. Le dernier de ces phénomènes, c'est le doute sur la réalité de tous les autres; c'est aussi l'enseignement, et c'est la mise en système de ce doute. On ne peut défendre au sceptique ni de penser, ni d'affirmer, ni d'enseigner, tant qu'il avoue ne connaître de tout cela que des ombres qui passent devant lui et tant que sa foi demeure suspendue.
Nous n'essaierons pas de réfuter le scepticisme en soi. La volonté peut toujours suspendre le consentement de l'homme, et telle est la volonté d'un sceptique. Mais nous réfuterons le scepticisme en nous. Et comment? En le rejetant; en appliquant notre voonté à l'affirmation de la réalité des objets de nos idées, au lieu de l'appliquer à nous tenir indécis entre l'affirmation et la négation. Appliquer ainsi sa volonté, c'est croire. Nous croirons donc, nous l'engagerons à croire avec nous, mais nous n'aurons pas la prétention de Ty forcer au nom de la science. Bien plus, il croit comme nous et aux mêmes choses que nous. Il a vu marcher Diogène, il entend dos paroles, il suit ses pensées. Ainsi
nous ne lui dirons qu'un mot : La science que vos adversaires pensent posséder, et que peut-être vous avez cherchée vous-même, est chimérique; la science absolue, vous l'avez dit, réduit l'être à des apparences : nous ne savons rien, nous croyons; et il n'est qu'une science féconde, celle qui repose sur la foi.
II. Nous entendons par foi l'état (Je l'esprit qui repose sur une croyance constante et déterminée. La croyance est une affirmation volontaire de la réalité objective et hors de nous de certaines de nos idées. Ces idées sont-elles innées, générales, fixes, communes à un grand nombre d'états de notre intelligence, indispensables à l'exercice de la parole et de la pensée, la croyance dont nous parlons est alors la croyance philosophique départie à tout le genre humain. On voit combien elle diffère de la croyance religieuse, qui, telle qu'elle est établie par la théologie la plus répandue, s'applique à des objets déterminés et particuliers, lesquels pourraient être ou n'être pas sans que l'esprit humain perdit rien de son assurance et de sa stabilité. Ainsi la foi philosophique diffère de la foi religieuse dont nous parlons, en ce que l'une est arbitraire, l'autre nécessaire; l'une surnaturelle, l'autre naturelle ; l'une donnée à quelques-ims, l'autre à tous; l'une inutile à l'autre, et celle-ci indispensable à la première. En un mot, l'une est la science des principes nécessaires, pourvu que ce mot science soif bien entendu ; l'autre se fonde uniquement sur un don de grâce par lequel certains hommes se croient illuminés et conduits à des vérités que la science n'embrasse pas.
La raison humaine naît et se développe au sein de la foi dans les principes, et cette foi est elle-même engendrée par l'union de l'amour, de l'intelligence et de la volonté. La scission profonde que nous avons marquée entre la raison et la religion reçue menace d'engloutir celle-ci, car en toutes choses l'esprit vi^e à l'unité. On cherche alors à rattacher de quelque manière la religion à la raison, à la souder sur elle, ou, comme on ose le dire, à la demontrer. Il est vrai qu'on n'a jamais nié l'influence nécessaire de la grâce divine pour engendrer la vraie foî religieuse dans l'homme ; mais on n'a pas laissé de vouloir appuyer la réalité de l'objet de cet»e foi sur la réalité des objets de la croyance naturelle qui est donnée à tous. Alors on a fait de la foi religieuse partica-
lière et déterminée, et les théologiens ont en cela suivi la tendance instinctive des premiers croyants, une sorte de dépendance de la foi universelle. Sur celle-ci on a fondé la réalité de certains faits historiques, de ceux que les hommes peuvent croire sur témoignage; mais, la nature de ces faits étant surnaturelle, car la contradiction se révèle ici dans les termes, on a pensé que Dieu lui-même en avait dirigé la production : Dieu, disons-nous, qui est au-dessus de la nature et de ses lois. Le contenu tout entier de la révélation se trouvant ainsi mis hors de doute, on a pu au nom de la foi naturelle exiger la foi à l'autre, c'est-à-dire à tous les mystères et au plus grand de tous, celui d'une église absolument infaillible, interprète de la parole divine et surhumainement douée de l'aperception du vrai. D'échelon en échelon, on croyait ainsi parvenir de l'homme à Dieu, des faits aux mystères, et Tonne s'apercevait pas que la méthode était fautive dès qu'elle embrassait deux domaines distincts, et que le passage du premier au second n'avait rien de nécessaire. Les faits qui sont des miracles cessent d'être de simples faits; ils ne se prouvent pas par témoignage ; ils sont sujets à une multitude d'interprétations. Mais, supposé qu'on sache ce que c'est qu'un miracle et quand est-ce qu'un miracle s'est prodoit, et s'il est de ceux qui prouvent une mission divine, on planera bien au-dessus du règne des faits : on n'aura plus besoin des faits.
Ainsi, quand des prêtres théocrates voudront mêler le principe de la foi mystique à celui de la foi philosophique et faire servir cette dernière à engendrer l'autre sans qu'elle se ruine elle-même, ils pourront bien employer une telle méthode aussi long-temps qu'une croyance universelle la rendra superflue; ils prouveront la vérité de la religion par les miracles, et les miracles parla doctrine, tant que les peuples croiront aux miracles sur témoignage, et que la doctrine ne sera pas contestée comme divine. Mais il s'agit ici de la science: or, aussitôtque les méthodeshistoriques viendront à changer, si certain système, celui des mythologues symbolistes, par exemple, ou des naturalistes, pour qui rien n'est merveilleux, parvient à triompher ; ou s'il arrive encore que la science établisse sur quelque point déterminé, tel que l'antiquité des hommes sur la terre, la variété des races, la stabilité du soleil , un dogme contraire à celui
qu'on a fondé sur les livres divins , la foi religieuse se trouvera tristement compromise.
L'intime union de la science et de la foi , que les religions théocratiques prétendent établir, conduit nécessairement à une violation de la nature des choses humaines. Ou bien la science ellemême disparaît avec la liberté , avec l'esprit des recherches , avec la légitimité du doute : l'homme demeure face à face avec Dieu , illuminé par Dieu , sanctifié par Dieu que le prêtre lui communique; il a la connaissance absolue et toute science lui devient inutile. Ou bien la science survit; elle s'avance portée par l'esprit du désir et des progrès, et un malheur peut-être irréparable arrive : la foi décline, puis elle s'éteint.
III. Cependant la science et la foi se touchent en plusieurs points. Elles se touchent, non dans le cœur du simple, mais dans l'esprit du savant et dans celui du prêtre, qui doit savoir aussi, puisqu'il enseigne. Il y a donc une foi érudite : or, il est de l'essence des choses que cette foi soit subordonnée à la foi philosophique et qu'elle dépende de la science, en tant que scientifique elle-même. Si la foi se change en un savoir métaphysique, ou physique, ou historique, il faut qu'elle subisse les lois qui régissent ces trois ordres de la connaissance humaine. Doit-il s'eur suivre de là que la foi religieuse, donnée à tous comme le pain nécessaire de chaque jour, varie ainsi que varie la science ( t qu'elle perde ainsi toute sa vertu? Doit-il s'ensuivre que la foi soit présentée comme une science au peuple, et que l'on enseigne aux enfants une théorie des miracles, une théorie des symboles, suivant que celle-là règne, ou celle-ci ; qu'enfin la foi soit à chaque instant ébranlée ou renversée, selon la nature même de Jstsciéoce qui se transmet difficilement et se discute toujours? Nullement. Mais la foi érudite n'est qu'une forme de la science ; pour le savant lui-même, elle n'est pas la vraie foi , la foi simple ; elle en est profondément distincte, et qui les veut mêler les détruit Tune par l'autre.
La simple foi religieuse ne nous instruit pas des arcanes de l'histoire ou des mystères du savoir , tout cela chez elle est d'emprunt ou de pure forme; mais elle nous donne , par un effet de la grâce divine , de notre amour et de notre volonté , la croyance
ferme à des vérités qui , sans elle , demeureraient dans l'esprit ,
froides , immobiles , sans force ni réalité.
Par cette foi nous croyons à la réalité du bien et de la vertu ; nous croyons à l'immortalité de notre âme, à l'éternité future de notre personne intelligente et morale; nous croyons à l'existence de Dieu, à sa providence, à des natures élevées au-dessus de la nôtre, qui nous connaissent et nous attirent; à des peines et à des récompenses qui sont attachées dans l'avenir aux effets de notre conduite présente. Ce sont là les grands éléments d'une religion générale. Dans ces hautes régions, où l'homme aperçoit ce que ses yeux ne voient point , la science n'a rien à lui apprendre. Alors même qu'elle le conduit au sommet, ce qui se peut faire quelquefois, après qu'elle a remué son esprit avec de puissants leviers, ou dessillé son intelligence, elle ne peut cependant donner la vie au monde abstrait, dont elle lui offre le spectacle ; elle est impuissante à animer les images qu'elle crée. Mais eût-elle même éclairé la pensée des plus vives lumières, il lui resterait encore à fondre le cœur. Au contraire , qui d'entre nous , un certain jour de sa vie , ne s'est senti transporté dans l'invisible? La nature et l'art, la communication de tout ce qui est ineffable dans l'harmonie du monde ou dans l'expression de l'âme humaine , nous ont transfigurés quelquefois. Purs dans notre amour, forts dans notre volonté , illuminés dans notre entendement, nous avons compris, mais ce furent des instants trop courts, cette admirable parole de l'apôtre : la foi c'est la démonstration de l'invisible, c'est la substancedes choses que nous espérons.
La substance des choses de la foi se saisit en elle-même; elle est embrassée par notre amour ; la démonstration n'en a rien de rationnel ; aucun doute ne l'atteint, ni celui qui s'attache aux principes , ni celui qui s'attache aux conséquences. Puisque cette foi ne participe point à la nature ou aux formes de la science, elle n'aura rien non plus qui soit scientifique dans son enseignement et dans sa propagation. Mais l'éloquence inspirée des prédicateurs, l'exemple des bons et des justes , surtout les leçons de la famille, seront les voies de son développement; il n'en faut pas d'autres, et nous ne connaissons pas de preuves rationnelles qui puissent mener si loin. Au contraire, quand la théologie voudra
s'appliquer aux objets de la foi , elle mènera la philosophie avec elle; la philosophie amènera la science. La foi , devenue savante, imitera la science dans sa grandeur el dans sa faiblesse. Qu'une telle foi ne soit donnée qu'à l'homme qui la cherche, que les autres l'ignorent, qu'à aucun on n'ose l'imposer comme absolue.
IV. Cependant la foi religieuse ne peut pas se renfermer toujours dans cette croyance vague en son objet, quoique forte et arrêtée par elle-même, qu'on appelle ordinairement la religion naturelle. Le mysticisme survient. Nous entendons ici par mysticisme une disposition innée de l'homme à dépasser les objets affirmés de la religion naturelle, à s'élever jusqu'à la perfection d'une connaissance qui embrasse toute l'étendue et toutes les parties de la vérité. Cet admirable élan est précisément contraire à la marche mesurée du savant, à sa prétention de ne rien affirmer qu'il n'ait vu et, en quelque sorte, touché avec son esprit, en le conduisant suivant les règles. Entre le mysticisme et la science se place la religion naturelle, inspirée et sage à la fois. Nous ne voulons pas cependant condamner le mysticisme. S'il aboutit quelquefois à la folie, à ce que les hommes nomment folie , on peut dire aussi qu'il est le complément naturel de la foi, la fin dernière et désirée de la connaissance religieuse, qui toujours tend vers l'absolu. Mais le mysticisme a deux formes distinctes ; il peut se partager entre une association d'hommes qui, mus par les mêmes désirs, animés de la même inspiration, attachés au même prophète, affirment en commun la réalité des objets de leur foi. Alors s'établissent des mystères; alors une foi positive est enseignée; le mysticisme peut, au contraire, naître et s'achever dans une âme isolée qui réclame sa liberté dans les mystères régnants, ou qui veut se les soumettre, ou qui les combat en croyant les suivre et les étendre.
Il n'est pas de plus beau spectacle ici-bas que celui d'un homme élevé par son amour au-dessus des choses que les aveugles croient voir et que les sourds croient entendre, d'un homme que la grâce enlève et met avec Dieu face à face, qui sait de Dieu ce que, loin de Dieu, nous ignorons. Craignons toujours de nommer insedsé le croyant, le dévot, le martyr. Il est heureux et nous souffrons : il veut notre bonheur et nous méprisons son espérance. Accusons d'orgueil cependant celui qui ne consulte et ne
connaît que soi , tandis que Dieu Ta jeté parmi les hommes afin qu'il les comprit et qu'il les aimât. Le mysticisme est plus noble encore et plus respectable lorsque des hommes, unis par la môme foi , par le môme espoir, par le même amour, offrent au Dieu qui les aime un culte en commun. Tels étaient les mystères de l'antiquité, tel est aujourd'hui le christianisme dans celles de ses sectes , s'il en est, où l'esprit d'intolérance, l'orgueil du savoir, l'ambition de régner, n'ont pas altéré la pure intelligence du bien, la simplicité du cœur et la charité.
, Mais , sans la liberté pour tous , et dans le sanctuaire et audehors, il n'existe, quelles que puissent être les apparences, ni vrai bien , ni amour. Vouloir imposer son mystère aux autres hommes, ou par la force ou par la ruse, c'est une usurpation dans l'état, c'est même une folie dans l'humanité. C'est l'intolérance, c'est la seule des vertus religieuses qui puisse nous rendre méchants. L'état représente l'association universelle des hommes : la religion naturelle est sa religion, parce qu'elle est la religion de tous ; la philosophie est sa loi, parce qu'elle est l'expression suprême de la science, et que la science unie à l'amour doit mener le monde. Les mystères lui sont étrangers, parce qu'ils sont de quelques-uns : il doit sentir, penser, vouloir, comme la nature humaine tout entière. Selon l'esprit, selon la foi naturelle des temps, c'est assez pour lui s'il élève, s'il gouverne des hommes religieux, des hommes moraux, des citoyens probes et dévoués. Mais toute secte qui affirme que la religion et la morale lui appartiennent en propre sur la terre, que son mystère est absolument le seul vrai , le seul divin, fait appel à la force, et se complaisant dans la haine et dans les combats, elle doit s'attendre à être réprimée si elle n'est victorieuse.
Étudions l'antiquité vers laquelle nous n'avons cessé de tendre et de revenir depuis ces jours heureux de la renaissance, que l'on a crus finis, et qui se prolongeront long-temps encore. Trois grandes choses, qu'on ne saurait nier, frappent tous les yeux dans l'histoire delà Grèce : 4° un état fondé sur des principes généraux de religion , de morale et de politique ; cet étal est servi par un système admirable d'éducation, qu'il dirige seul ; il protège une religion tolérante, dont les dogmes n'ont rien de scientifique.
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2° Des mystères à la fois consacrés, surveillés par l état, dont les prêtres exercent peu d'influence sur les choses de ce monde et se contentent de mener les initiés à la contemplation d'une vie future, à la pratique plus sévère de toutes les vertus. 3° Une science enûn, la philosophie, qui traite de Tétai, qui traite des mystères, qui cherche la vérité, qui varie dans la possession qu'elle croit en avoir, qui marche librement, qui conduit à sa suite l'esprit humain tout entier, et qui prépare des dogmes pour les mystères à venir.
Tels sont les rapports principaux que l'admirable peuple grec, à qui nous devons la science , la morale rationnelle et la liberté, nous enseigne entre la foi religieuse, la foi philosophique, l'homme et l'état.
V. Après le mélange des peuples tout changea dans le monde grec, devenu le monde grec et romain, puis le monde grec , romain et oriental. La foi philosophique s'était affaiblie par les combats de la philosophie, et par la victoire, quoique contestée, du scepticisme. Les sciences , de leur côté , s'étaient séparées de la science générale depuis qu'elles avaient cessé de discuter leurs principes, et cette nouvelle perte avait dû encore affaiblir la philosophie. Mais bientôt les sciences elles-mêmes commencèrent à s'endormir comme les arts. Plus de recherche désintéressée du vrai, plus d'amour du beau pour lui-même. L'esprit grec s'absorbe par degrés dans l'esprit de l'Orient, les mythes abondent et couvrent le savoir. La foi religieuse est tout, et la science même en emprunte la forme. Cependant une religion qui s'approprie les bons éléments des doctrines anciennes, et qui veut se former elle-même sa doctrine, éprouve le besoin de consacrer une certaine foi philosophique. L'astronomie, les mathématiques, ou ignorées ou méprisées, ne s'arrogent pas tant d'importance ; Orphée, Pythagore, Platon, tous les anciens philosophes, déjà confondus par la critique grecque, ne sont jugés dignes de foi qu'en tant qu'on les prend pour les échos de Moïse et des prophètes ; mais a!oi% même ils n'enseignent rien de plus que ceux-ci. Reste donc laJ^ gique : on peut la regarder comme un utile instrument; on en peut faire l'humble vassale d'une science humaine et divine, à jamais arrêtée , dont l'origine est surnaturelle.
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Quant aux hommes du doute et de la recherche, aux sceptiques, ils conservent le goût des spéculations ; ils conservent dans l'idée même d'une certitude impossible à atteindre, une sorte de foi philosophique. Mais ils la réduisent toujours à n'apprendre au savant que sa propre existence, idéale et phénoménale. Le sceptique ne connaît pas encore cette raison pratique admirablement inventée par la critique moderne, et qui n'est que la science réduite à ses vraies limites , à sa légitimité, fondée sur la croyance. Ainsi le scepticisme s'isola , et les grands esprits , dont il fit l'éducation , durent se jeter souvent du désespoir de la science à l'espoir de Dieu , abandonner une connaissance morte qui , afin d'être certaine et parfaite, allait jusqu'à s'annuler elle-même, pour une connaissance accomplie qui pouvait n'être pas vraie , mais que la grâce confirmait et qui donnait à la pensée te repos éternel.
La foi religieuse positive, le nouveau mystère qui d'abord n'avait réuni qu'un petit nombre de croyants, qui seul, entre toutes les religions de l'antiquité, s'était montré exclusif, intolérant, qui seul pour cette raison avait dû être persécuté , ne tarda pas, tout en se déclarant unique et à tout jamais vrai, de s'approprier les éléments les plus importants des mystères étrangers, de ceux qui n'avaient pas contribué à sa formation première. La religion èsotérique des Grecs, la doctrine des mages, celle des Égyptiens, celle des Indiens, les mythes de Platon, de Pythagore et de leurs nouveaux élèves luttèrent entre eux et se composèrent en mille façons-. De là des hérésies nombreuses que la nouvelle foi judaïque s'efforça de contenir, de ramener ou de satisfaire. D'un côté des hommes inspirés, apôtres ou instruits par les apôtres, enseignaient la vérité mystique, apportaient la grâce aux simples et aux sages, exaltaient chez tous le désir et la volonté de croire à des vérités absolument déterminées sur Dieu, sur la destinée humaine et sur les merveilleux rapports de l'homme à Dieu; mais surtout ils annonçaient l'égalité future et le règne de l'amour. D'un autre côté des hommes de doctrine, qui croyaient encore avoir l'esprit de la science et qui conservaient du moins la foi philosophique , tentaient de construire par leurs seules forces une religion dans le syncrétisme. Pendant ce premier moyen âge, et
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tout le temps que dura la confusion désordonnée d'un si grand nombre d'idées diverses, il y eut à la fois mélange, lutte, et distinction de la croyance scientifique et de la croyance religieuse. Quelques-uns des pères de la nouvelle église furent platoniciens ; d'autres combattirent la science et les docteurs ; tous énumérèrent les dogmes absurdes des philosophes, à dessein de montrer ce que peut, réduit à lui-même , l'esprit de l'homme. Ils conduisaient ainsi l'intelligence à la foi , à travers le scepticisme : quant au scepticisme pur , en lui-même, il n'était pas digne d'être réfuté ; c'est une doctrine qui ne saurait jamais agir puissamment sur le monde; et les pères combattaient bien plutôt le syncrétisme païen, si dangereux pour eux, et les hérésies.
Enfin, quand le paganisme eut été définitivement vaincu, que les barbares envahirent l'empire et que le moyen âge politique commença, la séparation de la foi philosophique et de la foi religieuse sembla respectée, mais à telles enseignes que la science fut soumise à la religion, que la philosophie devint servante de la théologie, et que les quatre ou les sept arts libéraux, transmis de l'antiquité, furent énervés et devinrent innocents par faiblesse. La théologie elle-même, qui pouvait, comme elle le montra plus tard, régénérer la philosophie en se développant, fut réduite, autant que possible, à n'être qu'une application de la logique aux vérités révélées. La philosophie alors devint une scolastique, et la doctrine suprême une théocratie. Ainsi, par le fait, l'ancien état de l'esprit et des sciences était remplacé par un état tout différent : à la liberté succédaient l'intolérance et la tyrannie; ni la foi ni le savoir n'étaient libres dans l'homme; et cette religion, qui n'avait d'abord apporté que la bonne nouvelle, et qui disait n'appartenir ni à la science ni même au monde, avait fini par les enchaîner l'un et l'autre. Ce fut un bonheur bien grand réservé par la providence à l'humanité que celui d'avoir un tel maître en de tels temps. Le christianisme a fait l'éducation première des hommes de l'Occident : il fera beaucoup pour eux encore s'il se transforme avec eux, s'il reconnaît leur liberté, leur nouvelle science, leurs nouveaux états ; s'il donne à sa propre doctrine, ramenée dans les conditions de toute connaissance humaine , une valeur philosophique aujourd'hui perdue, à sa morale une impulsion plus vive, une
portée plus politique , et une meilleure interprétation aux mystères de la foi.
VI. Rappelons-nous maintenant l'esprit de la philosophie ancienne, embrassons d'un seul regard la suite de ses penseurs, et demandons-nous ce qu'ils nous ont transmis, ce qu'à travers les temps écoulés ils nous apprennent encore. Cette philosophie diffère de celle du moyen âge en ce qu'elle est libre, en ce qu'elle est la science absolue et première , et qu'elle subit toutes les conditions du savoir individuel, de l'enseignement, de la contradiction. Née de la puissance de la pensée, elle a cependant toutes les imperfections de l'homme seul. La philosophie du moyen âge semble plus forte ; mais est-elle encore une philosophie? Chez les mystiques de l'école de Platon et de la religion syncrétique , elle se donne l'autorité pour base; elle prétend s'appuyer sur les meilleures et les plus anciennes traditions du genre humain ; ce n'est donc plus la pure science : c'est la gnose, ou la sagesse, ou l'esprit de Dieu. Chez les penseurs et les érudits de la religion du Christ, elle se subordonne à la théologie, qui elle-même s'établit sur l'autorité, sur les traditions, sur le témoignage, sur la révélation, sur Dieu : la logique péripatéticienne et toutes les sciences servent à mettre en ordre la connaissance et à l'exposer, mais elles ne sont ni appelées ni admises à la produire et à l'engendrer ; la spéculation ne s'étend plus alors et n'ose quelque chose que par exception ou par réminiscence. C'est à l'entrée de l'ère moderne que la philosophie renaît avec les arts de l'antiquité , avec les belles-lettres , avec l'amour, avec la recherche de la science et de la liberté. Mais la philosophie de cette époque n'est d'abord qu'une restauration de l'ancienne , qui recommence par où elle avait fini, et qui remonte peu à peu la chaîne des temps : il renaît des platoniciens , des aristotéliciens ; il naît enfin des philosophes. On pense par soi-même alors, et l'on imite définitivement l'antiquité en n'imitant personne. Bruno, Bacon, Descartes, et l'école de Descartes, et les écoles qu'elle enfanta, ou qu'elle enfante encore, font succéder la science à la théocratie. Le droit, la politique, la morale échappent à l'oppression : la pensée respire.
La philosophie ancienne dul se terminer au scepticisme, nous
l'avons vu, parce qu'elle s'était proposé d'atteindre une certitude impossible. Les chercheurs découragés qui demandèrent la foi, et qui l'obtinrent, la portèrent dans la religion et non dans la science. La science demeura faible, et enfin tomba dans l'épuisement. D'ail* leurs, au milieu des luttes des écoles, à laquelle d'entr'elles semblait-il nécessaire ou meilleur d'accorder sa foi? Aujourd'hui que la même question se présente à nous, peut-être aurons-nous une raison nouvelle de choisir: les idées se sont éclaircies, développées» agrandies ; il n'est pas une doctrine qui n'ait eu sa destinée et qu'on ne puisse mieux juger qu'autrefois , comparer plus aisément à ses rivales, approuver ou condamner sur un nombre plus grand de faits, de résultats et d'opinions. Les anciens opposaient Élée à l'Ionie , Aristote à Platon , Épicure à Zenon, et demeuraient incertains. Nous , après Platon , nous avons eu saint Augustin, puis Descartes, puis RanL Après Aristote , nous avons eu Leibniz , Rousseau après Zenon , Voltaire après Épicure. Il nous est désormais plus facile de concilier les doctrines que nous aimons et de montrer le néant de celles que nous condamnons.
Quelles sont, entre les doctrines dé l'antiquité, celles qui marchèrent dans la voie du bien et du vrai, qui préparèrent, qui fondèrent, en quelque sorte, la grande et unique philosophie des modernes? Quelles sont celles dont les principes méritent notre foi? On peut examiner ces doctrines en elles-mêmes, les exposer et les discuter; on peut suivre aussi leurs progrès et parcourir la série des pensées qu'elles ont fait fructifier ; on parvient des deux manières au même résultat.
Dans la première période de la libre pensée s'opposent d'abord l'une à l'autre la philosophie des sens et la philosophie des idées et des nombres. D'une part, tout ce que la sensation figurait dans son âme, le philosophe le projetait en dehors : il imaginait un monde vivant , sensible , formé des qualités que la vue ou le toucher lui révélaient; dans ce monde, seul être essentiellement réel et permanent, il plaçait des dieux robustes et forts qui vivaient long-temps , peut-être toujours, et qui s'occupaient des hommes. D'autre part, le philosophe reconnaissait la variabilité continuelle, l'incertitude, l'obscurité, ou même la nature subjective da 1&«k&-
sation ; il plaçait la réalité dans l'objet de la raison, c'est-àdire dans Tidée ou dans le nombre. Était-ce dans ridée? Il s'attachait alors à la conception pure de l'être ou de l'unité qui est ; il excluait de la vérité le phénoménal et le muable ; ce monde mobile lui paraissait une illusion, et l'explication, qu'il en poursuivait ce* pendant, il la regardaitcomme un vain système formé d'apparences mensongères. Le vrai Dieu n'était pour lui que l'immuable unité; les dieux qui changent , il les pouvait emprunter à la croyance commune. Était-ce dans le nombre? Il portait son attention sur le caractère mathématique de l'ordre, des lois, des harmonies de l'univers ; il supposait ce caractère entièrement réalisé dans l'objet, et seul capable d'apporter aux choses l'existence finie, l'intelligibilité , l'intelligence. De la sorte il se jetait dans une étude aussi vaste que la nature même et que l'esprit ; mais il anticipait sur la vraie connaissance en construisant un cosme idéal , imaginaire , dans lequel il croyait pouvoir déterminer le nombre de chaque chose, depuis là Providence divine qui règle et définit le monde du centre à la circonférence , jusqu'aux moindres manifestations de la Vie universelle.
Omettons les divisions intérieures de ces deux grands systèmes et saisissons-les dans leur ensemble. Aujourd'hui la foi et la raison peuvent-elles hésiter entre une doctrine qui présente à l'intelligence la théorie mathématique du monde avec Pythagore, la dialectique des idées avec l'école d'Élée, la physique mécanique avec Démocrite, et une autre doctrine qui, partant d'un panthéisme matérialiste avec Thaïes et Anaximandre, ne peut que la conduire au désespoir avec Heraclite? C'est vainement qu'Empédocle applique à cet empirisme son esprit mystique, et qu'il dégage de la matière les forces motrices ; c'est vainement qu'Anaxagore soumet l'infinie multiplicité du corps sensible du monde à un entendement séparé , moteur et ordonnateur ; les vices de la méthode ne sont pas corrigés. Aussi, lorsqu'après la confusion des opinions, après le règne des sophistes, une révolution s'accomplit en philosophie, la méthode empirique est condamnée. Socrate conçoit la spéculation scientifique comme appuyée sur le subjectif, sur les idées, et il l'applique à la fondation de la science morale ; Platon construit le système général des idées ; mais , de même que les philoso-
phes des écoles rationalistes antérieures , il accorde aux formes de la pensée une existence objective: c'est alors qu'Aristote parait et qu'il oppose à la théorie des idées sa théorie de l'entendement , des catégories, de la démonstration; à la doctrine qui établit l'existence réelle de l'universel et le néant des phénomènes , celle qui reconnaît l'existence de l'individuel et la nature exclusivement rationnelle et verbale des êtres généraux.
Âristote et Platon, qu'on pourrait nommer deux disciples de Socrale , nous font connaître, en ce qu'ils ont de commun entre eux et avec lui , la vraie méthode philosophique obtenue dans l'antiquité, c'est-à-dire la philosophie elle-même. Pendant la décadence rapide des écoles fondées par ces deux hommes, car aucun des anciens ne put soutenir le fardeau de leur doctrine, en allier les parties diverses et en compléter le tout , de nouvelles écoles reproduisirent jusqu'à un certain point la pensée des plus anciennes, et traitèrent aussi des questions inaperçues jusqu'alors. La fatalité, le libre arbitre, la certitude des connaissances humaines, furent les grands problèmes agités par la nouvelle Académie, par l'école du Portique et par celle de Pyrrhon. Les stoïciens, en mêlant Heraclite avec Aristote, embrassèrent le panthéisme, mais un panthéisme noble et qui luttait contre lui-môme. Ces mêmes stoïciens et, à côté d'eux , tous les nouveaux platoniciens, pythagoriciens ou cyniques, enseignèrent une morale qui réforma, qui transforma l'esprit de l'antiquité ; et tandis que le scepticisme montrait qu'il n*est rien d'absolu dans la connaissance humaine, et reprochait à l'esprit de n'avoir pu arriver encore à s'entendre avec soi-même, à se donner l'unité, la religion qui sauve ouvrait son sein à ce monde désespéré , dont l'idéal se perdait, et qui ne demandait plus que le repos après tant do vains efforts de la libre pensée.
Le progrès des méthodes de l'esprit n'est pas toi que la succession des écoles philosophiques soit absolument fatale, et que les doctrines repoussées, condamnées, no puissent plus jamais reparaître à la lumière. Il est môme impossible qui 1 la fausse philosophie n'ait pas ses partisans dans les temps où l'instruction se répand, où le goût de la science est commun, où, la foi s'abaissant dans le monde, le problème de lu destinée humaine est
envisagé rationnellement par tout homme qui croit penser. Voilà pourquoi les épicuriens osèrent parler à la Grèce après Socrate, après que ses deux disciples avaient à jamais fixé la nature et les vrais principes de la philosophie spéculative. Les Épicuriens opposèrent un matérialisme aveugle , un panthéisme sans esprit, un faux savoir fondé sur le mépris de la science, au matérialisme heureusement inconséquent, au savant panthéisme, aux spéculations sublimes des stoïciens. Ceux-ci néanmoins méconnurent la doctrine des idées, non pas à la vérité comme la méconnaissaient leurs adversaires , mais à la manière des sceptiques et de cet iEnésidème, si subtil et si profond, qui comprit la nécessité d'admettre les contraires dans la science de l'être, mais qui préféra l'école d'Heraclite à l'école de Platon. Ainsi la première doctrine qui eût inspiré les philosophes grecs en Ionie, continua trop long-temps à poser les bases de leurs systèmes : le sensualisme occupa dans le scepticisme lui-même une place beaucoup trop grande, et l'esprit véritable des sciences, la doctrine des idées, qui étaient nés pour l'immortalité dans l'école italique et dans l'école de Socrate , s'affaiblirent durant la dernière période de la philosophie. L'antiquité cependant atteignait la vérité sans la saisir tout à fait , sans la formuler en tout rationnellement : elle comprenait que la connaissance humaine est relative , que la foi nous est nécessaire, que la foi seule fonde la certitude, que seule elle pose la réalité des principes et des objets du savoir ; enfin peut-être elle pressentait que la foi doit affirmer certains principes opposés , certains attributs contraires qui , s'unissant mystérieusement dans la pensée et dans la vie , servent à la science comme de premiers fondements, et ne sauraient en être le but. Et quand la croyance eut enfin vaincu le doute, dissipé la fausse science, accompli, réglé les résultats des connaissances approuvées ; quand cette croyance eut été déterminée , autant qu'il dépendait des hommes et que le voulait la nécessité des temps; quand la philosophie, soumise à la foi, reprit ses éternels problèmes, la doctrine des idées reparut enfin et fut victorieuse : la question posée entre Aristote et Platon fut débattue , enfanta de nombreux systèmes, jusqu'à ce que l'esprit des modernes eût donné pour successeurs à ^ torche, à Parménide . à Démocrite,
à Socrate. à Platon, à Aristote, Descartes, Bruno, Spinoza, Newton, Malebranche, Leibniz et Kant, et qu'après tant de luttes l'esprit de l'homme se fût retrouvé, devant le monde et devant Dieu, libre de nouveau et maître de lui-même. .